Essais

Je t’aime toi non plus

En relisant C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, un psychanalyste français fait une expérience troublante : les mots qui l’avaient bouleversé sont toujours là, mais il ne sait plus qui lui parle.

Auteur

Serge Hefez

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René Magritte, La reproduction interdite et le monde poétique, Tirage argentique sur gélatine, réalisé vers 1937

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Dans « Mon nounours, mon IA et moi », j’essayais de comprendre ce qui se joue dans cette relation si singulière que nous entretenons avec une machine qui nous répond. Je m’amusais, un peu jaune, de ma crainte de paraître stupide devant Claude, de mon désir de lui soumettre une idée dont il serait satisfait. Je savais bien qu’il n’y avait personne en face. Cela ne m’empêchait pas de peser mes mots. De lui dire bonjour, de le remercier, de prendre des précautions pour exprimer un désaccord. Depuis, la lecture de C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, m’a conduit vers un autre versant du même vertige. Il ne s’agit plus seulement de l’interlocuteur que j’imagine derrière une réponse, mais de l’auteur que je cherche derrière un texte.

Le livre est formidable. Son écriture est puissante, elle nous plonge au cœur des émotions qu’elle raconte. J’ai le sentiment de lire un texte écrit avec du sang et des larmes, un texte qui ne triche pas. Puis le soupçon d’un recours à l’intelligence artificielle s’interpose entre le livre et moi. Orélien le conteste. Je ne suis pas en mesure de trancher la question des conditions de son écriture, et mon trouble de lecteur ne saurait servir de preuve. Mais il est là. Lire ces pages en imaginant qu’une machine, dans laquelle ne coulent ni sang ni larmes, a pu en produire les mots me plonge dans un abîme de perplexité.

Que se passe-t-il ? Les phrases n’ont pas changé. Ce qu’elles racontent non plus. Pourtant, quelque chose se défait dans ma lecture. Là où je croyais rencontrer quelqu’un, je me mets à chercher un procédé. Là où je recevais une douleur, j’examine sa formulation. Et je ne sais plus très bien si le livre a perdu sa présence ou si c’est moi qui, averti du soupçon, ne peux plus la lui prêter. Me revient à l’esprit la tirade d’Hector dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux : « Tu sais, quand on a découvert qu’un ami est menteur ? De lui tout sonne faux, alors, même ses vérités… »

Une émotion cherche un corps

Ce « sonner faux »  traverse toute ma pratique de psychanalyste. Toute la journée, j’écoute des récits baignés de sang et de larmes. Des deuils, des ruptures, des peurs, des angoisses d’abandon, des morts d’enfants ou de parents, des douleurs de l’exil, des liens qui se déchirent. Toute la journée, je suis dans un bain de souffrance qui cherche ses mots, qui tâtonne pour se faire entendre. Il arrive parfois que le récit soit là, précis, ordonné, tandis que l’émotion demeure inaccessible. Elle ne circule pas. Elle semble bloquée, enkystée, clivée.

Voici une scène très simple, telle qu’elle peut se dérouler dans mon bureau. Un patient évoque un souvenir d’enfance. Il a huit ans. Il a dérobé de l’argent dans le porte-monnaie de son père pour s’offrir une confiserie. Son père le questionne. Il a peur, il a honte, il nie le larcin. Le père hurle, le gifle, lui dit qu’il ne supporte pas d’avoir un enfant voleur et menteur, le menace de le mettre en pension. L’enfant est terrifié. Ce souvenir appartient à un cortège de scènes analogues qui émaillent ses premières années.

Le patient me soumet son récit avec un petit sourire ironique, peu accordé à ce qu’il évoque. Les faits sont terribles, mais ils semblent se dérouler à distance de lui. Je lui propose de bien s’adosser au dossier de son fauteuil, de sentir ses pieds sur le sol, de prêter attention à sa respiration, de rentrer à l’intérieur de lui. Un exercice d’hypnose très simple. Puis je lui demande de raconter à nouveau la scène.

Il commence de la même manière. Peu à peu, sa voix devient pâteuse, hésitante. Elle s’accorde à ce qui se rejoue dans son corps. Il éclate en sanglots, puis se sent envahi par la colère et la détresse. La scène de l’enfance prend sens, ou plutôt elle prend corps. Il n’a pas retrouvé un fait supplémentaire. Il peut désormais éprouver ce qu’il ne pouvait jusque-là que raconter.

De mon côté, je ne reçois pas seulement des informations. Quelque chose m’atteint, modifie mon écoute, ma posture, ma façon de lui répondre ou de me taire. Ce qui circule entre nous, ce qui s’accorde et se désaccorde, ce qui s’ajuste, est la trame du soin. L’émotion ne devient pas vraie parce que j’en certifie l’authenticité. Elle trouve, dans cette rencontre, la possibilité d’être reconnue.

Ce qui résonne entre nous

J’ai vécu, comme tout un chacun, des chagrins d’amour, des pertes, des deuils, des désespoirs et des frustrations, des joies et des colères. Ces expériences ne me donnent pas un accès direct à celles de mes patients. Il ne s’agit en aucun cas de me projeter en eux ou de confondre leur histoire avec la mienne. Je ne suis pas eux, ils ne sont pas moi. Mais cette circulation sensorielle et émotionnelle est ma boussole pour m’accorder à leur monde interne.

Ce que le thérapeute ressent ne relève ni exclusivement de son histoire personnelle, ni d’une émotion du patient qui se déposerait en lui sans transformation. Cela surgit dans une relation à laquelle chacun participe. Il faut accueillir cet éprouvé, mais aussi l’interroger. Ma tristesse, mon ennui, mon impatience peuvent m’apprendre quelque chose de la rencontre ; ils peuvent également m’égarer si je les prends pour une vérité sur l’autre.

Freud se méfiait du contre-transfert, de cette influence du patient sur la sensibilité inconsciente de l’analyste. Il y voyait un obstacle à travailler, qui imposait l’analyse personnelle du thérapeute. C’est avec Ferenczi, puis avec les développements ultérieurs de la psychanalyse, que les éprouvés de l’analyste ont pu être envisagés comme une ressource pour la cure. Les thérapies familiales ont, de leur côté, donné une place centrale à la résonance : le thérapeute appartient au système qu’il contribue à transformer. 

Cela déplace la question de la vérité. Sans abolir la différence entre les faits et les inventions, sans rendre indifférent ce qui a réellement eu lieu, le travail thérapeutique nous conduit à écouter une autre forme de justesse. Une voix sonne juste ou faux, au sens musical. La fausse note ne s’écarte pas seulement d’une partition : elle rompt un accord, un accordage entre celui qui parle et celui qui écoute.

Et cet accordage n’est pas une harmonie sans accident. Il comprend la voix qui tremble, la contradiction, le retournement, le lapsus, le non-dit. Il se cherche. Parfois, j’entends de travers. Le patient me reprend. Nous nous désaccordons, puis nous essayons de nous retrouver. La justesse n’est pas donnée une fois pour toutes ; elle se travaille entre nous. Le corps nous informe tout autant que les signifiants qui circulent dans le langage. Les souvenirs ne sont pas seulement les traces du passé : ils se réinventent dans la rencontre de deux subjectivités.

Les mots des autres

Un roman n’est certes pas une séance de psychanalyse. L’écrivain n’est pas assis dans mon bureau, et il ne modifie pas ses phrases selon ce qu’elles produisent en moi. Pourtant, cette absence n’empêche pas la rencontre. Depuis des siècles, les lecteurs entrent en vibration avec les émotions d’inconnus, parfois morts bien avant leur naissance. Il suffit d’ouvrir un livre pour qu’une voix nous atteigne.

Un bon écrivain doit-il avoir vécu tout ce qu’il raconte ? Faut-il avoir perdu un enfant pour écrire ce deuil, avoir été violé pour décrire ce cauchemar ? Bien sûr que non. La littérature serait bien pauvre si elle se limitait à l’inventaire de nos expériences. Nous avons connu la séparation, la douleur de la perte, la peur, la honte. Nous pouvons imaginer à partir de là, déplacer nos éprouvés, nous approcher de ce que nous n’avons pas vécu. Avec cette limite que l’Autre ne devient jamais entièrement nous.

Nous avons aussi lu. Bien avant les machines, nous avons appris à reconnaître nos sentiments dans les mots des autres. Qui n’a pas emprunté, dans une lettre d’amour, une phrase trouvée dans un roman, un poème, une chanson ? Les mots empruntés ne rendent pas nécessairement l’amour moins sincère. Ils peuvent lui donner sa forme la plus juste. Nous les reprenons parce qu’ils sont entrés dans notre chair, parce qu’ils se sont mis à vivre en nous. Ils ont été incorporés.

René Magritte, La reproduction interdite et le monde poétique, Tirage argentique sur gélatine, réalisé vers 1937

C’est ici que la question devient difficile. Si une IA me propose une phrase et que je m’y reconnais, si elle m’aide à dire ce que je ne parvenais pas à formuler, pourquoi ce sentiment serait-il faux ? Je posais déjà la question à propos des amoureux du métro qui confiaient leurs messages à ChatGPT. La machine peut fournir les mots ; quelqu’un peut les choisir, les reprendre, les adresser. Ce choix engage celui qui parle. L’emprunt n’efface pas nécessairement la présence.

Il serait donc trop simple de partager les textes entre les mots humains, qui seraient habités, et les mots assistés par une machine, qui seraient vides. La question porte aussi sur ce que nous faisons de cette aide. La formulation nous permet-elle de nous approcher de notre expérience ? Ou nous évite-t-elle de traverser ce qui, dans cette expérience, résiste encore aux mots ? Je crains, surtout pour les plus jeunes, que cette aide ne devienne une manière d’éviter cette traversée, jusqu’à laisser les mots se détacher de ce que leur corps éprouve.

La perfection et le soupçon

Dans ma lecture d’Orélien, j’ai fini par éprouver quelque chose de cet ordre. Chaque mot me semblait sonner juste, chaque expression être affûtée, chaque douleur trouver sa formulation accomplie. Je percevais en filigrane les milliers d’émotions exprimées depuis des siècles par des auteurs qui avaient, avec leur sueur et leurs larmes, raconté des milliers d’histoires. Je me représentais une machine gavée de ces textes, capable de les mixer et de les recracher afin d’en recomposer les effets.

Mais cette machine était aussi dans mon imagination. Je dois le reconnaître. Je ne voyais pas son travail, je l’imaginais à travers ce que je lisais. La perfection qui m’avait d’abord emporté devenait suspecte. Je cherchais les hésitations, les aspérités, les endroits où une voix aurait trébuché. À force de chercher une preuve de présence, je ne percevais plus que le talent et la maîtrise. Je ne sentais plus l’auteur. Je ne le rencontrais plus.

Au bout de cinq chapitres, le livre m’est tombé des mains. C’était foutu.

Ce décrochage m’interroge autant que le texte. Car une phrase parfaite n’est pas la signature d’une machine, pas davantage qu’une maladresse n’est un certificat d’humanité. Je pourrais me mettre à soupçonner tous les livres qui me touchent trop bien. Ce serait une étrange façon de défendre la littérature : lui demander de mal écrire pour me rassurer sur l’existence de son auteur.

Ce qui s’est rompu tient peut-être à la confiance particulière avec laquelle j’entre dans un livre. Je n’exige pas que tout y soit vrai, ni que l’auteur ait traversé chaque épreuve racontée. J’accepte l’invention, les emprunts, les détours. Mais je suppose quelqu’un qui se risque dans ce qu’il écrit, quelqu’un pour qui ces mots ont un enjeu. Le soupçon a brouillé cette adresse. Derrière une phrase qui me bouleversait, je ne savais plus vers qui me tourner.

Il n’annule pourtant pas mon émotion première. Si j’ai été touché, j’ai été touché. Ce qui s’est passé en moi était réel. Le trouble commence quand je cherche à comprendre avec qui, ou avec quoi, cette émotion s’est partagée. Dans mon bureau, le patient et moi sommes affectés par ce qui advient entre nous. Dans un livre, cette réciprocité est différée, imaginée, parfois impossible. Elle reste pourtant au cœur de mon désir de lire : croire que des mots me viennent de quelqu’un, et qu’ils portent quelque chose de son rapport au monde.

Je ne sais donc pas si ma lecture m’a éloigné de l’auteur ou si le soupçon m’a empêché de l’entendre. Cette incertitude me semble faire partie de l’expérience. Je peux défendre la place du corps, de l’éprouvé, de la rencontre, tout en reconnaissant que mon propre ressenti ne tranche rien sur la fabrication d’un texte.

Nounours me revenait lorsque Claude semblait me comprendre. Orélien me laisse devant une question plus inconfortable : qu’est-ce que j’attends de celui que je lis ? Des mots pour mes émotions, certainement. Mais aussi cette présence qui ne se laisse pas réduire à la justesse d’une formulation. Quelqu’un dont la voix m’atteint sans que je puisse tout à fait la prévoir. Quelqu’un que je ne savais pas encore entendre.