Testez le Grand Continent. Les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

Le Parti progressiste serbe (SNS) domine la scène politique nationale depuis 2012. Sur quoi repose sa force électorale ? 

Lorsque le Parti progressiste serbe arrive au pouvoir en 2012, c’est un parti relativement récent. Mais ses origines remontent en réalité au Parti radical serbe (SRS), dont il est issu par scission. Le SRS est un parti d’extrême droite qui a été un partenaire de coalition dans plusieurs des gouvernements de Slobodan Milošević au cours des années 1990. Il a aussi été une force d’opposition majeure lors de la transition démocratique en 2000. Avant la scission, le SRS bénéficiait d’un soutien massif, représentant près de 30 % de l’électorat, soit un peu plus d’un million de voix, mais il n’avait jamais réussi à accéder au pouvoir seul du fait de son potentiel de coalition très limité.

Le SNS s’est alors imposé comme un parti populiste pro-européen et « attrape-tout », s’adressant en priorité aux « perdants » de la transition démocratique et aux électeurs qui se sentaient laissés pour compte. Le parti s’est rapidement constitué une solide base électorale de près de deux millions d’électeurs fidèles.

Pour la première fois depuis 2012, ce parti dominant a été sérieusement remis en cause par le mouvement étudiant qui a émergé il y a deux ans. Certes, il y avait eu des tentatives antérieures. On peut par exemple penser à l’opposition parlementaire qui avait obtenu des résultats significatifs en 2023 ; mais cela n’avait pas suffi pour former un gouvernement. 

L’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad en novembre 2024, qui a fait 16 morts, est souvent présenté comme l’élément déclencheur qui a donné naissance à ce mouvement étudiant. Est-ce la bonne lecture ?

Pour comprendre comment le mouvement a vu le jour et a gagné en influence, il faut distinguer plusieurs facteurs. Le premier a été, comme vous le rappelez, l’effondrement de l’auvent. Il a donné lieu à des manifestations sporadiques ; cependant, dans un premier temps, celles-ci n’ont pas réussi à prendre de l’ampleur.

En réalité, le véritable tournant a été l’agression contre des étudiants de la Faculté des arts dramatiques de Belgrade. Selon le parquet, certains des agresseurs étaient des membres du SNS dans la commune de Novi Beograd. Ils ont attaqué les étudiants dans la rue, les poussant à se replier dans le bâtiment de la faculté. C’est ainsi que les barrages ont commencé, fin novembre 2024, et que le mouvement a pris forme.

Le mouvement étudiant existe depuis deux ans désormais. Comment expliquer sa portée et sa capacité à maintenir son élan sur la durée ?

La Serbie a une longue tradition politique de soutien aux manifestations étudiantes. Pour autant, se contenter de qualifier ce mouvement de « rébellion étudiante » reviendrait à passer à côté d’un élément clef : l’âge médian en Serbie est de 47 ans ; seuls 15 % de la population ont entre 15 et 29 ans, et les étudiants ne représentent que 2,7 % des résidents, soit environ 200 000 personnes. Dans ce contexte démographique, ce qui s’est passé est extraordinaire. Au Népal, où une rébellion étudiante a également eu lieu, l’âge médian est de 27 ans ; les jeunes représentent donc une part bien plus importante de la société. 

Ainsi, bien qu’on parle de « mouvement étudiant » ou de « Liste étudiante », une grande partie des soutiens de ce mouvement ne sont pas des étudiants, mais des personnes dont la formation universitaire remonte aux années 1990. Elles se souviennent avoir vécu la guerre et l’isolement, avoir lutté pour la démocratie. Les étudiants leur ont donné de l’espoir et un élan. Cela contribue à expliquer le succès du mouvement. 

Sa force s’explique aussi par des facteurs structurels. Le SNS s’est maintenu au pouvoir grâce à une stratégie de contrôle total, et ce, à tous les niveaux du gouvernement. Même dans un minuscule village isolé de 20 ou 50 habitants, il sait déployer les ressources de l’État pour remporter une élection. L’opposition, qui ne dispose pas des moyens de rivaliser avec une puissance aussi écrasante, a été sévèrement affaiblie par cette stratégie. Depuis une décennie, une grande partie de la population a ainsi été exclue de toute participation à la vie politique. Il faut rappeler que le taux de participation moyen aux principales élections depuis 2014 oscille entre 55 et 56 %, soit plus de 40 % d’abstention.

Le succès du mouvement étudiant repose ainsi sur une demande d’une partie de l’électorat serbe qui réclame une force politique en dehors du « système ». La « Liste étudiante » est parvenue à capter des électeurs qui étaient restés inactifs au cours des quatorze dernières années. Elle a affronté le SNS avec une stratégie nouvelle, qui s’est avérée efficace pour susciter une mobilisation de masse ; ce dimanche, nous pourrions voir environ un million d’électeurs supplémentaires se rendre aux urnes. Reste à savoir si cette stratégie sera suffisante pour remporter l’élection.

Des partisans du SNS pourraient-ils se laisser convaincre par le mouvement étudiant ?

Il faudra attendre dimanche pour savoir si certains partisans du SNS sont devenus des swing voters et ont estimé que le parti est resté au pouvoir assez longtemps. Un désir de changement semble avoir gagné l’électorat. Mais l’ambiance est une chose, la réalité électorale en est une autre. En revanche, quel que soit le résultat, le changement sera inévitable. Le vainqueur devra faire face à une opposition parlementaire forte et consolidée. Par ailleurs, le modèle économique et politique du SNS a fait son temps. Si Aleksandar Vučić et son équipe restent au pouvoir, ils devront trouver une autre manière de gouverner.

À quoi peut-on reconnaître cette perte d’influence du SNS ?

Si la direction du parti semble consolidée – ses principales figures restent fidèles à leurs politiques et positions –, on ne peut pas en dire autant au niveau local. Dans les villes et les communes, les citoyens sont profondément mécontents de leurs représentants gouvernementaux, notamment en raison de la corruption. La corruption locale retient peu l’attention des médias, car les affaires sont relativement mineures, mais elle affecte la vie quotidienne de la population. Le sommet du SNS semble toujours puissant ; ses fondations se sont érodées.

Le 9 septembre, Aleksandar Vučić a annoncé la tenue d’élections législatives anticipées, une revendication portée de longue date par le mouvement étudiant. Quelques semaines plus tard, Vučić présentait sa démission, afin de se porter candidat au poste de Premier ministre. Ce renversement du calendrier électoral joue-t-il en faveur du SNS ? 

Le SNS a bouleversé le calendrier électoral à dessein. Une élection présidentielle aurait dû se tenir en avril ou en mai 2027, suivie six mois plus tard par des élections législatives. Au lieu de cela, ils ont inversé l’ordre des scrutins et réduit l’intervalle entre eux à un mois et demi. D’un point de vue stratégique, le SNS voulait ainsi s’assurer que sa base électorale soit consolidée et qu’un délai suffisant se soit écoulé depuis la tragédie de Novi Sad et les manifestations de masse du premier semestre 2025. Ils comptaient sur une forme d’amnésie politique dont on sait qu’elle existe dans la région. Au bout d’un certain temps, la population a tendance à oublier les détails anciens ; les hommes forts des Balkans occidentaux exploitent cette tendance en multipliant les événements ou les polémiques, créant un bruit permanent qui rend la réflexion difficile. Vučić et le SNS comptaient là-dessus. 

Ils avaient également programmé le scrutin pour la fin du mois d’octobre, car plusieurs grands projets d’infrastructure, notamment des autoroutes, avaient été achevés au cours des mois précédents. Des mesures sociales ont également été annoncées avec une hausse des retraites et une augmentation salariale de 8,5 % pour les fonctionnaires sous réserve de victoire. Le choix de cette date est donc rationnel pour le SNS : il a investi des ressources dans des politiques et des projets qui portent désormais leurs fruits. 

Pour le mouvement étudiant, le moment importe moins. Ses représentants ont répété à plusieurs reprises qu’ils seraient prêts pour les élections, qu’elles aient lieu demain, dans trois mois ou dans un an. Quant à l’opposition traditionnelle, elle a d’abord été quelque peu prise au dépourvu, mais s’est depuis adaptée. La campagne a été très dynamique.

Pendant des années, l’opposition serbe a souffert de son manque d’unité. Les coalitions d’opposition comme « La Serbie contre la violence » (SPN) n’ont pas réussi à renverser les rapports de force. À première vue, la Liste étudiante pouvait paraître plus faible encore, puisqu’elle ne disposait jusqu’à récemment d’aucun leader clairement identifié. 

Certes, le mouvement étudiant ne disposait pas d’une structure de direction comparable à celle de l’opposition. En revanche, il comptait des militants prêts à faire du porte-à-porte et à mener campagne par téléphone. L’opposition n’a jamais développé ce type de réseau, car les gens n’y croyaient pas et qu’elle manquait de ressources. Le porte-à-porte est coûteux : il faut des moyens de transport et du matériel de campagne. En Serbie, les partis reçoivent un financement public proportionnel à leur représentation parlementaire. Un parti d’opposition disposant, disons, de sept sièges sur 250 en reçoit assez peu. À l’inverse, le SNS est devenu extrêmement riche. Il dispose également de donateurs privés, mais ses ressources vont bien au-delà. Lors des élections de 2023, auxquelles la coalition des partis d’opposition « La Serbie contre la violence » s’est présentée, le SNS a dépensé environ 7 millions d’euros pour sa campagne. Par rapport au nombre total de voix obtenues, cela représentait environ 4 euros par électeur, un montant considérable. 

L’opposition n’a jamais disposé de telles ressources. En conséquence, au cours de la dernière décennie, les partis d’opposition ont certes pu organiser des manifestations et des marches dont la durée était assez limitée. Mais elles n’étaient pas suivies d’une campagne soutenue. L’opposition n’avait pas la capacité de transformer la protestation en persuasion, d’aller à la rencontre des électeurs, d’assurer un suivi et de les convaincre de voter.

Sa force s’explique aussi par des facteurs structurels. Le SNS s’est maintenu au pouvoir grâce à une stratégie de contrôle total, et ce, à tous les niveaux du gouvernement. Même dans un minuscule village isolé de 20 ou 50 habitants, il sait déployer les ressources de l’État pour remporter une élection. L’opposition, qui ne dispose pas des moyens de rivaliser avec une puissance aussi écrasante, a été sévèrement affaiblie par cette stratégie. Depuis une décennie, une grande partie de la population a ainsi été exclue de toute participation à la vie politique. Il faut rappeler que le taux de participation moyen aux principales élections depuis 2014 oscille entre 55 et 56 %, soit plus de 40 % d’abstention.

Le succès du mouvement étudiant repose ainsi sur une demande d’une partie de l’électorat serbe qui réclame une force politique en dehors du « système ». La « Liste étudiante » est parvenue à capter des électeurs qui étaient restés inactifs au cours des quatorze dernières années. Elle a affronté le SNS avec une stratégie nouvelle, qui s’est avérée efficace pour susciter une mobilisation de masse ; ce dimanche, nous pourrions voir environ un million d’électeurs supplémentaires se rendre aux urnes. Reste à savoir si cette stratégie sera suffisante pour remporter l’élection.

Des partisans du SNS pourraient-ils se laisser convaincre par le mouvement étudiant ?

Il faudra attendre dimanche pour savoir si certains partisans du SNS sont devenus des swing voters et ont estimé que le parti est resté au pouvoir assez longtemps. Un désir de changement semble avoir gagné l’électorat. Mais l’ambiance est une chose, la réalité électorale en est une autre. En revanche, quel que soit le résultat, le changement sera inévitable. Le vainqueur devra faire face à une opposition parlementaire forte et consolidée. Par ailleurs, le modèle économique et politique du SNS a fait son temps. Si Aleksandar Vučić et son équipe restent au pouvoir, ils devront trouver une autre manière de gouverner.

À quoi peut-on reconnaître cette perte d’influence du SNS ?

Si la direction du parti semble consolidée – ses principales figures restent fidèles à leurs politiques et positions –, on ne peut pas en dire autant au niveau local. Dans les villes et les communes, les citoyens sont profondément mécontents de leurs représentants gouvernementaux, notamment en raison de la corruption. La corruption locale retient peu l’attention des médias, car les affaires sont relativement mineures, mais elle affecte la vie quotidienne de la population. Le sommet du SNS semble toujours puissant ; ses fondations se sont érodées.

Le 9 septembre, Aleksandar Vučić a annoncé la tenue d’élections législatives anticipées, une revendication portée de longue date par le mouvement étudiant. Quelques semaines plus tard, Vučić présentait sa démission, afin de se porter candidat au poste de Premier ministre. Ce renversement du calendrier électoral joue-t-il en faveur du SNS ? 

Le SNS a bouleversé le calendrier électoral à dessein. Une élection présidentielle aurait dû se tenir en avril ou en mai 2027, suivie six mois plus tard par des élections législatives. Au lieu de cela, ils ont inversé l’ordre des scrutins et réduit l’intervalle entre eux à un mois et demi. D’un point de vue stratégique, le SNS voulait ainsi s’assurer que sa base électorale soit consolidée et qu’un délai suffisant se soit écoulé depuis la tragédie de Novi Sad et les manifestations de masse du premier semestre 2025. Ils comptaient sur une forme d’amnésie politique dont on sait qu’elle existe dans la région. Au bout d’un certain temps, la population a tendance à oublier les détails anciens ; les hommes forts des Balkans occidentaux exploitent cette tendance en multipliant les événements ou les polémiques, créant un bruit permanent qui rend la réflexion difficile. Vučić et le SNS comptaient là-dessus. 

Ils avaient également programmé le scrutin pour la fin du mois d’octobre, car plusieurs grands projets d’infrastructure, notamment des autoroutes, avaient été achevés au cours des mois précédents. Des mesures sociales ont également été annoncées avec une hausse des retraites et une augmentation salariale de 8,5 % pour les fonctionnaires sous réserve de victoire. Le choix de cette date est donc rationnel pour le SNS : il a investi des ressources dans des politiques et des projets qui portent désormais leurs fruits. 

Pour le mouvement étudiant, le moment importe moins. Ses représentants ont répété à plusieurs reprises qu’ils seraient prêts pour les élections, qu’elles aient lieu demain, dans trois mois ou dans un an. Quant à l’opposition traditionnelle, elle a d’abord été quelque peu prise au dépourvu, mais s’est depuis adaptée. La campagne a été très dynamique.

Pendant des années, l’opposition serbe a souffert de son manque d’unité. Les coalitions d’opposition comme « La Serbie contre la violence » (SPN) n’ont pas réussi à renverser les rapports de force. À première vue, la Liste étudiante pouvait paraître plus faible encore, puisqu’elle ne disposait jusqu’à récemment d’aucun leader clairement identifié. 

Certes, le mouvement étudiant ne disposait pas d’une structure de direction comparable à celle de l’opposition. En revanche, il comptait des militants prêts à faire du porte-à-porte et à mener campagne par téléphone. L’opposition n’a jamais développé ce type de réseau, car les gens n’y croyaient pas et qu’elle manquait de ressources. Le porte-à-porte est coûteux : il faut des moyens de transport et du matériel de campagne. En Serbie, les partis reçoivent un financement public proportionnel à leur représentation parlementaire. Un parti d’opposition disposant, disons, de sept sièges sur 250 en reçoit assez peu. À l’inverse, le SNS est devenu extrêmement riche. Il dispose également de donateurs privés, mais ses ressources vont bien au-delà. Lors des élections de 2023, auxquelles la coalition des partis d’opposition « La Serbie contre la violence » s’est présentée, le SNS a dépensé environ 7 millions d’euros pour sa campagne. Par rapport au nombre total de voix obtenues, cela représentait environ 4 euros par électeur, un montant considérable. 

L’opposition n’a jamais disposé de telles ressources. En conséquence, au cours de la dernière décennie, les partis d’opposition ont certes pu organiser des manifestations et des marches dont la durée était assez limitée. Mais elles n’étaient pas suivies d’une campagne soutenue. L’opposition n’avait pas la capacité de transformer la protestation en persuasion, d’aller à la rencontre des électeurs, d’assurer un suivi et de les convaincre de voter. 

Au départ, le mouvement étudiant reposait d’abord sur les dons et, surtout, sur le militantisme des bénévoles prêts à mener des actions sur le terrain. Il dispose désormais de fonds suffisants pour des passages à la télévision, des publicités payantes et du matériel imprimé, mais son principal et premier atout demeure sa capacité de mobilisation à la base.

L’émergence de la Liste étudiante a-t-elle une influence sur les stratégies de coalition au sein des partis d’opposition ? 

Plusieurs réactions sont envisageables de la part des autres partis au lendemain du vote. Selon toute vraisemblance, le Parti socialiste devrait se ranger du côté du SNS. Au sein de l’opposition, les positions diffèrent d’un bloc à l’autre. Ses deux principales composantes sont la liste « Serbie européenne », une coalition pro-européenne de trois partis, et un courant de droite nationaliste, la Droite authentique, dont les positions s’apparentent à celles d’autres partis d’extrême droite européens : anti-UE, anti-LGBT et anti-pluraliste. 

Les partis pro-européens proposent de former une véritable coalition gouvernementale qui poursuivrait l’intégration européenne et moderniserait la société au cours des quatre prochaines années. Ils dessinent une voie propre au scénario hongrois, soit un programme de changements majeurs en quatre ans et le démantèlement des structures de pouvoir du SNS.

Les partis de droite, en revanche, ne proposent qu’une coalition technique d’une durée d’environ un an, dont le seul objectif serait de rétablir des conditions politiques et électorales libres et équitables. Cela inclurait la libéralisation des médias, la vérification des listes électorales pour en retirer les personnes décédées, la garantie de l’indépendance judiciaire et la réduction de l’influence politique sur la police. De nouvelles élections seraient alors organisées. Ce scénario s’apparente à celui qui s’est joué au Monténégro : un gouvernement technique de courte durée, puis une stabilisation du système politique. Dans ce scénario, le SNS resterait potentiellement le plus grand parti, avec environ 30 % des voix, mais sans disposer de la capacité de gouverner.

Pourquoi les listes du SPS ou de Serbie européenne ne se sont-elles pas alignées sur la Liste étudiante ? L’opposition traditionnelle, centriste et de gauche, a-t-elle été contournée ou absorbée par le mouvement étudiant ?

Je ne pense pas qu’une telle coalition aurait été une option réaliste. Dès le moment où, en avril 2025, le mouvement étudiant a fait des élections son objectif politique, il a explicitement exclu toute coalition. L’opposition disposait alors de dix-huit mois pour se préparer. Elle aurait pu former une sorte de deuxième coalition « Serbie contre la violence » et déclarer : « Les étudiants ont leurs électeurs, et nous mobiliserons notre propre électorat traditionnel tout en proposant une coalition après le scrutin. »

Au lieu de cela, une poignée de partis, dont le Front vert-gauche (ZLF) et le Mouvement des citoyens libres (PSG), ont annoncé, avant la convocation officielle des élections, qu’ils ne se présenteraient pas et soutiendraient les étudiants. Une coalition modérée de centre-droit s’est également retirée plus tard, alors que la campagne électorale était déjà lancée. D’autres partis ont fait un choix différent. Lorsque Aleksandar Vučić a publié le décret convoquant les élections, certains espéraient encore former une large alliance, mais celle-ci n’a finalement pas vu le jour. 

Au-delà de l’objectif central du mouvement étudiant, à savoir la restauration de l’État de droit et la lutte contre la corruption, dans quelle mesure ce mouvement est-il cohérent sur les plans social et politique ? Des divisions idéologiques significatives ont-elles émergé, notamment sur les questions économiques et sociales ou en matière de politique étrangère ?

La Liste étudiante a adopté une stratégie d’ambiguïté. Elle diffuse des messages généraux que les électeurs peuvent interpréter de différentes manières. Lors du débat diffusé mercredi 21 octobre sur la chaîne publique RTS, par exemple, son représentant a explicitement déclaré que la Liste étudiante n’imposerait pas de sanctions à la Fédération de Russie. Ce message s’adresse en partie aux électeurs du SNS qui envisageraient de changer de camp : il leur suggère qu’ils peuvent voter pour de nouveaux candidats au parcours irréprochable sans pour autant adhérer à une politique étrangère radicalement différente.

L’inconvénient est que nous savons peu de choses sur le programme du mouvement étudiant. On a dit qu’un programme existait et comptait peut-être 400 pages, mais il n’a pas été rendu public. D’après ce que j’ai pu entendre, le mouvement ne semble pas proposer de changement radical. C’est probablement délibéré, car défendre un programme prônant un changement radical en Serbie peut vous coûter la victoire. La stratégie du mouvement consiste au contraire à éviter de s’aliéner les électeurs. 

Comment concilier ces différents camps dans une société aussi polarisée, d’autant plus que le débat médiatique est devenu très difficile, avec des journalistes fréquemment pris pour cible ?

Ces agressions et l’absence d’un véritable espace de discussion politique témoignent de la profonde division de la société serbe. Cette polarisation n’est pas seulement idéologique, mais aussi physique. Il suffit de se promener dans la rue pour voir des partisans de camps opposés se crier dessus. Même ceux qui souhaitent rester en dehors de la politique se retrouvent entraînés dans cette confrontation.

La situation pourrait changer si le système articulé autour d’un parti dominant était remplacé par une véritable concurrence politique. Même si le SNS remportait suffisamment de voix pour former un gouvernement, il devrait négocier avec un partenaire de coalition, tel que le Parti socialiste (SPS) par exemple, plutôt qu’avec un allié purement nominal. Les socialistes devraient pouvoir menacer de manière crédible de soutenir un gouvernement minoritaire appuyé par le mouvement étudiant si leurs revendications étaient ignorées. Ainsi, même si Vučić était le prochain Premier ministre, les contraintes significatives pesant sur son pouvoir de la part de ses éventuels partenaires constitueraient un premier pas vers l’apaisement du paysage politique. La société doit redécouvrir que changer de gouvernement n’est pas une catastrophe : les électeurs peuvent élire quelqu’un d’autre et remplacer cette majorité lors des prochaines élections s’il se montre inefficace.

De nombreux analystes semblent croire qu’un camp doit l’emporter et que l’autre doit disparaître. Mais cette vision n’est pas réaliste. Même si le SNS perd, il restera une force d’opposition très puissante, disposant peut-être d’au moins 100 des 250 sièges à l’Assemblée. La Serbie a donc de nouveau besoin de gouvernements de coalition pour rétablir le pluralisme et les checks and balances, non seulement au plan institutionnel entre le pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif, mais aussi au plan politique entre les partenaires de coalition. Un partenaire doit pouvoir affirmer qu’il ne soutient le gouvernement que jusqu’à un certain point et qu’il n’acceptera pas un pouvoir illimité. Remplacer le SNS par un autre parti exerçant le même degré de domination ne permettrait pas de guérir les maux de la société serbe. Nous devons revenir à une politique de consensus, comme en 2008, lorsqu’après la transition entamée en 2000 une véritable coalition a vu le jour entre le Parti démocratique et le Parti socialiste, avec une orientation clairement pro-européenne. L’accord conclu entre les partis n’a pas besoin d’être identique à celui de 2008, mais le principe du compromis politique est essentiel.

Quelles sont les questions qui ont le plus marqué la campagne ? 

La revendication centrale du mouvement étudiant a été, et reste, la lutte contre la corruption. Quelle que soit la question posée, le mouvement a tendance à répondre que les autres problèmes peuvent être traités plus tard et qu’il faut d’abord écarter les responsables politiques corrompus. 

Le SNS, en revanche, s’est efforcé de présenter le mouvement étudiant comme inauthentique et compromis par ses propres scandales ou sa propre corruption. Les tabloïds pro-gouvernementaux ont diffusé sans relâche des allégations, des demi-vérités et de la désinformation visant à discréditer leurs adversaires. Mais ces attaques n’ont guère eu d’impact, car les étudiants sont restés concentrés sur un même message : la lutte contre la corruption. Un épisode emblématique illustre bien ce phénomène : la mise en scène de Vučić simulant un débat avec une pierre et une photographie d’Ilija Srdanović, tête de liste de la Liste étudiante. Ce dernier avait refusé à plusieurs reprises de débattre avec lui. Cet épisode a montré à quel point les allégations successives du SNS semblaient avoir peu de résonance. De même, le camp gouvernemental avait mis en avant de prétendues irrégularités impliquant un professeur de la Liste étudiante 1. Mais le mouvement étudiant avait aussitôt riposté en soulignant que le ministre des Finances avait lui-même fait l’objet d’une polémique de plagiat concernant sa thèse de doctorat.

L’une des stratégies de campagne du SNS a été de présenter la Liste étudiante comme un mouvement de jeunes urbains déconnectés de la réalité sociale. Cette stratégie a-t-elle fonctionné ?

Le SNS utilise des variantes de cette stratégie depuis 2011 et l’a remise au goût du jour aujourd’hui. Cependant, la société serbe n’est pas restée immobile pendant ces quatorze années de pouvoir du SNS. Certaines personnes ont gravi l’échelle sociale, amélioré leur niveau d’éducation et rejoint la classe moyenne au cours de cette période. Leur dilemme est de savoir s’il faut attribuer leur progression au SNS, tout en concluant qu’elles ont désormais besoin d’idées nouvelles parce que leur ascension s’est enlisée, ou s’il vaut mieux éviter le changement par crainte de perdre ce qu’elles ont acquis. Il y a des arguments des deux côtés. Les voitures sont un symbole de statut social important en Serbie : si je peux me risquer à filer cette métaphore, quelqu’un qui a troqué une vieille Renault Clio contre une Audi A4 pourrait hésiter à prendre le risque de faire marche arrière.

Ce passage d’une Renault Clio à une Audi en dit également long sur la perception de la corruption. Les gens peuvent en effet supposer qu’une personne conduisant une voiture de luxe l’a obtenue de manière malhonnête. Je me souviens d’une interview de rue avec un professionnel de la santé de Novi Sad qui disait vouloir vivre dans une société où, en voyant quelqu’un au volant d’une Mercedes, il pourrait dire : « Tant mieux pour lui, il l’a mérité », plutôt que de le soupçonner de corruption. La méfiance surgit lorsque des personnes associées au parti au pouvoir connaissent des augmentations soudaines et ostentatoires de leur richesse matérielle.

Sur un autre plan, que dire de la qualité du processus électoral ? Selon vous, les élections de ce dimanche seront-elles libres ?

J’aurais tendance à décrire les élections serbes comme « libres, mais pas équitables ». Officiellement, la Serbie compte 6,5 millions d’électeurs inscrits. Entre 2014 et 2023, environ 3,5 millions d’électeurs ont participé au scrutin. Cette fois-ci, le taux de participation pourrait se situer entre 4 et 4,3 millions. Toutefois, on sait que le registre électoral est inexact et contient plus de noms que d’électeurs réels. Ainsi, 4,2 ou 4,3 millions d’électeurs pourraient représenter plus de 70 % de l’électorat réel, ce qui conférerait à cette élection une grande légitimité en termes de participation. 

Pour empêcher Vučić de conserver le pouvoir, son total de voix devrait rester inférieur à deux millions. Vučić a affirmé pouvoir obtenir entre 2 et 2,1 millions de voix, comptant sur une campagne fortement personnalisée pour y parvenir. Ses partisans ont demandé à leurs électeurs d’« élire » Vučić au poste de Premier ministre, bien que le système électoral serbe ne prévoie pas d’élection directe à ce poste. Vučić espère ainsi conserver les quelque deux millions de voix qu’il a remportées lors de l’élection présidentielle de 2022 en rassemblant des électeurs qui votent pour lui personnellement plutôt que pour le SNS en tant que parti. Mais le profond mécontentement à l’égard des autorités locales pourrait lui coûter des centaines de milliers de voix. 

La Liste étudiante pourrait quant à elle recueillir plus de 1,5 million de voix. Des estimations informelles récentes avancent le chiffre d’environ 1,7 million, un résultat à peu près comparable à celui du SNS. Le SNS pourrait donc légèrement devancer la Liste étudiante, mais de quelques dizaines de milliers de voix seulement plutôt que d’un demi-million de voix, comme Vučić l’espère. Il serait alors nécessaire de former une coalition. Si les deux listes les plus importantes obtenaient chacune environ 1,7 à 1,8 million de voix, il resterait plusieurs centaines de milliers de voix à attribuer aux autres partis. Les socialistes pourraient en obtenir environ 200 000, le reste étant réparti entre les partis d’opposition. Certaines voix seraient également perdues au profit de listes n’atteignant pas le seuil électoral, puis redistribuées selon la formule d’attribution des sièges. L’ampleur de cet effet peut être importante, mais je ne m’attends pas à ce qu’elle soit déterminante.

Les inscriptions sur les listes électorales depuis l’étranger ont également augmenté. Les électeurs de la diaspora sont souvent négligés par les sondages d’opinion. Ce potentiel d’environ 100 000 voix 2 pourrait-il s’ajouter au total de la Liste étudiante ?

C’est possible, mais l’enthousiasme manifesté sur les réseaux sociaux peut être trompeur. Il peut donner l’impression que les étudiants remporteront la quasi-totalité des voix de la diaspora. Dans ce contexte, il faut bien distinguer les électeurs de la diaspora d’un pays comme la France de ceux des pays voisins de la Serbie. En Bosnie-Herzégovine par exemple, environ 20 000 électeurs sont inscrits, et on peut estimer, de manière prudente, que plus de 60 % d’entre eux voteront pour Vučić. Les étudiants pourraient remporter une part importante des voix ailleurs, et chaque voix compte, mais l’impact de la diaspora est probablement exagéré. Il ne modifiera peut-être pas de manière décisive l’équilibre entre les principales listes.

Les écarts de participation entre les jeunes et les électeurs plus âgés, ou entre les zones urbaines et rurales, pourraient-ils modifier sensiblement le rapport de force électoral ?

Ces clivages socio-politiques ‒ en particulier le clivage générationnel ‒ existent de longue date en Serbie. Ce qui pourrait changer cette fois-ci, c’est la participation des jeunes. Environ 800 000 personnes de moins de 30 ans disposent du droit de vote. Auparavant, leur taux de participation avoisinait les 45 à 50 %, un chiffre inférieur à la moyenne nationale mais tout de même significatif. On pourrait donc voir apparaître entre 100 000 et 200 000 électeurs de moins de 30 ans supplémentaires. Les électeurs plus âgés, quant à eux, ont traditionnellement affiché le taux de participation le plus élevé. 

La Pologne offre une comparaison instructive : si certaines analyses ont mis l’accent sur les jeunes, les femmes et les groupes marginalisés, les électeurs qui se souvenaient de la transition des années 1990 – et qui sont aujourd’hui âgés d’une cinquantaine d’années – ont également joué un rôle important dans l’élection qui a porté la Coalition civique au pouvoir.

En Pologne, certains partisans plus âgés de Droit et Justice sont restés chez eux ; le changement n’a donc pas été uniquement porté par la mobilisation des jeunes électeurs…

Exactement. Une situation similaire pourrait se produire en Serbie, même s’il faudra voir comment se comporteront les électeurs plus âgés ce dimanche. 

En ce qui concerne les disparités géographiques, la Serbie ne présente pas le clivage classique entre zones urbaines et rurales qu’on observe en France. La distinction s’opère davantage entre Belgrade et le reste du pays. Les habitants de Belgrade figurent parmi ceux qui se sont le plus abstenus au cours de la dernière décennie. Zoran Đinđić, l’ancien président serbe, qualifiait ces personnes de « voyeurs de la démocratie » : elles observent et critiquent la politique, mais trouvent autre chose à faire le jour du scrutin ou estiment que leur vote ne changera rien. Les étudiants ont remis en cause cette attitude et ont su mobiliser une partie de ces électeurs passifs.

Même si les politiques économiques concrètes ont été à peine été évoquées pendant la campagne, les inégalités sociales pourraient être décisives dans l’issue du scrutin. La question est de savoir si ceux qui ont vécu la difficile transition sociale et économique des années 1990-2000 donnent du crédit aux menaces du SNS, qui prétend qu’une victoire des étudiants ferait revenir cette époque, ou s’ils s’attendent au contraire à une amélioration ou considèrent simplement l’alternance comme naturelle. Nous ne pourrons réellement comprendre leurs motivations qu’après les élections, lorsque le nécessaire travail de recherche aura été réalisé.

Quel rôle les partis minoritaires, en particulier ceux représentant les communautés hongroise et bosniaque, pourraient-ils jouer dans la formation d’un gouvernement ?

L’équilibre régional des pouvoirs a changé. Prenons l’exemple de l’Alliance des Hongrois de Voïvodine (VMSZ), partenaire traditionnel et fidèle du SNS. Viktor Orbán était un allié proche d’Aleksandar Vučić, mais il n’est plus au pouvoir. En conséquence, les relations entre les deux États ne sont pas nécessairement mauvaises, mais elles se sont distendues. L’Alliance pourrait ainsi se retrouver confrontée à un choix : rester alignée sur Vučić ou s’adapter aux souhaits du nouveau gouvernement hongrois, selon la position de Péter Magyar. Elle devra trouver un équilibre entre ses relations avec la Hongrie et son intérêt à conserver son influence sur le gouvernement serbe. 

Parmi les partis bosniaques du Sandžak, certains ont déjà déclaré qu’ils rejoindraient le SNS. Rasim Ljajić, président (bosniaque) du Parti social-démocrate serbe, a laissé entendre que son parti pourrait remporter un ou deux sièges. Il souhaite être représenté à la table des négociations lorsque des décisions seront prises, sans pour autant s’engager clairement en faveur d’un camp ou d’un autre.

Au cours de la dernière décennie, la Serbie a adopté une position d’équilibriste dans ses relations avec l’Union européenne, la Russie et la Chine. Cela pourrait-il changer si la Liste étudiante l’emportait ? 

Nous ne savons tout simplement pas quelle serait la position de la Liste étudiante. Elle a adopté une approche très prudente sur ces questions, se contentant souvent de répondre, en substance, que tous les sujets seraient abordés en temps voulu. À cet égard, la Liste étudiante est un peu comme le monarque britannique : elle évite de dévoiler ses intentions. Si elle forme une coalition avec des partis pro-européens, les négociations pourraient faire de l’intégration à l’Union la principale priorité de la politique étrangère serbe. Le SNS affirme également, et de longue date, que l’intégration à l’Union est son objectif. Dans le cas où la Liste étudiante remporterait plus de 50 % des voix et pourrait gouverner seule, son orientation serait encore plus difficile à prédire.

Sources
  1. « Education ministry investigates Student List candidate », N1 info, 14 octobre 2026.
  2. « Koliko je birača iz dijaspore prijavljeno u kojoj zemlji ? », Savremena politika, 12 octobre 2026.