Francfort. « L’euro nous ruine », « Notre pouvoir d’achat diminue », « Tous les prix ont augmenté depuis l’euro, rien n’a diminué » : telles sont les affirmations ruminées en boucle depuis l’arrivée de l’euro. Des croyances populaires aux personnalités politiques anti-euro, la monnaie européenne subit sans arrêt insultes et comparaisons hasardeuses.

Lors d’un débat télévisé à l’occasion des élections européennes, Florian Philippot blâmait l’euro, une baguette à la main, comme coupable du mal-être français et qu’il n’aurait contribué qu’à augmenter le prix des biens.

À son tour, une étude d’un Think Tank allemand s’inscrivait dans la lignée des idées reçues sur la monnaie unique. Cette étude, publiée par le Centre de Politique Européenne (CEP)1 affirmait que chaque français aurait perdu l’équivalent de 260€ tous les mois pendant 10 ans depuis la mise en circulation de l’euro. Autodéfini comme spécialiste en économie, ce Think Tank a paradoxalement recueilli les critiques les plus amères de la Banque de France comme de nombreux instituts quant à la légèreté de la méthode utilisée. En effet, comparer sans aucun scrupule la France à l’Australie relève de la plus grande hérésie.

Qu’en est-il réellement ? Les prix auraient-ils augmenté davantage avec l’arrivée de l’euro ? Le français serait-il grand perdant de la monnaie européenne ?

Ces pensées, largement répandues en France sont en réalité plus erronées les unes que les autres.

Indice reflétant l’augmentation générale et durable des prix, l’inflation précédant l’euro se caractérisait par une instabilité perpétuelle et comptait parfois mêmes des périodes supérieures à 10 % par an. Dans les années soixante-dix, elle affichait en effet presque 14 % et oscillait entre 2,5 et 4 % entre 1980 et 19992.

Qu’en est-il après la mise en circulation de l’euro ?

Depuis l’introduction de la monnaie unique, l’inflation n’a cessé de ralentir pour se stabiliser sous le seuil des 2 % par an imposé par le traité de Maastricht. Lorsque pendant ces quinze dernières années l’inflation moyenne par an était de +1,4 %, celle des quinze années précédant l’euro affichait +2,1 % (entre 1986 et 2001). En clair, les prix ont augmenté moins vite après l’introduction de l’euro qu’avant.

« Mais alors pourquoi ma baguette de pain a-t-elle constamment augmenté ? »

Omniprésent dans les débats politiques, l’exemple de la baguette de pain est révélateur d’une manipulation volontaire des statistiques. Une seule face de la pièce est inlassablement alléguée, l’autre manque à l’appel. C’est pourtant elle qui clarifie le débat.

En 2001, l’année précédant l’introduction de l’euro, une baguette coûtait environ 4,30 francs, soit 0,66 euros. Aujourd’hui, elle coûte en moyenne 0,88 euros, soit 5,78 francs. Le prix de la baguette aurait donc augmenté de 1,7 % par an.3

Tirer des conclusions à partir de l’analyse seule de l’augmentation du prix de la baguette serait parfaitement inexact. Il est nécessaire de comparer cette augmentation à la hausse des salaires.

Si le prix d’un bien quelconque augmente et que mon salaire augmente plus que ce bien, alors je suis gagnant et acquérir ce bien aujourd’hui m’a coûté moins que de me le procurer hier.

Ainsi, quand le SMIC horaire en 2001 était de 6,67 euros, celui d’aujourd’hui s’élève à 10,03 euros, soit une hausse de 2,8 %. C’est indéniable, les salaires ont ainsi augmenté plus fortement que la hausse du prix de la baguette4.

Le pouvoir d’achat des français n’a donc pas baissé depuis la mise en circulation de l’euro, il a au contraire augmenté ! Ce sont 8 % d’augmentation de pouvoir d’achat en 15 ans dont chaque français a bénéficié depuis l’euro.

Il n’en demeure pas moins que le prix de la baguette a tout de même augmenté, rétorquerait-on, or les prix de la très grande majorité des biens augmentent d’une manière plus ou moins grande chaque année, d’où notre inflation continûment positive. Une diminution des prix (déflation) aurait de conséquences néfastes pour notre économie. Chacun anticipant une baisse des prix à long terme, les ménages préféraient alors consommer demain plutôt qu’aujourd’hui, réduisant ainsi la demande anticipée et la consommation globale. Baisse de la production, baisse générale des salaires, dégradation de la situation financière des agents économiques ayant recours à l’emprunt, c’est toute notre économie qui sera plongée en récession pendant plusieurs années.

Une hausse des prix est donc parfaitement normale. En bonus, elle est nettement moins forte avec l’euro qu’il y a 25-30 ans. À titre d’exemple, l’inflation moyenne par an entre 2002 et 2016 s’est montrée bien inférieure à celle entre 1991 et 2001 pour les loyers (+2,3 % contre +2,9 %)5, les transports (+1,5 % contre +2,4 %), les vêtements (+0,4 % contre +0,8 %)6 ou encore l’énergie (+2,2 % contre +3 %).

L'euro, une monnaie appréciée mais qui peine à convaincre l'ensemble des partenaires

Alors même que les études sont unanimes, pourquoi l’obsession que les prix auraient augmenté davantage après l’euro persiste-t-elle inlassablement ?

Cette perception provient entre autres d’un goût à négliger les vrais prix en francs. Nombreux sont les français qui raisonnent avec une baguette à 1 franc, or elle en coûtait plus de 4 ! Il faut remonter aux années soixante-dix pour trouver une baguette à 1 franc. Les produits acheté à grande fréquence sont également ceux dont les souvenirs en francs sont les plus vifs.

Trop souvent omise, la hausse constante des salaires est également un facteur à prendre en compte dans l’analyse du pouvoir d’achat de chacun.

Les français, comme toute autre population, sont davantage attachés aux produits du quotidiens, dont les prix sont les plus susceptibles d’augmenter. Ce comportement est bien sûr psychologiquement absolument normal et compréhensible. Accuser l’euro de cette augmentation serait cependant une fois de plus erroné. En effet, la majorité des facteurs de hausse des prix des produits du quotidiens sont tout autres que la monnaie unique (variation du prix des matières premières entres-autre).

Si jadis, contre toute traduction empirique, les français avaient même tendance à ressentir une baisse des prix, ils faut croire qu’ils sont devenus plus sensible à la moindre hausse en euro. Il faut attendre jusqu’à très récemment pour que leur perception ait changé.

Ainsi, contre vents et marées, accusé de tous les tourments et difficultés, l’euro ressort triomphant de toute analyse. Le français n’est donc pas perdant de cette monnaie européenne, il en est bien au contraire un gagnant incontesté. Moindre hausse des prix par rapport aux années en francs, hausse du pouvoir d’achat et hausse des salaires, la monnaie unique ne fait que battre les records et c’est cela qui irrite certains.