1 – Le renouvellement de la présidence de la BCE : mode d’emploi

Le mandat de Mario Draghi, troisième président de la Banque Centrale Européenne (B.C.E.), arrivera à son terme le 31 octobre 2019, après son accession au poste en 2011. L’Italien avait alors succédé au Français Jean-Claude Trichet. Le mandat en question a en effet une durée de huit ans non renouvelable, dans la visée de garantir l’indépendance politique de l’institution, même si le premier président de la BCE, W. Duisenberg, avait démissionné en 2003, libérant le poste pour Jean-Claude Trichet.

Comme c’est le cas pour la plupart des futurs dirigeants des institutions européennes qui seront nommés dans les semaines qui viennent, les paris sont lancés et les candidats en lice affinent leurs ambitions depuis longtemps. Dans cette course pour la tête de l’institution francfortoise, le processus de nomination est censé suivre un schéma rigoureux. Dans les faits, les tractations entre États membres et entre institutions sont prépondérantes (cf. point 9).

Théoriquement donc, les ministres européens des Finances, réunis en Conseil de l’Union européenne, doivent proposer une liste de candidats potentiels au Conseil européen, qui réunit les chefs des États membres. Ce sont alors les chefs des États membres de la zone euro qui choisissent le futur président de la BCE, à la majorité qualifiée.Il faut enfin noter que les circonstances ont également beaucoup à jouer dans ce processus. Ainsi, tandis que M. Draghi, alors gouverneur de la Banque d’Italie depuis 2006, apparaissait lui-même début 2011 comme le bon deuxième dans la liste des candidats potentiels, derrière l’Allemand Axel Weber, ce dernier se retira finalement de la course, ouvrant un boulevard à Draghi, qui fut rapidement soutenu par la plupart des grands journaux économiques (Financial Times, The Economist, etc.).

2 – Weidmann, un anti-Draghi ?

Le candidat dont la nomination serait la plus à même de bouleverser la politique actuelle de la BCE est sans aucun doute Jens Weidmann, président de la Banque fédérale d’Allemagne (Bundesbank) depuis 2011.

Jens Weidmann s’est, au fil du temps, presque systématiquement opposé aux grandes décisions de Mario Draghi, une attitude que ce dernier a dénoncée comme relevant d’un « nein zu allem » (« non à tout »). Lors de la crise de la dette souveraine, Weidmann fut le seul membre du Conseil des gouverneurs à s’opposer à l’adoption du programme d’opérations monétaires sur titres (OMT), qui consistait à racheter directement des obligations des États membres – Weidmann a d’ailleurs en 2014 qualifié ce dispositif de « doux poison » pour les gouvernements1. En 2015, Weidmann s’est aussi fortement opposé à l’adoption du programme d’assouplissement quantitatif ou quantitative easing (QE).

Leur opposition a conduit Draghi à tenter d’isoler Weidmann au sein du Conseil des gouverneurs2 en s’assurant le soutien de Jörg Asmussen, membre du directoire de la BCE et également allemand. Depuis, aucun autre membre du Conseil des gouverneurs ne s’est positionné aussi fortement et précocement que Weidmann pour un abandon des différents outils de stimulation datant de la crise. Dans un discours prononcé devant des responsables grecs en août 20183 Weidmann a présenté sa vision d’une politique monétaire soucieuse avant tout de garantir la stabilité de l’eurozone et exprimé ses doutes quant aux projets de budget commun européen ou de mutualisation des risques fiscaux entre les États membres.

Weidmann est donc un conservateur, opposant aux politiques monétaires non-conventionnelles et focalisé sur le contrôle de l’inflation. C’est ce qui l’a rendu si populaire sur la scène nationale allemande, et lui assure le soutien de nombreux responsables allemands dans la quête de la présidence de la BCE. Mais c’est aussi ce qui inquiète de nombreux acteurs de l’Europe méditerranéenne, pour qui les politiques conservatrices ne seront pas à même de dégager les marges de manœuvre nécessaires à la résolution des prochaines crises (cf. infra : point 8), et pour qui le rejet par Weidmann de mécanismes comme les OMT constitue un danger pour la stabilité de l’euro. La faiblesse de l’inflation – qui a encore chuté d’un demi-point en mai dans la zone euro4 – ne les incite pas non plus à la confiance envers les politiques rigoristes.

3 – Une nouvelle ligne Helsinki-Francfort ?

D’autres candidats semblent plus consensuels, notamment au Nord. Erkki Liikanen, ancien Ministre des Finances finlandais social-démocrate, ancien gouverneur de la Banque de Finlande, a une dimension conservatrice qui séduit Berlin et les pays du Nord, mais est par ailleurs un proche de Draghi ayant soutenu ses politiques monétaires non-conventionnelles. Il est considéré comme modéré et pragmatique, et peut s’appuyer sur sa grande expérience bruxelloise : premier commissaire européen finlandais sous la présidence de J. Santer en 1995, il a également joué un rôle majeur dans la construction de l’Union bancaire. Liikanen est toutefois désavantagé par son âge, qui serait de 77 ans à la fin de son mandat.

Olli Rehn (57 ans), qui a remplacé Liikanen à la tête de la Banque de Finlande en juillet 2018, a aussi une carte à jouer. Membre du Parti du centre finlandais, son expérience européenne s’est par exemple développée alors qu’il était vice-président du Parlement européen en 2014. Mais c’est surtout son rôle précédent, de 2010 à 2014, qui l’a fait connaître en matière de politique monétaire. En tant que commissaire européen pour les Affaires économiques et financières (2010-2014), il a en particulier été en charge de la gestion des tourments de l’euro durant la crise de la dette, période durant laquelle il était un fort défenseur de la discipline fiscale, ce qui a pu le discréditer, notamment en Grèce, ou encore très récemment face au gouvernement italien5.

4 – La France mal lotie ?

Il pourrait sembler que la France commence mal dans la course. Sur les trois présidents de la BCE, Paris a déjà eu le sien, Jean-Claude-Trichet, de 2003 à 2011. Celui-ci a d’ailleurs souvent été critiqué pour s’être focalisé sur la stabilité des prix – qui constitue le premier objectif du président de la BCE – plutôt que sur le soutien à la croissance en Europe, notamment par l’économiste américain P. Krugman, dans une célèbre tribune symboliquement publiée le 11 septembre 20116. Si ce bilan est sans doute à nuancer, il faut surtout reconnaître que la France dispose de deux candidats de premier plan pour la succession de Draghi : Benoît Cœuré et François Villeroy de Galhau.

Membre du directoire de la BCE depuis janvier 2012, Benoît Cœuré est responsable des marchés de la BCE. Fin connaisseur de l’architecture financière européenne et du fonctionnement de l’économie monétaire, tant au niveau européen que mondial – il a co-présidé des groupes de travail du G20 et est notamment japonophone –, cet ancien polytechnicien, ancien directeur de l’Agence France Trésor, ancien directeur adjoint du Trésor achèvera son mandat à la BCE le 31 décembre 2019 – ce qui impliquerait notamment qu’il démissionne de son poste actuel pour présider la BCE s’il était nommé. Celui qui disait « Contre la crise financière, la meilleure arme, c’est l’Europe » en janvier 2019 sur France Inter, et qui s’est montré sensible à un renforcement du rôle international de l’euro7, doublera-t-il la durée de son séjour à Francfort-sur-le-Main ?

Autre figure essentielle de l’économie européenne, François Villeroy de Galhau est gouverneur de la Banque de France depuis 2015. Polytechnicien et énarque symboliquement né à Strasbourg et ayant des liens familiaux outre-Rhin, inspecteur des finances, il a été conseiller de Pierre Bérégovoy pour les questions européennes, directeur de cabinet de Dominique Strauss-Kahn alors qu’il était Ministre de l’Économie et des Finances (1997-1999), avant de passer par le privé à Cetelem et BNP Paribas. Du fait de son expérience variée de l’économie et en particulier à la tête de la Banque de France, Villeroy de Galhau est considéré depuis le 7 mai 2019 comme le favori dans la course à la succession de Draghi par la revue économique Bloomberg8. Sa position intermédiaire, à la fois très proche des décisions de Draghi, mais également critique des taux d’intérêt négatifs maintenus sur une trop longue période dont il a déclaré souhaiter atténuer « les effets secondaires éventuels » en mars dernier9, pourrait trouver un certain consensus lors de la nomination du successeur de Super Mario. Un Français bientôt à Francfort, donc ?

5 – Où sont les femmes ?

La parité est une épineuse question à la tête des institutions européennes : pour l’heure, Federica Mogherini, haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, est la seule femme parmi les cinq postes dits « clés » de l’Union, les quatre autres (présidents de la Commission, du Conseil, du Parlement européens et de la BCE) étant dirigés par des hommes. Après avoir un temps considéré que « l’équilibre hommes-femmes est difficile à mettre en place », et à la suite d’une tribune en faveur de la parité mise en avant par l’Institut Jacques Delors, Donald Tusk, président du Conseil européen, a indiqué faire tout son possible pour essayer d’atteindre au moins 50 % de femmes pour quatre postes clés sur cinq10. La présidence de la BCE est exclue de la liste et de ce débat sur la parité car le processus de nomination n’est pas à l’initiative du président du Conseil européen, comme nous le disions dans le point 1.

Mais est-ce à dire qu’il n’existe pas de candidates valables pour la tête de l’institution francfortoise ? Tel n’est pas l’avis du journal Bloomberg, qui publiait une tribune originale en mai dernier, « Nous avons trouvé 10 femmes qui pourraient rejoindre le premier rang de la BCE »11. La journaliste C. Look étend l’analyse au-delà de la présidence de la BCE et soutient qu’il est possible d’atteindre la parité au sein du Conseil des gouverneurs de la BCE, alors qu’actuellement une seule femme y siège : l’Allemande Sabine Lautenschlaeger, membre du directoire.

Dans une habile formulation qui rappelle le « whatever it takes » de Draghi, la journaliste donne ainsi une liste de dix femmes qui semblent avoir « ce qu’il faut » pour siéger parmi les plus hautes instances de la BCE : Margarita Delgado, sous-gouverneure de la Banque d’Espagne, Sylvie Goulard, sous-gouverneure de la Banque de France, Claudia Buch, vice-présidente de la Bundesbank, Elisa Ferreira, vice-gouverneure de la Banque du Portugal, Sharon Donnery, vice-gouverneure de la Banque Centrale d’Irlande, Emma Navarro, vice-présidente de la Banque Européenne d’Investissement, Natacha Valla, directrice générale adjointe pour la politique monétaire de la BCE, Laurence Boone, économiste en chef de l’OCDE, Lucrezia Reichlin, professeure à la London Business School et ancienne directrice de la recherche de la BCE et enfin Pinelopi Koujianou Golberg, économiste en chef de la Banque mondiale. Faut-il donc attendre un sursaut féminin au sein, voire à la tête, de la BCE ?

6 – Le président de la BCE, seul à décider ?

Le président est bien entendu une figure incontournable de la BCE, mais il est loin d’avoir les pleins pouvoirs, si bien qu’il ne faudrait pas que le débat sur la réorganisation de la BCE se focalise sur son unique personne. Il a une influence importante au sein des instances dirigeantes de la Banque, il incarne l’euro auprès des marchés, mais l’activité quotidienne de la BCE est dirigée par les six membres du directoire – élus par le Conseil européen – et les décisions stratégiques de politique monétaire, telle la fixation des taux d’intérêt directeurs, sont prises par le Conseil des gouverneurs. Celui-ci rassemble deux fois par mois les gouverneurs des banques centrales et les six membres du directoire.

Surtout, les orientations de politique monétaire sont en grande partie influencées par l’économiste en chef de la BCE, qui présente les prévisions économiques et les options disponibles au début de chaque séance du Conseil des gouverneurs. Or Philip Lane, gouverneur de la Banque centrale d’Irlande et proche de Draghi, a vu sa nomination à ce poste être annoncée le 4 juin. Il serait à même de limiter les velléités conservatrices d’un Weidmann, et surtout, en tant que porteur de ce qu’il serait convenu d’appeler la « science », son influence serait prépondérante en cas de nomination d’un candidat ayant un profil s’apparentant moins à un scientifique qu’à un haut fonctionnaire, comme c’est le cas de Erkkii Liikanen ou de l’énarque François Villeroy de Galhau12.

7 – Retour aux sources ou réforme ?

S’il serait excessif de voir dans ce processus de nomination une opposition nette entre révolution et réaction, il y a bien, au fond, une volonté de clarifier les missions et les politiques de la BCE. Jusqu’à l’heure, l’institution a pour seul et unique « objectif principal […] la stabilité des prix »13, au contraire de la Réserve fédérale des États-Unis, par exemple, qui s’occupe aussi du plein emploi. Depuis 2003, cet objectif d’inflation vise à atteindre un chiffre proche de mais légèrement au-dessous de 2 %, ce dont témoigne le graphique ci-dessous :

Source : Rapport annuel de la BCE (2018), données d’après Eurostat et calculs de la BCE. NB : l’IPCH désigne l’Indice des Prix à la Consommation Harmonisés, mesure retenue pour mesurer l’inflation dans la zone euro.

Pourtant, M. Draghi lui-même, à l’issue de son fameux discours du 26 juillet 2012, où il affirmait qu’il ferait « tout ce qu’il faut » (« whatever it takes ») pour sauver l’euro et que « ce sera[it] suffisant », avait fait montre d’une plus grande sensibilité aux marchés et aux risques qui pesaient sur l’économie de la zone euro, en particulier les risques de défaut grec, italien et espagnol. Décision qui s’éloignait et risquait de mettre en péril l’objectif de contrôle de l’inflation, et à laquelle J. Weidmann s’était opposé au sein du Conseil des gouverneurs de la BCE, de même qu’à tous les programmes d’assouplissement quantitatif (quantitative easing ou QE) et de politiques monétaires non conventionnelles qui en ont découlé (cf. point 2).

S’agit-il donc de revenir aux fondamentaux mêmes de la BCE, en abandonnant notamment le QE ? C’est ce que souhaiterait Weidmann en priorité. Faut-il au contraire prendre le temps de mieux comprendre la nature de ces nouveaux outils ? C’est en particulier la position d’Olli Rehn qui, depuis décembre 2018, souhaite réaliser un « inventaire » des outils de la BCE, en analysant les travaux récents de la littérature économique sur ces outils et sur leurs effets. Faudrait-il par exemple que la BCE soutienne davantage les évolutions de la géopolitique de l’euro, à laquelle le GEG | Économie est fortement attachée14, et que F. Villeroy présentait comme l’un des « défis » de l’euro en avril dernier15 ?

Ce qui est sûr, c’est que dans ce débat entre retour aux sources et modernité de la politique monétaire, il ne faut pas voir une opposition toujours systématique entre les États qui se portent bien et ceux qui souffrent ou, pour grossir le trait, entre l’Allemagne et les autres. Jacques Delors disait que « tous les Allemands ne croient pas en Dieu, mais tous croient en la Bundesbank. » Pourtant, alors même que J. Weidmann, gouverneur de la Bundesbank, S. Lautenschläger, membre du directoire de la BCE, et J. Stark, ancien économiste en chef de la BCE, rivalisaient de critiques à l’égard des politiques monétaires non conventionnelles de Draghi, celui-ci recevait des réponses moins réservées d’Angela Merkel, voire positives de J. Asmussen, autre Allemand membre du directoire de la BCE.

8 – Comment peut-on encore être créatif ?

Ce qui est sûr, c’est que les marges de manœuvre de la BCE ne sont pas infinies. Les taux d’intérêt sont au plus bas, et même négatifs pour de nombreux dépôts des banques centrales à la BCE, mesure qui, en mars 2019, a été prolongée au moins jusqu’à fin 2019. Le programme de QE a également été maintenu, mais jusqu’à quand ?

Dans une récente tribune16, Paul Krugman expliquait ainsi que les récentes politiques monétaires de la BCE étaient sans doute en train d’atteindre leurs limites, laissant peu de place à un quelconque « espace monétaire » pour l’action de la BCE. En d’autres termes, en cas de conjoncture défavorable, ou de nouvelle crise, la BCE ne pourrait plus faire grand chose pour sauver la zone euro.

En particulier, pour Krugman, de même que pour les économistes V. Gunnella et L. Quaglietti17, la guerre commerciale sino-américaine18 pourrait avoir de grandes conséquences sur la stabilité de la zone euro. En effet, la hausse potentielle des droits de douane à l’importation des voitures allemandes aux États-Unis, ou encore une récession en Chine qui pénaliserait l’économie allemande qui y est fortement liée, pourraient être source de ralentissements pour l’économie européenne. Dans un tel contexte, la théorie macroéconomique propose deux solutions pour amortir les dégâts. D’une part, les dirigeants peuvent choisir une politique budgétaire expansionniste, et en particulier l’Allemagne, première touchée par la guerre commerciale sino-américaine, mais cela semble peu probable outre-Rhin. D’autre part, la politique monétaire peut elle-même devenir expansionniste, ce qui est aussi impossible ici en raison de la disparition de cet « espace monétaire », la BCE arrivant progressivement dans ses derniers retranchements comme le soutient Krugman.

On en revient donc à la sempiternelle question de l’inexistence d’un budget européen et d’une politique fiscale à l’échelle continentale, qui dépasse la portée de cet article mais qui apparaît de plus en plus pertinente pour répondre à l’épineuse question de la survie de l’économie de l’Europe en cas de récession. Dans l’attente de chimériques fragments d’union fiscale, et face à la réduction de cet « espace monétaire », le futur dirigeant devra donc redoubler d’ingéniosité s’il doit encore – et souhaite – faire « tout ce qu’il faut » pour sauver l’euro. Alors, pourra-t-il toujours être « encore créatif et trouver les instruments efficaces », comme le disait Benoît Cœuré en février 201919 ?

Parmi les (r)évolutions qui ont alimenté le débat ces derniers mois, la théorie monétaire moderne (Modern Monetary Theory ou MMT) a suscité de vifs émois. Soutenue notamment outre-Atlantique par l’élue démocrate Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), la MMT consiste, pour faire simple, en ce que, au lieu d’emprunter comme il le fait traditionnellement, l’État utilise la création monétaire pour financer ses dépenses autant qu’il le souhaite, sans se soucier de l’inflation, et use au contraire de l’impôt pour contrôler l’inflation. Ce qui implique évidemment la fin de l’indépendance de la BCE du politique. Vaste programme, intrigant autant qu’incertain, la MMT suscite une grande opposition au sein des dirigeants européens et a été qualifiée par P. Praet, économiste en chef de la BCE, de « dangereuse proposition » génératrice « d’hyperinflation et de tourments économiques »20

9 – Au-delà des programmes et des profils : tractations entre institutions européennes

La nomination du Président de la BCE est, malgré l’exigence d’indépendance complète de l’institution, un processus éminemment politique. Et ce depuis la création de l’institution : Jean Quatremer et Yves Clarisse ont montré, dans leur livre Les maîtres de l’Europe, les intenses négociations entre dirigeants ayant conduit au choix de Wim Duisenberg et Jean-Claude Trichet en 1998.

Les logiques de rapports de force prévaudront d’autant plus cette fois-ci qu’un grand nombre de postes à responsabilité seront ouverts en 2019 : la présidence du Conseil européen en novembre, la présidence du Parlement européen en juillet, la présidence de la Commission européenne en octobre…

La nomination du Président de la BCE s’inscrira alors dans un jeu de chaises musicales au centre duquel on trouvera la présidence de la Commission européenne, enjeu de loin le plus sensible politiquement – ce qui pourrait même conduire la nomination du Président de la BCE à être reportée au début de l’automne21. Celui qui, d’Emmanuel Macron ou d’Angela Merkel, ne parviendra pas à imposer son choix à la présidence de la Commission, sera en meilleure position pour la BCE : une nomination de Michel Barnier à la Commission – soutenue par Macron – serait bénéfique à la candidature de Weidmann à la BCE, tandis qu’une nomination de Manfred Weber à la Commission – soutenue par Merkel – renforcerait les chances des candidatures françaises à la BCE, et le choix entre Coeuré et Villeroy de Galhau serait une question essentiellement française, si bien sûr Macron arrivait à soutenir vigoureusement son choix pour la BCE face à l’Allemagne. Dans le cas contraire, une solution de compromis, sans doute finlandaise (cf. supra point 3) pourrait être privilégiée.

Au-delà de la détermination du futur président de la BCE, la nomination des membres du directoire de la BCE n’échappe pas à ces logiques : par exemple, en cas de nomination de Weidmann à la tête de la BCE, le choix du membre français du directoire en remplacement de Benoît Coeuré prendrait une forte dimension politique.

10 – La concordance des cycles de renouvellement des institutions « politiques » et de la BCE met-elle en danger l’indépendance de celle-ci ?

Étant donné les déterminants très politiques de cette nomination, que penser alors du respect manifesté pour le mandat d’indépendance, a minima politique, de l’institution ? La littérature économique, et notamment l’école du public choice, a beaucoup souligné les risques qui pouvaient peser sur une nomination trop politique du gouverneur d’une banque centrale. Pour faire court, les dirigeants politiques sont incapables de maintenir une cible d’inflation modérée pour plusieurs raisons : parce que les citoyens anticipent de futures politiques de relance inflationnistes et adoptent en amont des comportements eux-mêmes inflationnistes (hausse de la consommation, des revendications salariales, etc.), ce qui rajoute encore plus à la hausse de l’inflation (Sargent et Wallace, 1975) ; parce que les dirigeants, incohérents temporellement, sont court-termistes et refusent de se positionner par rapport à un niveau d’inflation socialement optimal à long terme (Kydland et Prescott, 1977) ; parce que les politiques publiques sont largement influencées par les cycles électoraux et se modifient selon que le dirigeant vient d’être élu ou approche de sa campagne de réélection, etc., ce qui empêche d’obtenir une politique cohérente et lisse (Nordhaus, 1975).

Ces économistes ont abouti à la conclusion que, pour que le contrôle de l’inflation soit optimalement assuré, il fallait que les banques centrales soient absolument indépendantes vis-à-vis du pouvoir politique. Il fallait notamment qu’il n’y ait pas d’interférences des politiques dans la nomination et la révocation des banquiers centraux ou dans les modifications des statuts des banques centrales car, dans le cas contraire, le banquier central pourrait prendre des choix qui arrangent les dirigeants politiques en fonction de leurs objectifs propres, qui sont largement étrangers à la stabilité des prix. Autant de théories qui ont beaucoup présidé à la constitution de la BCE, dont les statuts ne peuvent par exemple pas être modifiés par le Parlement européen, alors que le Congrès américain est compétent pour modifier les statuts de la Fed.

Comme souligné plus haut (point 9), l’influence des États membres sur l’organisation institutionnelle de la BCE est incontestable et semble donc aller à l’encontre de certains des principes théoriques d’indépendance, a minima politique, des banques centrales. Avec les concomitances de calendrier de nomination des chefs de la BCE et des autres institutions plus « politiques » de l’Union, il y a un risque que des logiques politiques (opposition entre conservateurs et moins rigoristes) président au choix du successeur de Draghi, plus qu’en 2011 par exemple, car le choix des cinq dirigeants européens clés semble être réalisé de façon conjointe, bien loin d’une tentative d’impartialité que devrait requérir la détermination du Président de la BCE. Bien sûr cependant, aucun des prétendants officiels n’est un partenaire dogmatique et revendiqué de dirigeants politiques des États membres.

Mais il convient de souligner que le contexte actuel est très exceptionnel. En effet, les cycles de la politique européenne et des nominations de la BCE ne se recoupent que rarement : le mandat, non renouvelable, d’un gouverneur de la BCE dure huit ans, celui du président du Conseil européen, deux ans et demi, et celui du président de la Commission, cinq ans, ces deux-là sont renouvelables une fois. C’est ce qui permet à ces institutions d’éviter l’un des principaux dangers identifiés par la littérature économique : le risque, pour le Président, de se laisser tenter en fin de mandat par des politiques bénéfiques à court-terme seulement, afin de maximiser ses chances d’en effectuer un nouveau (Nordhaus, 1975).

Enfin, si l’existence de logiques politiques dans ce processus de nomination est possible, il faut surtout reconnaître que, ce qui prime, ce sont les logiques nationales, comme le soulignent les processus de marchandages supposés entre la France et l’Allemagne, notamment pour se répartir la BCE et la Commission. Dans un tel contexte, il n’est pas dit que la nomination ait lieu à la bonne échelle.

Échéances à suivre avec attention :

  • 20-21 juin : le sommet des chefs d’États européens, réunis en Conseil européen, permettra a priori de déterminer les futurs successeurs de Jean-Claude Juncker et Donald Tusk, décisions qui pourraient avoir une grande influence sur le processus de nomination de Mario Draghi.
  • 8-9 juillet : le sommet des Ministres des Finances, réunis en Conseil de l’Union, devrait se traduire par d’intenses débats sur le futur locataire de la Skytower de Francfort. Ce sont en effet ces ministres qui doivent théoriquement présenter leurs premiers choix de candidats potentiels.
  • 31 octobre : fin du mandat de M. Draghi à la tête de la BCE.
Sources
  1. “ECB’S Weidmann says asset purchases ‘sweet poison’ for governments”, Reuters, 12 juin 2014
  2. Le Conseil des gouverneurs, composé des six membres du directoire de la BCE (dont le président) et des gouverneurs des banques centrales des 19 pays membres de la zone euro, est le principal organe de décision de la BCE.
  3. BATUT C., « L’agora au centre du village européen », Le Grand Continent, 7 septembre 2018
  4. STRUPCZEWSKI J. & BALAZS K., “Inflation’s decline puts pressure back on ECB”, Reuters, 4 juin 2019
  5. JONES M. & RANASINGHE D., « La BCE agira si le ralentissement persiste, dit Olli Rehn », Reuters, 29 mai 2019
  6. KRUGMAN P., “An Impeccable Disaster”, The New York Times, 11 septembre 2011.
  7. LENOIR O., « Francfort-sur-le-Monde », Le Grand Continent, mars 2019
  8. SARAIVA C. et alii, “There’s a New Favorite in the Race to Succeed ECB’s Mario Draghi”, Bloomberg, 7 mai 2019.
  9. « BCE – Villeroy pour traiter les effets secondaires des taux négatifs », Reuters, 28 mars 2019
  10. BRZOZOWSKI A. et alii, « La parité s’invite dans l’attribution des hauts postes en Europe », Euractiv, 29 mai 2019.
  11. LOOK C., “We Found 10 Women Who Could Join the ECB Top Table”, Bloomberg, 15 mai 2019
  12. JONES C., “The ECB after Draghi: ‘You need an actor who can act fast’”, Financial Times, 13 mars 2019
  13. Protocole sur les statuts du système européen de banques centrales et de la Banque Centrale Européenne, chapitre II, article 2.
  14. BATUT C. & LENOIR O., « Géopolitique de l’euro », Le Grand Continent, 3 janvier 2019
  15. https://publications.banque-france.fr/20-ans-deuros-les-acquis-et-les-defis
  16. KRUGMAN P., “After Draghi (Wonkish)”, The New York Times, 24 mai 2019
  17. GUNNELLA V. & QUAGLIETTI L., “The economic implications of rising protectionism: a euro area and global perspective”, ECB Economic Bulletin, 25 avril 2019
  18. BATUT C., « Destruction mutuelle assurée, l’équilibre de la terreur à l’épreuve des tarifs », Le Grand Continent, 3 mai 2019
  19. BRIANCON P., “ECB’s Coeuré Says Euro-Zone ‘Risks Have Moved to the Downside’”, Barron’s, 7 février 2019
  20. Le programme GEG | Économie publiera prochainement un article inédit approfondi sur la question de la MMT.
  21. JENNEN B. & SKOLIMOWSKI P., “Draghi Succession May Go Down to Wire Unless EU Sorts Other Jobs”, Bloomberg, 8 mai 2019