Petit catéchisme

Le fantasme génétique de la Silicon Valley

Peter Thiel, Elon Musk et Sam Altman investissent dans la sélection génétique des enfants. Et s'ils n’avaient rien compris à la génétique ?

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La Fontaine de jouvence, miniature attribuée à Cristoforo De Predis, dans le De Sphaera, traité d’astrologie illustré, Lombardie, vers 1470.

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Grimes — Genesis

Sur la génétique, Peter Thiel avance doublement masqué. D’abord, il n’écrit pas et ne parle pas beaucoup. Dans Zero to One, publié en 2014, il aborde un peu la longévité mais sans aller plus loin. Oralement, c’est encore plus limité. Les cours qu’il a donnés à Stanford en 2012 traitent eux-aussi de la longévité, de la difficulté à réussir dans la biotech et de la chute du coût du séquençage génomique mais en dehors de ça, il ne se prononce pas. Il y a même cette hésitation célèbre lors d’une interview au New York Times. L’entretien arrive à la question du transhumanisme, le journaliste demande à Thiel s’il préfère que les humains survivent, et c’est là qu’il met du temps à répondre. En réalité, il nous trouve médiocres et pense sans doute que si nous étions mieux conçus, nous mériterions de nous perpétuer comme espèce. 

Si le fondateur de PayPal ne dit pas grand-chose, ses investissements sont son langage corporel, ils nous font comprendre ce que lui n’ose pas exprimer. Mais même là, il y a un autre masque, à savoir la médecine, qui couvre l’optimisation humaine, c’est-à-dire une sélection ou une ingénierie génétique pour améliorer notre physique, notre personnalité ou notre intelligence. Là où nous voyons un rêve (la médecine) et un cauchemar (l’optimisation), il est probable que Thiel perçoive un seul rêve cohérent, ou deux rêves dans la continuité l’un de l’autre. 

Peter Thiel a mis de l’argent dans Orchid Health, une entreprise de séquençage du génome embryonnaire au cours des fécondations in vitro. Le slogan de la société ? Have healthy babies. Il a investi dans Nucleus Genomics, une autre entreprise de séquençage qui prétend prédire 2 000 maladies héréditaires, dont les pathologies cardiaques ou les cancers mais aussi la dépression, l’autisme et enfin la couleur des yeux, le poids et le QI. Tout ça est faux et j’y reviendrai. Le slogan de Nucleus Genomics ? Have your best baby. Thiel a financé Heliospect Genomics, une entreprise qui collecte des données pour créer des scores de risque basés sur le génome. On sait que ces scores fonctionnent mal et ils ne sont pas utilisés en pratique réelle. 

Beaucoup d’autres personnalités de la Silicon Valley partagent cet intérêt. À propos de sa descendance, Elon Musk parle de « légion ». Il a payé des femmes pour être mères porteuses de ses enfants, en veillant à la taille de leur cerveau. Sam Altman a investi dans Preventive, une entreprise d’édition génomique, qui affirme œuvrer seulement contre les maladies et pas pour l’optimisation. Il a aussi financé Orchid Health et Nucleus Genomics. Marc Andreessen est moins clair mais il adhère au TESCREALisme, acronyme d’une famille d’idées dans lesquelles la génétique est déterminante.

Dans leur relation à l’ADN, les personnalités américaines de la tech forment un écosystème. Le motif traversant de leur sous-texte est un nouvel eugénisme, pour eux-mêmes (la plupart sont obsédés par leur propre longévité) et pour l’espèce (ils méprisent leurs semblables et pensent que l’ingénierie génétique devrait booster l’intelligence humaine). Historiquement, l’eugénisme a passé par tous les retournements de réputation. Francis Galton (1822-1911) a formé le terme par une construction étymologique voulant dire « bien-né ». Son cousin Darwin avait découvert la sélection naturelle. Galton a inventé la sélection artificielle. En réalité et sans faire d’anachronisme, les historiens nous disent que l’eugénisme était initialement progressiste. Il a été porté par les élites occidentales pendant des décennies – moins en France à cause du catholicisme – sans être particulièrement politisé. Les nazis ont tout fait basculer. Une loi de 1933 permit la stérilisation forcée de personnes atteintes de maladies (soi-disant) héréditaires. Puis leur logique a glissé très loin, avec l’euthanasie sauvage de personnes ayant un handicap et l’entreprise génocidaire.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’eugénisme ne va pas mourir complètement, il sera encore pratiqué dans certains États américains et en Suède, mais il enclenchera une longue traversée du désert. Le tabou existe encore et c’est la raison pour laquelle les influenceurs de la tech jouent de la fluidité entre le médical et l’optimisation. Leur ambiguïté est intentionnelle. La médecine est un prétexte. Nucleus Genomics propose de connaître le risque de l’enfant à naître ou de sélectionner l’embryon (parmi plusieurs fécondés) qui serait le plus sain et de la future taille ou du futur QI voulus. L’entreprise parle ici de « décisions profondément personnelles ». 

Mais les stars de la Silicon Valley ont des contradictions. D’abord, bien qu’ils soient ultra-libéraux et même libertariens, ils ne semblent pas voir que le déterminisme génétique est une croyance inverse à la possibilité de liberté. Sur cette incompatibilité, Sam Altman et Peter Thiel ne s’expriment pas. Ensuite, alors que la performance économique est au cœur de ce qui les a faits, ils font le choix du rendement le plus faible. À part dans les maladies rares, le génome est peu explicatif en médecine. La plupart de nos problèmes de santé viennent du hasard ou de l’environnement au sens large, c’est-à-dire tout ce qui nous arrive et que nous faisons. Le levier environnemental (qui inclut donc le levier comportemental) est beaucoup plus puissant que la génétique (qui n’est pas un levier puisqu’on ne peut pas changer les gènes) pour prédire les maladies et encore plus pour réduire son risque (toujours en raison de l’impossibilité d’agir sur les gènes). Que ce soit à l’échelle individuelle ou démographique, le gain de santé à attendre d’un séquençage du génome est minuscule, si tant est qu’il existe, par contraste avec les effets des changements environnementaux ou comportementaux qui sont majeurs et sous-exploités.

La troisième erreur commise est la plus lourde, et celle qui devrait nous intriguer. L’eugénisme s’est toujours légitimé par la science de son époque. Les personnalités de la Silicon Valley aussi prétendent s’appuyer sur les dernières avancées pour développer des solutions prédictives ou interventionnelles. Sauf que la science contredit maintenant leurs affirmations sur le poids des gènes. Non seulement notre ADN joue un rôle faible dans les maladies courantes, mais ce rôle est presque nul dans la formation de notre personnalité, notre QI ou nos comportements. Premièrement, les grandes études génomiques qu’on appelle les GWAS 1, ont échoué à trouver les « gènes de », pour les maladies chroniques dans lesquelles on les a menées, et encore plus pour l’intelligence ou la personnalité. Elles ont identifié des centaines ou des milliers de variants, c’est-à-dire des séquences d’ADN particulières, statistiquement associées à une maladie donnée mais sans qu’ils en soient la cause. Surtout, les variants mis tous ensemble n’expliquent qu’une part très faible de la probabilité réelle de tomber malade (en général, quelques pour cent). On pourrait objecter qu’il faut de nouvelles études avec des effectifs plus grands, pour découvrir d’autres variants explicatifs. C’est l’argument des généticiens ou des croyants quand on les confronte à cet échec. Sauf que si de nouveaux variants avaient besoin d’études plus colossales pour être découverts, ça voudrait mécaniquement dire que leur effet statistique est encore plus minuscule que ce qui a déjà été trouvé. Autrement dit, leur valeur serait très faible. Deuxièmement, les modélisations montrent que pour la plupart des maladies, les études ont atteint le seuil de saturation, c’est-à-dire la quantité de patients au-delà de laquelle la probabilité de trouver de nouvelles choses est presque nulle. Tout le monde ne l’admet pas mais c’est maintenant avéré, la théorie qui a dominé pendant des décennies, dans laquelle les gènes fonctionnaient par lecture littérale, lettre à lettre de la séquence d’ADN, pour produire les maladies chroniques, cette théorie ne marche pas. Il est probable que les gènes fonctionnent de manière plus complexe que ce qui avait été envisagé, avec des collaborations entre gènes. Cette théorie qui reste à établir expliquera peut-être une fraction de l’hérédité des maladies. 

Mais il y a une autre part d’explication. En parallèle des études génétiques, la science a énormément progressé pour éclairer les effets de l’environnement et du comportement. La théorie de Darwin a été complétée pour intégrer l’évolution culturelle comme moteur principal de la trajectoire d’espèce. Les études épidémiologiques ont démontré les effets de l’environnement et du comportement dans la survenue des maladies. Enfin, les sciences cognitives et les neurosciences ont prouvé l’importance des processus développementaux dans notre personnalité, notre QI et nos comportements. 

Les personnalités de la Silicon Valley ne sont pas les seules à faire ce contresens sur la génétique, qui est répandu dans la communauté médicale elle-même, mais leur confusion trahit un rapport aux faits problématique et même une inversion logique. Peter Thiel et Sam Altman ne s’appuient pas sur la science pour concevoir leurs investissements mais font dire à la science ce qu’ils veulent pour justifier leurs projets commerciaux ou mystiques. Leurs idées l’emportent sur le réel. L’ironie est que les sociétés de dépistage financées délivrent des informations fausses. En voulant sélectionner des embryons qui seront moins malades et plus intelligents, les parents payeurs se font avoir. 

En quoi les obsessions de la tech américaine nous concernent-elles, en sachant que notre culture est différente et notre régulation plus sérieuse ? C’est vrai que pour l’instant, leurs actions ne nous touchent pas. En France, les conversations sur la place de la génétique sont marginales. Mais nous devrions faire attention. D’abord, il y a aujourd’hui dans le débat politique des questions installées qui nous auraient paru étrangères il y a une dizaine d’années. Les personnalités de la tech ont des relais d’influence chez nous, souvent des entrepreneurs ou des essayistes, qui adhèrent à leurs idées et les diffusent sans les vérifier. Par ailleurs, il y a en France une controverse autour d’une théorie non scientifique, qui est celle du Grand Remplacement. Elle est défendue par des figures politiques de premier plan et son caractère raciste a récemment été nié par une ministre qui n’est pourtant pas d’extrême droite. Les gènes ne sont pas souvent cités dans son explication mais c’est implicite, l’idée étant que certains groupes humains seraient intrinsèquement différents d’autres. La génétique des populations a démontré le contraire il y a cinquante ans et cette vérité n’a fait que se renforcer avec la sophistication des séquençages. La science est claire : il n’y a pas de différence génétique significative entre les habitants des différentes régions du monde. 

Le débat sur le Grand Remplacement montre que notre pays a les failles qu’il faut pour être un jour vulnérable aux délires logiques des personnalités américaines. Si ça arrive, il faudra se défendre avec un point de départ simple : dans leur compréhension de la génétique, tout est faux. 

Sources
  1. Pour Genome-Wide Association Studies, études d’association pangénomique en français.