08

septembre 2026

De 19:30 à 20:30

École normale supérieure

45 rue d'Ulm - 75005 Paris

Langue

Français

L’extrême droite allemande va-t-elle l’emporter ?

Amaury Coulomb
Amaury Coulomb
François Hublet
François Hublet
Pierre Mennerat
Pierre Mennerat
Hélène Miard-Delacroix
Hélène Miard-Delacroix

Mardi du Grand Continent à l’École normale supérieure, avec Amaury Coulomb, François Hublet, Pierre Mennerat, Hélène Miard-Delacroix et Nicolas Offenstadt, modéré par Gilles Gressani.

Bonsoir et bienvenue à ce nouveau Mardi du Grand Continent, consacré à l’élection qui vient de se dérouler en Saxe-Anhalt, en Allemagne, un moment sans doute historique. 

Pour aborder ce sujet, nous avons réuni un panel un peu plus large que d’habitude, car nous souhaitions explorer plusieurs volets. D’abord, le volet lié à la dimension électorale : géographie électorale, flux électoraux, sociopolitique électorale, avec François Hublet, rédacteur en chef des Bulletins des élections de l’Union européenne (BLUE). Dans les pages du Grand Continent, il a publié plusieurs analyses très intéressantes sur cette séquence. 

Nous voulions aussi explorer la dimension programmatique d’un document de 156 pages que Pierre Mennerat a traduit en intégralité. Membre externe de la rédaction, il nous aide beaucoup à déchiffrer l’Allemagne et nous parlera des 540 points d’exclamation du document en question. 

Nous sommes également très heureux d’accueillir Amaury Coulomb, doctorant à l’EHESS rattaché à l’université Albert-Ludwigs-Universität Freiburg, qui travaille sur la modernisation des bois en Allemagne. Ce sujet peut paraître très décalé, mais nous comprendrons en quoi cet imaginaire lié à la forêt est central pour comprendre la proposition de ce parti d’extrême droite. 

Nous accueillons également Hélène Miard-Delacroix, professeure d’histoire et de civilisation allemande à la Sorbonne, grande spécialiste de l’histoire des relations franco-allemandes et auteure de nombreux ouvrages, dont le dernier, Les émotions de 1989, France et Allemagne face aux bouleversements du monde, ainsi que d’une des plus belles biographies de Willy Brandt. 

Nous avons également le plaisir d’accueillir Nicolas Offenstadt pour la première fois. Il est professeur d’histoire contemporaine et d’historiographie à l’université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne et auteur de nombreux ouvrages, dont le très récent Histoire globale de la RDA. Il interviendra surtout sur ce volet qui est de plus en plus commenté et très présent aujourd’hui. 

François Hublet nous aidera à poser le cadre. Qu’est-ce qui s’est passé d’un point de vue électoral ? Qu’est-ce qu’on remarque de très étonnant dans ce vote qui était en partie prévu, mais qui peut-être dépasse aussi certaines attentes ? Quelles dynamiques observe-t-on aujourd’hui ? Comment expliquer ce vote historique ?

François Hublet

François Hublet

Le fait marquant, mais pas forcément le plus surprenant, est que l’AfD (Alternative für Deutschland), le parti d’extrême droite allemand, a obtenu 43,8 % des voix, ce qui constitue son meilleur résultat lors d’élections régionales depuis sa création en 2013, dans un contexte de forte mobilisation. Ce n’est donc pas seulement parce que les électeurs des autres partis ne se sont pas rendus aux urnes. Il y a vraiment eu un mouvement très significatif qui a donné à l’AfD un poids démesuré au Parlement, même s’il ne s’agit pas d’une majorité absolue, comme nous le verrons par la suite.

Comme il s’agit d’une élection, il y a évidemment quelques perdants. À vrai dire, il y en a surtout un, la CDU, les conservateurs allemand, qui ont divisé leur score par deux en tombant à 17 %. C’est une catastrophe pour eux, car c’était une région dans laquelle ils étaient implantés. De plus, c’est aussi évidemment le parti du chancelier, qui se trouve donc dans une posture très délicate, à la fois régionale et fédérale. 

Les trois partis de gauche, le SPD, les Verts et Die Linke, ont plutôt bien joué les cartes qu’ils avaient en main, un point qui a été assez peu souligné. On s’attendait à ce qu’un des trois partis ne réussisse pas à entrer au Parlement, faute d’atteindre les 5 % nécessaires pour obtenir des sièges, ce qui aurait pu potentiellement donner une majorité absolue à l’AfD. Cela n’a pas eu lieu parce qu’il y a eu beaucoup de votes tactiques, comme le montrent les données dont nous disposons. Beaucoup d’électeurs qui auraient peut-être plutôt voté pour Die Linke ont finalement donné leurs voix aux Verts, notamment. Cela a permis à ces trois partis d’obtenir chacun 8 sièges, soit environ 8 à 9 % des voix. On peut dire qu’ils ont joué collectif.

Le BSV, le parti de Sahra Wagenknecht, a également créé la surprise en devenant le parti qui a le plus de chances de servir de force d’appoint à l’AfD dans les mois à venir. 

Le BSV n’est pas un parti d’ultra-gauche, contrairement à ce que certains croient. Il est en grande partie composé d’anciens membres de Die Linke, un parti de gauche surtout présent en Allemagne de l’Est. Mais aujourd’hui, sa principale caractéristique est de s’être positionné contre l’atlantisme et d’être pratiquement aussi pro-russe que l’AfD. Ses positions sociales ressembleraient plutôt à une gauche conservatrice centre-européenne. Ce n’est donc pas du tout un parti d’extrême gauche au sens classique du terme. 

Deux grandes séries d’enjeux se posent pour les semaines à venir : la première est de savoir qui va gouverner la Saxe-Anhalt. La deuxième question est de savoir si le cordon sanitaire, qu’on appelle en allemand Brandmauer, vis-à-vis de l’extrême droite, va tomber ou non. 

Concernant les coalitions possibles, l’AfD a 39 sièges et il leur en faudrait trois supplémentaires pour avoir une majorité absolue. Jusque-là, le centre droit et la gauche se sont opposés à une coalition. On verra par la suite si cela changera. 

Le BSV, le parti de Wagenknecht, a cinq sièges. Donc, en théorie, un accord est possible, soit un véritable accord de coalition, mais cela semble peu probable, soit un accord de type abstention, en anglais « confidence and supply ». Dans ce cas-là, le BSV dirait : « On vous laisse faire, mais on ne va pas forcément vous apporter plus que cela. » C’est possible et cela fait partie des sujets sérieusement discutés aujourd’hui. 

Tous contre l’AfD est également envisageable en théorie, mais cela semble quand même très peu probable, notamment parce que le BSV a dit que ce n’était pas leur objectif. Autre possibilité : il ne se passe rien du tout et de nouvelles élections sont organisées. Ce n’est pas complètement impossible au vu du système électoral local. 

Une autre possibilité, un peu plus tordue, serait que l’AfD tente de débaucher certains députés, soit du BSV qui en a cinq, soit de la CDU qui en a 15, afin de constituer une majorité si les deux partis refusent de s’allier. Pour le moment, cela ne s’est pas vraiment matérialisé, mais c’est certainement de l’ordre du possible dans les mois à venir.

D’ailleurs, il est improbable que l’AfD débauche trois personnes sur cinq du BSV ; il pourrait plutôt y avoir des gens qui s’écartent de la ligne du parti. Par contre, du côté de la CDU, étant donné qu’il y a quand même des lignes de fracture à l’intérieur du parti, ce n’est pas impossible. Même si ce n’est pas forcément leur meilleure carte, cela ne semble pas à exclure. 

Le grand débat d’aujourd’hui en Allemagne, peut-être plus au niveau fédéral d’ailleurs, porte sur cette Brandmauer, le cordon sanitaire, et soulève deux grandes questions : a-t-il échoué ? Et va-t-il tomber demain ? C’est ainsi que le débat est beaucoup entendu dans les médias allemands. 

Clairement, le cordon sanitaire a échoué à empêcher l’AfD de gagner. La littérature en sciences politiques a plutôt tendance à dire que lorsque l’on accommode l’extrême droite, elle ne reflue pas ; elle a plutôt tendance à se maintenir ou à se renforcer. Il n’est donc pas du tout clair que le cordon sanitaire soit la cause unique du problème, mais en tout cas, cette fois-ci, cela donne une très mauvaise image de cette stratégie qui a manifestement mené à une défaite franche, notamment pour les conservateurs.

La question est de savoir si la Brandmauer va être rompue pour créer une coalition. Selon moi, il y a un élément qui dit qu’elle pourrait être rompue, et un autre qui dit l’inverse. 

Tout cela tourne autour d’une tension au sein de la CDU. Il est clair que la Brandmauer n’a pas bonne presse aujourd’hui. Une bonne partie des éditorialistes de droite dans les médias allemands estiment qu’il faut enfin travailler avec toutes les nuances de la droite. D’un autre côté, même après son droitissement partiel, la CDU est dans la pire position tactique possible pour faire une alliance avec l’AfD aujourd’hui. Si elle s’allie à l’AfD en Saxe-Anhalt, elle obtiendra le poste de vice-ministre-président, trois ou quatre ministères, et c’est tout. L’AfD absorberait potentiellement complètement la CDU. Celle-ci a très peur de ne pas atteindre les 5 % en Mecklembourg dans trois semaines, donc cette stratégie ne semble vraiment pas être la bonne. 

Un droitissement du système politique allemand qui pourrait briser cette logique est donc possible. Mais est-ce que cela sera techniquement faisable ? Ce n’est pas du tout clair. Les personnes qui affirment aujourd’hui que le cordon sanitaire en Allemagne est mort vont peut-être un peu vite.

Pourriez-vous dire un mot très rapide sur ce que l’on sait de cet électorat qui était très impressionnant ?

François Hublet

François Hublet

Il y a beaucoup d’abstentionnistes, mais pas que. Il y a environ 170 000 abstentionnistes, soit environ 30 % de l’ensemble des électeurs. Lors de l’élection précédente, la participation était toutefois moins importante. On ne sait donc pas pour qui votaient ces gens il y a 10 ans. On suppose qu’ils venaient un peu de partout, sauf du centre gauche. La Linke a perdu beaucoup d’électeurs dans la même période. Les conservateurs, comme on l’a vu dans cette séquence, ont également beaucoup perdu. 

Ce résultat un peu surprenant est probablement dû à un mélange de personnes qui ne votaient pas, et dont la quantité est un peu indéterminée. 

En fait, quand on analyse la corrélation entre le vote pour l’AfD et la participation dans une commune, il n’y a pas grand-chose à voir. Non pas parce que l’AfD a pris aux abstentionnistes, mais simplement parce que l’AfD a progressé dans des endroits où les gens ne votaient pas. Cela a beaucoup contribué à une sorte d’homogénéisation. Avant, les gens votaient un peu plus dans les villes et un peu moins pour l’AfD. Maintenant, tout le monde vote plus pour l’AfD, en particulier dans les zones où l’on ne votait pas. Le potentiel de l’abstention ancienne a donc changé complètement le cours de l’élection, et je pense que cela a été assez bien démontré par la situation qu’on vient de vivre.

Pierre Mennerat, vous avez accompli ce travail épique, mais aussi difficile et indigeste, de traduire ce texte très dur : le programme de Magdebourg. De plus, vous avez également traduit le discours d’Ulrich Siegmund ce dimanche. Le contraste entre ces deux textes illustre assez bien ce qui s’est joué ces dernières heures en Saxe-Anhalt. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Pierre Mennerat

Pierre Mennerat

Il convient de rappeler en introduction que le système politique allemand a tendance à produire de nombreux textes programmatiques. C’est également un trait caractéristique. On élabore des programmes et on signe des accords de coalition souvent très longs. La Saxe-Anhalt est le Land de Wittenberg. C’est aussi là que Luther a écrit ses 95 thèses, texte fondateur du mouvement de la Réforme, qu’il a épinglé sur la porte d’une église.

Est-ce qu’on sait combien de pages il représentait ?

Pierre Mennerat

Pierre Mennerat

Il n’était pas si long. En l’occurrence, les thèses étaient des propositions de discussion. 

Le texte de l’AfD, long de 153 pages, en contenait un peu plus de 95 thèses, formulées dans le même esprit de provocation. C’est un texte paradoxal, car on ne sait pas vraiment quoi en faire. Il a été écrit par un idéologue, Hans-Thomas Tillschneider. C’est un profil très particulier, une sorte d’islamologue universitaire qui a séjourné en Syrie dans les années 2000 où il a réalisé une thèse.

Il est né à Timișoara, en Roumanie.

Pierre Mennerat

Pierre Mennerat

Tout à fait, il s’agit d’un « Aussiedler », c’est-à-dire quelqu’un qui, comme beaucoup d’Allemands installés après la réunification, a un passé en Europe centrale. 

Cet homme a des idées très précises sur ce que devrait être le Land de Saxe-Anhalt. On pourrait dire que l’essentiel de ce programme est très largement irréalisable. Il contient des mesures telles que la sortie de différents accords internationaux, de conventions européennes, de la Cour européenne des droits de l’homme, etc. Ce sont des choses qui, évidemment, ne sont pas du ressort d’un Land de deux millions d’habitants en plein cœur de l’Allemagne. 

D’un autre côté, il y a tout ce qui concerne les domaines de souveraineté d’une région allemande, et c’est là qu’on entre dans une spécificité allemande. C’est ce qu’il a résumé dans le programme par la formule « #Deutsch denken » (penser allemand). Il a ajouté un hashtag, car c’est une campagne qu’ils ont évidemment menée sur les réseaux sociaux et qui a connu un grand succès. 

Son idée était donc de remplacer une campagne de « Divers denken », une campagne d’ouverture, par cette idée de « penser allemand ». C’est justement là que le Land peut agir. 

Ce sont ces sujets prônant une révolution culturelle, qui représentaient les éléments les plus choquants parce qu’ils étaient précis. Elle comprenait des choses très diverses, comme par exemple enseigner en cours d’histoire à l’école les épisodes glorieux de l’unification allemande, comme les guerres contre Napoléon, la bataille de Leipzig qui s’est déroulée non loin de là, ou les batailles glorieuses de l’armée prussienne en 1866 ou en 1871 pour unifier l’Allemagne. Il s’agit bien sûr d’insister beaucoup moins sur les parties moins glorieuses de cette histoire, que d’autres membres de l’AfD ont désignées, il y a une dizaine d’années, par le terme de « fiente d’oiseau dans 1 000 ans d’histoire glorieuse de l’Allemagne ». Il s’agissait, bien évidemment, d’Alexander Gauland, alors coprésident de l’AfD avec Alice Weidel.

Un des mots d’ordre était « moins d’Hitler et plus de Bismarck », il me semble.

Pierre Mennerat

Pierre Mennerat

Cet élément faisait effectivement partie du programme : « moins de 1933, plus de 1871 », des dates qui sont immédiatement reconnaissables. 

On y trouve beaucoup d’autres choses. On pourrait y retrouver des traces de ce qu’on pourrait appeler, dans l’histoire des droites, l’ethnodifférentialisme, c’est-à-dire l’idée que les peuples ont des caractéristiques ethniques différentes et que leur mélange n’est pas une bonne chose. Donc, cette xénophobie totale, presque totalitaire, se retrouve dans ce programme. Cela concerne par exemple la séparation des enfants d’origine migrante des enfants dits « bio-deutsch », c’est-à-dire « biologiquement allemands », ou « allemands de souche », dans les classes du Land. Cette mesure a été beaucoup mise en avant parce qu’elle est barbare. 

Le problème, dont on n’a pas encore parlé, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de classes dans le Land, car il n’y a plus beaucoup d’enfants. On se retrouve dans une situation où il n’y a pas beaucoup de professeurs, de médecins, d’enseignants, d’actifs d’une manière générale ; c’est un Land qui est assez âgé. 

On est donc effectivement dans une représentation idéalisée, évidemment très largement absurde et, dans ce sens-là, inapplicable. 

Mais ces domaines relèvent du Land, c’est-à-dire la culture, l’éducation, une partie des domaines économiques et la sécurité intérieure. Les propositions dans ces domaines font partie des mesures applicables qui pourraient, en raison de la fédéralisation très poussée de l’administration en Allemagne, faire l’objet de violations des droits humains des personnes étrangères. C’est le genre de choses qui pourraient se produire.

Quand on lit le programme, il est évident qu’une bonne partie de la politique migratoire qu’il prévoit entre en contradiction directe avec les droits de l’homme, et peut-être même avec le droit allemand.

Pierre Mennerat

Pierre Mennerat

Absolument. Il y a une constitution allemande qui a été écrite par un groupe de personnes ayant en tête, en 1948-1949, les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Je parle bien sûr de l’Allemagne de l’Ouest à l’époque. 

Cette constitution commence, et c’est l’une de ses spécificités, par une série de 19 articles qui constituent les droits fondamentaux. Deux d’entre eux sont particulièrement importants. L’article 1 énonce que la dignité humaine est intangible et c’est ainsi que s’ouvre la Constitution. L’article 16, qui a été modifié par la suite d’ailleurs, était extrêmement généreux par rapport aux pays voisins européens à l’époque. Il disait simplement que les personnes poursuivies pour des raisons politiques bénéficiaient de l’asile. Cette disposition du droit fédéral allemand extrêmement généreuse a fait l’objet d’attaques, non seulement de la part de l’AfD, mais aussi du camp conservateur par le passé. 

La vision présentée par le programme de Magdebourg va évidemment à l’encontre des principes fondamentaux sur lesquels l’Allemagne s’est fondée depuis 75 ans. Nous sommes donc dans un moment de lutte entre un système vieux de 75 ans, conçu précisément pour éviter le programme de l’AfD, et un parti qui a maintenant largement les manettes pour l’appliquer.

C’est là qu’il y a quelque chose d’intéressant et d’important à souligner : ce programme se place en effet de manière symétrique par rapport à l’histoire constitutionnelle allemande. Et en même temps, le leader qui peut aujourd’hui se présenter comme le grand triomphateur de cette élection a donné à voir un visage beaucoup moins exclamatif, si l’on reprend cette métaphore, beaucoup moins radical, avec une image un peu lisse. Je parle du deuxième texte que vous avez traduit, Pierre Mennerat : un discours de victoire d’un candidat qui pourrait presque être centriste et qui dit, en substance, que l’histoire est écrite et que tout va bien.

Est-ce que cette espèce de tandem fait partie d’une stratégie ? Est-ce que c’est une des clés de cette percée ?

Pierre Mennerat

Pierre Mennerat

Nous avons parlé de Hans-Thomas Tillschneider et Ulrich Siegmund est l’autre partie du tandem. Lui, il a assumé ce qu’on pourrait appeler l’aspect carnavalesque, festif. Ces grandes virées en mobylette à travers le Land ont beaucoup été commentées. C’est un Land qui possède de très beaux trésors patrimoniaux, avec des villes comme Magdebourg, Wittenberg et Quedlinburg, où a justement lieu le dernier meeting avec les motos. Ce sont des villes qui offrent de belles images. Le dernier clip de Ulrich Siegmund sur les réseaux sociaux est joyeux, beau et plein d’images sympathiques. Il fait beau, il y a le soleil, un homme avec sa femme et ses enfants. Ils sont beaux et tout va bien dans cette image. 

Cela contraste fortement avec ce programme de guerre culturelle au style MAGA qui va même encore plus loin que MAGA à certains égards. 

L’AfD a réussi là où la CDU a échoué. La CDU peut accuser Poutine, les manipulations sont réelles et nombreuses, mais l’AfD a réussi à créer l’idée d’une Allemagne de l’Est heureuse. C’est quelque chose que, malheureusement, les « Alt-Parteien », comme l’AfD appelle les partis qui ont existé avant elle et qui, selon eux, sont voués à disparaître, n’ont pas réussi à faire.

Nous reviendrons sur ce fil très important concernant la représentation de ce que c’est d’être un Allemand de l’Est. Avant d’aborder ce sujet, je me tourne vers Amaury Coulomb qui a mis en avant un imaginaire totalement hors radar, mais qui, une fois identifié, ne cesse de nous hanter : la dimension de la forêt, cet imaginaire organiciste. 

Vous avez consacré un texte à ce sujet qui constitue une clé de lecture unique. Pourriez-vous nous aider à entrer dans cette recherche et montrer en quoi elle est pertinente pour comprendre la construction d’un imaginaire « positif » de l’AfD ?

Amaury Coulomb

Amaury Coulomb

Dans la continuité de ce que disait Pierre Mennerat, ce programme de gouvernement est en réalité davantage une déclaration de guerre culturelle qui puise dans l’imaginaire plus que dans des politiques concrètement applicables. 

De manière un peu incidente, j’ai réalisé que cette campagne électorale de l’AfD venait interférer avec mon propre objet de recherche en histoire. De manière générale, elle interpelle beaucoup les historiens et les chercheurs en histoire, car l’AfD n’a cessé de manipuler le passé allemand, la RDA, mais aussi la révolution de 1989, etc. 

En ce qui concerne l’imaginaire historique de la forêt allemande, j’ai été surpris de voir qu’il occupait une place assez importante dans ce programme, mais aussi, plus largement, dans toute la communication de l’AfD sur les réseaux sociaux. 

Je soulignerais deux exemples de la manière dont la forêt est présente dans ce programme, parfois en lien avec des sujets qui, de prime abord, n’ont pas grand-chose à voir avec elle. On trouve par exemple une référence à la forêt dans un article qui appelle à établir un moratoire éolien. La Saxe-Anhalt ne doit donc plus accueillir aucune éolienne, même si cela est contraire aux lois fédérales en vigueur. Le motif avancé est que les éoliennes « souilleraient » les paysages allemands et seraient une source de déforestation. Un autre exemple : dans une partie consacrée à la mise au travail (Arbeitspflicht en allemand) des demandeurs d’asile, l’AfD de Saxe-Anhalt préconise de les placer en forêt pour qu’ils la reboisent et l’entretiennent. Dans les deux cas, ce qui est mis en avant, c’est le déboisement et la peur de la déforestation, ainsi que le reboisement à opérer. Cela repose tout de même sur un fond de réalité matérielle.

La position vis-à-vis de l’écologie de l’AfD reste toutefois très ambiguë.

Amaury Coulomb

Amaury Coulomb

Tout à fait. Pour remettre les choses dans un contexte plus large, il est effectivement surprenant et important de mettre en avant le fait que l’AfD est un parti ouvertement climatosceptique. Les députés de ce parti au Bundestag ne cessent de remettre en cause la réalité du réchauffement climatique anthropogénique. La nouveauté de cette mobilisation et de cette politisation de la forêt allemande est peut-être que, sans remettre en cause ce climatoscepticisme, l’AfD se pare d’arguments environnementalistes. 

J’ai donc proposé le terme d’organiciste, car je pense que le terme écofasciste pose quelques problèmes. « Organiciste » désigne une manière de s’immuniser face aux critiques qui accuseraient l’AfD de ne pas prendre en compte la question environnementale. 

L’AfD se présente alors comme le véritable défenseur de l’environnement et défend très concrètement les forêts, paysage culturel allemand par excellence, contre une fausse écologie qui consisterait à implanter des énergies renouvelables et à dévaster les paysages. Ce sont des stratégies rhétoriques assez typiques de la métapolitique de la nouvelle droite. D’une part, depuis très longtemps, la nouvelle droite en Allemagne a ciblé les Grünen (les Verts) comme adversaires idéologiques numéro 1. L’AfD se complaît déjà depuis plusieurs années dans cette polarisation très frontale face au programme environnemental. D’autre part, c’est aussi une stratégie de métapolitique où l’on dit finalement que l’écologie n’est pas tellement une chose de gauche, mais de droite, et que l’AfD, elle, est vraiment écologique et défend les forêts qui sont en train d’être dévastées.

D’ailleurs, cette dimension de laboratoire intellectuel de la nouvelle droite en Allemagne a une histoire particulière en Saxe-Anhalt.

Amaury Coulomb

Amaury Coulomb

En effet. En Saxe-Anhalt, les déboisements causés par le réchauffement climatique sont déjà une réalité. On voit ainsi l’ambiguïté de l’AfD qui parvient à tirer profit de ces déboisements, causés par les sécheresses, les scolytes et les feux de forêt, tout en continuant à nier le réchauffement climatique anthropogénique. 

Les déboisements ont notamment affecté le massif du Harz. Il s’agit d’un massif forestier situé au cœur de l’Allemagne, à cheval entre la Basse-Saxe et la Saxe-Anhalt. Ce paysage culturel allemand est notamment connu pour la nuit du Walpurgis et les rondes de sorcières qui auraient lieu à son sommet, au Brocken. Goethe, Heinrich Heine et Caspar David Friedrich y auraient fait leurs promenades et en auraient tiré leur inspiration romantique. Hans-Thomas Tillschneider, quelqu’un d’assez structuré idéologiquement, fait par exemple l’apologie de ces paysages forestiers romantiques en demandant au Landtag de décerner un prix pour l’art authentiquement allemand, qui porterait le nom de Caspar David Friedrich. Il justifie cette demande en évoquant un voyage de Caspar David Friedrich dans le Harz et en parlant d’un tableau, notamment Der Chasseur im Walde, qui représente un soldat de la Grande Armée napoléonienne perdu au milieu d’une forêt allemande dense. 

C’est donc cette longue histoire avec laquelle l’AfD renoue. Il s’agit d’une histoire d’imaginaire qui repose sur l’identification et la métaphore entre la forêt et le peuple, « le Volk », considéré non pas comme un plébiscite de tous les jours, mais comme une communauté biologique qui doit se défendre des corps étrangers, à la fois des ennemis extérieurs (c’est un mythe qu’on peut au moins faire remonter aux guerres napoléoniennes, à l’effondrement du Saint-Empire romain germanique et à la bataille des Nations en 1813) et des corps intérieurs (sous le nazisme notamment, on retrouve le topos des Juifs comme peuple du désert ou des Slaves comme peuple des steppes). 

Cet imaginaire de la forêt allemande, intrinsèquement allemande, ressurgit donc à des moments de crise identitaire nationale, où l’on cherche à redéfinir l’identité de la nation allemande. C’est ce que cherche à faire l’AfD aujourd’hui, après l’épisode napoléonien, l’expérience nazie, et même après la Seconde Guerre mondiale, avec toute une campagne anti-Alliés durant laquelle on accusait ces derniers de vouloir déforester l’Allemagne. 

Finalement, il est donc pertinent de parler de la forêt allemande. Ce n’est pas anecdotique, car c’est un champ de représentation qui permet de donner corps à des fantasmes identitaires. 

Pour illustrer ce propos, on peut citer les centaines de déformations de ce topos de la forêt allemande que l’on trouve sur les réseaux sociaux proches de l’AfD. En 2024, une affiche circulait par exemple sur les réseaux sociaux, présentant une carte de l’Allemagne couverte de minarets. Quelques mois plus tard, cette image a été recyclée pour présenter une carte des forêts allemandes avec des minerais qui se sont transformés en éoliennes. Cela peut prêter à sourire, mais l’objectif est de rendre la théorie du grand remplacement, pourtant un large fantasme, représentable, pensable et imaginable en la voyant comme le grand remplacement des arbres par les éoliennes. On ne saurait non plus sous-estimer la puissance de l’imaginaire comme ressource pour faire accepter et appliquer un programme ethnodifférentialiste extrême.

Hélène Miard-Delacroix, j’ai deux questions pour vous. La première est la suivante : est-ce qu’au fond, ce qui se joue en ce moment est exceptionnel, au sens où l’Allemagne serait en train de redevenir « normale » ? En réalité, l’extrême droite obtient de bons résultats dans toute l’Europe. On pourrait donc simplement dire qu’il y a aussi une extrême droite qui fait de bons scores en Allemagne. Est-ce une manière de voir ce qui est en train de se passer ? Et aussi, qu’est-ce que cela pourrait signifier que l’Allemagne se normalise ?

L’autre question que je voudrais vous poser s’interroge sur ce fil de l’histoire que l’AfD essaie de tisser. Évidemment, il s’agit d’une manipulation historique. Mais est-ce, selon vous, un aspect important pour comprendre ce que l’AfD a à offrir, à savoir installer l’Allemagne contemporaine et ses crises dans une histoire plus longue ?

Hélène Miard-Delacroix

Hélène Miard-Delacroix

Nous avons tous pu être surpris de voir qu’une élection touchant un Land de deux millions d’habitants, avec 1,6 million d’électeurs qui se mobilisent beaucoup (75-76 %), et qui se solde par environ 500 000 voix pour l’AfD, provoque un tel émoi et un tel ébranlement. Ce qui reviendrait à dire si, au fond, ce ne serait qu’un détail sans importance. Depuis la France ou d’un autre pays européen, on a l’impression d’assister à un phénomène finalement assez banal. Quand on remplace un certain nombre de paysages ou de mots, ou qu’on met tout cela dans une autre langue, on a vu ce type de positionnement, de justification du vote et de colère dans beaucoup d’autres pays. 

Il me semble donc qu’il faut aborder cette question entre exceptionnalité et banalité à plusieurs échelles, parce qu’en plus, la problématique se rajoute dans un tiroir supplémentaire : nous parlons de l’Allemagne. Cette élection ne s’est d’ailleurs pas déroulée dans n’importe quel Land. La Saxe-Anhalt est l’un des Länder de l’est de l’Allemagne, donc de l’ancienne RDA. 

Avec la lecture un peu aveuglante que nous en avons, on pourrait penser que ce résultat ne vaut pas pour l’ensemble de l’Allemagne, puisque cela touche un Land de la RDA où les gens n’ont pas été socialisés de la même façon, où ils ont été déclarés antifascistes et où ils n’ont pas appris l’histoire de la même façon qu’à l’ouest. Ce discours a une certaine validité, mais il faut s’en prémunir parce qu’il risque de devenir l’arbre qui cache la forêt. 

On risque de se retrouver à dire, comme le font certains en Allemagne, même si c’est assez minoritaire comme avis, que ce n’est pas si grave, que cela touche très peu de monde, qu’il s’agit d’une petite région et que ce sont des gens qui ont voulu se faire remarquer et qui sont frustrés d’être en périphérie et d’être éloignés de tout. 

On pourrait donc dire que ce n’est pas si exceptionnel, car si l’on fait abstraction du lieu où cela se passe, ce sont des logiques auxquelles on a pu assister en France il y a déjà une dizaine d’années avec le mouvement des Gilets jaunes, et dans d’autres régions d’Europe. C’est un refus de l’invisibilisation de certaines populations qui ont l’impression d’être éloignées, méprisées et ignorées. 

En même temps, il y a aussi un phénomène démocratique phénoménal. Ces élections ont quand même réussi à amener trois quarts des inscrits au bureau de vote, ainsi que beaucoup d’électeurs qui ne votaient pas auparavant. On devrait donc pouvoir s’en réjouir et dire que c’est très bien pour la démocratie, car ce sont des chiffres qu’on a pu connaître dans le passé et qui présenteraient là une exceptionnalité. 

Mais si l’exceptionnalité consiste à aller chercher des gens qui ne votaient pas, dont le premier acte est de donner leur voix à un parti dont l’un des objectifs est de détruire le pluralisme et de s’attaquer au soubassement du système qui leur permet de vivre, alors cela devient quand même un peu compliqué.

Ce qui m’a aussi frappée, c’est le type de campagne. C’est quelque chose d’assez exceptionnel qui peut faire des émules dans les autres pays européens : cette capacité de l’AfD, ce parti très anti-libéral, d’aller vers les gens, de leur parler, de mettre de l’humanité et de la proximité, comme vous l’avez évoqué, et de donner l’impression à la personne qu’elle est un citoyen et qu’elle peut jouer un rôle dans sa vie, dans un avenir heureux où l’on serait bien ensemble, dans une ambiance de kermesse.

L’une des choses très impressionnantes chez Ulrich Siegmund, c’est le selfie, et comment il est devenu accessible et mis en scène. Le fait qu’il soit accessible est donc devenu l’une des clés de son offre.

Hélène Miard-Delacroix

Hélène Miard-Delacroix

En effet, comme il est extrêmement présent sur les réseaux sociaux, on observe des phénomènes de mise en abyme : les personnes qui se font photographier avec lui peuvent ensuite reproduire indéfiniment cette image et faire circuler leur existence.

Il détient l’un des comptes TikTok les plus suivis de la vie politique allemande.

Hélène Miard-Delacroix

Hélène Miard-Delacroix

Si l’on est photographié à côté d’Ulrich Siegmund et que l’on a sa signature sur son t-shirt, alors l’on existe. Il y a là quelque chose qui interpelle. Le rapport aux politiques est peut-être une demande à laquelle les partis traditionnels ne savent pas répondre. 

Avec ce qui vient de se passer, on pourrait faire une comparaison européenne en disant que l’AfD rattrape en quelques années de manière explosive un chemin que les autres partis d’extrême droite ont gravi lentement avec des stratégies différentes dans les autres pays. Pourtant, ce qui me frappe davantage, c’est la dynamique de ce que l’on connaît : dire les choses rend les actes possibles. On a vu, à travers ses discours, que Ulrich Siegmund dit qu’il est pensable d’être plus allemand, de chasser les étrangers qui deviennent tous des criminels, etc. Cela mobilise les gens pour faire un acte citoyen. Pourtant, l’histoire nous a appris que ce sont des choses absolument redoutables. 

Cette factivité se présente de telle manière qu’à partir du moment où l’on utilise des mots, des idées deviennent pensables. Si elles sont formulées, elles sont réalisables. L’AfD joue à ce jeu depuis 10 ans en lançant dans l’espace public des mots et en reprenant du vocabulaire nazi. L’AfD dit par exemple que le mot « völkisch » est parfaitement respectable, car il décrit simplement le rapport au Volk (le peuple des citoyens). Pourtant, en agissant ainsi, il joue toujours sur ces ambiguïtés. Là, je trouve qu’on peut assister à une accélération assez effrayante. 

Il me semble que si nous, en tant qu’Européens et voisins, sommes aussi surpris et effarés, mes contacts allemands montrent qu’il y a un véritable ébranlement. J’ai l’impression qu’il y avait un refus de voir les choses arriver.

Est-ce un peu comme Jean-Marie Le Pen au second tour ? C’est ce genre de choc ?

Hélène Miard-Delacroix

Hélène Miard-Delacroix

Ce phénomène était devenu impensable en Allemagne, car il ne correspondait pas à l’image que les Allemands avaient d’eux-mêmes. Ils se considéraient comme exemplaires grâce au travail accompli sur le passé pour construire une démocratie ouverte sur le monde. Cette admiration dont ils bénéficiaient à l’extérieur faisait partie de leur identité. Il y a donc un rapport à l’image que l’on a de soi. 

Beaucoup d’Allemands sont extrêmement choqués aujourd’hui par l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes au monde qui écorne beaucoup cette exceptionnalité. 

Je reviens à votre question sur le fait que les Allemands font mieux que les autres : j’ai expliqué dans quelques interviews en Allemagne que beaucoup de Français n’étaient pas mécontents de voir le bon élève de la classe redescendre de son piédestal arrogant. Je l’ai dit de manière provocante, mais il y a un peu de cette dynamique.

Il y avait une forme de déni, il faut le dire. La manière dont les élites allemandes appréhendaient le phénomène Trump provenait en grande partie du fait qu’elles considéraient qu’il s’agissait d’une parenthèse inutile et absurde.

Hélène Miard-Delacroix

Hélène Miard-Delacroix

La devise était : « On va attendre l’après-Trump. » Ce n’était pas envisagé comme une rupture. Le problème de la rupture, c’est qu’en tant qu’historien, on ne sait pas vraiment si cela en est une. Il vaut donc mieux attendre de savoir ce qui se passe après pour pouvoir remettre le phénomène à sa place. 

Je reviens sur la question d’identité, sur le fait d’être allemand : « Deutsch denken » – penser allemand. Ce n’est pas, je crois, un hasard si la rédaction de ce programme a été confiée à l’intellectuel Hans-Thomas Tillschneider, qui vient justement de Roumanie. Il vient d’une minorité allemande qui a grandi à l’extérieur et qui a placé l’ensemble de son identité et de sa fierté dans une représentation extrêmement romantique, fantasmée et excessive de la germanité. Ce serait authentiquement allemand de se retrouver à l’extérieur, de soigner cette germanité pour pouvoir revenir un jour. 

Pour compléter un point sur leur programme, je veux souligner qu’il ne s’agit pas d’un programme pour comprendre ce qu’ils comptent faire. En réalité, c’est un programme pour dire ce qu’il faut penser.

Il s’agit plutôt d’un manifeste.

Hélène Miard-Delacroix

Hélène Miard-Delacroix

Oui, il faut le comprendre ainsi et il ne faut pas se demander s’ils en sont capables. Bien sûr, la question se pose, mais je pense que la plupart de leurs électeurs n’ont pas lu le programme, et pour ceux qui en ont entendu parler, c’est de la « Deutschtumelei » (le fait d’être allemand de manière excessive). 

Ce n’est pas par hasard que l’on parle de 1871, car c’est exactement ce qui s’est passé au début de l’Empire : la formation d’une identité quasiment forcée puisant ses racines dans un passé glorieux et mettant en valeur des capacités spectaculaires. On retrouve le phénomène dans les années 1920. Précisément dans un moment de crise où l’on retrouve tout le mouvement « völkisch », qui repose sur cette projection d’un être allemand, de ce qu’on aimerait être, à un moment où l’on a l’impression que tout s’en va, qu’on n’existe pas, et où l’on regarde le monde bouger avec tous ces criminels qui nous attaquent.

Nicolas Offenstadt, il y a un mot qui était prononcé par presque tout le monde : « Est ». Aidez-nous à comprendre ce que cela signifie, le fait que ce résultat historique, ce succès de l’extrême droite, se produise dans un territoire qui faisait partie de la RDA. Aidez-nous également à approfondir cette autre dynamique qui n’a pas été évoquée, mais qui est très profonde et très évidente : la relation de l’AfD avec la Russie.

Nicolas Offenstadt

Nicolas Offenstadt

Il faut d’abord rappeler que la question de la spécificité de l’Allemagne de l’Est, et donc de l’ex-RDA, est importante. Quand on dit « l’Allemagne de l’Est », on renvoie historiquement avant tout à la RDA, bien entendu. 

C’est un débat permanent en Allemagne, donc un débat qui n’est pas réglé. Aucune parution d’un quotidien allemand, qu’il s’agisse des grands quotidiens ou d’autres supports, n’échappe à la question de l’Est, de sa spécificité et de l’état de la réunification, et l’on y trouve souvent un nouveau point de vue intéressant sur le sujet. On n’est donc pas dans un domaine où l’on aurait une vision stabilisée des enjeux. 

Il y a d’abord une réalité : l’AfD existe bien sûr à l’ouest, mais il y a quand même une différence colossale en termes de pourcentage. Avant même ces 44 %, l’AfD était à plus de 30 % dans quasiment tous les Länder de l’Est, ce qui n’est absolument pas le cas à l’ouest. Il y a donc bien une question fondamentale de la spécificité du vote à l’Est. 

Bien entendu, il y a des éléments similaires en Lorraine ou dans le Nord : ce sentiment de déclassement, la désindustrialisation, on le trouve dans tout un ensemble de régions d’Europe. C’est tout à fait juste, mais il y a quand même une réalité objective : cette puissance incroyable de l’AfD dans le vote, qui se matérialise dans les autres Länder lors des élections régionales précédentes, où le résultat de l’extrême droite est déjà de 30 %, voire même bien au-delà. 

La question est donc de savoir comment expliquer ce phénomène. Il y a un vrai enjeu et plusieurs éléments. L’un d’entre eux est l’héritage de la RDA qui a laissé une population peu démocratique et peu habituée aux étrangers. La RDA est accusée de trois fautes dans ce discours qu’on entend en Allemagne, surtout en Allemagne de l’Ouest. 

Premièrement, elle n’a pas véritablement formé ses citoyens à une critique raisonnée du nazisme, car elle les a blanchis en se considérant comme antifasciste. Elle a donc empêché un véritable travail de mémoire, comme cela a été fait à l’ouest. 

Deuxièmement, il y avait moins d’étrangers en RDA qu’en Allemagne de l’Ouest, et elle n’a donc pas habitué les gens à se confronter à l’autre. 

Troisième élément classique : c’était un État autoritaire qui n’a pas habitué les citoyens à gérer les problèmes de manière démocratique. Par conséquent, quand un parti autoritaire apparaît, on se précipite dessus comme s’il était la solution. 

La première interprétation du problème consiste donc à dire que c’est la faute à la RDA.

La deuxième, peut-être plus importante pour nous, est de dire que c’est la faute aux années 1990, et donc à l’unification. Ceci est un véritable enjeu. C’est souvent quelque chose qu’on ignore en France : si le bonheur de retrouver sa famille, de vivre et d’aller à l’école était bien réel, cela a aussi été un choc et une thérapie néolibérale très violente pour beaucoup d’Allemands de l’Est. 

La Treuhand, l’agence chargée de faire passer toutes les entreprises socialistes à l’économie de marché ou de les liquider, avait 4 millions d’emplois dans son portefeuille lorsqu’elle a été créée en 1990. Elle en a fait disparaître 2,5 millions en quatre ans, alors que la population de l’Allemagne de l’Est était de 16 millions d’habitants. Ce qui représente un choc colossal : des millions de personnes qui avaient un emploi assuré, une retraite, un horizon fixe, se sont retrouvées précarisées. Elles ont donc connu le chômage, l’après-retraite, le chômage partiel, etc. 

Les librairies sont inondées de livres qui racontent ces destins brisés. Steffen Mau, l’un des plus grands sociologues spécialistes de cette question, dit que, dans le fond, c’est une société qui a toujours connu des brisures et qui a été en partie cassée par ce choc. 

Ce choc s’est accompagné d’une forme de dévalorisation morale : la RDA a été présentée comme un échec économique, car elle s’est effondrée en partie à cause de son incapacité à gérer l’économie. Elle était également un échec politique, car elle est devenue un État policier incapable d’assurer ses projets et ses utopies. 

On peut donc imaginer les Allemands de l’Est dans les années 1990, confrontés au capitalisme. Parfois, ils ne sont pas préparés, car ils n’ont pas d’argent et ne connaissent pas les règles du marché, ayant vécu dans un système socialiste. Ils se retrouvent donc très désarmés dans un monde nouveau et vont subir une situation très difficile pour certains d’entre eux. 

Ce monde des années 90 est évidemment resté. On pourrait dire, et c’est souvent souligné, que beaucoup d’argent a été injecté, que les villes ont été rénovées, qu’il y a eu une rénovation globale de beaucoup de choses. Mais ces moments-là ne sont pas oubliés. Un politiste a montré que des personnes qui ont aujourd’hui une situation sociale tout à fait correcte votent beaucoup plus pour l’AfD quand elles vivaient une situation sociale dégradée dans les années 90. Il y a donc une véritable mémoire de ce choc, ce qui constitue l’une des spécificités de l’Allemagne de l’Est. 

Les Allemands de l’Est ont vécu les années 90, et il y a du ressentiment et du déclassement, ce qui ne peut pas être nié. 

Tout cela a été accompagné d’un discours arrogant de l’Allemagne de l’Ouest qui disait : « Nous allons quand même vous expliquer ce que c’est que le monde nouveau dans lequel vous arrivez. C’est nous qui sommes les démocrates. » 

Récemment, un livre de Dirk Oschmann, professeur de littérature à Leipzig, a connu un succès colossal en Allemagne de l’Est, car il affirmait que toutes les valeurs avaient été imposées par l’Ouest. Les Allemands de l’Est ont été ramenés à l’idée de grands enfants incapables de s’adapter. Le succès de ce livre s’explique par le profil de son auteur : il ne s’agit pas d’un ancien membre du SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands), mais d’un bobo qui se dit lui-même plutôt écolo et qui était plus fasciné par l’Amérique que par la Russie. Il a quand même endossé cette voix de l’Est en expliquant qu’il y a eu tout cet écrasement. Ce ressentiment y joue donc beaucoup. 

Il a encore une matérialité concrète : il y a eu d’abord une chute démographique colossale, avec des conséquences concrètes. Les services publics et les infrastructures sont beaucoup plus faibles dans les régions qui ont perdu des populations. Il y a moins de policiers, moins de médecins, moins d’infrastructures, comme en Saxe-Anhalt et ailleurs. Les gens se sentent évidemment maltraités. 

Tout cela crée un cocktail propre à l’Allemagne de l’Est. C’est un enjeu important à comprendre. C’est pour cela qu’il y a tous ces débats, et c’est d’ailleurs une bonne chose qu’il ne soit pas complètement réglé. 

Steffen Mau, que j’évoquais tout à l’heure, est l’un des sociologues qui s’expriment le plus sur ces questions. Il disait que le mur était encore dans les têtes. Donc, l’Allemagne n’est pas unifiée. Les structures sont trop profondément différentes sur les plans économique, social, associatif et comportemental. Cet enjeu reste donc, à mon avis, très important.

J’en viens aux conséquences politiques.

Et peut-être aussi à la question de la Russie et du monde russe.

Nicolas Offenstadt

Nicolas Offenstadt

La question de la Russie est très ambiguë. Pour les Allemands de l’Est, les Russes représentaient deux choses – je caricature évidemment. D’une part, ce sont les occupants, ceux qui se croyaient tout permis. On m’a raconté très souvent qu’ils roulaient très vite avec leurs convois, qu’ils cassaient les routes et les barrières, et que c’était insupportable d’avoir ces occupants. 

En même temps, pour certains, les Russes étaient ceux qui leur avaient donné du lait en 1945 alors qu’ils n’avaient rien. J’ai encore discuté récemment avec une dame très âgée qui me disait cela. Donc, c’étaient aussi ceux qui, dans le désordre de l’Allemagne d’après-guerre, ont pu mettre un peu d’ordre pour les plus vieilles générations. Certains en ont donc un souvenir positif. 

Les Russes sont aussi ceux avec qui l’on a parfois fait de petits trafics à l’époque de la RDA. 

Il y avait aussi l’idée d’avoir fait partie du bloc de l’Est. C’est ce qui explique aussi le sentiment de proximité avec la Russie aujourd’hui, qui n’est pas simplement du poutinisme ultracontemporain, mais qui est lié à une Europe de l’Est qui a quand même existé : cette mondialisation rouge alternative que les chercheurs étudient et revalorisent beaucoup aujourd’hui en disant qu’il y avait un autre monde et une autre Europe. 

Pour certains, il y a aussi d’autres proximités. C’est là qu’ils allaient en vacances, en Hongrie au lac Balaton ou dans la mer Noire quand ils avaient la chance d’y aller. Ce monde-là reste présent et crée une proximité avec la Russie dont Poutine joue d’ailleurs parfois. C’est un élément important pour comprendre la différence entre l’Est et l’Ouest. Il faut garder à l’esprit cette spécificité historique de l’Est, qui est très profondément ancrée chez beaucoup d’Allemands de l’Est. 

J’ai réalisé de nombreux entretiens avec des Allemands de l’Est. L’un d’entre eux ne supportait plus la RDA et me disait combien il avait été heureux d’avoir une carrière de coach sportif dans l’Allemagne unifiée. Il était ravi d’avoir pu se débarrasser de tous les carcans de la dictature. Plus je discutais avec lui, plus je voyais, pourtant, qu’il ne supportait pas non plus le discours de l’Ouest sur les Allemands de l’Est. Alors même qu’il était très critique envers la RDA, il y avait cette idée qu’il y avait quand même et accompli des choses. 

Cela permet parfois d’unifier des personnes qui peuvent avoir des rapports très différents avec la RDA : cette idée d’être toujours considérés comme des grands enfants, des incapables, des gens qui ne savent pas travailler, qui ont été socialisés dans un régime qui ne leur a pas permis de se comporter comme on l’attend à l’Ouest. Toute cette mémoire et toutes ces personnes sont importantes.

L’AFD a très bien compris cela. Durant la campagne, il y avait les fameuses mobylettes d’une marque qui n’existe quasiment plus, Simson, qui était l’un des fleurons de l’industrie de la RDA. Cela illustre tout ce que j’ai dit. Tous ceux qui fabriquaient des Simson ou qui les chevauchaient étaient contents et fiers. Il y a même des textes de propagande pour enfants qui racontent le plaisir de chevaucher une Simson. Aujourd’hui, les anciennes usines qui se trouvent en Thuringe, et non en Saxe-Anhalt, sont complètement à l’abandon. C’est un immense espace qui est aujourd’hui une friche industrielle. Il reste encore quelques réparateurs de Simson, des bâtiments abandonnés et de petites entreprises. On sait que les paysages ont un effet sur les gens. On peut donc imaginer la fierté est-allemande qui se transforme aujourd’hui en une friche qui fait peine à voir.  

Voilà quelqu’un qui revalorise cette mémoire. Cette instrumentalisation de la mémoire de la RDA, non pas du communisme, mais de ces objets, est donc évidemment très fonctionnelle. D’ailleurs, ce n’est pas nouveau non plus. Il y avait, par exemple, un candidat aux élections municipales de Görlitz, en Saxe, qui faisait campagne avec une Trabant. Ulrich Siegmund l’a fait à grande échelle avec une campagne démultipliée. 

Un dernier point, qui est très important et très dangereux pour l’avenir, est que l’on est en train de créer une forme de syncrétisme entre la mémoire de l’Est et l’extrême droite. C’est quelque chose de très original, car c’est paradoxal, mais aussi très frappant. Il y a un slogan qui devient un slogan d’extrême droite : « Ost, Ostdeutschland ». On l’entend crié lors des meetings de l’AfD. Cela montre qu’une forme de syncrétisme s’est créée entre la mémoire de l’Est, qui renvoie forcément au passé et à la RDA, et l’extrême droite. 

En quoi ce slogan est-il d’extrême droite ? Parce qu’il est uniquement prononcé par les fans de foot et par les membres de l’AfD. Ce qui est le plus frappant, c’est que le terme Ostdeutschland, donc « Allemagne de l’Est », est devenu, aux yeux de l’AfD, un nouveau syncrétisme d’une « bonne » Allemagne. Il y a même une petite chanson qui disait : « Ben nous, en Allemagne de l’Est, on est la vraie Allemagne. » Cela veut dire ne pas être LGBT, avoir une « vraie famille allemande », ne pas avoir d’« Ali » qui vole dans le quotidien. Le prénom « Ali » est employé dans le sens d’« étranger ». 

Tout cela se termine par le cri qu’on entend dans les stades et les meetings de l’AfD, et donc par un syncrétisme qui fait de l’Allemagne de l’Est une Allemagne plus pure, mais qui oblige aussi à récupérer l’héritage de la RDA, car il n’y a pas d’Allemagne de l’Est sans RDA. 

C’est ce qui se joue en ce moment en matière de manipulations historiques et d’enjeux : c’est à la fois ancré dans une réalité de terrain et dans une stratégie rhétorique et publicitaire extrêmement active et féconde.

Pourriez-vous chacun nous citer une fiction, un film, un livre ou un article qui vous paraît utile pour faire cet aggiornamento indispensable pour comprendre l’Allemagne où l’AfD obtient 44 % des voix dans un Land ?

François Hublet

François Hublet

Pour ceux qui lisent l’allemand, je recommande Steffen Mau, dont Nicolas Offenstadt parlait tout à l’heure, et en particulier son livre Ungleich vereint, paru en 2024. C’est un livre grand public qui aborde ces questions et qui fait environ 150 pages au lieu des 400 ou 500 habituelles. C’est un ouvrage très bien écrit et assez clair pour comprendre ces questions. Mais il faut parler allemand pour comprendre la radicalité qui nous amène à la situation d’aujourd’hui, parce que ce livre n’a pas été traduit en français.

Nicolas Offenstadt

Nicolas Offenstadt

Son livre précédent, Lütten Klein, du nom du quartier de Rostock dont il est originaire, a été traduit en français. Il est très intéressant, car c’est une réflexion sur la RDA qu’il a prolongée dans celui que vous venez de citer.

François Hublet

François Hublet

Il y a un sujet dont on n’a pas parlé directement : le degré de radicalité de l’AfD par rapport aux autres partis. L’ONG allemande Correctiv avait travaillé il y a deux ans sur la réunion de Potsdam. Les documents ont été traduits en français et dans plusieurs autres langues, et ils montrent à quel point les idées de l’AfD sont radicales.

Amaury Coulomb

Amaury Coulomb

Pour continuer sur la RDA, j’ai récemment lu un roman allemand intitulé Das Narrenschiff (La Nef des fous), de Christoph Hein. C’est un roman très intéressant pour comprendre la RDA au-delà des clichés et des prises de position partiales. On y voit véritablement la diversité des parcours pendant et après la RDA, dans les années 1990, avec cette République qui fait naufrage, dont certains se débarrassent sans état d’âme, tandis que pour d’autres, c’est beaucoup plus éprouvant. 

Comme ce livre n’est pas traduit, j’ai une deuxième suggestion pour les non-germanistes qui est peut-être un peu moins sérieuse. Il s’agit d’un film qui a remporté la Berlinale l’année dernière : Yellow Letters, d’Ilker Çatak. Je trouvais que ce film disait beaucoup de choses sur l’ambiance, la tension et l’inquiétude en Allemagne aujourd’hui. Le réalisateur germano-turc a tourné un film censé se passer en Turquie, mais Berlin tient lieu d’Ankara et Hambourg d’Istanbul. Cela crée finalement une certaine étrangeté dans notre rapport à l’Allemagne et à nos sociétés démocratiques, qui peuvent aussi être victimes de tentatives autoritaires. Quand on voit ce film en ayant en tête le programme de l’AfD de Saxe-Anhalt et leur potentielle prise de pouvoir, cela fait réfléchir.

Pierre Mennerat

Pierre Mennerat

J’ai un choix et demi liés à la jeunesse post-90. Le demi-choix concerne les enfants de Magdebourg les plus connus de tous ceux qui ont grandi dans les années 2000 : Tokio Hotel.

Un album en particulier ou tout ce que Tokio Hotel a fait ?

Pierre Mennerat

Pierre Mennerat

Notamment la chanson Durch den Monsun. Elle a été reprise par de nombreuses personnes de Magdebourg pendant la campagne, comme un symbole d’unité. De grandes chorales l’ont chantée dans le grand dôme à Magdebourg, pour symboliser une Saxe-Anhalt ouverte au monde. 

Le deuxième choix, plus sérieux, est le roman Tschick. C’est un livre pour la jeunesse qui dépeint le mal-être. C’est une sorte de road movie à la Tom Sawyer dans l’Allemagne de l’Est. En résumé, l’histoire tourne autour d’un jeune germano-russe, un peu paumé à l’école, et de son copain dont la famille va mal. L’intrigue est assez cliché : ils volent une voiture et s’envolent tous les deux à travers la RDA. Le roman contient des passages très intéressants se déroulant dans les mines de lignite, qui sont aussi un élément du paysage de l’Allemagne de l’Est. C’est de là que vient le charbon qu’on ramasse en le grattant dans la terre. Ce roman est donc une sorte de traversée en vieille voiture, une Lada dans l’histoire, et non une Trabant.

Nicolas Offenstadt

Nicolas Offenstadt

Je vous recommande le travail de Stéphanie Kiwitt, une photographe qui a parcouru la Saxe-Anhalt dans les années 2020 et photographié toutes les villes et villages de cette région. En parcourant ce recueil de photographies publié chez Spector Books, on trouve un certain nombre de clichés qui donnent une idée de la déshérence d’une partie de l’Allemagne de l’Est : des villes très vides et des maisons abandonnées parce qu’il n’y a plus personne pour les occuper. C’est un magnifique voyage, et ce qui est surtout très intéressant, c’est qu’elle cite, ville par ville, village par village, le lien entre le paysage et la politique. Sans doute peut-on en tirer un certain nombre de conclusions.

Hélène Miard-Delacroix

Hélène Miard-Delacroix


Un livre qui n’est pas très récent, mais qui m’a à la fois bouleversée, fait beaucoup rire et agacée aussi, est Über Menschen de Julie Zeh. C’est l’histoire d’une femme de Berlin pendant la crise du Covid qui se rend dans le Brandebourg et qui rencontre des « vrais » gens qui pourraient être des électeurs de l’AfD aujourd’hui. 

Je recommande également la discussion organisée entre Dirk Oschmann, germaniste et spécialiste de littérature est-allemande, et Armin Nassehi, sociologue politique allemand né dans la Ruhr de parents immigrés d’Iran et professeur à l’université de Munich. Ce qui était intéressant, c’est qu’ils se reprochaient réciproquement d’être de l’Est ou de l’Ouest. C’est particulièrement délicieux de la part d’Armin Nassehi qui discute de la construction et de la pétrification des identités, mais qui finit par reproduire exactement ce qu’il dénonce. 

Dirk Oschmann dit notamment qu’on n’a pas arrêté de présenter des cartes des dernières élections, et à chaque fois, la RDA ressortait. Il en avait assez de cette réalité. Nassehi lui répond : « Oui, mais en même temps, vous ne pouvez pas d’un autre côté revendiquer une spécificité, dire qu’il y a une pauvreté particulière, et quand on visualise les chiffres, notamment l’immobilité et le refus de circulation d’une population, on dit que ce n’est pas bien. » 

J’ai trouvé cet échange intéressant, car au final, on ne sait pas qui a raison, mais il fait réfléchir.

Il ne me reste plus qu’à vous remercier pour cette table ronde très enrichissante, malgré un sujet particulièrement inquiétant. Cette discussion est la preuve que l’intelligence, le dialogue et le débat démocratique peuvent nous aider à résister à ce qui se passe un peu partout dans le monde. En tout cas, il faut l’espérer et le défendre.

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