Le vainqueur de la soirée électorale en Saxe-Anhalt, Ulrich Siegmund, est davantage un homme de contact qu’un idéologue. 

Avant d’entrer au parlement régional de Magdebourg à l’âge de 26 ans en 2016, ce natif de Heidelberg, aujourd’hui âgé de 36 ans, avait suivi une formation spécifique dans le secteur de la vente au détail, en se spécialisant dans la vente de parfums d’intérieurs.

C’est ce qui explique la tonalité très simple de son discours de victoire, qui se borne à condenser en quelques métaphores et déclarations le programme idéologiquement dense de plus de 155 pages adopté au printemps à Magdebourg, traduit et commenté en intégralité à ce lien, tout en proclamant la dimension « historique » de la soirée et en s’excusant du retard de son discours provoqué par le nombre considérable de « selfies ». 

Jamais l’extrême droite n’avait eu autant de voix en Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale. Pour expliquer ce succès il faut comprendre la division du travail interne au parti. Le candidat de l’AfD, dont le compte TikTok est l’un des plus populaires de la scène politique allemande, a délégué la dimension idéologique du programme à Hans-Thomas Tillschneider, universitaire spécialiste de l’islam né à Timișoara en Roumanie, fondateur de la « Plateforme patriotique » (Patriotische Plattform) en 2014 et ami proche de Björn Höcke, en se concentrant sur un objectif simple : donner une image plus positive de la section régionale de l’AfD, que l’Office pour la protection de la Constitution avait classée comme « d’extrême droite ». 

C’est ce double discours qui a triomphé aux urnes. Avec près de 44 % des voix (notre décompte est mis en jour en direct ici), l’AfD a plus que doublé son résultat de 2021, laissant loin derrière la CDU, qui est passée de 37,1 % à un peu moins de 20 %.

Si le pari a réussi, s’ouvre à partir d’aujourd’hui en Allemagne un nouveau laboratoire politique de l’extrême droite européenne. En Saxe-Anhalt, où le parti d’extrême droite DVU avait déjà obtenu 12,9 % des voix dès 1998, se trouve à Schnellroda, dans l’arrondissement de la Saale, le domaine de Götz Kubitschek, qui a servi de siège à l’Institut de politique d’État (Institut für Staatspolitik) jusqu’à sa dissolution en 2024 et qui abrite la maison d’édition « Antaios ». Foyer de la « métapolitique » gramscienne de la Nouvelle Droite, qui aspire à conquérir l’hégémonie culturelle avant d’accéder au pouvoir. Et c’est du reste Tillschneider qui, en 2019, à l’occasion du centenaire de la fondation du Bauhaus à Weimar (bien que celui-ci se soit établi à Dessau), a fait déposer par son groupe parlementaire une motion condamnant l’école moderniste comme une « impasse » en architecture, à l’origine des immenses ensembles d’habitations de l’Allemagne de l’Est. 

En clair, contrairement aux autres droites radicales en Europe qui aspirent à gouverner, en Allemagne l’extrême droite assume aspirer à la révolution culturelle. Le programme de Magdebourg qui suppose un « revirement à 180 degrés » dans la politique de la mémoire, selon la formulation de Björn Höcke à Dresde en 2017, trouvera donc dans ce Land — la terre de Luther, de Wittenberg et de Dessau — son premier champ d’application, l’hégémonie sur la radiodiffusion publique et l’éducation en étant les objectifs immédiats.

Allocution de victoire d’Ulrich Siegmund, 6 septembre Magdebourg 

Notre « Vision 2026 » est devenue réalité, nous avons écrit l’histoire, chers amis.

« Vision 2026 » est le nom de marque, doté d’un site web dédié, sous lequel l’AfD de Saxe-Anhalt a présenté son programme de gouvernement, adopté le week-end du 11 avril 2026 lors du congrès régional de Magdebourg. Ce document, qui compte 156 pages, dix-sept chapitres et 302 mesures, promet de faire de ce Land « un phare de la politique du bon sens » (« ein Leuchtturm einer Politik des gesunden Menschenverstandes ») et mentionne la « remigration » à plus d’une dizaine de reprises. Nous l’avons traduit et commenté dans son intégralité au printemps, en soulignant l’ambition contre-révolutionnaire d’un texte qui vise à faire de la Saxe-Anhalt le laboratoire d’une guerre culturelle, depuis le lycée réservé à un quart d’une génération jusqu’à la subordination des subventions culturelles à une déclaration de loyauté patriotique. Une version préliminaire avait déjà fuité le 23 janvier, ce qui explique que le slogan ait précédé de plusieurs mois le texte définitif.

Je m’excuse d’être encore un peu en retard, j’ai dû faire des selfies avec des employés de la ZDF, c’est aussi une raison pour laquelle on peut arriver un peu en retard… 

(Rires)

Ulrich Siegmund propose comme première mesure de son programme d’urgence la dénonciation du traité interétatique qui lie le Land à l’audiovisuel public, dont relève notamment la ZDF, la chaîne de télévision généraliste publique allemande. La Saxe-Anhalt est un terrain familier de cette bataille. Une partie de son succès pendant la campagne reposait sur son image d’homme accessible pour un selfie.

Chers amis, cette soirée est historique. Nous avons écrit l’histoire, nous reprenons le contrôle de notre pays. 

Le mot « Land » est ici employé au sens large pour désigner l’Allemagne. 

Cela commence ici en Saxe-Anhalt ! 

(Applaudissements) 

45 % plus X ! Et quel objectif, ce n’était pas seulement réaliste, c’est exactement ce que voulaient voir les gens ici. 

Aucun parti n’avait dépassé 40 % dans le Land. La CDU de Wolfgang Böhmer en 2002 s’était arrêtée à 37,3 %. Il faut remonter à 1990 et aux 39 % de la CDU de Gerd Gies pour approcher ce niveau. Le score de l’AfD constitue le plus élevé jamais obtenu par un parti d’extrême droite à une élection régionale en République fédérale, loin devant les 12,9 % de la DVU en Saxe-Anhalt en 1998, qui avaient déjà valu au Land une réputation de laboratoire politique.

Cela va être une secousse dans toute l’Allemagne. C’est ce qu’on a vu ce soir dans chaque interview, bien sûr des visages déconfits, mais on a aussi vu, qu’il ne s’agit pas seulement de la Saxe-Anhalt, c’est un signe pour toute l’Allemagne, parce que nous nous sommes enfin retrouvés, nous retrouvons l’Allemagne, et c’est un signe qui traverse toute l’Allemagne, chers amis. Et maintenant, ce qui se passe dans les prochains jours, évidemment, nous avons un mandat pour gouverner, évidemment, nous sommes en tant que démocrates toujours capables de tendre la main, si quelqu’un devait se trouver dans ce Landtag, un groupe ou un député, qui veut résoudre avec nous les problèmes de notre Land. 

Claudia Wittig, la candidate du parti de gauche pro-russe Bündnis Sahra Wagenknecht, a notamment laissé entendre que son parti, avec 4 sièges, serait ouvert à une coopération politique avec l’AfD. « Je ne voudrais pas élire M. Siegmund, mais tout aussi peu, voire peut-être encore moins M. Schulze [le candidat de la CDU]. Nous voyons une société très divisée, encouragée par les médias entre l’AfD et la coalition du cordon sanitaire. Notre position est justement d’œuvrer à une médiation entre ces deux fronts. Ce n’est pas avantageux de se ranger dans un camp, mais si nous faisons une politique concrète avec des majorités flexibles, le meilleur (ministre-président) pour cela serait une personnalité transpartisane » (MDR, 6 septembre 2026). La formule des « majorités flexibles » a un précédent local, le « modèle de Magdebourg » (1994-2002), gouvernement minoritaire SPD-Verts puis SPD toléré par le PDS, qui avait rompu pour la première fois le cordon sanitaire à l’égard des héritiers du Sozialistische Einheitspartei Deutschlands (SED) le parti dirigeant de l’Allemagne de l’Est de 1946 à 1989.

Cependant, et c’est ce qui est décisif, cette élection remportée est un acte de confiance de la part des gens de ce Land, et cette confiance, nous allons l’honorer. 

Nous n’allons pas nous plier, abandonner nos valeurs, nous n’allons jamais devenir comme ceux qui ont été justement punis aujourd’hui. 

Il est bien sûr fait référence ici à la CDU, accusée par Siegmund d’avoir abandonné le terrain conservateur pour conclure des alliances à sa gauche. Le parti gouverne le Land sans interruption depuis 2002, et depuis 2016 au sein d’une coalition « Kenya » avec le SPD et les Verts, puis « Allemagne » avec le SPD et le FDP après 2021. Sven Schulze, ministre de l’Économie, n’avait succédé à Reiner Haseloff comme ministre-président qu’en janvier 2026, pour mener une campagne de sept mois.

Nous sommes l’Alternative pour l’Allemagne (applaudissements). Et c’est pourquoi, quoi qu’il se passe dans les prochaines heures et jours, nous sommes sur la bonne voie. Le chemin que nous avons suivi, avec la perspective « du peuple, pour le peuple », est celui qui nous a conduits au succès, et nous allons le poursuivre. 

La formule reprend, en l’amputant de son terme médian, le « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » de Lincoln à Gettysburg, et fait écho au « Wir sind das Volk » de l’automne 1989, dont l’AfD revendique l’héritage dans les Länder de l’Est après le détournement du slogan par Pegida en 2014. L’ambiguïté réside moins dans la préposition que dans le mot « Volk ». Le programme du NSDAP de 1920 réservait la citoyenneté aux « Volksgenossen » de sang allemand, et c’est la conception ethnique du peuple défendue par l’AfD, incompatible selon l’Office pour la protection de la Constitution avec l’article 1 de la Loi fondamentale, qui a fondé en mai 2025 son classement comme parti « avec certitude d’extrême droite ».

Ce chemin commence le 6 septembre 2026 en Saxe-Anhalt, tout est possible chers amis ! 

(Applaudissements)

Je voudrais remercier du fond du cœur, non seulement comme homme politique, mais comme Ulrich Siegmund, ceux qui ont rendu possible cette victoire, les soutiens de toute sorte, les collègues, les amis, nous avons prouvé ces derniers mois, que quels que soient les vent contraires, la désinformation,  nous avons fait preuve de cohésion, nous ne nous sommes pas laissés diviser. Nous allons poursuivre ce chemin. C’était un travail d’équipe ! Nous l’avons fait ensemble, chers amis ! 

(Applaudissements)

C’est pourquoi je me réjouirais que certains représentants me rejoignent sur la scène. Je me réjouis d’accueillir notre présidente Dr Alice Weidel, merci pour ton soutien Alice ! 

(Alice Weidel monte sur scène) 

Alice Weidel copréside le parti avec Tino Chrupalla depuis 2022 et en fut la candidate à la chancellerie en février 2025. Sa présence à Magdebourg plutôt qu’à Berlin signale l’importance accordée par la direction fédérale à ce scrutin, premier scrutin régional dans un Land de l’Est depuis la classification de l’ensemble du parti comme « avec certitude d’extrême droite » par l’Office fédéral de protection de la Constitution en mai 2025.

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