1 – Une mobilisation populaire sans précédent contre un 5e mandat de Bouteflika

Le 10 février 2019, l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à l’élection présidentielle a entraîné  la mobilisation populaire qui traverse l’Algérie depuis maintenant trois semaines. L’idée que le président, malade et muet depuis 2013, puisse briguer  un cinquième mandat a suscité une colère généralisée, qui s’est d’abord manifestée et propagée sur les réseaux sociaux.

En effet, c’est la jeunesse urbaine et connectée qui constitue la colonne vertébrale de cette contestation nationale.  La forte capacité de la jeunesse à se mobiliser massivement s’explique par le jeune âge de la population algérienne : 45 % de la population a moins de 25 ans. La contestation a  véritablement débuté le 16 février à Kherrata, dans la petite Kabylie. Dans la foulée du rassemblement de Kherrata, limité et localisé, plusieurs villes ont à leur tour été le théâtre de manifestations spontanées qui se sont  généralisées à l’ensemble du pays le vendredi 22 février. Cette journée, déjà décrite comme « historique » par de nombreux observateurs, a marqué le début d’une contestation populaire nationale. Si l’épicentre de la contestation se situe à Alger, de nombreuses autres grandes et moyennes villes (Bejaia, Sétif, Oran…) ont vu défiler des cortèges contre un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Signe d’une intensification de la contestation , la journée du 1er mars a été encore plus suivie que celle du 22 février. Les images de cortèges immenses arborant des pancartes contre le président Bouteflika ont donné un retentissement international au mouvement naissant. En France, plusieurs milliers de personnes issues de la diaspora algérienne ont elles aussi manifesté à Paris et Marseille notamment.

Malgré les tentatives d’apaisement du régime, la mobilisation ne faiblit pas. Les journées du  8 mars et du 15 mars ont affiché une participation record. Pour la première fois le chiffre d’un million de manifestants a été avancé pour la seule ville d’Alger.

2 – Un président malade et invisible

Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, présente un état de santé inquiétant. Cette fragilité n’est pas nouvelle puisqu’elle dure depuis six ans : en 2013, le président a été victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC) qui a considérablement diminué sa capacité de mouvement et son élocution. Il a été malgré tout déclaré vainqueur de l’élection présidentielle de 2014 pour laquelle il n’avait pas fait campagne. Il va sans dire que la santé du président altère considérablement la représentation de l’Algérie sur la scène internationale : en février 2017, la visite de la chancelière allemande Angela Merkel avait été annulée en raison d’une « bronchite aiguë » contractée par Abdelaziz Bouteflika.

Par ailleurs, la détérioration de l’état de santé du raïs semble s’accélérer depuis le début de l’année 2019. Du 24 février au 10 mars, Abdelaziz Bouteflika était hospitalisé à Genève. D’après la Tribune de Genève1 le président souffrirait même d’une « infection pulmonaire grave » et serait « sous menace vitale permanente. »

L’incapacité de Bouteflika à assumer ses responsabilités de président est un élément important de la colère du peuple algérien. Des pancartes au ton ironique ont par exemple surnommé « Président Casper » le président hospitalisé !  

3 – Le « pouvoir » : un régime opaque appuyé par l’armée.

La maladie du président Bouteflika suscite un certain nombre de questions sur la répartition du pouvoir algérien. Force est de constater que la politique du pays est menée par un clan qui entoure la personne de Bouteflika. Le cercle des dépositaires du pouvoir se restreint à une poignée d’acteurs politiques, militaires et économiques qui gouvernent dans une opacité totale. Mais c’est bel et bien Saïd Bouteflika, le frère d’Abdelaziz, la pièce maîtresse du régime. Il est l’intermédiaire indispensable pour quiconque souhaite s’entretenir avec le président. Le journal algérien Le Matin va jusqu’à lui prêter la signature de décrets présidentiels pourtant réservés à son frère Abdelaziz. Cet homme de l’ombre est conspué par la rue algérienne, qui le nomme le « vice-roi » d’Algérie.

« Monsieur le frère du roi » bénéficie d’un réel soutien de l’armée. Le « règne » d’Abdelaziz Bouteflika a été marqué d’une mise à distance progressive des généraux devenus puissants à l’issue de la guerre civile. Des purges, comme celle de l’été dernier, grâce auxquelles le président a pu s’associer le soutien de l’institution militaire, en plaçant notamment à sa tête le général Ahmed Gaïd Salah, fidèle soutien du régime, qui occupe depuis 2004 la fonction de chef d’État-Major de l’Armée nationale populaire (ANP). À 79 ans, il se présente comme l’homme qui protège l’Algérie d’une nouvelle décennie noire. C’est dans un discours aux accents complotistes qu’il a d’ailleurs renouvelé son soutien (et le soutien de toute l’institution militaire) au président Bouteflika à la suite des grandes manifestations du 1er mars. L’alliance forte entre les pouvoirs politiques et militaires est un obstacle à la réalisation des revendications populaires.

4 – Une élection jouée d’avance

L’élection présidentielle désormais reportée mais initialement prévue pour le jeudi 18 avril 2019 a suscité un intérêt extrêmement faible au sein de la société algérienne. Les principaux candidats de l’opposition présentaient tous des faiblesses importantes. Le général à la retraite Ali Ghediri s’est déclaré candidat à la présidentielle sans avoir au préalable un programme politique claire. Ce candidat qui milite pour la « rupture » peine à proposer des mesures concrètes de changement. Une partie de l’opposition le suspectait même d’être un candidat au service du pouvoir.

Par ailleurs, le candidat le plus populaire, Rachid Nekkaz, n’a pas été autorisé à se présenter à l’élection présidentielle. Cet homme d’affaire franco-algérien, connu en France pour son soutien financier aux femmes condamnées à payer des amendes pour port de burqa, n’est pas éligible à l’élection présidentielle en raison de sa double nationalité. Ce candidat aussi fantasque que populaire avait donc déposé son dossier candidature par le biais de son cousin qui porte le même nom que lui… Rachid Nekkaz. Dans le cas où son cousin avait été élu, l’homme d’affaire, Rachid Nekkaz (qui aurait alors le poste de vice-président) se serait vu confié les rênes du pouvoir après démission de son cousin.

Le fiasco suscité par la candidature de Rachid Nekkaz a discrédité encore plus cette élection aux yeux des électeurs. La société algérienne porte une confiance extrêmement limitée dans les institutions censées assurer des élections démocratiques. La distanciation de la société algérienne avec les processus prétendument démocratiques proposés par le pouvoir n’est pas nouvelle. En 2014, seulement 51,7 % des citoyens avaient participé à l’élection présidentielle. D’après les résultats officiels, Abdelaziz Bouteflika aurait bénéficié de plus de 80 % des suffrages.

C’est dans ce climat de défiance à l’égard des institutions que le principal parti islamiste, le Mouvement de la société pour la paix, avait annoncé son  boycott de l’élection présidentielle.

La contestation populaire exprimée par les manifestations urbaines est l’expression d’un rejet des institutions qui sont aux mains du pouvoir. En effet, la jeunesse algérienne, loin d’être dépolitisée, ne fait que se détourner des formes conventionnelles de politisation.

5 – Un modèle économique insoutenable

La paralysie politique du pouvoir converge avec une crise économique de plus en plus éminente pour l’économie algérienne. Le centre d’analyse International Crisis Group met en garde contre une « crise économique qui pourrait frapper le pays dès 2019. »2

Cette conjoncture défavorable s’explique notamment par une très faible diversification économique qui va de pair avec une forte dépendance à l’égard de l’or noir. La chute et la fluctuation du prix du baril de pétrole a porté un coup sérieux à la prospérité économique du pays. Si en 2013 le prix du baril dépassait les 100 dollars, dès 2015 sa valeur diminue de moitié et atteint les 50 dollars. Le cours du pétrole Brent peine aujourd’hui à dépasser la barre des 70 dollars.

La politique sociale de l’État algérien (historiquement socialiste) est de moins en moins soutenable. Qui plus est, cela intervient dans un contexte de saturation du marché du travail. En 2018, le taux de chômage des 16-24 ans était de 26,4 %3.

Ce chômage quasi-structurel s’explique par la difficulté de l’Algérie à attirer les investissements privés. Le protectionnisme économique et la corruption généralisée dégradent le climat des affaires pourtant si important pour l’investissement et la diversification économique.

6- Derrière l’anti-bouteflikisme se cache la volonté d’établir un système démocratique nouveau.

Une grande partie des slogans des manifestants s’adresse directement à la personne de Bouteflika. Il pourrait donc être tentant de restreindre cette mobilisation à une protestation contre le président malade. Mais, en réalité, la contestation populaire, loin de protester seulement contre un cinquième mandat de Bouteflika, critique le pouvoir dans sa globalité.

Des corps de métiers entiers s’organisent pour mener la lutte depuis leur champ professionnel. Le 25 février, un sit-in d’avocats algérois s’est mobilisé pour condamner les « arrestations arbitraires » du régime et prône le respect de la Constitution et de l’État de droit. Le 27 février, c’est au tour d’une centaine de journalistes d’émettre leurs revendications, protestant contre la censure imposée par le régime Bouteflika. Un certain nombre de grands noms du journalisme algérien ont dénoncé le traitement partial des manifestations populaires. Une lettre adressée au directeur de la radio nationale met ainsi en évidence « le traitement exceptionnel dérogatoire imposé par la hiérarchie au profit du président et restrictif quand il s’agit de l’opposition »4.

Enfin, parmi les épicentres de la contestation, on compte les universités. Les étudiants algériens rejettent eux aussi massivement la cinquième candidature de Bouteflika. Il faut dire que la politique éducative algérienne est dans l’impasse : parmi les diplômés du supérieur, 18 % sont au chômage. De plus, les perspectives d’avenir proposées par le système Bouteflika sont tellement limitées que depuis 2011 le nombre d’Algériens étudiant en France a augmenté de 10 %5.

La révolte est donc totale : elle ne plaide pas pour un ravalement de façade du système Bouteflika, mais bel et bien pour en changer les principes de gouvernance.

7- Des héros de l’indépendances appuient les manifestants.

La légitimité à gouverner d’Abdelaziz Bouteflika repose sur sa participation active à la Guerre d’indépendance algérienne (1956-1962) et au rôle qu’il a joué dans la réconciliation nationale post-guerre civile.

La mobilisation que connaît actuellement l’Algérie ébranle en partie les instruments traditionnels de légitimation du pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika. Le président ne jouit plus du soutien unanime des « héros de l’indépendance ». Comme elle l’avait fait en 2014, la très populaire Djamila Bouhired se mêle aux manifestants anti-Bouteflika. Cette Algérienne de 84 ans était membre du Front de Libération Nationale pendant la guerre d’indépendance qu’elle a menée de front. Sa participation à l’organisation d’attentats lui vaut une condamnation à mort par la tribunal militaire français de Guelma. Finalement amnistiée, elle est rapidement devenue une icône algérienne. Sa déclaration « le peuple veut la chute du pouvoir », au milieu d’une foule rassemblée autour d’elle lors de la journée  du 1er mars, a été un coup dur pour le régime de Bouteflika.

D’ailleurs, Djamila Bouhired n’est pas la seule à s’être détournée du gouvernement. L’Organisation nationale des moudjahidine (ONM)  qui rassemble des vétérans de la guerre de libération nationale, a désigné le pouvoir « comme responsable de la situation actuelle ». Le soutien militaire du général Salah à Abdelaziz Bouteflika contraste avec la position des vétérans de la guerre d’indépendance proches des manifestants.

8 – Une mobilisation de la rue algérienne à rebours des « printemps arabes »

Jusqu’ici l’Algérie apparaissait comme une exception arabe. Les révoltes de 2011 qui se sont répandues dans la quasi-totalité de la région ne sont pas passées par le pays.  Alors qu’en Tunisie le raïs Ben Ali a dû fuir son pays, que le roi du Maroc, Mohammed VI, a dû soumettre au peuple une nouvelle Constitution, le régime de Bouteflika est resté de marbre. Deux éléments permettent de comprendre l’immobilisme algérien de 2011 : la décennie noire et l’achat de la paix sociale avec les bénéfices générés par le pétrole.

En effet, en octobre 1988 des émeutes importantes éclataient en Algérie, provoquant la mort de plusieurs centaines d’algériens. Les revendications libérales laissaient la place à une transition politique mal gérée, débouchant sur dix années de guerre civile : la « décennie noire » (1992-2002), qui a provoqué  la mort de plus de 100 000 personnes. Elle marque durablement les esprits et explique en partie la prudence algérienne à enclencher un nouveau processus révolutionnaire en 2011. En deuxième lieu, la paralysie est aussi due à la redistribution de la rente pétrolière qui a permis d’acheter une certaine paix sociale jusqu’à une période très récente.

Les contestations qui traversent aujourd’hui l’Algérie nous poussent à reconsidérer la chronologie des printemps arabes. La question n’est plus de savoir pourquoi l’Algérie n’a pas connu de printemps arabes, mais plutôt : jusqu’à quelle date s’étend le printemps arabe ? quand prennent fin les printemps ? En effet, la vague de contestation algérienne de 2019 s’inscrit dans la continuité des printemps arabes : elle en reprend les idéaux, les slogans et les méthodes, avec l’importance clef des réseaux sociaux. L’historiographie contemporaine aura à  s’interroger sur les bornes chronologiques des printemps arabes. Peut-on étirer le cycle des printemps arabes qui débute en 2010/2011 jusqu’en 2019 ?

9 – Le statu quo de la communauté internationale.

L’Algérie est un État éminemment stratégique dans le pourtour méditerranéen, où elle revêt une double importance : elle participe à la stabilité régionale, notamment dans la bande sahélo-saharienne où la France est engagée, et elle est un important pourvoyeur de ressources gazières et pétrolifères à l’échelle mondiale. L’Algérie assure le tiers des demandes européennes en gaz (L’Espagne est, après l’Italie, le deuxième plus gros client en gaz naturel de l’Algérie).

C’est la raison pour laquelle les chancelleries régionales portent une attention particulière à l’évolution de la mobilisation algérienne. Elles craignent un scénario « à la syrienne » qui aurait des répercussions migratoires, sécuritaires et économiques directes au Maghreb, au Sahel et en Europe  – même si les manifestations impressionnent jusqu’ici par leur pacifisme.

Si la position des puissances régionales est principalement dictée par la préservation de la stabilité, la France doit elle, adopter une posture particulièrement prudente en raison du passé colonial qui la lie à l’Algérie. Pour le moment, la contestation n’est soutenue que lorsqu’elle s’exprime dans le cadre légal. A l’image du président Emmanuel Macron qui, le 12 mars à Djibouti, en parallèle de ses compliments à l’égard de la « dignité avec laquelle » la population se soulève, a encouragé le projet de réforme annoncé par le président Bouteflika : « Je salue la décision du président Bouteflika qui signe une nouvelle page » dans l’histoire de l’Algérie.

10 – Des dirigeants qui peinent à se mettre au diapason des revendications du peuple

Tout se passe comme si le régime Bouteflika était structurellement bloqué, incapable de se réformer. Il a fallu du temps avant que le président ne retire sa candidature à l’élection présidentielle. Mais ce qui devait arriver arriva. Après quatre mandats présidentiels de cinq ans et trois semaines d’intenses contestations,  Abdelaziz Bouteflika a annoncé qu’il ne se présenterait pas à la prochaine élection présidentielle. Cette décision qui intervient le 12 mars succède à plusieurs tentatives qui ont visé à redonner du crédit au processus électoral en cours. Pour ce faire, le régime a proposé le 3 mars dans une lettre à la nation, l’organisation d’élections anticipées après le scrutin du 18 avril. Mais beaucoup ont vu dans ces manoeuvres un moyen de temporisation dans l’espoir que la contestation s’ essoufflerait.

Ce n’est donc pas par élan réformateur que le président algérien a annoncé la préparation d’une nouvelle constitution par une « conférence nationale inclusive et indépendante ». Le changement est devenu une nécessité pour le régime animé par un instinct de survie qui le pousse au pragmatisme.

Malgré tout, la proposition du président n’a pas suscité l’enthousiasme national escompté. Preuve en est, les grèves ainsi que les mobilisations anti-Bouteflika se sont poursuivies malgré la lettre aux accents réformateurs d’Abdelaziz Bouteflika. De fait, le régime ne parvient pas à se défaire de la réputation de prédateur qu’il s’est construite. Le journal algérien El Watan a par exemple titré sa une : « La dernière ruse de Bouteflika ».

En effet, deux interprétations majeures sont faites de la gestion par le clan Bouteflika de la crise politique actuelle. La première, minoritaire et optimiste, a confiance dans une transition démocratique initiée par le président malade. La démission du premier ministre Ouyahia y est vue comme un signe de changement. Mais ce limogeage est fortement critiqué par une autre grande partie de l’opposition. Le premier ministre a été remplacé par un tandem constitué de deux personnalités importantes du système Bouteflika. C’est bel et bien Noureddine Bédoui et Ramtane Lamamra, c’est-à-dire respectivement l’ancien ministre de l’Intérieur et l’ancien ministre des Affaires étrangères qui ont pris la tête de l’exécutif. La communication présidentielle est faite de signaux contradictoires. La rupture proposée par le gouvernement est paradoxalement portée par des tenants de la continuité. A la demande d’alternative portée par la contestation algérienne le pouvoir a, maladroitement, répondu par un projet de changement dont la première mesure a été le prolongement du  quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Cette situation est décriée par le chiasme dénonciateur : « On voulait des élections sans Boutef, on se retrouve avec Boutef sans élections ».