L’esprit du négationnisme

Les retournements linguistiques et conceptuels de l’antisémitisme

Antonio MOSCA

Le négationnisme est aujourd’hui au centre de débats divers, historiques et politiques, et le mot même est désormais employé aujourd’hui en Italie dans des champs discursifs (mafia, faits divers) objectivement éloignés du sens premier du terme, qui possède une nature juridique technique et précise. Il s’applique précisément, en tant que délit, à ceux qui nient (plus précisément, qui contestent, ou qui même seulement, selon la législation européenne la plus récente, « banalisent ») un événement historique ayant un caractère de crime contre l’humanité.

Négations, allusions et thèses cachées.

On ne peut donc réduire le négationnisme à la pure et simple négation d’un « fait » historique unique, tel que, par exemple, l’existence des chambres à gaz dans les camps d’extermination nazis. Mais surtout, c’est l’idée même de « négation », sous-jacente à ce terme, qui s’avère, contre toute attente, problématique.

Il faut se souvenir que le discours négationniste « nie » de manière en réalité très subtile et allusive, et surtout, que derrière les « négations » (qui en réalité sont toujours présentées sous forme de « doutes », le plus souvent ponctuels et factuels) se cachent toujours, implicitement, des thèses positives, qui restent, évidemment, non dites. Il s’agit là aussi d’un fait linguistique bien établi : chaque affirmation nie implicitement (les linguistes diraient : « illocutoirement »), et chaque négation, chaque réfutation, affirme – toujours implicitement. C’est finalement sur l’explicitation des thèses positives que les « négationnistes » font, scientifiquement parlant, les innocents. Le pseudo-historien Robert Faurisson et les faurissoniens ne « nient » pas les chambres à gaz pour le seul principe de les nier, ni, habituellement, pour nier qu’il y ait eu un génocide des juifs : leurs « doutes » factuels et de détail permettent d’ouvrir une brèche dans laquelle faire passer, sous-entendue et donc cachée, une thèse alternative sur le sens même du génocide organisé par les nazis. Cette thèse alternative, pour le lecteur de Robert Faurisson, n’est presque jamais, sinon dans des cas extrêmes, la négation du « fait » de la persécution ou de l’extermination des juifs par les nazis, mais il s’agit plutôt de l’idée que le « problème juif », indépendamment des « bonnes » ou des « mauvaises » solutions adoptées, existait (et existe, encore aujourd’hui) vraiment.

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les groupes Facebook antisémites (« antisionistes »), ou de discuter avec un antisémite (« antisioniste ») moderne. Ce que le négationniste considère vraisemblablement comme des « mensonges officiels », ou comme des faits sur lesquels il a « des doutes » (le nombre exact de morts, l’utilisation réelle des chambres à gaz, etc.), prouve selon lui qu’il y a d’autres « vérités » que l’on veut cacher. Et ces « vérités » cachent un monopole juif (« sioniste ») sur les banques et sur les médias, la domination des Rothschild, et plus généralement tout ce qui constitue le vieux « problème juif », aujourd’hui improprement rebaptisé « sionisme ». Les plus extrémistes ne nient d’ailleurs pas la Shoah, mais pensent même qu’il s’agit d’un produit du « sionisme ». Il faut admettre que l’ancien terme « révisionnisme », quoique critiquable, était peut-être bien plus pertinent pour représenter leurs intentions, que le terme « négationnisme » qui l’a ensuite remplacé.

La thèse cachée : le complot juif.

Les doutes des négationnistes sur les « faits officiels » n’existent donc que pour faire allusion à un doute plus fondamental sur la véracité du sens officiel qui a été donné à ces évènements – un « doute » qui prend pour cible l’innocence même des victimes du génocide.

Derrière la négation (implicite) se tient une affirmation (également implicite) de la mère de toutes les théories du complot : le complot juif. Cette théorie du complot se reproduit et s’alimente de dynamiques et de stratégies linguistiques bien précises et bien huilées. La pars destruens du discours négationniste s’accompagne donc d’une pars construens tout aussi allusive, non tant à des discours explicitement antisémites qu’à leurs sources directes ou présumées telles, souvent citées de manière à en cacher l’origine tendancieuse, et traitées comme des « faits bruts » qui parleraient « d’eux-mêmes ». Le but du complotiste antisémite est avant tout de réfuter l’étiquette « formelle » d’antisémite : il commencera par réfuter la pertinence du mot « antisémite » (les Arabes seraient aussi des « sémites »), et se dira plutôt antisioniste. Mais c’est retirer du terme « sionisme » son vrai sens, très circonscrit et précis, pour lui attribuer à la place le sens lié autrefois au terme « juiverie », à savoir le complot juif.

Il faut rappeler que le mot « sionisme » affirme simplement le droit pour toutes les personnes d’origine juive d’avoir une terre sur laquelle elles seraient accueillies et où elles pourraient vivre. Dans ce sens, « antisionisme » a deux significations différentes, selon que l’on se situe avant ou après la création de l’État d’Israël en 1948 : avant, il avait le sens originel de « mouvement opposé à l’institution de l’État d’Israël », alors qu’après, il a acquis dans la vie politique israélienne celui d’ « opposition au droit de toutes les personnes d’origine juive à retourner en Israël et acquérir la nationalité israélienne ». On peut donc, dans ce sens, être sioniste de gauche, pro-palestinien, et antisioniste de droite, anti-palestinien, comme cela est parfois le cas, justement, en Israël.

Antijudaïsme, antisémitisme et antisionisme : les paroles s’envolent, les écrits restent.

Ici aussi, l’analyse historico-linguistique se révèle nécessaire et fondamentale : on oublie que le mot « antisémitisme » a été inventé et revendiqué par les antisémites à la fin du XIXe siècle afin de ne pas être accusés de haïr les juifs pour de « vieilles » raisons religieuses. Le terme remplaçait en effet l’ancien mot, religieusement connoté, d’« anti-judaïsme ». En se disant « antisémites », les antisémites prétendaient être contre un ennemi, le « sémitisme », qui n’avait rien à voir avec la religion juive, et donc avec les juifs en tant que fidèles d’une religion, mais qui s’identifiait à une conspiration générale et « laïque », qui se trouvait avoir à sa tête des personnes d’origine juive (un complot simplement « sémite », donc). Peut-être des raisons « historiques » et « culturelles », liées aux longues et « peut-être injustes » persécutions, auraient mené à une « rancune » produisant au cours des siècles un Talmud tout aussi rancunier (pas le vrai Talmud, bien sûr, mais celui qui a été « démasqué » par des « experts » antisémites comme le lituanien Pranaitis, que nous évoquerons par la suite). Peut-être y aurait-il également, toujours selon ces antisémites, des raisons biologiques à ce complot.

Par l’emploi du terme « antisionisme », dans le but de le démarquer de l’ancien « antisémitisme », et de n’être donc pas taxé d’antisémitisme, la récente opération de fausse monnaie sémantique, à des fins complotistes, emprunte de nouveau aujourd’hui, mutatis mutandis, le chemin parcouru à l’époque par le terme « antisémitisme ».

La théorie de la conspiration juive : une hydre à deux têtes qui renaissent

Revenons à la théorie de la conspiration juive. Cette « théorie » est alimentée aujourd’hui, comme le savent les experts, par de vieux arguments toujours inconnus de la plupart des gens : dans une époque mémorielle où tous les enfants « étudient » à l’école la Shoah, où les classes vont à Auschwitz dans les trains de la mémoire, il y a une ignorance complète des arguments (évidemment faux) de l’antisémitisme des XIXe et XXe siècles, et à plus forte raison des origines religieuses – chrétiennes – de tels arguments. Arguments véhiculés par des « documents » qui devraient pourtant être bien connus. Les premiers d’entre eux sont Les Protocoles des Sages de Sion et le Talmud démasqué du prêtre lituanien Pranaitis : faux manifeste du complot juif mondial pour le premier, faux extraits du Talmud (dans le but de « prouver » la machiavélique perfidie innée de la culture juive) pour le second.

Ces écrits ressortent de manière récurrente, souvent modifiés dans les termes, et sous un autre nom. La quasi-totalité des « citations du Talmud » qui circulent sur les réseaux sociaux sont en fait des contrefaçons issues du recueil de Pranaitis. Mais la part du lion est surtout détenue par Les Protocoles des Sages de Sion, qui reviennent sous des formes très différentes (la dernière : les soi-disant Protocoles de Toronto), et souvent sans que soit spécifié « qui » sont les « méchants » en question, ou en les identifiant à d’autres entités (les Illuminati, les francs-maçons, la mafia, des groupes secrets multinationaux, les reptiliens, le Nouvel Ordre Mondial etc.).

La nature de ces documents, omniprésents, est inconnue de la plupart des gens précisément à cause de l’approche mémorielle de la question, qui de facto associe à l’obligation de mémoire – ou plutôt de commémoration – l’interdiction de lecture ou d’étude scolaire des documents antisémites, qui seules permettraient pourtant de comprendre scientifiquement le phénomène historique de l’antisémitisme. La quasi-totalité des élèves du secondaire (et de la population) ignorent aujourd’hui les arguments et les documents qui ont alimenté (et alimentent) les convictions antisémites. L’antisémitisme, tant évoqué par des films, des commémorations et des lois, est peut-être aujourd’hui, paradoxalement, le sujet historique le plus ignoré, traité comme une catastrophe naturelle tombée bibliquement du ciel sur la tête des juifs et de l’humanité.

C’est justement dans ce vide, là où manque complètement la connaissance qui devrait être apportée par la recherche historique et par l’enseignement, que s’insèrent les négationnistes et antisémites. Et ils le font encore plus facilement dans ces pays, comme la France, où sont en vigueur les lois mémorielles qui punissent les opinions ouvertement antisémites. Avec l’introduction de ces lois, les allusions et le manque de clarté explicite de la thèse (antisémite) qui est défendue ne représentent plus seulement une stratégie rhétorique « lâche » et rentable, typiquement charlatanesque, mais sont devenus pour les antisémites une tactique discursive obligée. La loi leur interdit en effet de se déclarer, explicitement, antisémites.

Comment “réfuter” l’antisémitisme ? Un cas paradoxal.

Prenons un exemple récent. Il y a quelques temps, sur le groupe Facebook sceptique de langue française le plus important (Zététique), un utilisateur, officiellement là en tant que « complotiste », exposait ses « doutes » sur les « théories officielles » relatives à l’incendie et à l’écroulement des tours du World Trade Center durant les attaques du 11 septembre. Ses commentaires se sont garnis de termes et de concepts « juifs » visant à expliquer, selon lui, les actions ou les attitudes « suspectes » de certains protagonistes de l’attentat. Ces protagonistes, c’est moi qui l’ajoute, avaient tous un nom de famille juif ; il était question, plus précisément, d’un certain Silverstein, propriétaire du WTC7 (bâtiment 7 du World Trade Center, détruit le 11 septembre), accusé par l’utilisateur « complotiste » d’appliquer la « chutzpah », qu’il décrivait comme une sorte de version juive de l’omertà.

Les concepts « juifs » en question étaient manifestement employés de manière tendancieuse, et pour plusieurs utilisateurs, ils paraissaient immédiatement antisémites. Les modérateurs, qui ne sont ni dupes, ni antisémites, n’en défendent pas moins le droit de l’utilisateur en question de s’exprimer, de sorte que l’on puisse seulement le « critiquer » dans ses convictions. Ils rejettent l’« accusation » d’antisémitisme à son encontre, qui, si « avérée » et « prouvée », signifierait son expulsion du groupe, ainsi qu’une plainte pénale. L’utilisateur en question dit évidemment ne pas être antisémite (il se dit plus loin « antisioniste »), ; « quant aux accusations d’antisémitisme », il s’agit selon lui d’un « réflexe de type pavlovien bien ancré par des années de matraquage cathodique ». Il déclare ne pas s’en prendre aux juifs « en tant que tels », et que les concepts et préceptes qu’il cite (par exemple, la prétendue équivalence entre « goys » – c’est-à-dire non-juifs – et animaux, ou bien le droit de mentir aux goys) « sont dans le Talmud ».

En tentant d’expliquer aux modérateurs que ces (faux) concepts et ces (fausses) citations, inexistantes dans le Talmud, sont justement la clé de voûte de toute l’idéologie antisémite du début du XXe siècle, on se voit répondre que l’utilisateur ne peut pas être accusé d’antisémitisme parce qu’il n’a pas porté de jugements explicitement « discriminatoires » contre les juifs. Nous ne pouvons selon eux que critiquer ses citations du Talmud, et montrer qu’elles sont factuellement fausses. Nous nous y attelons minutieusement (notamment le membre Anès Foufa), montrant que les citations sont fausses, et que l’utilisateur les a prises dans des recueils circulant sur l’internet dans « certains sites », qui recyclent le Talmud démasqué de Pranaitis. Mais pour les modérateurs, cela ne suffit pas à « prouver » nos « accusations d’antisémitisme » : « utiliser » des écrits « utilisés par les antisémites », qu’ils soient vrais ou faux, n’est selon eux pas une « preuve » d’antisémitisme, même si nous leur répétons qu’il n’y a pas d’autres utilisations discursives de ces fausses citations, en dehors d’un discours antisémite, visant à prouver l’existence d’un complot juif. La seule preuve possible d’antisémitisme aurait été, pour les modérateurs, que le membre en question dise « je suis antisémite », ou qu’il évoque explicitement l’utilisation de chambres à gaz pour exterminer les juifs.

On voit là une véritable confusion entre les causes et les effets, entre ce qui relève du domaine de la définition et de la nécessité, et ce qui au contraire demeure du domaine de la contingence, et historiquement et linguistiquement. C’est à croire que l’antisémitisme ne serait pas une idée, mais un pur crime de parole, comme une insulte ou un blasphème, comme si l’antisémitisme se définissait par le nazisme et les chambres à gaz. Au contraire, l’antisémitisme nazi et son recours génocidaire aux chambres à gaz n’ont été qu’une des nombreuses incarnations historiques de l’antisémitisme.

A l’ignorance du fonctionnement des discours antisémites – causée par l’approche mémorielle – s’ajoute l’effet pervers de la loi française sur l’antisémitisme : comme une opinion antisémite est devenue en soi un délit, elle ne sera plus formulée explicitement par ses partisans, ce qui l’ôtera définitivement du champ des opinions ouvertement critiquables. En somme, on ne peut plus critiquer l’antisémitisme d’un antisémite (avec donc la possibilité de le réfuter, et de le faire changer d’avis) : on peut seulement, tout au plus, l’accuser d’antisémitisme.

Combattre l’antisémitisme : il ne suffit pas de réfuter la vérité des affirmations.

« On peut pourtant critiquer, et réfuter ses arguments ! Vous avez justement réfuté ses fausses citations du Talmud ! ». Mais c’est bien là que le bât blesse : s‘il y a une chose que  l’antisémitisme du début du XXe siècle a enseigné, c’est que pour le combattre, il ne suffit pas de réfuter la simple vérité des affirmations. Au début du XXe siècle, on a démontré, et définitivement, que Les Protocoles des Sages de Sion étaient faux. Pranaitis lui-même a été démasqué et discrédité publiquement dès 1912, au cours du procès dans lequel il avait été nommé expert de l’accusation contre le juif russe Beilis, accusé de meurtre « rituel » d’un enfant chrétien, et finalement innocenté. À cette occasion, Pranaitis, interrogé par les experts de la défense dans une scène qui semblait tirée du Conseil d’Égypte de Leonardo Sciascia, a déclenché l’hilarité du jury en révélant qu’il ne connaissait pas un seul mot d’hébreu ni d’araméen, et qu’il ignorait totalement les titres des chapitres principaux du Talmud, y compris ceux que n’importe quel enfant juif religieux connaît ne fût-ce que par ouï-dire.

De telles réfutations, publiques et définitives, n’ont pas empêché que l’idée d’un complot juif ait survécu et soit restée forte, parce que ces documents, quoi que faux, étaient considérés par les antisémites comme vraisemblables. Ce paradoxe s’explique par  la conception du complot comme clé épistémologique d’explication, et par une conviction profonde concernant la nature « du Juif », religieux ou non, intégré ou non. Et de telles convictions ne se fondent pas sur ces faux documents, mais au contraire, ce sont elles qui ont mené à leur production. La majeure partie des documents qui alimentait les opinions antisémites était évidemment, et par définition, « fausse », étant donné qu’il s’agissait dans la majorité des cas « d’œuvres de fiction » : romans, films, pièces de théâtre, dessins satiriques, dont la nature « fictive » était objectivement et évidemment connue de tous ceux qui en usaient. Ces convictions ne se fondaient donc pas sur de vrais « faits » ou « documents », mais sur des schémas de discours et de raisonnement préexistants, très vieux et toujours fertiles, réutilisés de manière toujours nouvelle et même, littéralement, créative.

Des schémas qui, à droite, identifiaient les juifs aux communistes internationalistes, matérialistes, francs-maçons et mangeurs d’enfants, suceurs de sang d’innocents enfants chrétiens, héritiers perpétuellement errants de Judas, de Caiphas, des  scribes et des pharisiens, et qui, à gauche, identifiaient les juifs à la mafia, les multinationales, les financiers et les capitalistes, marionnettistes sans scrupules des médias, avatars des usuriers séculaires, perfides Shylock. Ces mêmes schémas qui poussent les « antisionistes » à affirmer que l’État d’Israël est le « nouveau nazisme », le « Mal absolu », et que la bande de Gaza est « l’Auschwitz contemporain ». Ce n’est pas par hasard que l’utilisateur du forum sceptique évoqué, après que nous avons dénoncé ses faux « faits » talmudiques, m’a tout de suite étiqueté, sans que je n’aie jamais parlé du Moyen-Orient, comme « sioniste » et « défenseur aveugle d’Israël ».

Le véritable problème – à la fois politique et idéologique – avait émergé. Tant mieux, car les instruments scientifiques – linguistiques, historiques, philosophiques – sont à utiliser pour résoudre les problèmes, et non pas pour les nier

(paru en italien dans la revue Query, Le parole del negazionismo, traduit en français par Sandrine M. et Bernard M.)

Edité par Henri CAMENEN