Aujourd’hui, les 5,8 millions d’Israéliens disposant du droit de vote seront appelés à se rendre aux urnes pour la deuxième fois cette année, cinq mois seulement après les dernières élections législatives en avril, une situation inédite dans l’histoire de ce pays. Ce deuxième scrutin intervient sur fond d’impasse politique, situation qui avait déjà en avril empêché le premier ministre Benjamin Netanyahou de former un nouveau gouvernement, à cause d’une dissension entre ses alliés traditionnels au sujet du recrutement des juifs ultra-orthodoxe dans le service militaire. C’est la même raison, d’ailleurs, qui avait conduit en premier lieu à la dissolution de la Knesset en décembre 2018 et à l’avancement de la date des élections. Tout comme les élections précédentes, le nouveau scrutin va probablement affaiblir mais difficilement écarter du pouvoir Netanyahou, premier ministre depuis 2009.

Les équilibres politiques internes qui ont structuré les deux campagnes doivent être compris à partir de la question palestinienne et d’une configuration géopolitique régionale en voie de profonde redéfinition – 5 points pour comprendre l’essentiel.

1 – La question palestinienne

D’après des estimations récentes, le nombre de personnes ayant le droit de vote en Israël s’élève à 5,8 millions de personnes (79% d’entre eux sont juifs – colons compris – tandis que 16% sont des citoyens arabes en Israël)1. Cependant, ce chiffre ne tient pas compte des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, qui constituent à peu près 40 % de la population soumise au contrôle israélien dans l’ensemble de la Palestine historique, et qui sont néanmoins exclus de la participation dans le processus politique qui façonne les conditions de leur propre vie.

Dans un récent rapport, dépublié depuis, de la commission économique et sociale pour l’Asie occidentale (CESAO) des Nations Unies, des spécialistes avaient indiquent qu’Israël avait établi un régime « d’apartheid »2, qui domine les Palestiniens dans leur ensemble, par le biais d’une fragmentation géographique du peuple palestinien en populations distinctes, alors administrées différemment par ce régime3. Dans ce contexte, on peut classer les Palestiniens qui vivent sous le contrôle direct du régime israélien en trois catégories : les citoyens de deuxième classe en Israël, les résidents de Jérusalem-Est, et ceux sous occupation en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Le projet d’un État palestinien, inauguré sous le parrainage des accords d’Oslo, ressemble donc de plus en plus à une chimère. Il y a moins d’une semaine, Benjamin Netanyahou a promis à l’électorat israélien qu’il allait appliquer la souveraineté israélienne à la vallée du Jourdain dans le cas où il sera réélu pour la position de premier ministre. La construction continuelle des colonies en Cisjordanie et le siège incessant sur Gaza peignent un sombre tableau qui laisse très peu de place à l’hypothèse selon laquelle Israël serait disposée à relâcher son emprise sur ces territoires. À ce tableau s’ajoute une officialisation rampante du régime « d’apartheid » mentionné ci-dessus. Au cours du mandat de la pénultième Knesset , par exemple, ont été adoptées plusieurs lois qui ont pour effet de sceller l’annexion de facto de la Cisjordanie en y étendant la souveraineté israélienne4. La Knesset a adopté l’année dernière la loi fondamentale intitulée « Israël, État-Nation du peuple juif » qui consacre l’inégalité entre Juifs et Palestiniens comme valeur constitutionnelle. Ainsi, la loi proclame l’implantation juive comme valeur nationale et réserve le droit d’autodétermination en Israël au peuple juif, tout en ignorant la question des frontières de l’État d’Israël.

2 – Quel clivage politique ?

Il serait sans doute inapproprié de continuer à qualifier les partis en lice selon le spectre politique de droite et gauche. Comme l’indique Oren Yiftachel, professeur de géographie politique à l’université de Beer-Sheva, l’usage de ce langage dans le contexte israélien escompte les caractéristiques « d’apartheid », parce qu’il dépeint Israël comme un état normal avec un bloc conservateur et nationaliste face à un bloc progressif et libéral, alors que dans un État « normal », le clivage entre gauche et droite est confiné à des frontières politiques et démographiques bien claires5. En fait, le sujet de « l’apartheid » ne figure même pas en tête de l’ordre de jour politique. Même les partis qui se prononcent en faveur du désengagement des forces israéliennes de la Cisjordanie, expliquent leur position par le risque de se laisser entraîner vers une solution d’un seul État qui minerait le caractère juif d’Israël.

De même, le sujet du Golan a été mis sur la touche durant les deux campagnes électorales. Malgré la gravité de la décision des États-Unis en mars dernier de reconnaître la souveraineté d’Israël sur le Golan, ce développement est loin de susciter un vrai débat interne sur le sort du plateau. Au contraire, Israël a été tellement encouragée par la décision des États-Unis, qu’elle a commencé, depuis les dernières élections, à placer des urnes dans les quatre villages où vivent les habitants syriens du Golan. Le dernier précédent date de 1967.  La majorité de ces habitants ne participent pas aux élections législatives, ayant constamment refusé d’acquérir la nationalité israélienne, perçue comme un signe de reconnaissance de la souveraineté israélienne. Cette décision est donc un acte purement symbolique, qui représente une consolidation de la souveraineté israélienne sur le plateau.

3 – Des élections axées sur les affaires internes

En réalité, le thème majeur des élections porte sur les efforts pour remplacer l’actuel Premier ministre Benjamin Netanyahou, impliqué dans plusieurs scandales de corruption. Le 28 février, ce dernier a subi un coup dur quand le procureur général a annoncé le lancement d’une procédure de mise en examen pour « fraude et abus de confiance », ainsi que pour « corruption. »6. Dénonçant ces accusations comme « une chasse aux sorcières », Netanyahou accuse la « gauche israélienne » de machinations antidémocratiques pour l’évincer du pouvoir et faire tomber le régime de « droite » qu’il dirige. Dans cette logique, il cherche à rétablir sa légitimité à travers le vote populaire qu’il considère comme un « vote de confiance. »

Le principal concurrent pour le détrôner est Benny Gantz, l’ancien chef d’état-major de l’armée israélienne, qui se positionne en tête d’une nouvelle formation politique appelée « Kahol Lavan » (« Bleu et Blanc », en référence aux couleurs du drapeau israélien).

Bien qu’il soit présenté comme le candidat du bloc « centre-gauche » pour remplacer Netanyahou, son discours à propos des Palestiniens le positionne très loin de ce dernier. Ainsi, il affirme vouloir « renforcer les colonies » en Cisjordanie, et écarte la possibilité de collaborer avec les représentants arabes de la Knesset qui, d’après lui, agissent contre l’état d’Israël 7. Nouveau venu sur la scène politique, il s’est appuyé sur sa carrière militaire pour étayer sa crédibilité politique. Pour ce faire, il a lancé des clips de campagne dans lequel il se vante des tueries et de la destruction de Gaza pendant l’offensive militaire de 2014 8. C’est un exemple qui démontre la vacuité de l’épithète « gauche » dans le contexte israélien, qui au cours des dernières années, a été remarquablement reconfigurée par une poussée d’extrémisme dans la société israélienne, décalant le spectre politique de plus en plus vers les extrêmes.

4 – Un politicien funambule

Comme confirmé par les résultats des dernières élections, l’équilibre entre les blocs dits de droite et de centre-gauche à la Knesset ne devrait pas changer. Dès lors, les prochaines élections pourrait assurer un nouveau mandat pour Netanyahou comme chef de gouvernement, dont la base politique (représentée par son parti « Halikod » et ses alliés traditionnels) devrait garder sa majorité à la Knesset avec 67 sièges contre 53 pour l’opposition9. Cette estimation semble encore plus fiable qu’avant, sachant que plusieurs partis de part et d’autre de l’échiquier politique ont opté pour se regrouper sous l’égide de listes jointes, pour éviter la possibilité de se voir écarter de la Knesset, comme cela s’est produit avec « la nouvelle droite », en avril qui n’a pas réussi à franchir le seuil de la représentation.

Cependant, Netanyahou sera confronté aux mêmes difficultés que celles qui l’avaient empêché il y a à peine quelques mois de former une coalition gouvernementale. De l’autre côté, il est difficile d’imaginer un scénario où Gantz se verrait confier la tâche de former un nouveau gouvernement, compte tenu de la faible probabilité que Gantz et ses partenaires réunissent leurs forces avec les partis arabes-palestiniens pour forger une majorité de blocage contre Netanyahou. Dans ce contexte compliqué, de nouveaux scénarios10 se dégagent : soit une situation de blocage, issue d’une victoire de Netanyahou sans le soutien de Lieberman, qui pourrait donner lieu ultérieurement à un gouvernement d’union nationale excluant Netanyahou ; soit une option de coalition, dans le cas où les Bleus et Blancs l’emporteraient de peu, avec le Likoud ou avec les partis religieux orthodoxes – cependant, même si la politique israélienne est familière des reniements, cette configuration demeure peu probable.

5 – Des citoyens désenchantés et délégitimés

Confrontés à un flot grandissant de lois jugées « racistes », dont le point d’orgue est la loi de l’État-Nation11, ainsi qu’à la marginalisation des Palestiniens de l’ordre du jour des élections, de plus en plus de citoyens
israéliens arabes commencent à remettre en cause le fait de pouvoir opérer un véritable changement à travers les institutions du régime israélien. Le discours autour du boycott des élections revient en force dans le débat.

Cette transformation peut être remarquée à travers le taux de participation enregistré dans les communes palestiniennes pendant les dernières élections. Alors que le taux de participation s’était établi à 63,5 % en 2015, les élections en 2019 ont enregistré un recul bien tangible à 49,2 %. Il faut se rappeler toutefois que l’an 2015 avaient représenté un moment assez particulier dans l’histoire de la représentation palestinienne au sein du parlement israélien. Cette année-là, les partis arabes avaient obtenu un nombre record de 13 sièges parlementaires, notamment grâce à leur regroupement sous une liste commune. Une alliance qui avait curieusement vu le jour suite à une modification de la loi électorale, et qui visait à empêcher les partis arabes d’entrer à la Knesset en relevant le seuil de représentation à 3,25 %.

Benny Gantz, candidat du bloc « centre-gauche »

À la suite de la désagrégation de la liste commune en 2019 pour cause de conflits internes, beaucoup d’électeurs ont gardé un sentiment de déception envers leurs représentants. D’autant plus que cette dissolution est intervenue à un moment clef, où l’on s’attendait à la formulation d’un programme politique collectif en réponse à la loi de l’État-Nation. Par conséquent, le taux de participation en avril a considérablement baissé, entraînant une perte de 3 sièges au total pour les partis arabes. En ayant tiré des leçons, les partis arabes sont parvenu à se regrouper de nouveau sous une seule liste commune, mais cette décision semble motivée seulement par la volonté de gagner un plus grand nombre de vote, et manquant d’une vision politique unifiée et claire.

Sources
  1. Des 8,5 millions d’Israéliens (une population multipliée par dix depuis la fondation de l’État d’Israël en 1948), 500 000 vivent dans les territoires occupés, en particulier en Cisjordanie, avec des installations souvent fortifiées. La population d’Israël représente à peu près 40% des Juifs dans le monde (14,4 millions de personnes). Si 20% des Israéliens sont palestiniens, la grande majorité des Palestiniens (7 millions) est composée de réfugiés (5 millions). La contradiction entre la volonté de disposer d’un État juif et démocratique est avant tout démographique.
  2. On trouve cette analogie dans le rapport déposé par la CESAO rédigé par les juristes américains Richard Falk et Virginia Tilley. Ce rapport a néanmoins été dé-publié, quarante-huit heures après sa parution, par le Secrétaire général des Nations Unies, sous la pression d’Israël et des États-Unis. Rima Khalaf, la secrétaire exécutive de la CESAO a démissionné suite à cette décision, en signe de protestation.
  3. Une traduction du rapport est disponible ici
  4. Consultez la base de données sur les lois et les projets de loi annexionnistes ici
  5. https://www.middleeasteye.net/opinion/israeli-elections-creating-front-against-apartheid?fbclid=IwAR0Whx86A8SD7yvgXIS3jXNs748ugW7MWzH7jBe1QbvT8lM-bMVM2YQUGEc
  6. Allison Kaplan Sommer, « Netanyahu Indictment: What Happens Next and What are the Charges and What Happens Next« , Haaretz, 28 février 2019
  7. Gantz Rules Out ‘Political Discourse’ With Arab Parties Over ‘anti-Israel’ Rhetoric, Haaretz, 19 mars 2019)
  8. Ali Abunimah, Israeli election ad boasts Gaza bombed back to “stone ages”, The Electronic Entifada, 21 janvier 2019
  9. https://www.haaretz.co.il/news/elections/EXT-INTERACTIVE-1.6826451
  10. Sylvain Cypel, « Benyamin Netanyahou. Le « dégager » ou non ? », Orient XXI, 16 septembre 2019 https://orientxxi.info/magazine/benyamin-netanyahou-le-degager-ou-non,3289
  11. Pour une liste exhaustive des lois discriminatoires en Israël, consultez Discriminatory Laws in Israel, Adalah:  https://www.adalah.org/en/law/index