Nous avons rencontré Sonia Le Gouriellec

Sonia Le Gouriellec, africaniste et internationaliste, est sans doute la meilleure spécialiste française des questions qui, à partir de la grande échelle de Djibouti, petit pays de 23 200 km de la Corne d’Afrique, finissent par impliquer les principales puissances mondiales, de la Chine aux États-Unis. Vous pouvez trouver une partie de ses travaux en accès libre sur son profil Academia. Son compte twitter présente, comme par ailleurs son site, une mine d’éléments sur ce sujet.


Dans un article publié par Le Monde en février, vous avez proposé un tableau synthétique de la récente évolution de Djibouti, en retrouvant dans ce petit pays de la Corne de l’Afrique un cas exemplaire pour montrer, selon la formule de Michelet, une nouvelle “allure du temps” dans les relations géopolitiques mondiales. Comment comprenez-vous cette transformation ?

La lecture que nous avons des Relations internationales reste très occidentalo-centrée. Les normes sont diffusées de ce centre vers les périphéries. Or, on a sous-évalué et sous-étudié la contribution des penseurs et des cultures non occidentales et même combien les connaissances occidentales dépendent des technologies, des idées et des normes de Chine ou des mondes musulmans et africains par exemple. Mais dans ce début de nouveau millénaire il semblerait que l’Europe soit de moins en moins le centre politique du monde. On commence à voir des travaux émerger sur le sujet, je pense à Rita Abrahamsen, Bertrand Badie (« Nous ne sommes plus seuls au monde »), aux Global International Relations que promeut Amitav Acharya, ou encore à Thierry Balzacq, Jérémie Cornut et Frédéric Ramel dans un récent article en Français. Il me semble que ce qui se déroule actuellement en Afrique de l’Est, à partir de Djibouti, est particulièrement symbolique des évolutions de ce système international. La qualification de ce système est toujours sujette à débat : apolaire, unipolaire, multipolaire ? Si la thèse de Nuno Monteiro sur l’unipolarité du système a fait grand bruit, il apparaît que l’action extérieure de la Chine en Afrique remet en question cette thèse. A Djibouti, la Chine montre qu’elle a une volonté de projection de puissance en dehors de son environnement régional. Elle y a construit une base qui pourrait abriter jusqu’à 10 000 soldats.

Quel est le rôle joué par l’Union Européenne face à l’émergence d’un nouveau jeu de puissances se contendant le contrôle de la mer rouge – selon Gabriel Hanotaux pôle stratégique mondial ?

Le rôle joué par l’Union Européenne est ambigu. D’un côté, les Etats membres poussent l’UE à porter les valeurs (Droit de l’homme, démocratie…)  qu’ils craignent de porter. De l’autre, l’UE doit faire face à une vague de migrations importante qui est parfois caricaturée. Les réfugiés viendraient du Moyen-Orient tandis que l’Afrique « déverserait » sur l’Europe un flot de migrants économiques. C’est adopter une vision totalement dépolitisée des questions africaines. Une grande part des migrants sont aussi des réfugiés fuyant des régimes répressifs. Et ils proviennent en grande partie de la Corne de l’Afrique. Or, actuellement, la politique d’externalisation de l’UE vise à financer des programmes de développement ou de renforcement des capacités nationales de contrôle qui permettront aux de départ de retenir les migrants sur place. L’UE contribue ainsi au financement d’un régime totalitaire –l’Erythrée – et d’un régime sous le coup de plusieurs mandats d’arrêt internationaux.

Quand vous comparez l’énorme impact chinois à la capacité française d’intervention vous soulignez le fait que la Chine a réussi à s’approprier du rôle historiquement français de “protecteur” contre les ambitions hégémoniques des grands États qui entourent Djibouti. Quelles sont pour vous les raisons de cette abdication ?

Je ne pense pas que la Chine se soit déjà appropriée le rôle de protecteur jusqu’à présent dévolu à la France. L’accord de défense entre la France et Djibouti a été renégocié en 2008. Djibouti est le seul Etat du continent où la clause de sécurité (article 4) a été maintenue. Cet article dispose de l’engagement de la France à la défense de l’intégrité territoriale de son allié djiboutien. Les nouvelles clauses de l’accord insistent notamment sur l’échange d’informations entre les forces françaises et djiboutiennes, même en temps de paix. Ensuite, je pense que le régime djiboutien prend conscience d’être passé à d’une dépendance (à l’égard de la France) à une autre avec la Chine. Or, cette nouvelle dépendance pourrait menacer sa souveraineté. Les projets chinois d’infrastructures représentent des investissements de près de 14 milliards de dollars depuis 2012, dont une partie sous forme de prêts. Or, l’endettement externe de Djibouti atteint des records : 50 % du PIB en 2014, 60 % en 2015 et 80 % en 2017. Un bras de fer est en train de se jouer entre David et Goliath. Le régime djiboutien tente de canaliser son partenaire chinois en ne l’autorisant pas, par exemple, à étendre le nouveau port de Doraleh qui aurait permis à la base chinoise d’avoir sa jetée militaire, en tentant de contraindre la pêche dans les eaux du Golfe, ou encore en confiant des projets à d’autres partenaires. En retour la Chine contrôle la vitesse de réalisation des projets d’infrastructures. Or, Djibouti pourrait avoir à rembourser sa dette avant que ces infrastructures ne rapportent de l’argent… Le petit pays se retrouve donc dans une inconfortable posture de vassalité. Dans ce contexte, le régime djiboutien tente de rassurer ses partenaires traditionnels, la France en tête.

Vous avez tenu à rappeler celle qui paraît, parfois trop hâtivement, une évidence, à savoir que la France “a fait le choix de l’Union Européenne comme relais de puissance”. En quelle mesure considérez-vous que ce choix prend forme sur le terrain ? Quelles sont les limites éventuels que vous y retrouvez ?

« De la Françafrique à l’Eurafrique » (Michel Barnier), telle semble être la position française vis-à-vis de ses anciennes colonies africaines. Afin de rompre avec sa politique de « substitution » en Afrique, la France s’est lancée depuis le début des années 1990 dans une réforme de son dispositif militaire sur le continent, en passant d’une approche unilatérale par ses motifs et bilatérale par sa forme à une européanisation financière et à une africanisation. L’un des grands chantiers ouvert par le Livre blanc de 2008 fut la poursuite de cette réforme. Le nouveau dispositif français serait une réponse plus adaptée à la future organisation militaire de l’Union Africaine (et à la vocation interarmées des opérations). La nouvelle posture militaire française devait privilégier un axe transversal, du Gabon aux Emirats, en passant par Djibouti. Cette approche a été totalement revue à la suite de l’opération Serval. D’ailleurs, le rôle de l’Europe, fortement développé dans le Livre blanc de 2008 est moins visible mais tout aussi présent dans celui de 2013. Toutefois, ces processus se heurtent à de nombreux blocages. En effet, l’engagement européen en matière de paix et de sécurité en Afrique paraît bloqué au volet préventif et financier. Les organisations régionales africaines en matière de sécurité en sont, quant à elles, encore à leurs balbutiements, et les moyens limités de l’Union africaine ne lui confère pas une efficacité optimale.

Cette européanisation de notre politique répond à des critiques qui révèlent une suspicion perpétuelle de compromissions, économiques et politiques, d’un acteur contraint par son histoire. Concernant les limites, les principales questions sont : l’européanisation de notre politique africaine est-elle un recul dans la relation entre la France et l’Afrique ? Signifie-t-elle une « préférence africaine diluée dans l’Europe » (P. Jacquemot, 2011) ? L’inquiétude est de voir la capacité de la France à « orienter, entraîner et coordonner » s’amoindrir.  

Pour la France la stabilité d’un État est la condition primordiale au développement. La France se montre donc plus souple que l’UE en la matière qui a pu suspendre l’aide à des pays subissant une crise politique comme la Mauritanie en 2008 et le Niger en 2010 par exemple. En effet, l’article 96 de l’accord de Cotonou lie la coopération et l’aide au développement de l’Union européenne aux États d’Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP) qui respectent les principes démocratiques, la bonne gouvernance et les droits de l’homme. Selon Damien Helly, les Européens font face à un dilemme qu’ils n’ont pas encore réussi à résoudre. Ils hésitent entre, d’un côté, la doctrine de la stabilité et, de l’autre, l’objectif de la sécurité humaine qui implique des changements politiques et sociétaux. Or ces changements politiques et sociétaux en Afrique vont de pair avec une forme d’instabilité. Les Européens sont donc indécis dans leur choix entre stabilité et instabilité transitoire.

Quel est le rôle de l’Allemagne à Djibouti et comment comprenez-vous, dans une échelle plus petite, le rôle qu’elle joue dans la géopolitique européenne en Afrique ? (Voyez-vous, par exemple, une possibilité dans la collaboration franco-allemande, plusieurs fois rêvée ou mise en avant, qui verrait dans la défense française et dans l’investissement allemand une synergie cohérente pour la projection de puissance et pour l’aide au développement ?)

Pour répondre à cette questions laissez moi rappeler une critique courante qui explique les réticences des partenaires européens de la France à s’impliquer sur le continent africain jusqu’à présent, l’Allemagne en tête. L’’européanisation souffrirait d’une politique française qui aurait consisté, pendant plusieurs années, à faire financer par l’Europe sa propre action d’influence en Afrique. Cette suspicion reste très présente.

Néanmoins, l’Allemagne souhaite se réinvestir sur le continent. Elle s’est engagée dans la lutte contre la piraterie au sein de la mission Atalante de l’UE dans le Golfe d’Aden. En 2010, elle a ouvert une ambassade à Djibouti. L’Allemagne a également mis l’Afrique au cœur des priorités du prochain G20 et propose un Plan Marshall pour le continent.

La crise des migrants a constitué un véritable électrochoc en Allemagne. Le gouvernement semble avoir pris conscience de l’importance de s’intéresser au continent africain, au delà des questions sécuritaires, même si, comme je le disais plus haut, il semble incohérent de vouloir supporter des foyers d’émigrations (Erythrée, Soudan) pour lutter contre l’immigration.

Si on peut se réjouir de cet intérêt, il y a tout de même une crainte d’un risque de compilation d’éléments existants dans ces « nouvelles » propositions allemandes.L’idée d’un plan Marshall pour l’Afrique, par exemple, a étonné les spécialistes car au Sahel ça n’est pas le manque d’argent qui pose problème mais les capacités d’absorption de cet afflux d’argent.

Les Allemands semblent à l’écoute de la France sur les questions africaines bien qu’ils résument souvent notre présence à des actions militaires. Rappelons que le Kenya est le premier partenaire de l’Agence Française de Développement ! Les véritables coopérations sont à mener dans le secteur privé, dans les domaines agricoles et miniers; dans la formation des jeunes, dans l’industrialisation. Le problème structurel qui se posent est la faible capacité des économies africaines à créer des emplois. C’est aussi une question qui se pose à Djibouti, la présence chinoise peut-elle financer l’industrialisation du pays ?

 

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