UNE MONDIALISATION À DEUX VISAGES

« Mais dans ce monde-ci l’âme est un peu machine

La nature change à nos yeux

Et le plus triste Héraclite

Redevient un Démocrite

Lorsque ses affaires vont mieux. »

Voltaire, Jean qui pleure et qui rit

 

Chers lecteurs, chères lectrices, cet article est le premier du tout nouveau GEG-Économie, pôle spécialement créé pour fédérer autour des sujets économiques des personnes aux intérêts et aux compétences variées. L’économie traverse trop souvent les sujets géopolitiques comme un prisme accessoire ; nous avons voulu, à travers une série d’articles, lui donner une place essentielle, pour comprendre le fonctionnement du libre-échange, des inégalités ou encore des dynamiques urbaines. Cyprien Batut, doctorant à la Paris School of Economics, ouvre cette série avec un passionnant article sur la mondialisation et les inégalités. Bonne lecture !

Ouverture commerciale et inégalités : la façon dont la mondialisation est perçue oppose deux camps. D’un côté, on glorifie l’ouverture des frontières, la liberté de mouvement, l’échange des cultures, la diversité, l’effet de la mondialisation sur le bien-être commun. De l’autre, on craint la mise en compétition des pays, les délocalisations, on combat les accords commerciaux iniques et le nivellement des normes. Il y a une mondialisation qui pleure et une mondialisation qui rit ; « Mondialistes » et « Antimondialistes » ont chacun choisi la leur. C’est au sujet des inégalités que la différence entre ces deux mondialisations est la plus saillante ; c’est aussi l’étude des inégalités qui permet de les distinguer.


Par Cyprien Batut

La mondialisation peut être définie comme la conjonction de deux mouvements : l’internationalisation de la chaîne de production (on peut fabriquer, par exemple, des voitures avec de l’acier américain, des ouvriers chinois ou vietnamiens et des machines-outils allemandes) et l’ouverture des marchés nationaux à la concurrence internationale. Ces deux mouvements sont les deux faces de la même pièce et s’ils ne sont pas inédits, le commerce n’étant pas une invention moderne, ils ont fortement accéléré depuis les années 1980.

Le graphique ci-dessus, tiré de L’économie mondiale 2017, (La Découverte, coll. Repères, 2016, publié par le CEPII), montre l’évolution du taux d’ouverture aux exportations (la part des exportations dans le PIB) pour trois échantillons de pays (de plus en plus grands selon l’ancienneté des données). L’ouverture des économies mondiales s’explique par l’affaissement depuis les années 1970 des barrières commerciales entre les pays. À partir de 1948, sous l’impulsion du GATT, et de l’OMC après 1994, les échanges internationaux ont été organisés avec des règles communes et dans l’esprit d’un abaissement progressif des droits douaniers et de la fin des guerres commerciales.

Aujourd’hui, les règles de l’OMC sont la base des échanges internationaux (164 entités internationales en sont membres) et les droits de douane une fraction seulement de ce qu’ils étaient avant la Seconde Guerre mondiale. Le graphique ci-dessous (issu du même ouvrage) illustre cela et montre l’évolution de la part des droits de douane dans la valeur des importations de la France, du Royaume-Uni et des États-Unis depuis le début du XIXe siècle.

Mais c’est aussi une barrière technologique qui s’est effondrée. Les coûts du transport ont considérablement baissé malgré la montée des prix du pétrole depuis les années 1970. En effet, une révolution logistique a frappé les réseaux commerciaux grâce aux avancées technologiques en termes de communication et la conteneurisation des échanges maritimes. Marc Levinson (The Box: How the Shipping Container Made the World Smaller and the World Economy Bigger, 2006) a fait l’histoire de cette révolution : un de ses acteurs est Malcolm MacLean, un entrepreneur iconoclaste qui a diffusé l’idée du conteneur non pas seulement comme moyen de transport de marchandises mais comme moyen d’organisation et de rationalisation des échanges mondiaux.

La conteneurisation a changé fondamentalement l’organisation des ports à travers le monde en quelques années à partir des années 1960. Comme pour les droits douaniers, on peut exprimer les coûts de transport en fonction de la richesse créée (ad valorem): une façon de le faire est de mesurer la part des secteurs du transport dans le PIB. Glaeser et Kohlhase (2004) ont calculé que cette part avait été divisée par trois depuis 1950, de 6% à 2% du PIB.  

Une révolution a bien eu lieu. Elle a pour origine la baisse des coûts de transport et des droits douaniers, mais quelles en sont les conséquences concrètes sur la distribution des revenus et les inégalités en général ? Ici, sans avoir à prendre position dans les débats sur les gains globaux du commerce international (le commerce international est-il un jeu à somme positive ou négative ?), on peut rappeler deux choses importantes. D’une part, en modifiant l’organisation du système productif mondial, l’ouverture commerciale déplace les revenus entre les pays mais aussi dans les pays eux-mêmes. Cela a un impact sur les inégalités de revenus. D’autre part, l’échange se fondant sur des règles communes, l’ouverture commerciale peut avoir un impact sur les normes qui régissent les biens et services, mais aussi les conditions de travail. Cela a un impact sur les inégalités de conditions de vie.

La mondialisation est aujourd’hui accusée de nombreux maux : appauvrissement des pays en développement, désindustrialisation des pays développés, montée des populismes, etc. La mondialisation serait l’arène d’une compétition féroce entre pays où les plus fragiles sont en première ligne. Ses détracteurs insistent sur le nivellement par le bas des protections sociales au profit d’une petite élite mondialisée : les inégalités dans les pays augmentent. C’est la mondialisation qui pleure.

Mais la mondialisation est aussi pour certains l’ouverture des frontières, la diffusion des technologies et des meilleures pratiques et la coopération nécessaire entre les pays. Ses défenseurs insistent sur le chemin parcouru depuis la fin des années 1980 en termes de lutte contre la pauvreté au niveau mondial, de chute de la violence et plus généralement d’amélioration des conditions : les inégalités entre les pays se réduisent. C’est la mondialisation qui rit.

Les relations entre niveau mondial des inégalités et mondialisation sont donc ambivalentes. L’ouverture commerciale est-elle l’outil permettant le développement de tous ou celui de l’enrichissement de quelques-uns ?

Poser cette unique question, c’est oublier que la mondialisation n’est pas seulement économique mais aussi culturelle et normative. La mondialisation est, pour le meilleur ou pour le pire, également une uniformisation des modes de vie et des conditions. Autant qu’Internet ou le cinéma, les accords commerciaux tant décriés tels que le TAFTA ou le CETA sont parmi les principaux acteurs de ce mouvement. Ces accords ont participé à l’uniformisation des normes car elles sont, dans un univers de droits douaniers bas, les dernières barrières à l’échange. Cet autre processus d’égalisation est souvent interprété comme un nivellement par le bas. Mais ce n’est pas toujours vrai : dans le cas des normes environnementales et des conditions de travail, l’ouverture commerciale a pu mener à un nivellement par le haut.

OUVERTURE COMMERCIALE ET INÉGALITÉS DE REVENUS

Les relations entre inégalités de revenus et ouverture commerciale sont ambiguës en pratique. En théorie, pas vraiment. L’une des conséquences du fameux article de Stolper-Samuelson de 1941 est que la division internationale du travail provoquée par l’ouverture des échanges influence fortement la distribution des revenus. Avec l’ouverture commerciale, la demande du facteur initialement en abondance augmente. Dans les pays en abondance de travail peu qualifié, les salaires de ceux-ci vont augmenter, tandis que les salaires des travailleurs qualifiés diminuent, ce qui entraîne une réduction des inégalités de revenus. En revanche, dans les pays bien dotés en travail qualifié, un processus inverse se met en œuvre.

Il y a donc des gagnants (les travailleurs qualifiés dans les pays développés et les travailleurs non-qualifiés dans les pays en développement) et des perdants (les travailleurs qualifiés dans les pays en développement et les travailleurs non-qualifiés dans les pays développés) au commerce international et dans les pays développés, il peut accroître les inégalités.

Les faits ne confirment que partiellement cette vision. D’un côté, depuis les années 1980, on assiste à une spectaculaire montée des inégalités à l’intérieur des pays, mais pas seulement dans les pays développés initialement riches en main-d’œuvre qualifiée. De l’autre, les inégalités entre pays se sont réduites, ce qui implique que les grands pays émergents, comme l’Inde ou la Chine, dont le GEG a déjà questionné le nouveau modèle, ne se sont pas limités à une spécialisation dans la production de basse qualité. Très probablement, les gains venus du commerce international ont permis à ces pays d’aller beaucoup plus loin dans le développement, notamment à l’aide d’un marché interne dynamique. Au total, l’effet de la mondialisation des échanges sur les inégalités mondiales est donc ambivalent.

Dans son Global Inequality. A New Approach for the Age of Globalization en 2016, Branko Milanovic décrit ces tendances à travers son maintenant célèbre graphique de l’éléphant. Il présente la croissance du revenu entre 1988 et 2008 en fonction du décile de revenu dans la distribution mondiale.

Entre les années 1980 et la crise de 2008, l’âge d’or de la mondialisation, ce sont les quatrièmes, cinquièmes, sixièmes et septièmes déciles de la distribution des revenus mondiaux qui ont vu leurs revenus augmenter le plus (+70 % pour le 55e centile) : ce sont les classes moyennes des pays en développement. Au contraire, les revenus des huitièmes et neuvièmes déciles ont stagné : ce sont les classes moyennes des pays développés, les grandes perdantes de la mondialisation. Enfin, ceux qui ont aussi profité de l’ouverture commerciale sont les quantiles les plus élevés : ce sont les classes supérieures des pays développés et les « nouveaux-riches » des pays anciennement en développement.

D’une part donc, la mondialisation des échanges a permis de sortir toute une partie de la population mondiale de la pauvreté : en 1981, un peu plus 40 % de la population mondiale vivait avec moins de 1 $ par jour, contre seulement 14 % aujourd’hui d’après les chiffres de la Banque Mondiale (même si mesurer la pauvreté en termes absolus n’est pas exempt de critiques). De l’autre, les classes moyennes des pays développés n’ont pas profité de la mondialisation.

Est-ce que la mondialisation reflète pour autant un transfert des pays développés vers les pays développement ? Rien n’est moins sûr, dans la mesure où les autres grands gagnants de ces vingt dernières années sont les derniers quantiles de revenus.

Le graphique ci-dessus, une actualisation de celui de Milanovic, est issu des derniers documents de travail du WID (World Income Database : plus particulièrement,  Alvaredo, Chancel, Piketty, Saez et Zucman, 2017) et met en valeur un point important : les 1 % des revenus les plus élevés ont bénéficié de 27 % de la croissance totale des revenus au niveau mondial entre 1980 et 2016. L’un des effets majeurs de la mondialisation est donc le retour à la situation préexistante avant l’ouverture des échanges commerciaux. Comme au début du XIXe siècle, les inégalités au sein des pays sont plus importantes que les inégalités entre eux. La tendance est même à l’augmentation des inégalités plutôt qu’à leur atténuation.

La mondialisation est-elle alors la seule coupable de l’évolution des inégalités intra-pays ? D’autres suspects existent : capture des institutions fiscales par les plus riches, effet des évolutions technologiques, etc. Cependant, il est au moins possible d’affirmer que l’ouverture commerciale a un rôle non-négligeable dans la montée des inégalités. Depuis 2013, dans une série d’articles très influents, les économistes américains David Autor, David Dorn et Gordon Hanson ont étudié les effets de la concurrence chinoise sur le marché du travail américain. S’il semble que les deux pays ont profité de leur partenariat au niveau agrégé, celui-ci a eu des coûts importants et très localisés en ce qui concerne l’emploi et les revenus dans les secteurs et les zones les plus exposés à la compétition chinoise (Autor, 2018). L’idée qu’il y a des perdants et des gagnants à la mondialisation et qu’elle a des conséquences sur les inégalités de revenu fait aujourd’hui l’objet d’un consensus assez large.   

La question des liens entre mondialisation et inégalités de revenus repose alors peut-être sur la capacité des États à compenser les perdants ; ceci peut passer par tout un ensemble de politiques (formation dans l’entreprise, protection sociale, etc.) dont l’analyse dépasse l’étendue de cet article.

En résumé, en poussant à la spécialisation des structures productives, la mondialisation des échanges entraîne un déplacement des revenus. Ce déplacement semble avoir provoqué la réduction des inégalités entre pays, mais l’augmentation des inégalités dans les pays : là encore, une mondialisation qui rit et une autre qui pleure.

OUVERTURE COMMERCIALE ET ÉGALISATION DES CONDITIONS

Au-delà des liens entre mondialisation et inégalités de revenus, le commerce international modifie également les normes et les pratiques. Les normes sont des barrières non-tarifaires aux échanges, comme la langue ou la culture (au sens où partager une langue est un indicateur important des flux d’échanges entre deux pays). Issues des régulations des États, elles peuvent restreindre le processus de fabrication des biens pour diverses raisons : hygiène, droit animal, environnement, etc. Elles forcent le producteur à adapter son produit au marché qu’il vise et impliquent aujourd’hui des coûts souvent plus importants que les droits de douane.

À la différence des barrières tarifaires, les barrières non-tarifaires disparaissent par uniformisation et non par ravalement. Ceci explique pourquoi les grands accords commerciaux multilatéraux de ces dernières années portent avant tout sur l’harmonisation des normes sociales, sanitaires et environnementales et non sur les niveaux des tarifs douaniers, qui sont déjà très bas.

La contestation de la mondialisation se concentre donc logiquement sur les effets perçus comme délétères de ces harmonisations. Les grands accords commerciaux seraient les acteurs d’un nivellement par le bas de la qualité des biens et des services. Lors des négociations du TAFTA, l’organisation de consommateurs Foodwatch avait par exemple attiré l’attention sur les différences entre le principe de précaution européen et le principe économique qui serait prévalent aux Etats-Unis. Néanmoins, cette harmonisation des règles ne va pas forcément par un nivellement par le bas. Ensuite, le TAFTA était un projet d’accord hors norme par son ampleur et surtout peu représentatif des accords commerciaux en général (en particulier parce qu’en période de négociation, les propositions arrivant à l’oreille des médias sont souvent des pions dans les mains des négociateurs). La plupart ne sont pas aussi massifs et leur contenu final beaucoup moins polémique.

Berlingieri, Breinlich et Dhingra (Vox, 2018) ont étudié l’effet des accords commerciaux passés par l’U.E. depuis vingt ans. Pendant cette période, 39 accords commerciaux ont été conclus et il semble qu’ils se soient traduits par une augmentation de la qualité des produits. On peut mesurer la qualité d’un produit à sa capacité à augmenter la demande tout en gardant les prix constants (donc par la part de marché une fois que l’on contrôle l’effet-prix). Grâce aux données sur la variété, le prix et la qualité des biens importés par les 12 membres originels de l’U.E. depuis vingt ans, les trois auteurs étudient comment ils ont été modifiés par les accords commerciaux. En moyenne, la qualité des biens échangés avec le groupe de pays concerné par l’accord augmente de 7 % par rapport à un groupe de contrôle alors qu’il n’y a pas ou peu d’effet sur la variété et le prix des biens échangés. Il n’est par conséquent pas évident que les accords entraînent systématiquement un nivellement par le bas de la qualité des produits.

Mais la mondialisation ne se limite pas aux accords commerciaux. Étudier l’impact de l’ouverture commerciale sur les normes peut aussi passer par l’étude des zones où les barrières tarifaires et non-tarifaires sont minimales. L’U.E. est aujourd’hui la première zone de libre-échange au monde et surtout la plus intégrée : environ 70 % des échanges des pays de l’U.E. se font à l’intérieur de la zone.

Les normes ne concernent pas que les biens et les services. Elles portent aussi sur les conditions de travail par exemple. Une régulation des conditions de travail (heures supplémentaires, réglementation sur les accidents de travail, etc.) plus souple que la moyenne donne un avantage compétitif par rapport à ses partenaires commerciaux (les biens produits nationalement sont de facto moins chers).  

Dans l’Union européenne, il y a eu plusieurs mouvements d’uniformisation des normes de travail, qui se sont faits aux bénéfices des travailleurs. Les régulations du temps de travail en sont un exemple. À partir de la Directive 93/104/CE du Conseil Européen en 1993, l’U.E. défend la mise en place de régulation nationale sur le temps de travail. Pour beaucoup de travailleurs non-couverts par des accords sectoriels, cela a représenté une amélioration des conditions : quarante-huit heures maximum par semaine, au moins quatre semaines de congés payés, au moins une pause toutes les six heures, etc. Surtout, depuis ce tournant dans la réglementation européenne, tous les pays aspirant à l’adhésion dans l’U.E. doivent respecter ces règles minimales.

La directive a eu un effet non négligeable sur les régulations sur le temps de travail dans les pays de l’U.E., en particulier dans les pays d’Europe de l’Est qui préparaient leur adhésion en 2005. Pour preuve, le graphique ci-dessous permet de visualiser la chronologie des réformes du temps de travail depuis les années 1970 chez les 25 membres de l’U.E. en 2005.

Il y a eu en tout 36 réformes du temps de travail sur cette période et un peu plus de 85 % d’entre elles ont eu lieu après 1993. Ici, l’ouverture commerciale et l’accès aux échanges européens n’a pas mené à un nivellement par le bas des régulations, mais au contraire à une harmonisation par le haut.

Ce phénomène n’est ni spécifique à l’Union Européenne ni inédit historiquement. Huberman et Meisner (2010) (« Riding the Wave of Trade: The Rise of Labor Regulation in the Golden Age of Globalization ») soulignent qu’entre la seconde moitié du XIXe siècle et 1914, l’ouverture commerciale croissante a probablement mené à la diffusion des régulations sur le travail (régulation du travail des enfants, des accidents de travail, etc.). Quand un pays augmente la sévérité d’un aspect de sa régulation du travail, il peut encourager ses partenaires à faire de même. Les échanges d’avant la Première Guerre mondiale ne sont pas régulés par le GATT ou l’OMC ; la menace de guerre commerciale en représailles à la non-réciprocité d’adoption des régulations est donc crédible. Cette situation s’apparente à celle de l’U.E. et des réformes du temps de travail : la représaille était dans ce cas une possible amende pour les pays membres et surtout la non-adhésion pour les nouveaux entrants.  

Pour tester cette hypothèse, les deux auteurs étudient la vitesse de convergence des régulations par paires de pays partenaires en fonction des caractéristiques connues de leurs échanges. La convergence est plus rapide chez les partenaires de longue date et quand les échanges sont importants (une hypothétique guerre commerciale sera plus coûteuse) mais plus lente dans les pays avec une demande intérieure plus dynamique (une hypothétique guerre commerciale y sera moins coûteuse). Au bout du compte, ces deux auteurs prétendent que 50 % de la vitesse de convergence entre les régulations de deux pays peuvent être expliqués par les caractéristiques des échanges commerciaux (la mobilisation sociale et l’évolution des revenus par habitant sont des facteurs importants également). Cela met en valeur le rôle peu connu de la mondialisation dans l’amélioration des conditions de travail au XIXe siècle : les pays les moins ouverts sont ceux chez qui la régulation des conditions de travail a été le plus en retard.

CONCLUSIONS

L’opposition entre la mondialisation qui pleure et la mondialisation qui rit est en grande partie justifiée. Les opposants et les partisans de la mondialisation ne vivent pas sur deux planètes différentes mais l’expérimentent différemment. On ne peut nier que la mondialisation a accompagné depuis les années 1990 un formidable rattrapage des pays en développement  (et ce n’est pas uniquement grâce à la Chine ou l’Inde). Les inégalités de revenu et de conditions de vie entre les pays ont baissé. Le graphique ci-dessous est révélateur et s’il ne capture qu’une partie de cette évolution, on pourrait faire son équivalent en ce qui concerne la mortalité infantile, l’éducation, l’accès à l’eau, la malnutrition, etc.

Cependant, la mondialisation s’est aussi accompagnée dans les pays développés d’une augmentation spectaculaire des inégalités. Ces inégalités croissantes affectent la stabilité politique et économique de ces pays : les récents épisodes populistes en sont un des avatars.

Dans ses derniers travaux, Thomas Piketty met en relation inégalité de patrimoine et de revenu et attitudes politiques dans les pays développés. Alors que le vote de gauche était associé dans les années 1950 et 1960 aux électeurs les plus défavorisés en ce qui concerne leur revenu et leur niveau d’éducation, ce n’est plus le cas depuis les années 1970. En effet, à partir de ce moment, le vote de gauche est de plus en plus associé aux électeurs les plus éduqués, donnant naissance à un système partisan fondé sur une opposition « Droite marchande » contre « Gauche intellectuelle ». Dans cette configuration, les parts les plus défavorisées de la société sont laissées de côté et se réfugient dans l’abstention (voire les partis dits extrêmes).

L’ambition de Thomas Piketty est de comprendre pourquoi les inégalités ont pu augmenter dans les démocraties des pays développés sans provoquer de demande politique de redistribution. Dans ce cadre-là, la mondialisation qui pleure entre en interaction avec le développement de l’éducation de masse. D’un côté, l’expansion du domaine éducatif rend le clivage réussite éducative/réussite pécuniaire plus prégnant et divise l’élite en deux. De l’autre, la mondialisation rend la redistribution des revenus plus difficile (les capitaux et les personnes sont plus mobiles) et le clivage ouvert/fermé remplace le clivage originel redistribution/non-redistribution. La mondialisation qui pleure favorise l’évolution des inégalités et réduit la pertinence politique de la redistribution. Elle affecte donc la façon dont notre espace politique est structuré et rend possible politiquement l’accentuation future des inégalités.

A cette ambiguïté au sujet de la distribution de revenu répond une autre sur l’impact uniformisateur de la mondialisation . Est-elle un nivellement par le bas généralisé ou bien le conduit de diffusion de régulations bénéfiques pour les conditions de vie du plus grand nombre? En mettant les pays en concurrence entre eux, la mondialisation peut en effet amener à un nivellement, comme dans le cas de certains aspects de la fiscalité. Mais cela n’a rien d’automatique : pour certains types de régulation et de normes, c’est même l’inverse. Une partie de l’amélioration des conditions de vie est peut être expliquée par la diffusion de normes bénéfiques, comme celles sur le temps de travail.

Bien sûr, de nombreux aspects de la mondialisation n’ont pas été évoqués comme la mondialisation des flux de capitaux ou bien l’émergence d’une culture globale. Comme pour les autres, ces facettes-là sont doubles ; elles sourient à certains mais grimacent pour d’autres. Par exemple, la mondialisation des flux de capitaux a été permise par la disparition des politiques de contrôle des flux depuis les années 1970. Certains pays en mal de financement extérieur ont pu en profiter (l’Asie du Sud-Est par exemple) mais elle est aussi à l’origine de crises de fuite de capitaux sans précédents (comme celle du peso mexicain en 1994).

Le défi aujourd’hui est donc de réconcilier la mondialisation qui rit et la mondialisation qui pleure, mais comment ? Si l’on croit à l’exemple européen sur les régulations du temps de travail, la coordination entre les membres de la communauté internationale, pour imposer des sanctions en cas de non-respect, mais aussi et surtout pour définir un objectif commun, est un premier pas. Mais qui le fera ?

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