Kidal. Pourquoi le nom de Kidal est-il encore imprononçable en 2018 ? Sans doute parce qu’aujourd’hui comme hier le pouvoir de Bamako parvient à se rallier à la Coordination des mouvements de l’Azawad (Cma) pour simuler l’adhésion de Kidal, bastion du Mouvement national de l’Azawad (Mnla) et capitale de la vaste région du Adagh, dans le nord du Pays. En novembre 2014, Mohamed Ag Intalla, fils du patriarche des Ifoghas et frère du chef du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (Hcua), Alghabass Ag Intalla, se présentait aux élections contre la volonté de la population. Mohamed Ag Intalla était inscrit sur la liste du parti présidentiel du candidat favori de Paris, Ibrahim Boubacar Keïta, le Rassemblement pour le Mali (RPM). Il avait fallu l’intervention de Serval et de la Minusma pour maintenir les bureaux de vote ouverts. Aujourd’hui, en août 2018, il faut de nouveau entériner le simulacre d’une entente entre la Cma et Ibrahim Boubacar Keïta pour masquer la sécession d’une large partie du Mali.

Qui est ce Mohamed Ag Intalla ? Il s’agit, comme Hamada Ag Bibi, d’un haut responsable d’Ansar Dine auprès d’Iyad Ag Ghaly. Une scission d’Ansar Dine a tout d’abord donné naissance en 2013 au Mouvement islamique de l’Azawad (Mia) (2), un parti touareg qui s’est transformé par la suite en Hcua, le fameux Haut conseil de l’unité de l’Azawad que le Quai d’Orsay a imposé au Mnla à la table des négociations, notamment pour ne pas avoir ce-dernier comme unique interlocuteur. Il est en effet moins facile de trouver des terrains de compromis avec le Mnla sur l’avenir de  l’Azawad.

Le Hcua n’est rien d’autre que le recyclage d’Ansar Dine. Ainsi en 2014, les Islamistes parviennent avec le simulacre des élections à refermer leurs mâchoire sur Kidal (1). Dans le même temps, ils ridiculisent les Français qui pensaient affaiblir l’irrédentisme touareg, résultat de la longue souffrance de la population de Kidal, endurée en raison de la permanence d’une tyrannie féodale complice des élites de Bamako.

En août 2018, Alghabass Ag Intalla, chef de la délégation d’Ansar Dine lors des accords d’Alger et plus proche lieutenant d’Iyad Ag Ghaly,  secrétaire général de l’Hcua et petit frère de l’Amenokal de Kidal, est allé faire le hadj à la Mecque, où, selon des sources locales, il se trouverait en ce moment même, à l’occasion des élections. La Cma est le faux nez du Hcua, sa branche électorale. Si la Cma dit ne pas avoir de candidat, il est clair que c’est le Hcua qui tient les bureaux de vote et qui les a mobilisé au second tour du 12 août dans le Nord pour Ibrahim Boubacar Keïta.

Alghabass Ag Intalla préfère être absent quand la Cma garde les bureaux de vote des zones qu’elle contrôle, dont Kidal et Menaka (3), où Ibrahim Boubacar Keïta a fait de très bons scores au premier tour. Depuis l’accord de non-agression à Kidal, les partenaires extérieurs du Mali cautionnent un processus électoral qui renie l’aspiration des citoyens à un nouvel ordre politique et social. Il leur restera à accepter la férule islamique pour que perdure la domination des chefs traditionnels et celle du pouvoir de Bamako. Le Mnla se retrouve marginalisé et la manipulation de réhabilitation de la hiérarchie Ifoghas à travers le Hcua parvient à ses fins. Il s’agissait une fois de plus de bâcler des élections au prix d’une future guerre (4).

Les premiers rôles du drame sont connus et leur palmarès sera une fois de plus répété s’il est temps de les faire disparaître. Ainsi Iyad Ag Ghaly a combattu dans la légion islamique de Kadhafi, puis a été un membre actif de la rébellion touareg  (1990-1996), a négocié la libération d’otages, représenté le Mali en Arabie saoudite et, faute d’être reconnu comme chef du Mnla, a choisi de fonder Ansar Dine. Le département d’État américain l’a désigné comme terroriste global en 2013. Parmi ses alliés, on compte Oumar Ould Hamaha qui s’est battu avec le Mujao à Douentza en septembre 2012. Hamada Ag Bibi et Alghabass Intalla l’ont rejoint après avoir été au Mnla. Ces passages et ces retournements de veste montrent l’impossibilité d’une expression touareg en dehors d’une libre délibération. Par contre, courtiers de la terreur, supplétifs électoraux, et manipulateurs de l’Islam, ces acteurs identitaires sont les soutiers nordistes de la perpétuation des caciques de la capitale malienne.

Sources :

  1. BARYIN Gael, Dans les mâchoires du chacal. Mes amis Touaregs en guerre au Nord-Mali, Le Passager Clandestin,  Paris, 2013, 96 p., préface de Pierre Boilley.
  2. POLGREEN Lydia, Faction Splits From Islamist Group in Northern Mali, The New York Times, 24 janvier 2013.
  3. Mali: situation plus que confuse à Ménaka, RFI, 29 juillet 2017.
  4. Dix obus de mortier tirés à Kidal au Mali, pendant le scrutin, Zonebourse, 29 juillet 2018.

Olivier Vallée