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Le plan des étudiants serbes qui ont renversé Vučić (texte intégral)

Qui sont les mystérieux étudiants qui ont renversé le système Vucic ? Pour comprendre les ambitions d’un mouvement inédit à l’échelle mondiale, nous traduisons pour la première fois en français leur programme.

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Le Grand Continent
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© Alexander Ryumin/TASS/Sipa

Qui sont ces étudiants serbes qui ont réussi à transformer une révolte contre la corruption en un mouvement politique capable de défier le pouvoir d’Aleksandar Vučić ? Et surtout, que veulent-ils faire à présent qu’ils ont obtenu une majorité au parlement ? Pour comprendre les ambitions de cette expérience politique singulière, il faut lire leur programme en onze points.

Publié en septembre 2026, à la veille d’élections législatives anticipées qui allaient mettre fin à quatorze années de domination du camp Vučić, ce programme est né d’un mouvement déclenché par l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, le 1er novembre 2024, qui a coûté la vie à seize personnes. En moins de deux ans, la demande de vérité sur cette catastrophe, portée par des centaines de manifestations à travers le pays, des universités occupées et des assemblées citoyennes organisées jusque dans les villes et les villages, s’est transformée en un projet de refondation démocratique.

Leur doctrine tient en une formule : « Il ne s’agit pas simplement de remplacer ceux qui sont au pouvoir, mais de changer les règles qui permettent la monopolisation du pouvoir politique et la mise sous tutelle des institutions de l’État et de la vie des citoyens par les dirigeants. »

Cette ambition de transformer une démocratie représentative progressivement vidée de sa substance par le clientélisme et la concentration du pouvoir en un système ouvert à la participation directe des citoyens s’est d’abord incarnée dans la manière dont les étudiants ont choisi leurs candidats au Parlement et élaboré leur programme.

Comme l’a relevé la journaliste turque Işın Eliçin, plutôt que de se doter d’une organisation verticale autour de quelques dirigeants, les étudiants ont constitué des assemblées générales (plenums) dans lesquelles chacun pouvait prendre la parole et où les décisions étaient, autant que possible, prises par consensus. Cette méthode a ensuite essaimé hors des universités, avec la formation d’assemblées citoyennes (zborovi) dans les quartiers, les villes et les villages, permettant aux habitants de délibérer sur leurs problèmes et d’élaborer collectivement des solutions.

La sélection des 250 candidats aux élections législatives semble avoir suivi la même logique. Les places ont d’abord été réparties entre les six villes universitaires, puis entre les facultés, afin d’éviter une domination de Belgrade. Dans plus de 80 facultés, les assemblées étudiantes ont proposé, discuté et sélectionné les candidats, avant de soumettre les listes à un véto croisé. Toutes les figures déjà au pouvoir et celles de l’opposition traditionnelle ont été écartées de ce processus, qui a fait émerger une liste composée d’universitaires, de médecins, de scientifiques, mais aussi d’ouvriers, d’artistes et de militants. Surtout, aucun étudiant ne figurait parmi les candidats. Pour Dušan Pavlović, professeur de science politique à Belgrade, ce renoncement volontaire a fait la force du mouvement en rendant crédible la promesse de changer le système plutôt que de simplement remplacer ceux qui en bénéficiaient.

Comme le remarque Andrea Capussela « avec 160 doctorats parmi 250 candidats, le Parlement serbe doit être le plus érudit de tous les temps. » 

Derrière ce chiffre spectaculaire se retrouve le mot d’ordre placé au cœur du programme : « Le savoir, c’est le pouvoir ». Contre les logiques clientélistes de loyauté partisane et subordination illibérale des institutions au pouvoir exécutif de l’ère Vučić, les étudiants envisagent d’imposer l’indépendance de la compétence et de la délibération collective. Le programme prévoit ainsi de mettre fin aux nominations politiques à la tête des institutions et des entreprises publiques, de dépolitiser l’enseignement et de faire de la recherche, de l’innovation et de la connaissance les moteurs d’un nouveau modèle économique, rompant avec celui fondé sur une main-d’œuvre bon marché.

Cette articulation entre démocratie directe et représentation parlementaire constitue l’une des principales originalités de l’expérience serbe.

Elle éclaire également les deux autres mots d’ordre autour desquels s’organise le programme. 

Le premier, « La Serbie ou la mafia », vise le démantèlement des mécanismes de capture de l’État mis en place par Vučić : indépendance de la justice, création d’une police judiciaire spécialisée dans la corruption, confiscation des fortunes illégalement acquises, transparence des marchés publics et libération des médias de l’emprise politique. 

Le troisième, « La Serbie grandit avec nous », inscrit cette refondation démocratique dans un projet social et sa dimension économique concrète. Réduction de la précarité du travail, lutte contre les monopoles, protection des terres agricoles, accès au logement pour les jeunes familles, les enseignants et les soignants, baisse du prix des médicaments et réouverture des centres de santé ruraux. 

Une absence frappe cependant à la lecture. Les questions géopolitiques dominent le moment que nous traversons et travaillent en profondeur le débat serbe. Pourtant, ni le Kosovo, ni les relations avec la Russie de Vladimir Poutine, ni l’adhésion à l’Union européenne ne sont évoqués dans leur projet. Ce refoulement des lignes de fracture externes n’est pas anodin : en déplaçant le débat de l’identité nationale et des alliances extérieures vers la corruption, les réformes institutionnelles et les conditions de vie, les étudiants ont réussi à contourner les clivages traditionnels de la politique serbe. Ils courent cependant le risque de laisser la géopolitique surdéterminer le processus politique.

De la lutte contre la corruption à la démocratisation de l’économie, en passant par la sélection collective des candidats et la transformation des institutions, une même question traverse les onze propositions : comment empêcher que le pouvoir, une fois conquis, ne soit à nouveau confisqué ? La loi d’airain de l’oligarchie peut-elle vraiment être déjouée en Serbie  ?

Premier volet : « La Serbie ou la mafia »

Objectif : lutter contre la corruption, garantir la responsabilité des dirigeants et assurer l’indépendance des institutions.

1. Une justice indépendante

Libérer les tribunaux et les parquets des pressions politiques ; créer une unité spéciale de police judiciaire chargée d’enquêter sur la corruption. Éliminer les liens entre les forces de police et le crime organisé.

2. Confiscation des richesses acquises illégalement

Enquêter sur le patrimoine des responsables publics ; récupérer les richesses obtenues par la corruption. Tenir les responsables publics comptables des abus de pouvoir et des violations des droits humains.

3. Transparence des marchés publics

Rendre publics les contrats et appels d’offres de l’État ; soumettre à un contrôle particulièrement rigoureux les accords secrets et les grands projets d’infrastructures coûteux.

4. Liberté des médias

Libérer l’audiovisuel public et les autorités de régulation des médias de l’emprise politique ; lutter contre les discriminations et les discours de haine ; réorganiser le système d’attribution des licences de diffusion.

Dernier meeting de campagne de la Liste étudiante sur la place Slavija à Belgrade. Crédit : Spasa Dakic/Sipa

Deuxième volet : « Le savoir, c’est le pouvoir »

Objectif : promouvoir la méritocratie, l’éducation et une économie fondée sur la connaissance.

5. Le mérite dans le secteur public

Mettre fin aux nominations politiques ; confier la direction des institutions et entreprises publiques à des personnes compétentes plutôt qu’à des fidèles des partis politiques.

6. Réforme de l’éducation

Dépolitiser l’enseignement, développer l’esprit critique et moderniser l’éducation ; fournir gratuitement les manuels scolaires dans l’enseignement primaire et secondaire.

7. Une production fondée sur la connaissance

Rapprocher les universités du monde de la production ; soutenir la recherche, l’innovation, les entrepreneurs locaux et les agriculteurs. Rompre avec un modèle économique reposant sur une main-d’œuvre bon marché.

Troisième volet : « La Serbie grandit avec nous »

Objectif : améliorer les conditions de travail, renforcer l’indépendance économique et garantir les droits sociaux.

8. Sécurité de l’emploi

Réduire de 24 à 12 mois la durée maximale des contrats de travail à durée déterminée ; lutter contre la précarité des travailleurs.

9. Lutte contre les monopoles et souveraineté alimentaire

Mettre fin à la domination des groupes d’intérêts liés aux importations sur le marché ; protéger les terres agricoles et les ressources en eau.

10. Des logements abordables

Proposer des logements à loyers accessibles et des possibilités d’accession à la propriété à prix abordable pour les jeunes familles, les enseignants et les professionnels de santé.

11. Un médecin dans chaque village

Réduire le prix des médicaments, rouvrir les centres de santé ruraux et garantir l’accès aux soins de santé essentiels sur l’ensemble du territoire.

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