En ce début d’année 2019, le Venezuela connaît une crise politique inédite, à même de remettre en question le pouvoir socialiste aux commandes depuis 1999 et l’élection de Hugo Chávez. En effet, mecredi 23 janvier, alors que venait à peine de débuter le second mandat présidentiel de Nicolás Maduro, le chef de l’Assemblée nationale et leader de l’opposition Juan Guaidó s’est proclamé président par intérim. Depuis, cette crise institutionnelle, où l’armée devrait jouer un rôle clef, n’a pas trouvé d’issue, et l’instabilité politique est donc venue s’ajouter à une grave crise économique et humanitaire.  

Comprendre cette crise nécessite de convoquer de nombreux paramètres (inflation, émigration, sanctions américaines, économie dépendante des hydrocarbures) qui, à leur tour, permettent de mieux cerner les différentes réactions internationales et les enjeux géopolitiques. « Simple » fin de règne à Caracas ? Conflit de la nouvelle guerre froide ? Au fond, comment caractériser cette crise protéiforme ? La réponse est tout sauf évidente. Voici les données essentielles et quelques pistes de réflexion.


1 – Nicolás Maduro revendique la présidence de la République

Cet ancien chauffeur de bus et syndicaliste, formé à l’école des cadres du Parti communiste de Cuba, a occupé deux postes clés sous la présidence d’Hugo Chávez : président de l’Assemblée nationale (2005-2006) puis ministre des Affaires étrangères (2006-2012). À la mort de Chávez en 2013, il assure l’intérim avant d’être élu président, avec 50,6 % des voix (taux de participation de 79,8 %). Les élections législatives de 2015 voient quant à elles une large victoire de l’opposition coalisée.

Face à l’insubordination du pouvoir législatif, Maduro crée alors par décret une Assemblée nationale dite « Constituante » en 2017, dont l’élection a été qualifiée de « frauduleuse » par l’opposition. Les deux Assemblées ne se reconnaissent pas : les pouvoirs exécutif et législatif sont en guerre ouverte depuis lors. Maduro est pourtant réélu en mai 2018, au terme d’une campagne chaotique : des candidatures sont refusées par le Comité électoral, la date de l’élection a été avancée au dernier moment, déstabilisant l’opposition qui les boycotte. L’élection enregistre un taux de participation, minimal dans l’histoire du pays, de 46,07 %.

2 – Juan Guaidó aussi, d’où une crise politique nationale

Âgé de 35 ans, Juan Guaidó est l’un des fondateurs du parti de centre-droit libéral Voluntad Popular, créé en 2009 dans la lignée des manifestations étudiantes de 2007. Par ailleurs député suppléant au Parlement latino-américain1, il est élu en décembre 2018 président de l’Assemblée nationale pour un an, du 5 janvier 2019 au 5 janvier 2020.

Suite à l’investiture de Nicolás Maduro pour son second mandat le 10 janvier, Juan Guaidó a dénoncé un « mandat usurpé » et s’est proclamé président par intérim le 23 janvier, en vertu de l’article 233 de la Constitution vénézuélienne, qui confère l’intérim du pouvoir exécutif au président de l’Assemblée nationale en cas d’usurpation. En guise de réponse, le gouvernement Maduro lui interdit de quitter le territoire national. Il est arrêté, puis relâché une heure après.

3 – Les réactions nationales et régionales sont contrastées

À l’échelle nationale, Maduro a fermement condamné la proclamation de Juan Guaidó qu’il considère comme un « coup d’État commandité par les États-Unis. » La Cour suprême vénézuélienne, plus haute juridiction du pays, composée de fidèles au régime, a ordonné une enquête pénale contre les membres du Parlement, en les accusant d’usurper les prérogatives du président Maduro. Le ministre de la Défense, Vladimir Padrino, a affirmé sur Twitter que l’armée rejetait aussi l’autoproclamation de Guaidó.

À l’échelle régionale, les alliés historiques du chavisme (Cuba, la Bolivie, le Salvador et le Nicaragua) soutiennent le président Maduro. À l’inverse, les membres du Groupe de Lima, créé en 2017 pour penser les scénarios de sortie de crise pour le Venezuela, ont affiché leurs soutiens à Guaidó : le Brésil, le Canada, la Colombie, le Chili, l’Argentine, le Costa Rica, le Guatemala, le Panama, le Honduras, le Pérou, l’Équateur et le Paraguay. Dans le cas du Mexique et de l’Uruguay, les deux pays ont adopté une position plus prudente de non-ingérence, appelant à une sortie de crise par la voie du dialogue.

4 – Washington reconnaît Guaidó, Moscou soutient son allié Maduro

Quelques minutes après son auto-proclamation comme président par intérim, Juan Guaidó a reçu la reconnaissance diplomatique des États-Unis, à travers un communiqué officiel. Nicolas Maduro a aussitôt ordonné la rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis.

Le parlement européen a reconnu, le 31 janvier, Juan Guaidó comme président par intérim à la suite du vote d’une résolution non contraignante qui appelle chaque pays-membre à adopter la même position diplomatique. Au total, une cinquantaine d’États reconnaissent le chef de l’opposition vénézuélienne. Quant au Vatican, le Pape François n’a pas souhaité prendre position et a appelé à trouver au plus vite « une solution juste et pacifique. »

Mais le régime de Maduro conserve ses alliés traditionnels : la Russie, la Chine, la Syrie, l’Iran et la Turquie (membre de l’OTAN). Ils évoquent de leur côté un « putsch manqué », fruit de l’ingérence américaine.

Enfin, l’ONU demeure neutre et la grande majorité de ses pays membres reconnaissent de facto la continuité du gouvernement de Maduro.

5 – Une crise avant tout économique

Le Venezuela abrite d’importantes réserves gazières et pétrolières. Pourtant, une forte tendance inflationniste a résulté du recours massif à la création de monnaie durant la chute du prix du pétrole, entre 2014 et 2016. S’ajoutant à la réduction des exportations pétrolières depuis 2013, elle s’est transformée, dès novembre 2017, en la plus grande « hyperinflation » de l’histoire latino‑américaine : le Fonds monétaire international (FMI) prévoit ainsi une inflation de 10 000 000 % par an en 2019. Pour tenter d’y remédier, le gouvernement a remplacé durant l’été 2018 le Bolivar fort (Bolívar fuerte) par le Bolivar souverain (Bolívar soberano) au taux de 1 Bolivar souverain pour 1 000 anciens Bolivars forts. Cette situation aggrave le surendettement public du pays.

Dans le même temps, tous les indicateurs économiques chutent : le PIB national a connu une baisse de 18 % en 2018 et le chômage est estimé à 38 % des actifs, deux fois plus qu’au début de l’année 2015 et trois fois plus qu’au début de l’année 2014.

Tous ces phénomènes se conjuguent pour entraîner une forte hausse des prix et une chute drastique du pouvoir d’achat.

6 – Aggravée par les sanctions américaines

La situation économique du onzième producteur mondial de pétrole est compliquée par les sanctions annoncées par le département du Trésor américain le 28 janvier à l’encontre de la compagnie nationale Petroleos de Venezuela SA (PDVSA). Avant l’annonce des sanctions, près de 400 000 barils transitaient encore quotidiennement du Venezuela vers les raffineries de la Gulf Coast des États-Unis, tandis que quelque 700 000 autres partaient vers la Chine et la Russie, en partie pour rembourser la dette contractée par l’État vénézuélien. Avec le gel des comptes de PDVSA et de ceux de sa filiale aux États-Unis, Citgo, le secteur pétrolier vénézuélien a atteint un point de non-retour.

7 – Une crise migratoire : plus de trois millions de Vénézuéliens ont quitté le pays depuis 2015

D’après l’UNHCR (l’Agence des Nations unies pour les réfugiés), plus de trois millions de Vénézuéliens ont récemment quitté le pays, soit environ 10 % de la population totale, dont 2,4 millions se sont répartis entre l’Amérique latine et les Caraïbes. La Colombie, l’Équateur, le Pérou ou encore le Chili sont les destinations privilégiées en raison de leurs économies dynamiques. Contrairement à la crise migratoire du Honduras, qui a beaucoup préoccupé les États-Unis l’an passé au moment des élections de mi-mandat, celle du Venezuela y est peu ressentie, en raison surtout de la distance géographique entre les deux pays.

Dans les pays frontaliers, les flux migratoires ininterrompus ont conduit à une recrudescence des tensions. Afin d’endiguer les violences entre réfugiés et population locale et de maîtriser l’arrivée des Vénézuéliens, les contrôles aux frontières ont été renforcés au Pérou ou encore au Brésil, où l’armée a été mandatée.

8 – Un système de santé publique à bout de souffle

Il est difficile de l’affirmer avec certitude car le ministère de la Santé a totalement cessé de publier des indicateurs depuis 2015, mais on peut se fier à ceux des ONG spécialisées. L’augmentation substantielle de la mortalité maternelle et infantile, ainsi que de la sous-alimentation (d’après Cáritas Venezuela, en juillet 2018, 13,5 % des enfants de moins de 5 ans en souffrent) résultent de la paupérisation générale et de l’effondrement du système de santé. La profonde pénurie de médicaments provoque aussi le retour et l’accroissement d’épidémies (rougeole, paludisme, tuberculose, etc.).

9 – Quelles voies pour la sortie de crise ?

Le gouvernement de Maduro est encore au pouvoir et contrôle la Justice, l’industrie pétrolière, le Conseil national électoral et le haut-commandement de l’armée, auquel Juan Guaidó a promis l’amnistie, dans un discours à l’Assemblée du 15 janvier, pour tenter de le rallier à sa cause. Si l’armée maintient son soutien à Maduro, Juan Guaidó a reçu le soutien, ces derniers jours, de l’attaché militaire à Washington, José Luis Silva, ainsi que d’un général de division de l’armée de l’air, Francisco Yanez.

Sur le plan national, il semble donc que le sort du pays dépende en grande partie de la position  de l’armée. Une purge sanglante de l’opposition n’est toutefois pas à l’ordre du jour, pour l’instant, puisque Guaidó a été relâché presque immédiatement après son arrestation le 13 janvier 2019. Sans doute le régime ne se sent-il pas assez assuré pour l’attaquer frontalement.

Sur la scène internationale, les États-Unis ont certes renforcé leurs sanctions économiques pour paralyser le gouvernement de Maduro mais ils n’arrivent pas à rallier la communauté internationale, comme en atteste la réunion du Conseil de Sécurité de l’ONU consacrée au Venezuela le 26 janvier dernier, qui s’est conclue par une neutralité onusienne.

10 – De nouvelles élections prévues ?

Samedi 2 février, devant une foule de partisans, Nicolas Maduro s’est déclaré favorable à la tenue d’élections législatives anticipées, sans donner plus de détails. Initialement prévues pour 2020, elles se dérouleraient dans le courant de l’année 2019. Cette décision a été pleinement approuvée par l’Assemblée constituante, qui soutient ouvertement Maduro.

Cette annonce n’a pas satisfait les pays-membres de l’Union européenne qui avaient lancé un ultimatum à Maduro, l’appelant à organiser une nouvelle élection présidentielle sous sept jours et dont la date butoir était le dimanche 3 février. Maduro s’y refusant, l’Union européenne devrait reconnaître en conséquence Juan Guaidó comme président par intérim. L’évolution  de la situation politique reste donc incertaine aussi bien sur la scène nationale qu’internationale.


Sources
  1. Le Parlement latino-américain, aussi appelé Parlatino, est un organisme interparlementaire constitué des membres parlementaires de tous les pays latino-américains. Créé en 1987, le Parlatino a, entre autres, pour objectif de régler pacifiquement les conflits.