Ecrire l’indicible européen – Entretien avec Jean Quatremer

Propos recueillis par Sarah Artola

Nous avons rencontré Jean Quatremer, correspondant du journal Libération auprès de l’Union européenne, à Bruxelles, depuis presque 30 ans. A partir d’une discussion sur son rôle de journaliste, sur son blog Les coulisses de Bruxelles et sur son dernier ouvrage Les salauds de l’Europe (éd. Calmann-Lévy, 2017), il nous invite à questionner entre autres la complexité peu intelligible des institutions européennes tout en réfléchissant à une manière de concilier défense et critique du projet européen. Il nous interpelle également au sujet de certaines des grandes problématiques constitutives du débat sur la construction européenne, évoquant les questions linguistique, narrative et démocratique de l’Europe, au détour d’une analyse des processus d’intégration.


 

Groupe d’études géopolitiques (GEG) : Vous avez reçu plusieurs distinctions, dont les Prix Louise Weiss, Konstadinos Kalligas et Altiero Spinelli, qui ont consacré votre identité de « journaliste européen » … Vous êtes ainsi un journaliste européen, dans un journal français, comment définissez-vous ce titre à partir de là ?

Jean Quatremer : Le journaliste européen, c’est l’un des derniers rubricards de la presse française. Du temps de sa splendeur, la presse comptait, outre des généralistes, toute une série des spécialistes qui suivaient des domaines très divers (justice, police, diplomatie, défense, etc.). Avec l’appauvrissement de la presse, nous les avons perdus : il ne reste quasiment que des généralistes et des reporters. Le correspondant à Bruxelles a réussi à survivre grâce à la complexité des affaires européennes et à la nécessité d’avoir une personne au plus près des institutions communautaires pour avoir les contacts nécessaires.

Cependant, il ne faut pas confondre le fait de suivre l’Europe et l’engagement européen, même si je pense qu’il est difficile de couvrir l’Europe en étant europhobe : d’une part parce que vous aurez du mal à vous intéresser quotidiennement à votre sujet et, d’autre part, parce que votre hostilité même vous coupera de vos sources. L’important est de dire d’où l’on parle : je ne crois pas à l’objectivité ou à la neutralité journalistique, mais à l’honnêteté, ce qui n’est pas la même chose… Je me méfie des gens qui se prétendent objectifs comme Emmanuel Todd qui prétend analyser la construction européenne à travers des grilles de lecture scientifiques (démographie, économie …) alors qu’il exprime surtout un profond euroscepticisme. Toute réflexion est évidemment orientée y compris dans le domaine des sciences dures.

Je suis fédéraliste européen, je ne m’en cache pas, mais cela ne m’amène bien évidemment pas à dissimuler ce qui dysfonctionne dans l’UE : c’est moi, par exemple, qui ai révélé les affaires de la vache folle et Cresson qui ont abouti à la démission de la Commission Santer, un exploit dont aucun europhobe ne peut s’enorgueillir !

Vous menez un combat contre le EU-globish, cet anglais utilisé à Bruxelles, qui selon vous « en appauvrissant la langue, appauvrit la réflexion ». Si cela va de soi à l’échelle nationale, comment s’adresser aux européens à l’échelle continentale ? En quelle langue écrire l’Europe, en quelle langue penser l’Europe ?

« On ne rapprochera pas les peuples dans une langue autre que la leur »

« La langue de l’Europe c’est la traduction » a justement dit Umberto Eco. Ce n’est pas en créant une langue de toute pièce – ce que le Général de Gaulle avait appelé le « Volapük européen » – que l’on va créer un sentiment d’adhésion des peuples. Le but de la construction européenne est de rapprocher les Etats, et à travers les Etats, les peuples. Or on ne rapprochera pas les peuples dans une langue autre que la leur. Si les peuples sentent que leur langue, et donc leur identité, est niée par l’organisation supranationale qui prétend les représenter, jamais ils ne s’identifieront à cette organisation. Peut-être qu’un jour, un grand soir linguistique poussera les 440 millions d’Européens à abandonner leur langue nationale pour passer à cet anglais appauvri. Une perspective qui me semble impossible si elle n’est pas sous-tendue par une unité culturelle et politique.

Prenons l’exemple du latin qui a été, pendant plusieurs siècles, la langue de tout le sud du continent européen. Mais du latin est né une multitude de langues à la chute de l’Empire romain, car il n’y avait plus ni l’unité politique ni l’unité culturelle qui aurait permis de maintenir le latin comme langue unique des sous-ensembles qui composaient la latinité. Un autre exemple intéressant est celui des Etats-Unis : l’anglais s’est maintenu parce que ceux qui arrivaient, minoritaires par rapport aux anglophones, se sont intégrés à l’ensemble moyennant l’apprentissage de l’anglais. Le problème aujourd’hui en Europe, c’est que les ensembles sont déjà constitués depuis longtemps.

Vous faites le lien entre unité linguistique et politique dans un sens – il faut l’unité politique pour réaliser l’unité linguistique. Inversement, pensez-vous que l’on puisse arriver à une réelle unité politique sans unité linguistique ?

Il n’y a qu’un cas dans l’histoire où l’unité linguistique a précédé l’unité politique : l’Allemagne, où la langue a précédé et justifié la création de l’Etat allemand. Habituellement, c’est l’inverse. La France en est un exemple typique : c’est l’île de France qui a imposé sa langue à la trentaine de cultures (et de langues) qui constituaient la France.

A faire le constat d’un irréductible pluralisme des langues en Europe, peut-on tout de même avoir l’ambition d’une réelle union politique ?

Il n’y a pas de réponse à votre question, car la construction européenne est sans précédent dans l’histoire et dans le monde. Il n’y a pas d’exemple équivalent de pays qui se sont fait la guerre durant des siècles avant de décider volontairement de partager une partie de leur souveraineté. L’Union est tellement contre-intuitive que la réponse à votre question n’est pas évidente.

Concernant votre rôle en tant que journaliste à Bruxelles : dans un entretien au Soir en 2011, vous avez parlé du rôle subversif de la presse, qui serait chargée de « défendre le peuple contre le pouvoir ». Comment définissez-vous ce rôle à l’échelle européenne ?

« Je crois profondément que le rôle du journaliste est de dire l’indicible »

J’avais parlé de « subversion » au moment de l’affaire DSK puisque j’avais révélé sur mon blog en juillet 2007, à une époque où le sujet de la « vie privée » des puissants était tabou, qu’il se comportait mal à l’égard des femmes. Je crois profondément que le rôle du journaliste est de dire l’indicible ou ce qu’on juge indicible même s’il doit déplaire. La subversion passe aussi par la pédagogie : il s’agit de refuser le storytelling des puissants et de rendre intelligible la complexité afin de permettre aux citoyens de juger, et non pas de se laisser déborder par la technicité de la matière qui n’est qu’un voile dissimulant la vérité. L’exemple le plus récent de cette démarche est mon article sur la zone Euro (« Réforme de la Zone Euro, les coulisses d’un scoop », Coulisses de Bruxelles, décembre 2017) qui a fait des remous car il démontrait que la Commission s’était aligné sur les durs de la CDU allemande alors qu’elle voulait faire croire que ses propositions étaient un point d’équilibre entre les demandes françaises et les tabous allemands.

« Les europhobes ont gagné la bataille de la communication »

Tout journaliste doit aller au-delà de l’histoire que l’on veut vous faire raconter, penser en permanence contre lui-même, et donner un sens aux événements en leur donnant une profondeur historique. Un article, c’est comme la tapisserie de Bayeux : tous les détails de la conquête de la Grande-Bretagne ne sont pas dedans, mais les grands éléments y sont.

« Montrer la réalité qu’il y a derrière », est-ce ce que vous vous proposez de faire dans votre blog « les coulisses de Bruxelles » ? Le terme de coulisses est apparu plusieurs fois pour parler de l’Europe, il a notamment été utilisé par Yanis Varoufakis dans son dernier ouvrage (Conversations entre adultes – dans les coulisses secrètes de l’Europe, Les liens qui libèrent, 2017). Pourquoi l’avez-vous choisi ?

Dans « coulisse », il y a un côté arrière-cuisine que j’aime bien. L’important, c’est la manière dont se fait l’information. Sur mon blog, j’écris des articles où je raconte comment l’actualité se fait, par exemple comment la Commission nous empêche de faire notre travail, en ne nous donnant accès aux documents que trop tard (« Réforme de la Zone Euro, les coulisses d’un scoop »). La Commission a un agenda politique qu’elle tente de faire avaler aux journalistes et à travers les journalistes, aux citoyens européens.

Quand vous parlez de la Commission, on a l’impression qu’il y a une tension voire une contradiction entre ce qu’elle est et ce qu’elle dit être. Pensez-vous vraiment que la Commission profite d’une forme d’opacité pour tromper les citoyens ?

De ce point de vue-là, les europhobes ont gagné la bataille de la communication. Ils ont donné l’impression d’un pouvoir opaque, alors que l’opacité est minimale à Bruxelles par rapport aux Etats membres ! En réalité, l’opacité qu’on ressent ici provient de la complexité : il y a, à Bruxelles, trois institutions, vingt-sept Etats membres, une centaine de partis politiques représentés au Parlement européen. C’est donc complexe par nature, car il faut bâtir des institutions nouvelles dans lesquelles tout le monde se retrouve et qui permettront de fabriquer des compromis eux-aussi forcément complexes. Rien de ce qui se fait ici ne renvoie à nos histoires nationales : il n’y a pas de familiarité immédiate avec les institutions ou le droit européen. Prenons un exemple simple. Nous parlons tous de « Bruxelles », mais qu’est-ce que Bruxelles ? Est-ce la Commission, le Conseil européen, le Conseil des ministres, le Parlement ? La Commission n’est pas le gouvernement français et elle ne décide de rien, sauf dans quelques domaines comme la politique de concurrence. Ici, ce sont en fait les Etats membres qui décident de tout. Ce flou a bénéficié aux europhobes qui ont pu dire qu’il y a un pouvoir occulte en action à Bruxelles. Or le pouvoir n’est occulte que parce que les gens ne sont pas formés à comprendre la complexité européenne et qu’il y a une faillite des médias à l’expliquer.

Vous montrez bien que l’opacité de l’Europe réside en partie dans les termes utilisés pour en parler : tantôt « Bruxelles », tantôt « la bulle ». Pourquoi avez-vous vous-mêmes repris ce terme abstrait ? Comment définissez-vous cette entité ?

Il y a une vraie bulle européenne à Bruxelles qui dévore rapidement la plupart des nouveaux arrivants. On vit ici dans un monde à part, entre Européens. Cette bulle a ses codes, sa culture, son arrogance, sa langue (le globish), ses journaux (le Financial Times et Politico). Il est déjà tellement complexe de se retrouver dans le maquis institutionnel et juridique européen que le monde réel est de plus en plus lointain. On a atteint un tel niveau de technicité que même les politiques qui arrivent ici se laissent engloutir par l’administration. Je rappelle dans mon livre la phrase qu’un Commissaire entend le plus souvent de la part de son administration : « les traités ne le permettent pas ». Très rapidement, les ambitions politiques de départ sont anesthésiées par les sachants de l’eurocratie qui sont les gardiens des morceaux de la vraie croix. On a l’habitude que l’administration soit au service du pouvoir politique, mais ici, c’est exactement l’inverse.

Justement, venons-en à votre livre, intitulé Les salauds de l’Europe (éd. Calmann-Levy, 2017) dans lequel vous vous proposez de répondre à toutes les critiques des eurosceptiques. Mais est-ce que cette idée de bulle ne confirme pas les grandes peurs et défiances qui existent par rapport à l’Europe ?

Bien sûr ! Le pouvoir politique européen l’a pris comme une attaque alors que les fonctionnaires de base étaient tout à fait d’accord avec le contenu de mon livre, en particulier le chapitre où je décris le fonctionnement totalement hors sol de la Commission. Ils ont tous dit que c’était brutal mais tellement vrai qu’ils ne changeraient pas un mot. La machine bruxelloise est devenue monstrueuse et pourtant ils participent à cette machine sans pouvoir s’en extraire, sans pouvoir dire non parce que cette machine est plus puissante que ses composantes prises individuellement.

Dans cet ouvrage, je tente de sortir d’une approche binaire de la construction communautaire qui consiste à opposer ceux qui sont pour – les européens – à ceux qui critiquent, qui sont renvoyés dans l’enfer de l’europhobie. Ce n’est pas si simple ! Je défends l’idée européenne et pourtant ici, on me considère comme un antieuropéen parce que je critique certaines des politiques qui sont décidées. L’Europe s’est transformée en religion, alors qu’elle n’est qu’un organisme politique qui tire sa légitimité des peuples. Tout est contestable, tout est critiquable. Plus on introduit du débat politique dans la construction communautaire et plus les citoyens la ressentent comme légitime. En faisant de l’UE un objet politique, on se l’approprie.

Pour défendre l’Europe, vous développez dans votre ouvrage deux grands arguments : l’Europe est ce qui rend possible la paix (« la dernière utopie pacifiste du monde moderne ») et ce qui garantit notre place sur la scène internationale. Comment peut-on défendre l’Europe aujourd’hui seulement comme idéal ? Finalement, votre ouvrage montre surtout qu’il y a beaucoup de reproches à faire à l’Europe.

Dans cet ouvrage, j’invite mon lecteur à s’élever, à regarder la Terre dans son ensemble et à comparer celle d’aujourd’hui à celle du début de l’histoire de l’humanité. A quelle période de l’histoire a-t-on connu une telle période de paix et de prospérité ? Jamais. Où vit-on le mieux sur la planète ? En Europe. Il n’y a plus de guerre, plus d’épidémies, nous avons le système social le plus performant (les 500 millions d’Européens dépensent 50% des fonds sociaux du monde) et notre système de redistribution fait rêver 95% de la planète, à tel point que les Etats-Unis pensent que nous sommes communistes. Les gens ont envie de rester en Europe. On a oublié tout ce que représente l’Europe !

Il est néanmoins vrai que défendre l’Europe est une tâche complexe parce qu’elle est très jeune : elle n’a qu’une une trentaine d’années – les peuples ont commencé à prendre conscience de la construction européenne au moment de Maastricht, en 1992. Et la mise en œuvre de l’idée n’a commencé qu’en 1950, c’est-à-dire un clignement d’œil à l’échelle de l’histoire. Sa légitimité est donc extrêmement fragile. Dans nos Etats, ceux qui critiquent le pouvoir ne remettent pas en cause l’existence du pays. Au niveau européen, ceux qui critiquent les politiques européennes estiment que le seul moyen de les changer est de détruire l’Europe. Un contraste qui ne s’explique que par un déficit de légitimité qui se comblera avec le temps.

Vous définissez l’Europe comme une « puissance-continent ». Pensez-vous que le monde ne puisse être aujourd’hui pensé qu’à l’échelle continentale ?

« C’est la fin de l’Etat nation en tant que niveau politiquement pertinent. »

La démonstration est facile à faire. Les grandes puissances aujourd’hui ne sont pas des pays, ce sont des Etats-continents : la Chine, l’Inde ou les Etats-Unis en sont de bons exemples. Face à cette réalité, l’avenir de l’Europe, ce ne sont pas 27 Etats membres qui chacun à l’échelle d’un monde de bientôt 8 milliards d’habitant ne pèse rien, absolument rien.

C’est donc la fin de l’Etat-nation dans le monde ?

C’est la fin de l’Etat nation en tant que niveau politiquement pertinent. Cependant, ça reste le niveau indépassable de l’organisation démocratique pour l’instant. Je ne crois pas à une démocratie européenne, il n’y a pas encore d’espace public européen.

Pourquoi ?

Le sentiment premier d’appartenance est étatique. Je me sens Français avant d’être européen. Cela étant, on peut améliorer le fonctionnement de l’Union par une réforme du Parlement et de la Commission notamment, afin de représenter davantage les grands Etats membres. Aujourd’hui, ce sont les petits Etats qui sont les mieux représentés à Bruxelles et c’est intenable à long terme : il faut se rapprocher d’un homme/femme, une voix. On en est très loin et cela explique pourquoi les citoyens ont le sentiment justifié qu’il existe un déficit démocratique. Pour l’instant, l’Europe est une Europe des Etats, pas des peuples, et c’est pour cela que les institutions représentent d’abord les Etats.

« Un peuple, une nation, un Etat ou une culture, c’est comme un tanker, on ne peut pas virer aussi vite qu’un catamaran. »

Et vous dites donc, pas de démocratie européenne ! C’est surprenant venant de la part d’un fédéraliste européen.

Il ne faut pas aller plus vite que la musique, les peuples bougent avec lenteur. On ne force pas le changement. Un peuple, une nation, un Etat ou une culture, c’est comme un tanker, on ne peut pas virer aussi vite qu’un catamaran. A terme, on y arrivera sûrement, mais je pense qu’il faudra un, deux voire trois siècles ! Regardons les Etats-Unis. Quand on est en Louisiane ou dans le Vermont, on est dans deux pays différents. Ces deux Etats n’ont ni la même culture, ni le même passé par rapport à la question raciale entre autres. Et, alors qu’ils parlaient tous la même langue, ils ont mis 150 ans à construire une vraie unité politique.

Quels sont selon vous les premiers pas vers une Europe véritablement unie politiquement ?

« Il faut rédiger un traité fédéral, le soumettre à référendum et que les Etats qui votent contre sortent ! On créera ainsi quelque chose d’entièrement nouveau. »

Il faudrait redonner une majorité des compétences actuelles de l’UE aux Etats membres, car ce sont des compétences marginales. En revanche il faudrait fédéraliser des compétences importantes qui restent pour l’instant nationales : pourquoi n’a-t-on par un FBI, une CIA ou une NSA européenne ? Pourquoi n’y a-t-il une politique commune d’immigration ou d’asile, un corps unique de garde-frontières européens, une fiscalité européenne, un budget européen permettant de vrais investissements transeuropéens ? La défense devra aussi faire partie de cette future fédération.

Aujourd’hui, les niveaux de compétences de l’UE et des Etats sont variables d’un domaine à l’autre. Si vous me demandez quelles sont les compétences de l’UE, je n’en sais rien ! Je peux bien sûr vous citer les 5 compétences exclusives, mais les compétences partagées ou d’appui varient en fonction des Etats qui peuvent décider de faire passer une compétence nationale au niveau européen. Un Américain ou un Allemand sait quelles sont les compétences fédérales ou du niveau fédéré. Je suis convaincu qu’il faut faire le ménage dans les compétences pour que les gens aient une vision claire de ce qui se passe à Bruxelles. On entretient sciemment les confusions. Quand on dit « le chômage c’est Bruxelles », ce n’est pas vrai ! Mais, parce qu’il y a quelques compétences européennes en matière sociale, les Etats se permettent de rejeter la faute sur Bruxelles. Il faut mettre fin à cette confusion.

On ne refondra pas l’Europe à 27, mais à quelques-uns. A un moment ou un autre, il va falloir aborder la question de confiance : qui partage le même objectif ? Martin Schulz, le patron du SPD allemand a raison de ce point de vue : il faut rédiger un traité fédéral, le soumettre à référendum et que les Etats qui votent contre sortent ! Il faut régler le problème de cette façon-là. On créera ainsi quelque chose d’entièrement nouveau et surtout de fonctionnel avec un claire répartition des compétences et un vrai contrôle démocratique.

A vouloir arrêter l’évolution de l’UE, ne dénaturerait-on le projet même de l’Europe, en perpétuelle construction ? Et puis, si on arrêtait la répartition des compétences en l’Etat actuel des choses, beaucoup de domaines ne seraient jamais intégrés.

Fixer les compétences obligerait à un exercice de réalisme. Regardons l’Euro par exemple. On n’a pas voulu de budget de la zone Euro, donc on a placé sous surveillance les budgets nationaux. Mais ça n’a aucun sens. Dans aucun Etat fédéral le budget des Etats fédérés n’est ainsi contraint ! Chacun gère son budget comme il l’entend et s’il fait faillite, comme le comté d’Orange en Californie, c’est son problème. L’Etat fédéral gère le budget de l’Etat fédéral et non celui des Etats fédérés.

Vous parlez beaucoup des Etats-Unis. Vous les évoquez également dans la préface de votre livre, où vous écrivez : « longtemps j’ai cru aux Etats-Unis d’Europe ». S’il est clair que vous parodiez les réflexions de certains eurosceptiques, on a tout de même l’impression, compte tenu du naturel de l’écriture, que vous exprimez en fait de sérieuses préoccupations. Pensez-vous toujours que les « Etats-Unis d’Europe » soient le futur de notre Union ?

« L’Europe est devenu ce truc technique, hors sol, sans direction, le doux monstre de Bruxelles. »

Je suis persuadé, avec toutes les réserves que je viens de formuler, que nous aurons un jour les Etats-Unis d’Europe ! Si on reste dans cet entre-deux, l’Europe disparaitra. L’objectif final est de constituer ces Etats-Unis d’Europe, ce qui ne se fera pas du jour au lendemain.

Déjà, il faut que les responsables politiques s’attaquent à la reconstruction d’un récit européen comme tente de le faire Emmanuel Macron afin du redonner du sens à ce que l’on fait. L’Europe est devenu ce truc technique, hors sol, sans direction, le doux monstre de Bruxelles. Dans son discours à la Sorbonne (26 septembre 2017), Emmanuel Macron est enfin sorti du mensonge entretenu depuis si longtemps : « Nous avons expliqué partout en Europe que quand la contrainte était là elle était européenne, que quand l’impuissance était à la porte, ce n’était pas nous, mais Bruxelles, oubliant ce faisant que Bruxelles c’est nous, toujours à chaque instant ». Hé oui, Bruxelles ce sont les Etats, par des eurocrates apatrides. On retrouve déjà un sens en disant cela : nous sommes les maîtres de ce que nous faisons à Bruxelles et c’est nous qui pouvons changer l’Europe.

Ensuite, il faut redonner de la légitimité démocratique à l’ensemble, afin que les citoyens aient enfin le sentiment de contrôler ce qui se fait à Bruxelles. Cela passe selon moi par la création d’un parlement de la Zone Euro et par une réforme de la Commission et du Parlement qui assurerait une représentation plus proportionnelle des Etats membres : il n’est pas normal que l’Allemagne ou la France n’ait qu’un commissaire sur vingt-sept.

Vous parlez de la France et de l’Allemagne … S’il vous fallait résumer en une personne, un Etat, une organisation et un média : qui décide à Bruxelles ?

Pour l’institution, c’est le Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement. Le média, indubitablement le Financial Times.

Un Etat ?

C’est évidemment un couple, le couple franco-allemand.

Et une personne ?

La bulle ! Elle est vivante ! (rires)