Aujourd’hui les 5,8 millions d’Israëliens disposant du droit de vote seront appelés à se rendre aux urnes dans des élections anticipés qui pourraient affaiblir mais difficilement écarter du pouvoir Benjamin Netanyahou, premier ministre depuis 2009. Les équilibres politiques internes qui ont structuré cette campagne doivent être compris à partir de la question palestinienne et d’une configuration géopolitique régionale en voie de profonde redéfinition — 5 points pour comprendre l’essentiel.

1 – Pourquoi des élections anticipées ?

En novembre 2018, le ministre de la Défense, Avigdor Liberman, annonçait sa démission du gouvernement pour protester contre ce qu’il appelait une réponse inadéquate du gouvernement face aux attaques du Hamas, laissant ainsi le gouvernement avec une coalition particulièrement fragile. Le glas de ce gouvernement n’a pas tardé à sonner, quand une nouvelle dissension a fait surface au sein de la coalition au sujet du recrutement des juifs ultra-orthodoxe dans le service militaire1.

Suite à la dissolution de la Knesset en décembre 2018, les élections législatives ont été fixées au 9 avril. Ces élections ne devraient pas changer l’équilibre entre les blocs politiques au Parlement, et devraient par conséquent assurer un cinquième mandat pour l’actuel Premier ministre Benjamin Netanyahou. Toutefois, elles s’inscrivent dans un cadre de nouveaux développements, qui ouvrent la voie à un regard plus critique sur le régime israélien, et qui modifient largement le discours habituel sur les élections parmi les citoyens palestiniens.

2 – La question palestinienne

D’après des estimations récentes, le nombre de personnes ayant le droit de vote en Israël s’élève à 5,8 millions de personnes (79% d’entre eux sont juifs – colons compris – tandis que 16% sont des citoyens arabes en Israël)2. Cependant, ce chiffre ne tient pas compte des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, qui constituent à peu près 40% de la population soumise au contrôle israélien dans l’ensemble de la Palestine historique, et qui sont néanmoins exclus de la participation dans le processus politique qui façonne les conditions de leur propre vie.

Dans un récent rapport, préparé pour la commission économique et sociale pour l’Asie occidentale (CESAO) des Nations Unies, des spécialistes indiquent qu’Israël a établi un régime d’apartheid 3, qui domine les Palestiniens dans leur ensemble, par le biais d’une fragmentation géographique du peuple palestinien en populations distinctes, alors administrées différemment par ce régime4. Dans ce contexte, on peut classer les Palestiniens qui vivent sous le contrôle direct du régime israélien en trois catégories : les citoyens de deuxième classe en Israël, les résidents de Jérusalem-Est, et ceux sous occupation en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

À la lueur de ces informations, le projet d’un État palestinien, inauguré sous le parrainage des accords d’Oslo, s’avère de plus en plus clairement comme une chimère. Benjamin Netanyahou a déclaré trois jours avant les élections qu’un « État palestinien mettrait à risque notre existence ». La construction continuelle des colonies en Cisjordanie et le siège incessant sur Gaza peignent un sombre tableau qui laisse peu de place à la conjecture qu’Israël soit disposée à relâcher son emprise sur ces territoires. À ce tableau s’ajoute de dernières retouches indiquant une officialisation rampante du régime d’apartheid mentionné ci-dessus. Au cours du mandat de la Knesset sortant, pour exemple, ont été adoptées plusieurs lois qui ont pour effet de sceller l’annexion de facto de la Cisjordanie en y étendant la souveraineté israélienne5. La Knesset a adopté l’année dernière la loi fondamentale intitulée « Israël, État-Nation du peuple juif » qui consacre l’inégalité entre Juifs et Palestiniens comme valeur constitutionnelle. Ainsi, la loi proclame l’implantation juive comme valeur nationale et réserve le droit d’autodétermination en Israël au peuple juif, tout en ignorant la question des frontières de l’État d’Israël.

3 – Quel clivage politique ?

Il serait sans doute inapproprié de continuer à qualifier les partis en lice selon le spectre politique de droite et gauche. Comme l’indique Oren Yiftachel, professeur de géographie politique à l’université de Beer-Sheva, l’usage de ce langage dans le contexte israélien escompte les caractéristiques d’apartheid, parce qu’il dépeint Israël comme un état normal avec un bloc conservateur et nationaliste face à un bloc progressif et libéral, alors que dans un État « normal », le clivage entre gauche et droite est confiné à des frontières politiques et démographiques bien claires6. En fait, le sujet de l’apartheid ne figure même pas en tête de l’ordre de jour politique. Même les partis qui se prononcent en faveur du désengagement des forces israéliennes de la Cisjordanie, expliquent leur position par le risque de se laisser entraîner vers une solution d’un seul État qui minerait le caractère juif d’Israël.

De même, le sujet du Golan est mis sur la touche dans le cadre des prochaines élections. Bien que la procuration d’une reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté d’Israël sur le Golan puisse se traduire en avantage politique pour le parti du Premier Ministre Benjamin Netanyahou dans les prochaines élections, ce développement est loin de susciter un vrai débat interne sur le sort du plateau.

Au contraire, Israël semble encore plus encouragée par la décision américaine, le comité central des élections ayant décidé pour la première fois, depuis 1967, de placer des urnes dans les quatre villages où vivent les habitants syriens du Golan. La majorité de ces derniers ne participent pas aux élections législatives, ayant constamment refusé d’acquérir la nationalité israélienne, perçue comme un signe de reconnaissance de la souveraineté israélienne. Cette décision est donc un acte symbolique, qui représente la consolidation de la souveraineté israélienne sur le plateau.

4 – Des élections axées sur les affaires internes

En réalité, le thème majeur des élections porte sur les efforts pour remplacer l’actuel Premier ministre Benjamin Netanyahou, impliqué dans plusieurs scandales de corruption. Le 28 février, ce dernier a subi un coup dur quand le procureur général a annoncé le lancement d’une procédure de mise en examen pour « fraude et abus de confiance », ainsi que pour « corruption. »7. Dénonçant ces accusations comme « une chasse aux sorcières », Netanyahou accuse la soi-disant « gauche israélienne » de machinations antidémocratiques pour l’évincer du pouvoir et faire tomber le régime de « droite » qu’il dirige. Dans cette logique, il cherche à rétablir sa légitimité à travers le vote populaire qu’il considère comme un « vote de confiance. »

Le principal concurrent pour le détrôner est Benny Gantz, l’ancien chef d’état-major de l’armée israélienne, qui se positionne en tête d’une nouvelle formation politique appelée « Kahol Lavan » (« Bleu et Blanc », en référence aux couleurs du drapeau israélien).

Bien qu’il soit présenté comme le candidat du bloc « centre-gauche » pour remplacer Netanyahou, son discours à propos des Palestiniens le positionne très loin de ce dernier. Ainsi, il affirme vouloir « renforcer les colonies » en Cisjordanie, et écarte la possibilité de collaborer avec les représentants palestiniens de la Knesset qui, d’après lui, agissent contre l’état d’Israël 8. Nouveau venu sur la scène politique, il s’est appuyé sur sa carrière militaire pour étayer sa crédibilité politique. Pour ce faire, il a lancé des clips de campagne dans lequel il se vante des tueries et de la destruction de Gaza pendant l’offensive militaire de 2014 9. C’est un exemple qui démontre la vacuité de l’épithète « gauche » dans le contexte israélien, qui au cours des dernières années, a été remarquablement reconfigurée par une poussée d’extrémisme dans la société israélienne, décalant le spectre politique de plus en plus vers les extrémités.

5 – Pas de tempête à l’horizon

Si les sondages prévoient que la liste de « Kahol Lavan » recevra le plus grand nombre de voix, l’équilibre entre les blocs dits de droite et de centre-gauche à la Knesset ne devraient pas changer. Dès lors, les prochaines élections prépareraient le terrain pour un nouveau mandat de Netanyahou, dont la base politique (représentée par son parti « Halikod » et ses alliés traditionnels) devrait garder sa majorité à la Knesset avec 63 sièges contre 57 pour l’opposition10. Compte tenu de la faible possibilité que Gantz et ses partenaires réunissent leurs forces avec les partis arabes-palestiniens pour forger une majorité de blocage contre Netanyahou, il est difficile d’imaginer un scénario où Gantz se verrait confier la tâche de former un nouveau gouvernement, et cela même si sa liste dépasse le nombre de sièges accordé par les sondages. Cependant, les incertitudes demeures. Plusieurs partis, des différents bords de l’échiquier politique, oscillent en effet autour du seuil de la représentation. La donne pourrait donc changer si ces partis n’arrivent pas à franchir le seuil du Parlement

6 – Un désenchantement palestinien

Confrontés à un flot grossissant de lois racistes dont le point d’orgue est la loi de l’État-Nation 11, ainsi qu’à la marginalisation des palestiniens de l’ordre du jour des élections, de plus en plus de citoyens
israëliens palestiniens commencent à remettre en cause le fait de pouvoir opérer un véritable changement à travers les institutions du régime israélien. Ils comptent ainsi boycotter les élections. Sur cette question, un récent sondage annonce qu’environ la moitié des citoyens palestiniens n’ont pas l’intention de participer aux prochaines élections.Cela représente un recul bien tangible par rapport au taux de participation palestinien qui s’était établi à 63,5% en 201512

Cette année-là, les partis arabes avait obtenu un nombre record de 13 sièges parlementaires, notamment grâce à leur regroupement sous une liste commune. Une alliance qui avait curieusement vu le jour suite à une modification de la loi électorale, et qui visait à empêcher les partis arabes d’entrer à la Knesset en relevant le seuil de représentation à 3,25%.

Benny Gantz, candidat du bloc « centre-gauche »

Cette liste commune s’étant récemment désagrégée pour cause de conflits internes, beaucoup d’électeurs palestiniens ont gardé un sentiment de déception envers leurs représentants. D’autant plus que cette dissolution intervient à un moment clef, où l’on s’attendait à la formulation d’un programme politique collectif en réponse à la loi de l’État-Nation. Cette donne devrait augmenter le taux d’abstention parmi les Palestiniens, vu comme un moyen pour protester contre l’absence d’une vision politique unifiée et claire.

Sources
  1. Cette communauté en expansion démographique (en 2009, presque 20% de la classe d’âge 0-4 ans provenait de familles ultra-orthodoxes) prône des politiques clairement patriarcales : le voile féminin, la séparation des hommes et des femmes dans les autobus, ou à la plage et représente une importante source de frais improductifs dans le budget étatique. Tout en évitant l’armée, les Haredim, par leur formation, constituent une catégorie démographique difficilement employable.
  2. Des 8,5 millions d’Israéliens (une population multipliée par dix depuis la fondation de l’État d’Israël en 1948), 500 000 vivent dans les territoires occupés, en particulier en Cisjordanie, avec des installations souvent fortifiées. La population d’Israël représente à peu près 40% des Juifs dans le monde (14,4 millions de personnes). Si 20% des Israéliens sont palestiniens, la grande majorité des Palestiniens (7 millions) est composée de réfugiés (5 millions). La contradiction entre la volonté de disposer d’un État juif et démocratique est avant tout démographique.
  3. On trouve cette analogie dans le rapport déposé par la CESAO rédigé par les juristes américains Richard Falk et Virginia Tilley. Ce rapport a néanmoins été dé-publié, quarante-huit heures après sa parution, par le Secrétaire général des Nations Unies, sous la pression d’Israël et des États-Unis. Rima Khalaf, la secrétaire exécutive de la CESAO a démissionné suite à cette décision, en signe de protestation.
  4. Une traduction du rapport est disponible ici
  5. Consultez la base de données sur les lois et les projets de loi annexionnistes ici
  6. https://www.middleeasteye.net/opinion/israeli-elections-creating-front-against-apartheid?fbclid=IwAR0Whx86A8SD7yvgXIS3jXNs748ugW7MWzH7jBe1QbvT8lM-bMVM2YQUGEc
  7. Allison Kaplan Sommer, « Netanyahu Indictment: What Happens Next and What are the Charges and What Happens Next« , Haaretz, 28 février 2019
  8. Gantz Rules Out ‘Political Discourse’ With Arab Parties Over ‘anti-Israel’ Rhetoric, Haaretz, 19 mars 2019)
  9. Ali Abunimah, Israeli election ad boasts Gaza bombed back to “stone ages”, The Electronic Entifada, 21 janvier 2019
  10. Haaretz, « Netanyahu’s Right-wing Bloc With Solid Lead Over Center-left, Last Election Poll Shows« , 7 avril 2019
  11. Pour une liste compréhensive des lois discriminatoires en Israël, consultez Discriminatory Laws in Israel, Adalah:  https://www.adalah.org/en/law/index
  12. Shibley Telhami, Will Israel’s Palestinian Arab citizens turn out to vote?, Washington Post, 20 mars2019