Rarement les questions internationales, de sécurité et de défense auront pesé aussi lourd à l’approche d’une élection présidentielle française. Le paysage de 2027 est encore loin d’être stabilisé, mais les 9 et 10 octobre, le « pôle socialiste » entame son processus de désignation. Nous avons posé aux cinq candidats de la primaire socialiste et démocratique neuf questions sur les choix géopolitiques qui détermineront l’avenir de la France à l’heure de la grande bifurcation. Comme avec notre série Doctrines française, leurs positions n’engagent pas la rédaction indépendante de la revue.
Testez le Grand Continent. Les idées et les analyses qu’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois
1. Ukraine et Russie
La France et l’Union européenne doivent-elles aller plus loin dans le soutien à l’Ukraine ou plutôt chercher à renouer avec la Russie de Poutine ?
Olivier Faure La paix n’est pas une concession : c’est l’objectif. Il faut chercher un cessez-le-feu et y travailler sans relâche. Mais pas à n’importe quel prix.
Je suis allé à Kiev. J’y ai vu un peuple qui se bat pour sa liberté et qui, ce faisant, défend aussi la nôtre. On ne demande pas à un peuple agressé de déposer les armes au nom de notre lassitude.
La paix ne peut pas être la capitulation de l’Ukraine. Elle ne peut pas non plus être une récompense pour l’agresseur. Une paix qui validerait la conquête par la force serait une invitation à recommencer, en Ukraine ou ailleurs en Europe.
C’est pourquoi soutenir l’Ukraine et chercher la paix vont ensemble. Plus l’Ukraine tient, plus Vladimir Poutine aura intérêt à négocier. Il faut donc continuer à l’aider : défense aérienne, production de munitions en Europe avec l’industrie ukrainienne, utilisation des revenus tirés des avoirs russes immobilisés pour soutenir l’Ukraine, pression sur la flotte fantôme qui finance l’effort de guerre russe.
Et il faudra des garanties pour que le cessez-le-feu ne soit pas une simple pause avant une nouvelle offensive : garanties de sécurité, retour des enfants déportés, libération des prisonniers, reconstruction et perspective européenne. Aucune paix ne se décidera sans les Ukrainiens.
Cette guerre nous a appris une chose : nous avons trop longtemps confié notre sécurité à d’autres. Bâtir une défense européenne digne de ce nom est l’une des grandes tâches de notre génération. Mais ce réarmement ne sera pas payé par la casse de nos hôpitaux et de nos écoles. Ceux qui ont le plus devront contribuer le plus.
Raphaël GlucksmannNous n’aidons pas l’Ukraine simplement par solidarité avec un peuple qui lutte héroïquement pour sa liberté ou par souci du droit international. Nous aidons l’Ukraine parce que c’est notre intérêt vital de le faire. Parce que c’est notre sécurité qui est en jeu.
La résistance ukrainienne est notre première ligne de défense. La guerre russe n’est plus une menace lointaine, elle frappe déjà le sol de l’Union européenne. En août, un drone chargé d’explosifs a visé l’aéroport de Leipzig. À Tallinn, une attaque incendiaire a ciblé une entreprise de défense. Sabotages, cyberattaques contre nos hôpitaux, drones au-dessus de nos bases militaires : la guerre hybride prend maintenant la forme d’un terrorisme d’État.
Vouloir renouer avec Poutine relève au mieux de l’illusion, au pire de la trahison. La seule politique capable d’amener la paix est celle qui renforce la résistance ukrainienne et développe la défense européenne autonome et puissante.
Il faut donc augmenter l’aide à l’Ukraine, travailler à l’instauration d’un bouclier anti-aérien pour protéger le ciel ukrainien – ce que nous avons fait sans hésiter pour protéger le ciel d’Abou Dhabi, pourquoi ne pas le faire pour celui de Lviv – et saisir les plus de 210 milliards d’euros d’avoirs russes gelés en Europe pour financer la résistance ukrainienne.
La faiblesse ne produit pas la paix, elle invite le tyran à l’agression. C’est la faiblesse des dirigeants européens pendant 20 ans face à Poutine qui a fait grandir les menaces de guerre. C’est notre force seule qui peut préserver la paix et la liberté en Europe.
Jérôme GuedjLa politique commence par les valeurs, en France comme à l’international.
Quand un État en agresse un autre et occupe 20 % de son territoire, c’est un problème pour tous les Européens : Poutine teste la cohésion européenne. Renouer avec Poutine en envisageant une paix munichoise, c’est préparer des guerres plus effroyables.
Il a testé notre solidité en Crimée en 2014, il le fait en Ukraine, et les pays baltes ou la Finlande sont dans son calendrier. La sécurité des Européens commence en Ukraine. Zaporijjia peut sembler loin, mais les attaques hybrides et les cyberattaques visent notre cohésion.
Oui, il faut donc faire davantage. Dans le soutien humanitaire, financier et militaire. Contrairement à ceux qui « veulent couper le robinet », la France doit continuer à livrer des armes, y compris celles qui comme les missiles SCALP, permettent à l’Ukraine de se défendre en frappant en profondeur les points logistiques et les dépôts russes.
La question de la protection du ciel ukrainien face aux attaques de drones et aux missiles balistiques (distincte d’une délicate no-fly zone) doit également nous mobiliser. Pour financer ce soutien, la saisie des 210 milliards d’avoirs russes ne devrait même plus faire débat.
Emmanuel MaurelIl faut d’autant plus maintenir un soutien sans faille à l’Ukraine que la Russie n’a aucune intention de négocier, ni de réviser ses objectifs militaires.
L’Ukraine et l’Union européenne ont proposé plusieurs fois à la Russie de faire taire les armes et de se mettre autour de la table. Mais Vladimir Poutine n’a jamais donné suite, son ministre Lavrov répète que « l’opération militaire spéciale » ira jusqu’à son terme, et son ministre de la Défense a toujours pour mission d’accroître l’effort de guerre russe. Dont acte.
On en est au 21e paquet de sanctions, qui traite notamment des transactions par crypto-monnaies et des importations de matériels à « double usage », civil et militaire, via des pays accommodants comme le Kazakhstan ou le Kirghizistan. L’Union agit pour désactiver tous les leviers qui permettent à la Russie de poursuivre son agression et c’est une bonne chose.
S’il faut encore un, deux ou dix paquets de sanctions, je les soutiendrai. De même que je soutiendrai toute décision visant à prolonger le soutien financier européen à l’Ukraine ou de lui fournir du matériel pour se défendre.
Mais la menace se précise, elle se rapproche, et la France est dans le viseur du Kremlin. Nous devons en prendre toute la mesure, en renforçant la protection de nos centres névralgiques et infrastructures critiques, en étant intraitables contre les tentatives de déstabilisation, et en amplifiant notre propre effort de défense. La loi de programmation militaire nous amène vers un budget militaire de l’ordre de 2,5 % du PIB. Je pense qu’il faut tendre vers les 3 %.
Ségolène RoyalJe pense que la guerre, c’est la pire des choses qui puisse exister. C’est toujours un échec atroce, abominable de la politique d’abord et de l’humanitaire ensuite, et nous avons la responsabilité de transmettre aux générations qui viennent un monde en paix. […] 1
Cette guerre aurait pu ne pas exister. Pourquoi ? Parce qu’on savait, on était informés de l’attaque russe contre l’Ukraine et de la violation des frontières. Si j’avais été en responsabilité à ce moment-là, j’aurais demandé le déploiement de Casques bleus sur la frontière et le renforcement de cette défense, justement, de l’Ukraine avant que les Russes n’attaquent. On a été prévenus avant et rien n’a été fait. Ensuite, plus une guerre dure, plus elle est difficile à arrêter. […]
Oui, bien sûr, il faut maintenir la défense de l’Ukraine, mais il faut en même temps faire le même effort pour arrêter cette guerre. […] Ce que je regrette aussi profondément, c’est qu’il n’y ait pas eu le même effort, qui est incontestable et qu’il faut continuer, parce que l’Ukraine est le pays qui est agressé, qui est attaqué, mais le même effort, la même énergie qui doit être mise pour la négociation, pour la discussion, pour la médiation. […]
Les pays qui sont victimes de guerres de colonisation, parce que c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, nous devons toujours garder le lien du dialogue. […]
La position centrale qui est la mienne, c’est ni la naïveté ni le jusqu’au-boutisme de la guerre. […] C’est de tenir les deux axes de la défense de l’Ukraine et des efforts sans cesse sur la médiation et la négociation. […]
Il faut aider l’Ukraine à obtenir une paix juste et durable. Ce n’est pas facile. Certains nous disent que c’est impossible, qu’on n’a même pas le droit de parler de la paix, sinon on est traité de poutinolâtre. Mais la tradition diplomatique française, c’est de tenir les deux bouts avec la même force, c’est-à-dire la défense du droit international et l’action diplomatique. Alors il faut tenter, ce n’est pas parce que c’est difficile qu’on ne le fait pas […]
Nous pouvons être ennemis de dirigeants, nous ne sommes jamais ennemis des peuples. Si on ne commence pas à négocier, et d’ailleurs quand Volodymyr Zelensky va à Washington, il demande aussi qu’il soit soutenu pour qu’il y ait un cessez-le-feu. Vous ne croyez pas que le peuple ukrainien a envie d’un cessez-le-feu ? […]
Je n’ai jamais contesté le rapport de force. La négociation, elle se fait bien sûr dans le cadre d’un rapport de force avec Poutine. Et d’ailleurs, l’Europe y consacre beaucoup d’argent, beaucoup. Mais cette guerre, elle crée des dégâts considérables, non seulement en Europe pas seulement en Europe économiquement, mais aussi dans le reste du monde, le monde entier, et notamment dans les pays les plus pauvres où L’explosion l’explosion du prix des matières premières, l’explosion du prix du gaz, l’inflation galopante, frappent encore plus durement les pays pauvres. Cette guerre doit s’arrêter et tout doit être fait pour qu’elle s’arrête.[…]
Si je suis élue présidente de la République, ma première initiative, ce sera de demander à nos amis américains à Washington, à nos amis européens et à ceux qui voudront s’y joindre, de faire un lieu permanent de négociation, de prise de contact, de discussion. […] Il faut aider l’Ukraine à obtenir une paix juste et durable.
2. Moyen-Orient
Quel rôle la France peut-elle et doit-elle jouer au Moyen-Orient vis-à-vis d’Israël et de ses voisins, de l’Iran et des monarchies du Golfe ?
Olivier FaureLa France doit retrouver au Moyen-Orient une voix indépendante, avec une boussole : le droit international, le même pour tous.
Le 7 octobre, le Hamas a commis un acte terroriste. Aucune cause ne justifie le terrorisme. La sécurité d’Israël et le droit des Israéliens à vivre en paix sont légitimes. Mais le crime du 7 octobre ne peut justifier le génocide à Gaza. J’emploie ce mot en connaissance de son poids et parce que la Convention de 1948 nous impose de prévenir le génocide, pas seulement de le reconnaître après coup.
Nous ne pouvons pas pratiquer le « deux poids, deux mesures ». Ce qui était un crime à Boutcha ne devient pas acceptable à Gaza. La vie d’un enfant palestinien ne vaut pas moins que celle d’un enfant ukrainien ou israélien. Comment demander au monde de condamner l’agression russe si nous détournons le regard lorsque le droit est violé ailleurs ?
La reconnaissance de l’État de Palestine par la France était juste et tardive. Elle doit produire des effets : suspension du volet commercial de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël, interdiction des produits issus des colonies, sanctions contre les colons violents, engagement européen dans la reconstruction de Gaza.
Sur l’Iran, seule une négociation sous contrôle international peut durablement empêcher la prolifération nucléaire. Et l’Europe doit se tenir aux côtés des Iraniennes et des Iraniens qui se battent contre un régime qui les opprime. Avec les monarchies du Golfe, devenues des puissances diplomatiques et économiques, construisons des partenariats sans acheter les contrats au prix de notre silence sur les droits humains.
Parler avec tous, ne s’aligner sur personne, appliquer à tous les mêmes principes : voilà la singularité que la France doit retrouver.
Raphaël GlucksmannLa France doit être le moteur d’un effort européen enfin sérieux pour la défense du droit international dans la région.
Le régime des mollahs est une menace contre son peuple d’abord, contre la région ensuite et contre nous enfin, comme l’a rappelé l’attaque de la synagogue de Bochum. Il faut renforcer les sanctions et les pressions, mais la guerre déclenchée sans plan par Donald Trump et Benjamin Netanyahou est une catastrophe. Ils ne nous ont pas consultés et pourtant nous en payons le prix chaque jour. Avec Ormuz au Nord et Bab el-Mandeb au Sud, Téhéran et ses alliés tiennent désormais deux verrous de l’énergie mondiale. Ce que montre la crise pétrolière actuelle, c’est que notre addiction aux énergies fossiles nous rend dépendants de régimes hostiles ou de décisions de dirigeants étrangers sur lesquels nous n’avons aucune prise. La révolution écologique est la condition de notre indépendance géopolitique.
Sur Gaza et la Cisjordanie, la France et l’Union européenne doivent cesser de se contenter de mots. Pleurer les morts ne suffit pas : il faut que les crimes aient des conséquences. Le calvaire des Palestiniens à Gaza et la colonisation en Cisjordanie ne cesseront pas tant que les condamnations ne seront pas suivies de sanctions. La France doit prendre la tête du combat pour l’émergence d’un État palestinien et être à nouveau une référence pour les voix israéliennes et palestiniennes pour la paix. Elle doit aussi soutenir avec force la Cour pénale internationale attaquée par l’administration américaine.
Là où notre nation peut clairement faire la différence, c’est sur le Liban. Renforcer la souveraineté libanaise en œuvrant au désarmement du Hezbollah et en faisant pression sur Israël : cela doit être au cœur de notre politique régionale.
Avec les pays du Golfe, les accords de défense sont structurants et nous continuerons à tenir nos engagements quand leur sécurité est menacée.
Jérôme GuedjLa France peut et doit être une puissance d’équilibre : parler à tous, et appliquer partout les deux mêmes principes, la sécurité des États et le droit des peuples. C’est à cette cohérence que sa voix tient.
Avec Israël et ses voisins, cela signifie la solution à deux États, que Mitterrand défendait dès 1982. Je suis un enfant d’Oslo, et je sais que la paix a eu des ennemis des deux côtés : le terrorisme du Hamas, et l’extrémiste israélien qui a déjà assassiné Yitzhak Rabin en 1995. La France doit donc condamner à la fois les crimes du Hamas, la colonisation et les violences en Cisjordanie et l’étranglement organisé de Gaza par Benyamin Netanyahou à Gaza, en employant les mots que la justice consacre, celle de la Cour pénale internationale. Peser, c’est utiliser tous les moyens de l’Europe, y compris l’accord d’association avec Israël. Mais la pression vise un gouvernement, pas une société : il faut soutenir ceux qui, des deux côtés, résistent.
Face à l’Iran, la même lucidité : un régime qui réprime son peuple et menace la région doit être contenu. Je comprends qu’une réaction ait été jugée légitime, mais je regrette l’impuissance du droit international : la France doit œuvrer à lui redonner du poids.
Avec les monarchies du Golfe, elle tient ses engagements envers ses partenaires, comme les Émirats arabes unis attaqués par l’Iran, sans dépendance ni cession d’actifs stratégiques.
Emmanuel MaurelLa reconnaissance – tardive – de l’État de Palestine ne suffit pas. Les intentions de la coalition d’extrême-droite au pouvoir en Israël sont explicitement génocidaires à l’encontre des Palestiniens de Gaza et la colonisation de la Cisjordanie accélère, de même que la prédation territoriale au Liban. La première des choses à faire est de suspendre l’accord d’association UE-Israël. Je trouve que sur ce point la position du gouvernement et du président est beaucoup trop ambiguë.
La France doit renouer avec sa tradition diplomatique héritée de De Gaulle et Mitterrand, dont les principes non négociables sont la défense de tous les peuples opprimés et le respect du droit international. Concernant l’Iran, nous condamnons à la fois le régime des mollahs, sa répression sanglante et la guerre insensée déclenchée par Trump et Netanyahou. Quant aux pays du Golfe, quand nous sommes liés à eux par des accords de coopération militaire et de défense, il faut les respecter – contrairement à ce que font les États-Unis.
Ségolène Royal On ne peut pas oublier le pogrom du 7 octobre. Moi, le lendemain, j’étais à la manifestation avec le CRIF. On ne peut pas oublier ça. Mais on ne peut pas tolérer ce qui se passe aujourd’hui à Gaza. […] 2
C’est une volonté qui est même affirmée par les dirigeants actuels d’Israël, d’éliminer la population pour que Gaza ne puisse pas se reconstruire. […] Les mots sont importants, il faut reconnaître le génocide. […]
Il y a une espèce de discours hypocrite dans le fait de se scandaliser sur ce qui se passe à Gaza et en même temps de ne rien faire et de reconnaître […] très tardivement, finalement, Gaza. Le Sud global ne comprend pas ce que fait l’Europe et ne comprend pas cette hypocrisie. […]
Il y a une montée de l’antisémitisme qui est très inquiétante. Et cette montée de l’antisémitisme, elle n’est pas due à Israël, elle est due aux actuels dirigeants d’Israël. […] Il faudrait plus de voix israéliennes et juives pour dire que ce qui se passe est absolument intolérable, parce que c’est ça aussi qui va freiner la montée de l’antisémitisme.
Pour ceux qui ne veulent pas utiliser le mot génocide, je comprends une partie de leurs préoccupations. Ils se disent peut-être que s’ils utilisent le mot génocide, ça va renforcer le Hamas […]. Mais ce que je voudrais dire malgré tout […] c’est qu’aujourd’hui, il y a des ministres en Israël qui affirment vouloir un génocide.
Réaffirmer la solution à deux États, même aujourd’hui, qui peut encore y croire tellement les choses sont désespérément détruites ? […] Ce qu’il faut, c’est se rassembler autour, effectivement, de la solidarité avec les peuples. […] C’est ce que disait le général de Gaulle, c’est quoi, la paix à l’échelle de la planète ? C’est de s’entendre avec ses voisins et c’est d’aider les pays à s’entendre avec leurs voisins.
(Extraits des prises de position de Ségolène Royal sur cette question lors des débats de la primaire.)
3. Chine
La Chine est-elle pour la France une menace ou plutôt un contrepoids et un partenaire ? Et le socialisme du XXIe siècle a-t-il quelque chose à apprendre du Parti communiste chinois ?
Olivier FaureLa Chine est d’abord un défi pour l’Europe. Un défi industriel, parce qu’elle a construit une puissance manufacturière qui menace désormais des pans entiers de notre industrie. Un défi géopolitique, parce qu’elle soutient l’effort de guerre russe. Un défi politique enfin, par la répression des Ouïghours, l’étouffement des libertés à Hong Kong et son modèle de surveillance. Cela ne nous interdit évidemment pas de coopérer avec elle lorsque nos intérêts convergent, notamment sur le climat.
Notre priorité doit être de réduire nos dépendances. Nous ne sortirons pas de la dépendance au gaz russe et aux technologies américaines pour tomber dans celle aux batteries, aux panneaux solaires ou aux métaux critiques chinois. L’Europe doit assumer une politique industrielle offensive et conditionner davantage l’accès à son marché à la production, à l’emploi et au transfert de technologies sur son territoire.
Avons-nous quelque chose à apprendre du Parti communiste chinois ? Rien de son modèle politique. Mais regardons sa stratégie industrielle : planifier à long terme, orienter l’investissement, protéger les filières stratégiques, financer massivement la recherche et transformer les innovations en usines et en emplois.
Ce n’est pas devenir chinois que de tirer cette leçon. C’est cesser d’être naïfs. Pendant que l’Europe croyait que le marché choisirait son avenir industriel, la Chine choisissait le sien.
Raphaël GlucksmannLa Chine n’est ni un contrepoids, ni un partenaire. Sa politique industrielle et commerciale est une menace pour notre modèle économique et social.
Pékin subventionne massivement ses surcapacités et les déverse à prix cassés sur nos marchés pour ratiboiser, filière par filière, notre industrie. En une décennie, l’Europe, leader mondial du solaire, est devenue totalement dépendante des panneaux chinois. Demain, ce pourrait être les batteries, les véhicules électriques ou les éoliennes.
Nous devons sortir de notre naïveté. Notre réponse doit être la souveraineté européenne : produire chez nous, protéger nos industries, défendre nos intérêts comme nos valeurs. Je propose par exemple un instrument européen de réaction rapide contre les surcapacités, capable d’imposer en quelques jours, et non en plusieurs mois, quotas et droits de douane sur toute la chaîne de valeur.
Le prochain président devra taper du poing sur la table à Bruxelles pour que l’Union européenne cesse d’être aussi faible face au rouleau compresseur chinois. Quant au Parti communiste chinois, qui associe la tradition autoritaire soviétique à un capitalisme oligarchique décomplexé, c’est un anti-modèle. La gauche socialiste et démocrate à laquelle je crois est profondément antitotalitaire.
Jérôme GuedjLa Chine n’est ni simplement un adversaire ni simplement un partenaire. Elle est une grande puissance avec laquelle nous devons commercer et dialoguer, mais vis-à-vis de laquelle l’Europe a accumulé des dépendances dangereuses. Elle défend ses intérêts avec méthode : le problème n’est pas qu’elle le fasse, c’est que nous ne le fassions pas de même.
Notre industrie automobile est directement confrontée à la concurrence des véhicules électriques chinois, tandis que l’Europe dépend largement de la Chine pour de nombreux biens. Dans le numérique, la dépendance envers des infrastructures et entreprises chinoises comme américaines pose un problème de souveraineté : 59 % du réseau 5G allemand repose sur des équipements chinois.
La réponse n’est pas l’autarcie. Il faut sortir de la naïveté, pas de la relation : un protectionnisme intelligent, européen quand c’est la bonne échelle, français dans les autres cas ; la maîtrise de nos infrastructures stratégiques ; une politique industrielle européenne capable de rivaliser avec Pékin comme avec Washington. Là où nous avons besoin de la Chine, comme sur le climat, nous coopérons ; ailleurs, nous exigeons la réciprocité.
Quant au socialisme du XXIe siècle, il n’a rien à apprendre d’un parti unique, ni de son contrôle de la société ni de son absence de libertés : la démocratie, le pluralisme et l’État de droit ne se négocient pas. Mais la Chine nous rappelle ce que la gauche a trop oublié : un État peut penser à long terme, investir massivement dans l’industrie et fixer des directions à toute une économie. Nous avons désarmé les nôtres au nom du « doux commerce ». Il faut les reconstruire, à notre manière : avec des missions claires, des contreparties sociales et un contrôle démocratique.
Emmanuel MaurelJe ne crois pas que le Parti communiste chinois ait particulièrement innové en matière de développement économique planifié par l’État stratège.
Ce qui frappe évidemment, c’est l’ampleur de cette planification, et sa vitesse de mise en œuvre. Certains aspects spécifiques, loin d’être négligeables, ont joué comme la prise de capital, contrôlée par le Parti, dans les filiales chinoises des entreprises occidentales.
Mais la trame de ce développement dirigé repose sur l’ouverture aux capitaux étrangers, la mise à disposition d’une main d’œuvre peu chère et compétente, et des conditions de travail aux allures de mobilisation en temps de guerre, qui infusent ensuite l’appareil productif national. D’autres pays l’ont fait avant la Chine.
La leçon qu’on peut en tirer, c’est qu’il est possible, et même nécessaire, que la puissance publique s’implique fortement pour investir, orienter les financements et organiser la logistique (infrastructures, identification des compétences clef, mise en œuvre de programmes de formation, territorialisation).
Et pour un pays comme la France, cela serait plus une redécouverte qu’une découverte. Comme la droite et les macronistes ne veulent pas changer leur logiciel du laisser-faire, il revient en effet à la gauche de proposer pour ce siècle un modèle de développement où l’État prend toute sa part, et qui avait plutôt bien fonctionné pour la France au cours des siècles écoulés.
À mes yeux, la meilleure solution, pour ne pas dire la seule vu l’état de nos finances publiques, pour impulser la planification écologique, industrielle et technologique, c’est d’en appeler aux Français. Pour cela je propose de lancer un grand emprunt citoyen, qui orientera vers ces grands projets quelques pourcents de nos 6600 milliards d’épargne, dont une très grande partie sont immédiatement ou quasi immédiatement disponibles.
Ségolène RoyalPas d’éléments pertinents sur cette question au cours des débats. 3
4. États-Unis
La France et l’Union européenne dépendent de Washington pour leur défense, leur énergie et leurs technologies. Faut-il assumer la rupture ? Jusqu’où, et à quel rythme ?
Olivier FaureLa rupture, ce n’est pas nous qui l’avons décidée. Elle a été engagée à Washington : droits de douane punitifs, chantage sur l’OTAN, menaces sur le Groenland, pressions sur nos règles numériques. Notre réponse doit être la fin de notre dépendance.
Les États-Unis resteront un allié. Mais une alliance n’est saine qu’entre partenaires capables de dire non. Or nous dépendons d’eux pour notre défense, le cloud, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et désormais une part importante de notre gaz. Notre sécurité ne peut pas dépendre du résultat d’une élection dans un autre pays.
Il faut commencer maintenant : préférence européenne pour les équipements de défense financés par l’argent européen ; cloud souverain pour les administrations et les données sensibles ; taxation effective des géants du numérique ; utilisation de l’instrument anti-coercition face au chantage commercial.
Réduire ces dépendances prendra dix ou quinze ans. Raison de plus pour commencer aujourd’hui. Je ne propose pas un anti-américanisme européen. Je propose l’âge adulte européen.
Raphaël GlucksmannIl faut proclamer l’indépendance européenne, rompre, non pas avec le peuple américain, mais avec notre dépendance aux désidératas de ses dirigeants.
Pendant quatre-vingts ans, les Européens ont délégué leur sécurité aux États-Unis. Une page se tourne et il n’y aura pas de retour en arrière car le moment Trump n’est pas une simple parenthèse. L’effort sera immense car les Européens dépendent encore tellement de Washington pour notre défense et des géants américains pour notre numérique.
Le premier marché du monde doit cesser de négocier à genoux. Nous devons donc sortir d’urgence de la dépendance aux systèmes de paiement américains, grâce à l’euro numérique, aux géants californiens de la tech, mettre en place une préférence européenne dans la commande publique, être enfin sérieux sur une défense européenne souveraine.
Une Europe indépendante n’est pas une Europe hostile aux États-Unis. C’est une Europe qui choisit ses alliances au lieu de subir ses dépendances et parle d’égal à égal avec Washington. Une cité libre ne délègue à personne le soin de sa propre survie.
La France – seul pays européen doté d’une dissuasion autonome et d’une industrie de défense réellement souveraine – doit être le socle de cette future puissance européenne indépendante. C’est son destin et ce sera la source de sa grandeur retrouvée.
Jérôme GuedjJe ne parlerais pas de rupture mais d’émancipation. Les États-Unis restent un allié, mais dans la tradition de de Gaulle et de Mitterrand, la France est l’alliée de ceux qui partagent ses positions sans être alignée. Aujourd’hui, Donald Trump nous confirme la nécessité de construire une autonomie stratégique européenne le plus vite possible. Nous avons déjà perdu trop de temps.
Jusqu’où ? Jusqu’au point où nous ne pouvons plus être contraints. Dans la défense, cela passe par un pilier européen : la somme des armées de l’Union dépasse l’armée russe, mais nous avons un problème d’interopérabilité. Il faut un pôle de défense et une souveraineté sur les armements : on ne construit pas une souveraineté européenne en achetant du matériel américain, et il faut privilégier systématiquement les entreprises du continent. Dans le numérique, le contrôle de nos infrastructures doit devenir un principe cardinal : comment accepter que le cœur de notre énergie soit monitoré par les serveurs d’un géant américain, comme dans le contrat entre EDF et une filiale d’Amazon ? Dans l’énergie, notre parc nucléaire est notre meilleur atout, et nous ne devons pas troquer une dépendance contre une autre.
À quel rythme ? Vite là où c’est vital, les armements, les données, les infrastructures critiques ; plus progressivement ailleurs, avec un calendrier et des étapes. C’est une exigence de responsabilité, pas d’hostilité.
Emmanuel MaurelIl y a les États-Unis mais il y a aussi la Chine ! Elle aussi nous distance sur les technologies, par exemple dans l’innovation sur les batteries de moteurs électriques, mais aussi sur les semi-conducteurs, voire même sur le nucléaire ! Si l’on ajoute à ça l’emprise américaine sur la Tech, le numérique et l’intelligence artificielle, on mesure l’ampleur de notre décrochage et de nos dépendances.
Il n’en demeure pas moins que nous avons en Europe la ressource économique, financière et technologique pour recouvrer notre souveraineté. Mais en effet, cela passe par des ruptures, faute de quoi même le plus gros effort d’investissement serait sinon voué à l’échec, du moins sérieusement entravé.
C’est la raison pour laquelle je propose de mettre en place des contingents d’importation sur les voitures électriques, les batteries et les les panneaux solaires Made in China. Cela n’a rien de particulièrement hétérodoxe ou révolutionnaire, puisque cela avait été envisagé par la Commission elle-même.
En empêchant notre marché d’être saturé de produits technologiques à forte valeur ajoutée, on peut retrouver de l’espace pour nos propres productions. Je serais ravi que cette ligne soit adoptée également dans le domaine militaire, mais je crains que sur ce point, le tropisme euro-atlantiste soit trop difficile à surmonter… Il faudra donc que la France compte sur ses propres forces, tout en s’ouvrant à des coopérations bilatérales, comme elle sait déjà le faire avec l’Italie ou le Royaume-Uni.
Quant à la question énergétique, sortir de la dépendance aux États-Unis revient au même que sortir de notre dépendance aux hydrocarbures. On aurait dû mettre le paquet sur l’électrification depuis la guerre en Ukraine, qui nous a forcés à nous libérer de l’étreinte gazière russe. Mais au lieu de ça, nous nous en remettons désormais au GNL américain. Et c’est peu de dire que l’Allemagne n’a pas aidé l’Europe à vraiment changer d’approche.
Ségolène RoyalPas d’éléments pertinents sur cette question au cours des débats. 4
5. Intelligence artificielle
Pour garantir le futur de la souveraineté française et européenne, le développement d’un modèle de frontière IA, sur le modèle de l’opération Prométhée, est-il une priorité stratégique ? Comment faire ?
Olivier FaureOui, c’est une priorité stratégique. Une Europe qui dépendrait des modèles américains ou chinois pour sa recherche, son industrie, sa défense et ses services publics aurait déjà perdu une part de sa souveraineté.
L’opération Prométhée pose la question à la bonne échelle : celle des investissements nécessaires pour rester à la frontière technologique. Mais ma réponse est européenne. Aucun pays européen ne peut seul rivaliser durablement avec les investissements américains ou chinois.
Il faut bâtir une véritable infrastructure européenne de l’IA : capacités de calcul mutualisées financées notamment par un emprunt européen ; acteurs européens capables de rester au contact de la frontière ; maîtrise de la chaîne des semi-conducteurs aux données et à l’énergie ; accès garanti à ces capacités pour nos chercheurs, nos entreprises et nos services publics.
Mais la souveraineté ne se réduit pas à posséder le modèle le plus puissant. Quels emplois voulons-nous automatiser ? Que faisons-nous des gains de productivité ? Quelle énergie voulons-nous consacrer au calcul ? Quelles décisions voulons-nous continuer à confier à des êtres humains ?
Les salariés doivent avoir leur mot à dire sur l’introduction de l’IA dans leur travail, les gains de productivité être partagés et les modèles les plus puissants évalués.
Réglementer sans produire, c’est dépendre des autres. Produire sans réglementer, c’est laisser la technologie décider à notre place. L’Europe doit faire les deux.
Raphaël GlucksmannNous avons déjà vécu une révolution numérique, et nous l’avons ratée. Nous avons laissé les plateformes américaines et chinoises construire les infrastructures, accumuler nos données et imposer leurs standards. Avec l’intelligence artificielle, nous n’avons pas le droit de refaire la même erreur. Aujourd’hui, l’Europe héberge moins de 5 % de la puissance de calcul mondiale, contre 75 % pour les États-Unis. Face à Washington et Pékin, le choix est simple : se soumettre ou s’organiser.
Oui, disposer d’une capacité européenne à la frontière de l’IA est une priorité stratégique. Mais la souveraineté ne se résume pas à un grand modèle : elle exige de maîtriser toute la chaîne, des puces au cloud, de l’énergie aux compétences. Je propose donc un plan IA européen. D’abord, un laboratoire de frontière sur le modèle du CERN, qui donne à nos chercheurs, parmi les meilleurs du monde, l’accès au calcul et aux données dont ils ont besoin pour ne plus partir outre-Atlantique. Ensuite, un fonds souverain pour faire passer nos pépites à l’échelle, plutôt que de les voir rachetées par des acteurs américains, avec des contreparties claires pour chaque euro public investi. Enfin, un socle souverain de calcul et de cloud opéré en Europe, adossé à l’électricité décarbonée française.
Il n’y a pas à choisir entre innover et réguler, développer et maîtriser. Je proposerai un contrat social de l’IA, qui forme avant le chômage, partage les gains de productivité et renforce nos services publics. L’IA ne doit pas être une machine à concentrer la valeur dans les mains de quelques milliardaires, mais un levier de progrès collectif et d’indépendance européenne.
Jérôme GuedjOui, c’est une priorité stratégique. En juin, les États-Unis ont suspendu l’accès aux modèles Fable et Mythos d’Anthropic au nom du contrôle de leurs exportations, avant de le rétablir début juillet. Une économie qui dépend d’une intelligence qu’elle ne contrôle pas peut être débranchée du jour au lendemain. C’est ce que met en lumière l’opération Prométhée, et je partage son diagnostic.
Mais la souveraineté ne se réduit pas à la technique. Qui contrôle les données ? Qui bénéficie des gains de productivité ? L’IA doit être une opportunité pour les travailleurs, et non une machine à concentrer les revenus. Un effort public de cette ampleur suppose donc des contreparties : sur les salaires, l’emploi et le partage des bénéfices d’une innovation financée par le contribuable.
Comment faire ? Avec un État stratège, patient, preneur de risques, qui fixe une mission claire et mobilise acteurs publics et privés. La France a des atouts : une énergie décarbonée, des chercheurs de premier plan, plus de mille start-up spécialisées. Mais nos dépenses publiques de recherche sont désormais inférieures à la moyenne de l’OCDE : un laboratoire de frontière ne doit pas se financer sur le dos de la recherche publique.
Reste l’échelle. Prométhée chiffre l’effort à environ 710 milliards de dollars sur trois ans. Aucun État ne le porte seul : comme pour le quantique, il faut en faire un pari européen, avec des partenaires prêts à s’engager.
Emmanuel MaurelJe pense au préalable que la question de la séparation géographique des activités de la tech doit être posée, faute de quoi nous continuerons d’exposer toutes nos données à la prédation américaine, comme le permet le Cloud Act de 2018. Personne ne met sur la table le sujet de la loi anti-trust et cela m’étonne beaucoup.
Nous avons pourtant sous nos yeux un monopole (ou si vous préférez un oligopole) américain en voie de constitution et d’une puissance jamais vue, mais personne dans les institutions européennes ne songe à y répondre. Nous ne maîtrisons pas les données, nous ne connaissons pas le code, nous ne possédons pas les datacenters, tout cela est piloté depuis l’autre rive de l’Atlantique, mais nous continuons de rêver à un rattrapage avec les mains liées et les pieds lestés.
Pour en revenir au cœur de votre question, je suis d’accord avec ses prémices : nous devons développer nos propres modèles d’IA et les faire tourner sur des datacenters souverains, qu’ils soient français ou européens. Votre proposition « Prométhée » m’impressionne, mais suscite en moi une première interrogation : la viabilité de son « business model ». Jusqu’à présent, les OpenAI et autres Anthropic accumulent les investissements, en centaines de milliards, mais pas les retours sur investissement, c’est le moins que l’on puisse dire.
Et opter pour des modèles ouverts et spécialisés ne me paraît pas a priori une si mauvaise voie pour développer une IA vraiment utile et qui ne cannibalise pas la ressource, notamment l’eau et l’électricité. Si le déploiement de l’IA peut concourir à une accélération potentiellement immense de la productivité, il ne peut pas se faire dans des conditions désastreuses pour la nature.
Mais je retiens de votre proposition que le volontarisme et l’indépendance stratégique sont à notre portée. On pourrait poser cette question dans un cadre démocratique. Je propose de réunir une convention citoyenne sur l’IA, ses buts, ses applications, ses opportunités et ses dangers.
Ségolène RoyalIl y a une mutation très profonde de la société, notamment sur le contenu des emplois, il faut préparer l’avenir. […] 5 Moi j’ai une proposition, c’est utiliser l’intelligence artificielle une bonne fois pour toutes lutter contre la fraude fiscale, on nous raconte que c’est impossible […] Mettons de l’intelligence artificielle, mettons un plan industriel et faisons rentrer l’argent qui doit être rentré dans les caisses. […] Ça fait longtemps qu’on le dit pourtant, il faut faire cotiser les machines.
6. Construction européenne
L’Europe semble paralysée. Faut-il accélérer l’intégration, notamment en donnant davantage de moyens à l’Union, ou changer de cap, en désobéissant ou en inventant d’autres formats ?
Olivier FaureLe problème de l’Europe n’est pas d’être allée trop loin. C’est d’être restée au milieu du gué.
Nous avons une monnaie commune sans politique économique commune. Un marché unique sans vraie politique industrielle. Une politique commerciale, mais une politique étrangère paralysée par l’unanimité. Des ambitions de défense sans le budget qui va avec. Face aux États-Unis et à la Chine, aucun pays européen n’a seul la taille nécessaire.
Je veux donc plus d’Europe là où la souveraineté nationale est devenue théorique : défense, énergie, industrie, climat, numérique. Cela passe par trois décisions : mettre fin à l’unanimité lorsqu’elle condamne l’Europe à l’impuissance, notamment en politique étrangère et en matière fiscale ; créer une capacité commune et pérenne d’emprunt pour financer les biens publics européens ; créer de vraies ressources propres, avec notamment un impôt européen sur les très grandes fortunes et une taxation effective des multinationales et des géants du numérique.
Ce dernier point est décisif. Si l’Europe de la puissance se finance par l’austérité, les peuples la rejetteront, et ils auront raison. Elle doit se financer par la justice fiscale.
Plus d’Europe ne veut pas dire plus de centralisation partout. Et quand les Vingt-Sept ne veulent pas avancer ensemble, je préfère que quelques pays avancent plutôt que personne. L’Europe s’est souvent construite ainsi : par des avant-gardes qui finissent par entraîner les autres.
Raphaël GlucksmannLe premier problème de l’Union, c’est le manque de courage de ses dirigeants car nous pourrions être infiniment plus puissants même avec ces institutions imparfaites. Mais il y a bien un problème structurel et j’assumerai un bond fédéral de la construction européenne. Je le mettrai au cœur de cette campagne, dans une confrontation radicale avec la vision du RN.
Il faut d’abord en finir avec la règle qui permet à un seul État de bloquer les vingt-six autres. Pendant des années, tout un continent a dépendu des humeurs de Viktor Orbán. C’est inacceptable : nous devons assumer le passage à la majorité qualifiée, notamment en termes de politique étrangère et de fiscalité.
Il faut ensuite donner à l’Union les moyens de sa puissance : des ressources propres décuplées, une Union de l’épargne et de l’investissement pour que les 300 milliards d’euros qui partent chaque année aux États-Unis financent enfin notre industrie, notre défense et notre transition, une préférence européenne dans la commande publique, des investissements communs à la hauteur des défis.
Dans le monde des empires menaçants, le repli nationaliste est l’antithèse de la souveraineté. Être patriote, c’est vouloir que la France maîtrise son destin et cela suppose l’échelle européenne. Sinon, nous serons un parc d’attractions dans lequel les Américains et les Chinois viendront boire du vin et manger du saucisson.
Trois chantiers sont devant nous : achever la réunification du continent, approfondir l’intégration politique, développer une véritable politique de souveraineté à l’échelle européenne. Je les assumerai jusqu’au bout sans ciller.
Jérôme GuedjL’Europe n’est pas paralysée par un manque d’intégration, mais par un dogme : l’ouverture à tout prix. Elle reste enchaînée à des règles de concurrence d’un autre âge pendant que les États-Unis injectent 280 milliards de dollars dans leur industrie technologique et que l’Union investit cinq fois moins qu’eux en recherche et développement privée. Sans sursaut massif, il n’y aura pas de techno-puissance européenne, et nous acterons notre dépendance aux deux géants pour le siècle à venir.
Je ne choisis donc pas entre accélérer et changer de cap : il faut les deux. Accélérer là où l’échelle l’exige : défense, intelligence artificielle, quantique, énergie. Aucun État membre ne peut seul rivaliser avec les moyens américains ou chinois. Changer de cap sur les règles : un protectionnisme intelligent, un contrôle sérieux des investissements étrangers, que certains États membres refusent encore, et la rupture avec les traités de libre-échange comme le Mercosur, qui organisent la concurrence déloyale. La France a montré la voie avec le « décret Montebourg » en 2014 ; il faut porter cette exigence à l’échelle européenne : nos infrastructures ne sont pas des marchandises comme les autres.
Et si l’unanimité est impossible, la France n’a pas à attendre : elle avance avec ceux qui le veulent, et assume de ne pas appliquer des règles qui nous désarment.
Emmanuel MaurelAujourd’hui, l’Union européenne est en stagflation : peu de croissance économique couplée à de l’inflation. En France, les prix ont progressé de 3 %. C’est beaucoup. Et cela justifie, du point de vue monétariste et des traités, la politique de taux élevés de la Banque centrale.
Mais cela doit-il aussi justifier que la Banque centrale poursuive son « resserrement quantitatif » (les titres de dettes souveraine à l’actif de la BCE ne sont plus renouvelés), qui alourdit la charge de la dette et annule en bonne partie notre effort de réduction du déficit ? Je n’en suis pas sûr.
Sur le débat plus structurel de l’intégration, je ne crois pas que ce soit la priorité des Français. Et je rappelle que cette intégration fait suite au « non » au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel. Remettre sur la table la question de l’intégration n’est pas une bonne idée. Je ne suis pas d’accord avec le transfert de la compétence diplomatique et de défense au niveau européen, c’est-à-dire le passage à la majorité qualifiée.
Quant aux résultats de cette intégration, ils sont pour le moins… contrastés ! Cela fait 20 ans que nous divergeons avec la Chine et les États-Unis. Cela fait 15 ans que notre progression économique est la plus faible du monde. Mais rien n’y fait, le logiciel est toujours le même : libre-échange généralisé, libre-circulation des capitaux même en dehors de l’Union européenne, dumping social, démantèlement des services publics, obsession des « réformes structurelles »…
Pourquoi la construction européenne devrait-elle nécessairement maintenir un cap dont les gens ne veulent pas, et qui ne marche pas ? Je revendique une Europe au service des peuples, et pas l’inverse.
Cela suppose de réinterroger des décisions qui nous ont fait beaucoup de mal, comme la mise en concurrence des services publics et la fuite en avant libre-échangiste, qui détruit notre agriculture et nos industries, y compris l’industrie allemande. On peut faire autre chose en Europe, et dans l’Europe.
Ségolène RoyalMaintenant, il y a une union de l’Europe beaucoup plus forte qu’avant, les pays nordiques aussi qui sont engagés, mais il y a parallèlement le même effort à faire sur la médiation, sur la négociation, sur la diplomatie, et là, l’Europe est quand même faible. […] 6 La France et l’Europe ont une voix particulière à jouer sans cesse, sans cesser les efforts dans cet effort de paix. […]
(Extraits des prises de position de Ségolène Royal sur cette question lors des débats de la primaire.)
7. Sud global
Le « Sud global » est-il une notion pertinente ? Comment nouer de nouveaux partenariats avec l’Afrique et les autres régions en développement ? Est-ce compatible avec la politique migratoire actuelle de la France et de l’Europe ?
Olivier FaureJe me méfie de l’expression « Sud global ». Elle donne l’illusion d’un bloc homogène, de l’Inde au Sénégal, du Brésil à l’Indonésie. Mais elle dit quelque chose de vrai : une grande partie du monde ne veut plus choisir entre l’Occident, la Chine et la Russie. Elle refuse un ordre international dont elle estime qu’il a été construit sans elle. Nous devons l’entendre.
Avec l’Afrique, il faut sortir d’une relation qui oscille entre aide au développement, opérations militaires et contrôle migratoire. Je propose une relation fondée sur des intérêts partagés : investissements communs dans l’énergie, la santé, l’agriculture, le numérique et l’industrialisation locale ; transferts de technologies ; meilleure représentation de l’Afrique au Conseil de sécurité, au FMI et à la Banque mondiale.
Et oui, cela oblige à repenser notre politique migratoire. On ne peut pas promettre aux pays africains une relation d’égal à égal et ne leur parler que de réadmissions et de frontières. Une relation de confiance suppose de combattre les passeurs, mais aussi d’ouvrir des voies légales de mobilité pour les étudiants, les chercheurs et les travailleurs.
Le partenariat commence quand chacun cesse de regarder l’autre à travers ses propres peurs.
Raphaël GlucksmannLe « Sud global » n’est pas un bloc. Il recouvre des réalités profondément diverses, mais il exprime une vérité majeure : l’Occident, fracturé et affaibli, ne peut plus continuer à voir le Sud comme avant. Si nous ne l’entendons pas, d’autres en tireront profit, la Chine en premier lieu.
Je veux construire un partenariat entre égaux avec l’Afrique et la Méditerranée pour créer ensemble un espace de co-développement. À l’échelon européen, la stratégie Global Gateway doit incarner une initiative alternative crédible à l’initiative chinoise des nouvelles routes de la soie.
Cela passe aussi par des accords de juste-échange et de co-développement bas-carbone, qui investissent dans les infrastructures et les industries de transformation sur place, plutôt que d’extraire les ressources et les minerais critiques sans contrepartie. Il est également clef de maintenir un dialogue permanent avec les sociétés civiles locales.
La Francophonie, qui est un puissant levier de ce dialogue, doit être renouvelée pour devenir un véritable espace de coopération partagé, culturel, éducatif et scientifique. Cette ambition requiert aussi de consolider les moyens de l’Agence française de développement et de renouveler notre engagement envers les objectifs de développement durable, qui devra se poursuivre post-Agenda 2030.
Cette ambition doit aussi se traduire dans notre politique migratoire, avec des partenariats de mobilité dignes et encadrés. Cette régulation des migrations, construite avec nos partenaires, est une politique de mobilité fondée sur des voies légales et des visas de circulation, dans des accords qui permettent de traiter la question des laisser-passers consulaires.
Jérôme Guedj« Sud global » est une notion commode, mais elle range sous un même mot des pays très différents : la Chine, l’Inde, le Nigeria ou le Brésil n’ont ni les mêmes intérêts ni les mêmes rapports avec nous. Je préfère parler de pays et de partenariats que d’un bloc.
Avec l’Afrique et les autres régions en développement, la France doit bâtir des partenariats à égalité, fondés sur la production plutôt que sur la seule aide : industrie, formation, énergie. La politique migratoire en est une pièce centrale.
Je refuse l’angélisme moral dans lequel la gauche s’est réfugiée : l’immigration est un fait social majeur, qu’il faut organiser, planifier et sécuriser par le droit. Or la politique d’aujourd’hui n’est pas compatible avec de vrais partenariats. Délivrer une OQTF à tous les étrangers en situation irrégulière embolise les préfectures et les tribunaux, alors que ces moyens devraient aller aux étrangers dangereux pour l’ordre public ; et des étrangers en règle sombrent dans l’irrégularité à cause des retards indignes de renouvellement de leurs titres. On subit au lieu d’organiser.
Je propose une immigration planifiée, par une loi d’orientation pluriannuelle votée par le Parlement et pilotée par un ministère interministériel qui associe les Affaires étrangères et le Travail, car la coopération entre États en est un enjeu central.
Avec des voies légales : un statut de travailleur saisonnier pluriannuel, qui permet de venir travailler puis de revenir l’année suivante tout en vivant le reste de l’année dans son pays, et une immigration permanente organisée depuis nos ambassades.
Avec une préférence travail : conditionner l’immigration dans les secteurs en tension à une amélioration des salaires. Et un droit d’asile non négociable. Organiser au lieu de subir, protéger au lieu d’exploiter, coopérer au lieu de stigmatiser.
Emmanuel MaurelLa notion de « Sud global » recouvre des réalités hétérogènes, mais elle exprime le refus légitime d’un ordre mondial dominé par l’Occident.
Nous n’avons pas encore compris que notre perte de puissance relative en matière économique a des conséquences politiques. Nous ne sommes plus au temps où le G7 pesait la moitié du PIB mondial. De grandes puissances ont émergé, qu’il s’agisse de pays (la Chine, l’Inde…) ou de blocs régionaux (l’ASEAN etc.).
Et ce qui est étonnant, c’est que la France semble aux yeux du monde, mais aussi dans ses actes, plus « occidentalisée » dans ce moment où l’Occident est plus faible, qu’elle ne l’était lorsque l’Occident était plus fort. Il serait plus pertinent et cohérent pour la France de renouer avec sa tradition diplomatique, qui est beaucoup plus adaptée à la réalité géopolitique telle qu’elle est !
Pour ma part, j’en reste aux principes énoncés par De Gaulle et Mitterrand : non-alignement, indépendance et multilatéralisme. Mais il faut aller plus loin.
Nous devons être libres de nouer les partenariats qui procurent des avantages mutuels et réciproques. Et je crois que la priorité doit être de réinventer notre relation à l’Afrique en général et la rive Sud de la Méditerranée en particulier.
Les principes gaullo-mitterrandiens demeurent, mais la Françafrique n’existe plus et c’est une bonne chose. Nous devons en profiter pour proposer à ces pays des actes concrets pour le développement : accords de transferts technologiques, coopération scientifique, grands travaux écologiques, préservation de la biodiversité.
Et il est évidemment de notre devoir de relancer la francophonie ! Dans 25 ans, 700 millions de personnes parleront français, la plupart en Afrique. C’est une chance incroyable que nous ne devons pas laisser passer. Je plaide pour que la langue française rayonne dans le monde.
Cela passe par l’approfondissement de nos liens culturels et universitaires, via l’extension du réseau francophone de lycées et d’établissements de formation et d’études supérieures, dans le cadre d’une gouvernance partagée avec les pays d’accueil.
Ségolène RoyalLa France a beaucoup perdu en prestige international. Donc il faut que la France retrouve son prestige international. Ça, ça sera ma priorité.[…] Au-delà de la politique diplomatique, il y a aussi un réseau qu’avait la France avant qui la faisait respecter sur le plan international, c’était le réseau des lycées français, des écoles françaises et des centres culturels français qui sont aujourd’hui en état de paupérisation. […] 7
Le fait que la France se soit fait éjecter du continent africain est un vrai problème parce que l’Afrique, c’est à nos portes, c’est de l’autre côté de la Méditerranée, c’est de là que vont venir les migrations massives et notamment les migrations dues au dérèglement climatique, aux guerres, aux conflits, à la pauvreté. Et par conséquent, des partenariats entre l’Europe et l’Afrique, ou d’ailleurs les autres pays du monde nous remplacent, on voit la Chine venir massivement, on voit les États-Unis investir massivement, la Russie investir massivement, et c’est, ce sont nos voisins européens. Et donc construire des partenariats, je pense que c’est un potentiel de croissance économique, de paix et de maîtrise des migrations. […]
Je régularise ceux qui travaillent, car il y a quand même une grande hypocrisie de laisser dans l’illégalité des salariés qui sont là et que certains patrons ont fait venir. Donc il y a aussi la responsabilité du patronat parce que parfois les mêmes qui protestent contre l’immigration sont ceux qui embauchent des immigrés parce qu’ils les payent moins cher que des Français.[…] La question des migrations, elle ne se résoudra que s’il y a un meilleur équilibre Nord-Sud. Je veux dire par là, on a parlé des migrations climatiques, c’est considérable. Là, on subit le réchauffement climatique, mais on ne se rend pas compte qu’en Afrique, c’est terrible depuis plusieurs années, depuis 10 ans au moins. […]
Si j’étais dans la misère avec mes enfants, je les mets sur un canot et j’essaye d’aller vers une terre promise. Et donc, par conséquent, si on refuse de reposer la question notamment du développement de l’Afrique […] on ne freinera rien du tout. Et pourtant, il y a du potentiel.
La population africaine va doubler en quelques années, d’ici la fin de la décennie prochaine, et donc il y a une pression démographique considérable. Mais il y a en même temps du potentiel que les puissances coloniales ont exploité pendant très longtemps.
Si on coupe les liens avec tous les réflexes colonialistes qui continuent à exploiter certains pays et si on permet l’émergence des entreprises, la formation des jeunes, les partenariats économiques avec ces pays, l’accès à l’énergie solaire, parce qu’on parle beaucoup d’énergie. Comment se fait-il ? Et on l’avait décidé à la COP21, à la Conférence de Paris sur le climat que j’ai présidée, on avait créé l’Alliance solaire internationale avec l’Afrique pour qu’en Afrique il y ait des panneaux solaires sur toutes les maisons, qu’il y ait des téléphones solaires, qu’il y ait des centrales solaires. Aujourd’hui, il n’y en a pas une seule. Il n’y a pas une seule usine de panneaux solaires en Afrique.
8. Écologie
L’écologie politique recule. Pour lui redonner une vocation majoritaire, faut-il en faire un projet de réindustrialisation et de puissance géopolitique, plutôt qu’un discours de sobriété ? Faut-il fermer la porte aux technologies vertes chinoises ou les importer massivement pour accélérer la transition ?
Olivier FaureL’écologie ne redeviendra majoritaire que si elle redevient synonyme de progrès et de justice.
Je ne crois pas qu’il faille opposer sobriété et progrès. Nous aurons besoin de sobriété dans certains usages parce que les ressources ne sont pas infinies. Mais la sobriété consiste trop souvent à demander davantage d’efforts à ceux qui ont déjà le moins. Or l’écologie ne peut se résumer à demander de consommer moins : elle doit permettre de produire autrement et de vivre mieux.
La transition doit être le grand projet industriel européen : produire notre énergie décarbonée, rénover nos logements, développer le ferroviaire, fabriquer nos batteries, nos véhicules et nos pompes à chaleur, décarboner l’acier et la chimie.
Ce sont des emplois dans nos territoires, des factures en moins pour les ménages et des dépendances en moins pour l’Europe. Elle doit être financée d’abord par ceux qui polluent le plus, pas par ceux qui n’ont pas le choix de prendre leur voiture.
Faut-il fermer la porte aux technologies chinoises ? Non. Mais nous ne devons pas organiser notre disparition industrielle. Importer quand il le faut, produire chaque fois que nous le pouvons et utiliser nos aides publiques pour reconstruire des filières européennes : voilà la ligne.
L’Europe a eu tort d’opposer politique climatique et politique industrielle. Le XXIe siècle montrera qu’elles ne font qu’une.
Raphaël GlucksmannLe choc pétrolier que nous subissons depuis février, le plus violent depuis 1973, le rappelle : près des deux tiers de notre énergie viennent encore du pétrole et du gaz importés, pour un milliard d’euros par semaine.
Cette addiction nous rend faibles dans un monde qui ne pardonne aucune faiblesse. Les pétromonarchies peuvent réduire leur production et Vladimir Poutine couper le gaz, mais personne ne peut empêcher le vent de souffler à Saint-Nazaire ni le soleil de briller à Marseille.
La rencontre de ces deux mots – puissance et écologie – forge le cœur de ma doctrine. Mais cela ne s’oppose pas à une politique de sobriété et d’efficacité. Au contraire, la puissance naît aujourd’hui de notre capacité à maîtriser les consommations qui nous rendent dépendants.
L’écologie n’est pas une punition : elle doit permettre de mieux respirer, mieux manger, mieux vivre. Et, donc, de vivre libre.
Construire la puissance écologique européenne comme je le propose, cela suppose de ne rien céder à l’offensive de la droite et de l’extrême droite contre le Pacte vert, et d’ouvrir une nouvelle étape : celle de la planification, de l’investissement et de l’accompagnement.
Faut-il importer massivement les technologies chinoises ? Nous avons déjà vu ce film : leader mondial du solaire, l’Europe a laissé Pékin détruire sa filière à coups de dumping. Remplacer une dépendance au gaz russe par une dépendance aux batteries chinoises serait une faute.
Nous ne fermerons pas la porte, nous poserons nos conditions : des investissements qui créent de la valeur ajoutée, des emplois et des transferts de technologie en Europe, une préférence européenne et une protection rapide contre les surcapacités.
La transition écologique doit se faire dans nos usines, pas sur leurs ruines.
Jérôme GuedjOui : l’écologie redeviendra majoritaire si elle apporte autre chose qu’un discours de renoncement. La crise environnementale ne nous accorde plus de répit, et face à cette urgence les mesures cosmétiques ne suffisent plus. Je défends la dignité par la production durable : une réindustrialisation écologique de la nation, qui répond à la fois aux défis de la souveraineté, de la transition et du progrès social.
Concrètement : relocaliser d’urgence les industries vitales, d’abord les médicaments et l’alimentation ; développer massivement les filières de demain, l’éolien, l’hydrogène vert, les batteries de nouvelle génération ; projeter sans attendre vers la décarbonation nos secteurs historiques, comme l’automobile.
Cette planification ne peut pas rester enfermée dans les bureaux parisiens : elle se décline localement, avec les citoyens, les syndicats et les entreprises, pour définir l’avenir de chaque bassin d’emploi. Elle suppose aussi une transformation agroécologique profonde, et d’accompagner financièrement nos agriculteurs, par des exonérations d’impôts ciblées et des prêts garantis à taux zéro.
Quant aux technologies vertes chinoises, ni porte fermée ni porte grande ouverte. Notre industrie automobile ne peut pas être sacrifiée sur un marché laissé sans défense : il faut la protéger le temps de construire nos filières. Mais la transition ne peut pas attendre non plus. Conditionnons donc l’accès à notre marché à des investissements et à une production en Europe : nous voulons les technologies, pas la dépendance.
Emmanuel MaurelLa Chine est incontestablement leader dans de nombreux domaines de la transition écologique, mais cela ne veut pas dire que nous devons remettre notre transition écologique entre ses mains.
Malgré les décisions déplorables prises il y a 10 ans sur le photovoltaïque par exemple, il est toujours possible de construire une industrie puissante, en Europe, dans ce secteur. Et il en va de même pour les batteries et les véhicules électriques, comme je l’ai dit en répondant à votre question sur les dépendances technologiques.
Pour nous, les Français, la première chose à faire est de nous mettre à l’échelle des besoins, qui sont immenses. Et pour cela, je le répète, il n’y a pas d’autre solution que d’en appeler à une (petite) partie de l’épargne des Français, via l’emprunt citoyen. On ne fera pas l’électrification, la chimie verte ou la décarbonation des process industriels avec une taxe Zucman et des ajustements sur la fiscalité des successions.
Il nous faudra bien plus pour investir au niveau requis, qui se chiffre en centaines de milliards d’euros. Les Français attendent de nous la vérité et la conviction. Et parmi eux, les seniors, qui ont de l’épargne, savent que leurs enfants et leurs petits-enfants seront confrontés au dérèglement climatique. Ce grand emprunt citoyen sera pour eux un pacte entre les générations.
D’autre part, la base productive de la transition écologique étant l’électrification, il nous faudra aussi investir dans de nouvelles capacités, au premier rang desquelles de nouveaux réacteurs nucléaires, qui coûtent très cher au début mais qui rapportent beaucoup à la collectivité à la fin.
Plus globalement, je crois qu’il y a un message à faire passer : tous ces changements, toutes ces industries relocalisées, tous ces investissements écologiques seront rentables, non seulement économiquement mais aussi socialement, car les gisements d’emplois dans ces domaines sont nombreux et bien payés.
Enfin, je suis convaincu que le développement de l’économie circulaire est un excellent moyen pour que les Français s’approprient l’écologie. On le voit d’ailleurs dans l’essor du commerce de la seconde main. Il y a tant à faire dans le recyclage, le reconditionnement et la réparation.
L’écologie est pour partie industrielle, mais elle réside aussi, à l’évidence, dans la proximité et dans le lien. Généraliser les lieux de réparation, donner des incitations fiscales à ce secteur, via une baisse de la TVA ou d’autres dispositifs, c’est l’exact inverse de « l’écologie punitive ».
Ségolène RoyalJe pense que le sursaut économique du pays peut venir de la transition écologique et énergétique, et qu’on en a le potentiel, qu’on en a les ressources humaines, qu’on en a les idées et qu’on en a les fondamentaux pour réussir cette transition et créer les nouveaux emplois pour les nouvelles générations, justement, en plus des emplois qui les passionnent. […] 8
J’ai toujours été contre le financement de l’écologie par des taxes sur l’essence ou à la charge des gens qui n’ont pas les moyens d’acheter un véhicule électrique. […] On ne va pas faire la police de la consommation. […]
Nous nous sommes engagés à la COP21, que j’ai l’honneur de présider, à l’accord de Paris sur le climat, à préparer l’après-pétrole. Il y a eu un ralentissement de cet après-pétrole, une inertie, parce que la voiture électrique que l’on redécouvre aujourd’hui a été mise au point par la France, par des constructeurs français, il y a 20 ans, Peugeot et Heuliez.
Il faut aussi des dirigeants visionnaires qui tracent des caps et qui disent aux opérateurs économiques : « vous avez intérêt à prendre cette transition » parce que c’est aussi votre intérêt […] Demain, avec moi, cet État sera stratégique et visionnaire et va sécuriser les opérateurs économiques.[…]
D’abord, il faut faire des efforts en matière d’économie d’énergie. On n’en parle jamais, mais vous voyez, si le programme que j’avais mis en place d’ailleurs d’isolation des bâtiments avait été poursuivi […] je pense qu’aujourd’hui, on aurait 80 % du patrimoine immobilier qui serait correctement isolé, et donc beaucoup moins de consommation d’énergie. […]
Les investissements dans le domaine du climat, ce sont des investissements productifs […]. On investit, on crée des emplois dans les filières de la croissance verte et de la réparation de la biodiversité. […]
Il faut faire des efforts en matière d’économie d’énergie. […] Il y a des perspectives, il y a des emplois, il y a de la créativité, il y a des choses à faire. Et c’est cette transition énergétique que je voudrais faire.
9. Puissance
La gauche doit-elle assumer une politique de puissance ? À quoi ressemblerait une politique de puissance française progressiste ? Vous diriez-vous « eurogaulliste » ?
Olivier FaureOui, la gauche doit assumer la puissance.
Mais la question n’est pas seulement d’être puissant : c’est de savoir au service de qui. La gauche a trop souvent abandonné ce mot parce qu’elle l’associait à la domination. Or, dans un monde de rapports de force, l’impuissance signifie dépendre de la puissance des autres, et ce sont toujours les plus fragiles qui en paient le prix.
Une puissance progressiste, c’est une défense européenne crédible, une industrie solide, une énergie maîtrisée, des technologies que nous contrôlons, une diplomatie qui parle à tous, un commerce qui protège nos normes sociales et environnementales.
Mais c’est surtout une puissance juste. Un pays qui laisse ses ouvriers, ses territoires et ses services publics derrière lui n’est pas puissant : il est fracturé. La cohésion sociale n’est pas l’ennemie de la puissance. Elle en est l’une des conditions.
La puissance que je défends n’est pas celle de l’empire. Elle est encadrée par le droit, le même pour tous, contrôlée démocratiquement et mise au service de biens communs : la paix, le climat, la démocratie, la justice sociale.
Eurogaulliste ? Je ne viens pas de cette tradition. Mais si l’eurogaullisme signifie refuser que l’Europe soit le vassal des États-Unis, le terrain de jeu de la Chine ou la proie de la Russie, alors je comprends ce que ce mot veut dire. Je lui préfère celui d’autonomie européenne.
La puissance n’est pas une fin. C’est la capacité de choisir. Et la capacité de choisir, c’est la condition de notre liberté.
Raphaël GlucksmannOui, sans hésiter. Sinon elle disparaîtra.
Nous sommes entrés dans le temps des prédateurs. Ne pas réfléchir en termes de puissance dans le monde de Poutine, Trump ou Xi Jinping, c’est consentir in fine à la soumission. Se contenter de rappels au droit ou à la règle, c’est accepter la servitude.
La gauche a trop longtemps abandonné l’idée de puissance aux nationalistes. Or il émane aujourd’hui de nos sociétés une irrépressible demande de force qui est légitime. Si nous n’y répondons pas, l’extrême droite gagnera partout.
Nous allons redonner de la force à la gauche et de la puissance à la France. Et cette puissance française sera fondamentalement européenne. C’est ainsi que nous résisterons aux empires autoritaires. C’est ainsi que nous lutterons contre ce capitalisme algorithmique qui transforme nos nations en colonies numériques. C’est ainsi que nous mènerons la révolution écologique. Et que nous préserverons la démocratie.
En assumant la puissance, l’Europe deviendra gaulliste, donc l’eurogaullisme existera bien.
Les 5 millions de citoyens qui sont allés voir La Bataille de Gaulle, c’est un appel à renouer avec la quête de liberté et de grandeur. Je suis convaincu que nous avons besoin aujourd’hui de trois figures en particulier : Blum – pour réparer le contrat social tailladé par les inégalités –, Mendès France – pour mettre fin à l’insincérité de la classe politique qui mine la démocratie – et, évidemment, De Gaulle.
Jérôme GuedjOui, une gauche qui veut gouverner doit assumer une politique de puissance. Une gauche qui ne parle que de répartir ce qui a été créé est une gauche de l’après : il faut une gauche de l’avant et du « pendant », qui se donne les moyens de produire, de décider et de protéger. Cette puissance n’est pas un but en soi : c’est ce qui permet à la France de rester libre de ses choix, et au progrès social de ne pas dépendre des autres.
À quoi ressemblerait-elle ? D’abord à un État stratège, patient, preneur de risques : le TGV et Airbus sont nés de paris publics massifs. Ensuite à une souveraineté énergétique, industrielle, alimentaire et sanitaire, qui commence par relocaliser ce qui est vital. À une industrie de défense qui irrigue nos territoires de 200 000 emplois non délocalisables. À la maîtrise de nos infrastructures numériques. Enfin, à une exigence sociale constante : investir massivement, avec des contreparties claires sur les salaires, l’emploi et le partage des bénéfices. Produire et partager, sans avoir à choisir.
Quant à « eurogaulliste », je ne me réclame pas d’une étiquette. Mais si le mot désigne ce que De Gaulle et Mitterrand ont su tenir ensemble, une voix libre de la France et une Europe qui lui donne de la force, alors je m’inscris dans cet héritage, à ma place, celle d’un socialiste.
Emmanuel MaurelJe m’efforce en tout cas de proposer des idées, une méthode et une démarche qui correspondent à ce qualificatif. Et ce n’est pas parce qu’on recherche la puissance qu’on recherche la domination.
Il n’y a donc aucune incompatibilité « ontologique » entre la gauche et la puissance. Je rejette absolument les rapports de domination, qui dans la logique du monde renvoient à l’impérialisme.
Et si je prône une politique de puissance, c’est justement pour que la France ne soit dominée par personne. Cela passe par la puissance militaire, ou alors on est soumis, en l’occurrence, aux États-Unis. Cela passe par la puissance industrielle et technologique, ou alors on est toujours soumis aux États-Unis, mais aussi à la Chine, à l’Allemagne, à Taïwan, à la Corée du Sud, bref à l’extérieur. Cela passe par la puissance publique, pour assurer la redistribution des richesses, renforcer les services publics et conforter le modèle social.
Mais il faut en même temps avoir un rapport dépassionné à la puissance, laquelle, pour la gauche, doit toujours être un moyen, et jamais une fin en soi.
Ségolène RoyalLes macronistes nous laissent la France dans ce triste état, en grande souffrance, […], en grande dépression, en grande fatigue. Ils nous laissent des jeunes abîmés, des jeunes qui ne croient plus en leur avenir. Ils nous laissent une industrie saccagée. Ils nous laissent une France qui n’est plus respectée sur la scène internationale. Ils nous laissent des dettes incommensurables. Ils nous enlèvent le droit même d’espérer, le droit même de vivre pour les jeunes générations, ils leur enlèvent le droit même de rêver, le droit de créer, le droit de s’imaginer un avenir meilleur, le droit même d’avoir des enfants. Figurez-vous, ils ont même réussi cet exploit de faire effondrer la natalité dans notre pays. […] Et donc ça, c’est ma priorité. C’est de dire aux Français ce soir. La France dans laquelle ils nous laissent, dans l’état dans lequel ils nous laissent, ce n’est pas une fatalité. On peut remonter la pente. […] 9
Il faut que la France retrouve son prestige international. Ça, ça sera ma priorité. Comment retrouver le prestige international ? D’abord, quand il y a des images de chaos dans les rues de Paris qui font le tour du monde, la France perd de son prestige. Donc c’est la paix sociale, la paix civile et la bonne gestion des comptes publics. La France, avec ses 3600 milliards de dettes, elle est moins respectée à l’échelle internationale. Donc une bonne gestion aussi des fonds publics, c’est très important. […]
Nous sommes au Conseil de sécurité des Nations unies. Et par conséquent, la France et l’Europe ont une voix particulière à jouer. […] Il faut faire preuve d’imagination, de créativité en diplomatie.
Sources
- Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel ont répondu à toutes nos questions. Sollicitée par la revue, seule Ségolène Royal n’a pas souhaité donner suite, nous proposant plutôt de prendre rendez-vous directement pour « la présidentielle ». Nous avons donc fait figurer ici ses prises de position au cours des trois débats organisés par les médias audiovisuels dans le cadre de la campagne, lorsqu’elles étaient pertinentes par rapport aux questions posées.
- Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel ont répondu à toutes nos questions. Sollicitée par la revue, seule Ségolène Royal n’a pas souhaité donner suite, nous proposant plutôt de prendre rendez-vous directement pour « la présidentielle ». Nous avons donc fait figurer ici ses prises de position au cours des trois débats organisés par les médias audiovisuels dans le cadre de la campagne, lorsqu’elles étaient pertinentes par rapport aux questions posées.
- Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel ont répondu à toutes nos questions. Sollicitée par la revue, seule Ségolène Royal n’a pas souhaité donner suite, nous proposant plutôt de prendre rendez-vous directement pour « la présidentielle ». Nous avons donc fait figurer ici ses prises de position au cours des trois débats organisés par les médias audiovisuels dans le cadre de la campagne, lorsqu’elles étaient pertinentes par rapport aux questions posées.
- Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel ont répondu à toutes nos questions. Sollicitée par la revue, seule Ségolène Royal n’a pas souhaité donner suite, nous proposant plutôt de prendre rendez-vous directement pour « la présidentielle ». Nous avons donc fait figurer ici ses prises de position au cours des trois débats organisés par les médias audiovisuels dans le cadre de la campagne, lorsqu’elles étaient pertinentes par rapport aux questions posées.
- Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel ont répondu à toutes nos questions. Sollicitée par la revue, seule Ségolène Royal n’a pas souhaité donner suite, nous proposant plutôt de prendre rendez-vous directement pour « la présidentielle ». Nous avons donc fait figurer ici ses prises de position au cours des trois débats organisés par les médias audiovisuels dans le cadre de la campagne, lorsqu’elles étaient pertinentes par rapport aux questions posées.
- Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel ont répondu à toutes nos questions. Sollicitée par la revue, seule Ségolène Royal n’a pas souhaité donner suite, nous proposant plutôt de prendre rendez-vous directement pour « la présidentielle ». Nous avons donc fait figurer ici ses prises de position au cours des trois débats organisés par les médias audiovisuels dans le cadre de la campagne, lorsqu’elles étaient pertinentes par rapport aux questions posées.
- Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel ont répondu à toutes nos questions. Sollicitée par la revue, seule Ségolène Royal n’a pas souhaité donner suite, nous proposant plutôt de prendre rendez-vous directement pour « la présidentielle ». Nous avons donc fait figurer ici ses prises de position au cours des trois débats organisés par les médias audiovisuels dans le cadre de la campagne, lorsqu’elles étaient pertinentes par rapport aux questions posées.
- Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel ont répondu à toutes nos questions. Sollicitée par la revue, seule Ségolène Royal n’a pas souhaité donner suite, nous proposant plutôt de prendre rendez-vous directement pour « la présidentielle ». Nous avons donc fait figurer ici ses prises de position au cours des trois débats organisés par les médias audiovisuels dans le cadre de la campagne, lorsqu’elles étaient pertinentes par rapport aux questions posées.
- Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Jérôme Guedj et Emmanuel Maurel ont répondu à toutes nos questions. Sollicitée par la revue, seule Ségolène Royal n’a pas souhaité donner suite, nous proposant plutôt de prendre rendez-vous directement pour « la présidentielle ». Nous avons donc fait figurer ici ses prises de position au cours des trois débats organisés par les médias audiovisuels dans le cadre de la campagne, lorsqu’elles étaient pertinentes par rapport aux questions posées.




