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Il fut un temps, pas si lointain, où chaque échange entre Washington et Pékin ressemblait à un pas de plus vers une déclaration de guerre. Du virus chinois aux tarifs et aux représailles, la guerre froide était en train de s’échauffer.
Puis, presque du jour au lendemain, tout a paru s’apaiser.
Lors de la visite de Xi Jinping à Washington, Donald Trump a tout fait pour que les sourires et les accolades prennent le dessus. Une certaine confusion régnait à Washington. Les deux superpuissances n’étaient-elles pas engagées dans une escalade conflictuelle, accélérée depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ?
Le New York Times a titré : « Alors que Xi est en visite à Washington, Trump minimise les actions de la Chine à l’encontre des intérêts américains » 1. On serait presque tenté d’y voir le triomphe du « doux commerce », les intérêts marchands et économiques de deux systèmes de plus en plus intégrés s’est-il discrètement imposé pour pacifier les relations sino-américaines ?
Ce serait une erreur. Dans l’œil du cyclone le calme règne. En réalité, la cordialité entourant la toute récente visite de Xi Jinping à Washington traduit surtout un approfondissement du fossé transpacifique. Lorsque toutes les forces sont mobilisées pour gagner la bataille, même le simulacre de négociation devient une distraction trop coûteuse. En attendant, loin des projecteurs, le cyclone s’intensifie et agite les infrastructures discrètes de l’économie mondiale.
Repositionnements dans la bataille pour le numérique
À été-automne 2025, la rivalité sino-américaine atteint son point culminant : les droits de douane américains effectifs frôlent les 40 % et Donald Trump s’apprête à étendre considérablement les sanctions technologiques imposées aux filiales des firmes concernées. Pékin riposte en annonçant des mesures toutes aussi inédites : un élargissement substantiel de ses restrictions d’exportation assorti d’une portée extraterritoriale et de l’interdiction pure et simple d’exporter certaines matières stratégiques comme le gallium et le germanium. En plein boom de l’intelligence artificielle, la Silicon Valley se retrouve sous la menace d’un coup d’arrêt imminent. De son côté, la Chine doit continuer d’exporter massivement et souhaite donc se débarrasser des 40 % de droits de douane.
La trêve de Corée, négociée fin octobre 2025 à Busan, bénéficie donc aux deux parties. La Chine se félicite de la baisse des droits de douane effectifs à environ 30 % et rétropédale sur les restrictions d’exportation. Le léger élargissement et le prolongement jusqu’à janvier 2027 de cette trêve ont constitué l’un des seuls résultats tangibles de la toute récente visite de Xi à Washington.
En apparence, depuis Busan, la désescalade est en marche. Mais la bataille des puces fait toujours rage : la Chine a simplement retiré ses restrictions les plus drastiques en matière d’exportation de métaux et de composants stratégiques ; les États-Unis maintiennent leurs sanctions contre la Tech chinoise 2. Ni Pékin ni Washington ne se font d’illusions quant à la nature partielle et surtout temporaire de la trêve et, dans les coulisses, chacun profite du répit pour repositionner ses troupes et préparer de nouveaux assauts.
Dans les semaines précédant la rencontre de Busan, Donald Trump signait déjà à tour de bras des accords d’exploitation minière avec l’Australie, mais aussi avec le Japon, la Malaisie et la Thaïlande ; l’objectif étant de contourner le quasi-monopole chinois sur les terres rares et autres métaux critiques en sécurisant d’autres voies d’approvisionnement situées dans des pays entretenant des relations plus amicales avec Washington. Depuis, une dizaine d’accords miniers se sont ajoutés à cette liste, avec, entre autres, la République démocratique du Congo et le Maroc. En complément, Trump maintient le soutien financier accordé par l’administration Biden au secteur des métaux critiques, achète des parts dans des entreprises minières, promeut le stockage de minéraux stratégiques et met même en place un système de prix planchers en faveur de l’extraction domestique.
Ces pratiques de reshoring et de friendshoring minier s’insèrent dans une stratégie plus vaste de maintien du contrôle exercé par les Américains sur l’infrastructure numérique du marché mondial. En juillet 2025, Washington publiait ainsi son plan d’action pour l’intelligence artificielle. Cette stratégie, qui matérialise le resserrement de l’alliance entre la Maison-Blanche et la Silicon Valley, poursuit l’objectif d’« exercer une domination mondiale en contrôlant la production sociale de l’information et du savoir sous toutes ses formes, de la construction de récits aux technologies de pointe » 3. Les États-Unis prolongent cette démarche en tordant le bras de leurs alliés européens et asiatiques. La dépendance de ces derniers aux Big Tech est utilisée pour provoquer un alignement sur la position américaine à tous les niveaux (infrastructures énergétiques, chaînes d’approvisionnement, exportations de semi-conducteurs, achats de métaux, règlements sur les données). Telle est la raison d’être de la coalition Pax Silica, dévoilée par la Maison-Blanche en décembre 2025, et que l’Union européenne a rejointe en juin 2026.
Nouveau plan (quinquennal), même bataille
La Chine n’a pas chômé non plus. Pendant que Trump et Xi mettaient en scène la fin du conflit à Busan, la crème de la crème de la haute fonction publique pékinoise confectionnait le nouveau plan quinquennal – le 15e depuis la naissance de la République populaire – pour les années 2026-2030. Rappelons que c’est la planification qui a permis à la Chine, non seulement d’obtenir un quasi-monopole minier, mais aussi de passer de nain à géant technologique en moins de vingt ans. Le 15e plan prévoit d’enfoncer le clou à travers des « mesures exceptionnelles pour réaliser des avancées décisives dans les technologies clefs centrales », au cœur desquelles se trouve l’intelligence artificielle 4.
Cette accélération technologique conçue pour promouvoir l’autosuffisance de l’économie chinoise dans les technologies de pointe est aussi permise par une série de mesures prises auparavant. En effet, en 2025, la Chine a injecté la somme record de 213 milliards de dollars dans les pays des nouvelles routes de la soie, ce qui représente une hausse de 75 % par rapport à 2024, qui avait elle-même été une année record.
Si le secteur de l’énergie est la cible numéro un de ces financements – notamment pour alimenter l’autre pilier matériel de l’infrastructure numérique, les centres de données –, les activités minières figurent juste derrière. En complément, Pékin soutient les champions nationaux de l’intelligence artificielle en subventionnant substantiellement les coûts d’exploitation des centres de données, et surtout en mobilisant ses banques publiques pour octroyer des crédits bonifiés aux entreprises de la filière. La démarche semble produire des effets tangibles : Morgan Stanley estime que d’ici 2030, le marché chinois des semi-conducteurs triplera de volume et sera fourni à 86 % par des firmes domestiques 5 ; et les modèles d’intelligence artificielle open source chinois se diffusent à une vitesse record dans le monde 6.
Malgré ces avancées, la Tech chinoise se heurte à deux goulets d’étranglement majeurs. D’une part, en dépit des contournements, les sanctions technologiques américaines privent les géants du numérique chinois d’un accès massif aux semi-conducteurs de pointe. D’autre part, les États-Unis conservent une avance importante en matière de modèles notables d’intelligence artificielle. Selon le dernier Stanford AI Index, ils en comptent 59, contre 35 pour la Chine 7. L’issue de la bataille du numérique dépendra donc de la capacité de chacun à accélérer son développement de l’intelligence artificielle et à contourner le goulet d’étranglement mis en place par l’autre. Dans ce cadre, la position américaine reste avantageuse car il est plus facile de remplacer un fournisseur assurant une activité relativement moins complexe, comme l’extraction.
Contextualisées ainsi, les récentes alertes des géants américains de l’intelligence artificielle à propos du « risque existentiel » que cette technologie ferait peser sur l’humanité prennent tout leur sens. Étant dépourvue d’intentionnalité propre, l’IA agit dans le cadre d’un paramétrage prédéfini. Elle gagne en marge de manœuvre lorsque les paramètres de précaution sont abaissés pour débrider les performances, ce à quoi la course à l’IA conduit. La « menace existentielle » n’est pas tant technologique que géopolitique. Voilà le niveau de conflictualité atteint par l’affrontement sino-américain.
Le tournant numérique de l’antagonisme monétaire
L’intelligence artificielle ne constitue pas l’unique champ de bataille. L’antagonisme monétaire s’est également élargi à l’espace numérique. Loin sont les fabulations initiales autour du plan Miran – selon lequel la suprématie du dollar représenterait un fardeau pour les États-Unis. En réalité, le reste du monde a versé à l’économie américaine une subvention de près de 680 milliards de dollars rien qu’en 2025, grâce au privilège exorbitant du dollar 8. Consciente de cet avantage, la Maison-Blanche entend le verrouiller à travers une démarche particulièrement agressive reposant sur des stablecoins adossés au dollar. C’est tout le sens du Genius Act de juillet 2025.
Facilement utilisables dans le monde entier – car ils ne circulent pas dans le système interbancaire mais dans des blockchains –, ces stablecoins ont un potentiel considérable d’adoption par les entreprises (qui orientent les pratiques de paiement des consommateurs). En étant convertibles un pour un dans la monnaie américaine, ils renforcent la place du dollar dans les paiements internationaux et encouragent la dollarisation des autres pays. Avec une adoption massive, les États-Unis multiplieraient les avantages déjà tirés de la suprématie du dollar en termes de financement de l’État, des entreprises et des ménages et en termes de pouvoir extraterritorial. Certes, c’est une démarche à haut risque. Si la confiance accordée à la stabilité des jetons numériques s’effondre, le système de paiement pourrait se trouver désorganisé et, par effet de contagion, paralyser rapidement les marchés financiers, voire mettre à l’arrêt l’activité économique 9.
Face aux tentatives états-uniennes de renforcer leur emprise déjà exorbitante sur le système monétaire international, Xi Jinping s’est exprimé début 2026 avec une clarté sans précédent en faveur de l’internationalisation du renminbi 10. Pour y parvenir, l’infrastructure monétaire chinoise alternative au dollar tourne à plein. La valeur des transactions réalisées par le système de paiement CIPS est passée de 26 billions de yuans au dernier trimestre 2022 à 45 billions au dernier trimestre 2025. Même si l’écart entre CIPS et son équivalent dollarisé reste très significatif, il diminue. En parallèle, les capitaux étrangers affluent au point de hisser le marché de capitaux chinois à la deuxième place mondiale en termes de volume, juste derrière Wall Street 11. Le 15e Plan quinquennal enfonce le clou en accélérant l’établissement de Shanghai comme place financière internationale offrant des titres plus diversifiés.
La stratégie prévoit également de passer un cap avec le développement du renminbi numérique. La Chine est à la pointe avancée du développement de la monnaie numérique de banque centrale et se trouve de ce fait en position favorable pour fixer les standards en la matière 12. C’est ainsi qu’elle participe depuis 2021 au projet mBridge qui vise à connecter le renminbi numérique à ses pendants étrangers. La Thaïlande et les Émirats arabes unis participent au projet, et vingt-cinq autres pays, dont la France et l’Italie, l’observent. Du fait des gains d’efficacité qu’elle offre, une telle connexion directe est susceptible de donner lieu à une infrastructure monétaire qui remplacerait le système actuel de correspondance bancaire, centré autour du dollar. Les monnaies nationales des pays impliqués, et surtout le renminbi, seraient utilisées pour les transactions.
En somme, la bataille pour le contrôle de l’infrastructure monétaire mondiale s’étend pleinement à l’espace numérique où deux initiatives rivalisent. Pour le moment, la suprématie du dollar demeure largement intacte tandis que la démarche chinoise est, elle, encore fragile. Elle vient en outre de subir un revers politique : à la mi-septembre, l’Arabie saoudite a quitté le projet mBridge. Les autorités monétaires saoudiennes nient toute pression américaine. Néanmoins, comme le souligne le magazine Fortune, la Banque des règlements internationaux s’était déjà retirée du projet en 2024 à la suite d’une campagne de lobbying américaine 13.
La persistante externalisation des déséquilibres macroéconomiques
Après la parenthèse douanière, l’antagonisme sino-américain retrouve les terrains plus discrets mais surtout plus décisifs des infrastructures numérique, physique et monétaire du marché mondial, et s’y intensifie. Car les contraintes politico-économiques promouvant l’affrontement sont plus fortes que jamais, aux États-Unis en particulier.
En Chine, il existe une certaine stabilité : la stratégie d’externalisation des déséquilibres macroéconomiques internes par la conquête des marchés étrangers a été confirmée par le dernier plan. Aux États-Unis, au contraire, le rapport au marché mondial est devenu explosif. Pour en prendre la mesure il convient de garder à l’esprit que, du point de vue de Washington, la mondialisation devait jouer le rôle de stabilisateur politique 14. Née dans un contexte marqué par les conflits redistributifs intenses des années 1970, elle devait permettre aux ménages de suivre les normes de consommation alors même que les revenus réels stagnaient, grâce à l’importation de biens bon marché. Simultanément, les entreprises devaient pouvoir accéder à une multitude d’opportunités lucratives à travers tous les continents et ainsi rétablir leur rentabilité.
Aujourd’hui, cet outil de pacification sociale est en panne. En contexte de revenus quasi-stagnants, l’inflation est politiquement explosive. Si Trump a pu remporter la Maison-Blanche en 2024 grâce à l’incapacité de Biden à lutter contre la hausse des prix, il est désormais pris dans le même engrenage. Pire, la combinaison entre sa réforme fiscale accentuant les inégalités de revenu et les effets inflationnistes de sa politique commerciale (et de la guerre en Iran) que les entreprises répercutent sur les ménages, attise la crise de la vie chère. Cette configuration s’observe de façon flagrante : selon les dernières données disponibles, la part du travail dans la valeur ajoutée s’est effondrée à 52,8 % – du jamais vu depuis le début de l’enregistrement des statistiques en 1947. Mécaniquement, la part du capital a atteint de nouveaux sommets.
La crise particulièrement aiguë que traversent les États-Unis vient du fait que la promesse de pacification sociale de la mondialisation a en réalité été doublement rompue : outre le mécontentement des ménages, les entreprises estiment que la mondialisation est de plus en plus dysfonctionnelle. Certes, elle a permis aux bénéfices réalisés par les entreprises américaines à l’étranger de s’envoler, mais cette dynamique s’essouffle sous l’effet de l’essor technologique chinois. Jamais, en près de 50 ans, le ratio profits étrangers/profits domestiques n’était tombé aussi bas qu’aujourd’hui. Il tourne désormais autour de 46 %.
Pire encore, rien n’indique que la montée en gamme chinoise doive représenter un phénomène éphémère. Bien entendu, les entreprises américaines tirent toujours des bénéfices colossaux du marché mondial. Néanmoins, la tendance des dernières années est vécue comme un déclassement qui risque de s’amplifier dans les années à venir. La pression monte donc à Washington pour trouver les leviers susceptibles de freiner l’essor de la Chine.
Si Trump porte une responsabilité directe dans l’aggravation de la crise de la vie chère, et échoue pour l’instant à desserrer l’étau du coût du carburant, il est pleinement mobilisé, à travers une série d’initiatives infrastructurelles, pour rendre la mondialisation à nouveau fonctionnelle du point de vue des firmes américaines. À ce titre, il poursuit la même ligne de politique économique étrangère que ses prédécesseurs. À la différence de ces derniers, qui ont essayé d’anticiper et d’éviter les effets négatifs de l’essor de la Chine sur la rentabilité des firmes américaines, l’administration Trump subit une pression accrue, car l’effet négatif est désormais une réalité. Sur ce plan, Xi Jinping n’a aucune concession à offrir, car il doit lui-même assurer la reproduction d’un modèle économique extraverti. En tentant d’externaliser les déséquilibres macroéconomiques internes, chacune des deux superpuissances alimente inlassablement le cyclone.
Sources
- Eica L. Greenr, « As Xi Visits Washington, Trump Plays Down China’s Actions Against U.S. Interests », The New York Times, 23 septembre 2026.
- Benjamin Bürbaumer, « Trump-Xi : dans l’ombre de la trêve de Corée, la guerre des infrastructures continue ».
- Cecilia Rikap, The Rulers – Corporate Power in the Age of AI and the Cloud, London, Verso, 2026, p. 11.
- State Council of the PRC, The two sessions were authorized to publish the outline of the 15th Five-Year Plan for National Economic and Social Development of the People’s Republic of China, consulté le 23 mars 2026.
- Zijing Wu, « Huawei’s AI chip sales surge as Nvidia stalls in China », Financial Times, 1er mai 2026.
- John Thornhill et Caiwei Chen, « The State of AI : is China about to win the race ? », Financial Times, 3 novembre 2025.
- AI Index Report, Artificial Intelligence Index Report 2026, Stanford, Stanford University, 2026.
- World Inequality Report, « World Inequality Report 2026, chapter 5 : Exorbitant Privilege ».
- Barry Eichengreen, « The Genius Act Will Bring Economic Chaos », The New York Times, 17 juin 2025.
- Cheng Leng et Joe Leahy, « Xi Jinping calls for China’s renminbi to attain global reserve currency status », Financial Times, 01 février 2026.
- Johannes Petry, « Wall Street in China : the malleability of global finance in the age of geopolitics », Review of International Political Economy, 32-4, 2025, p. 970‑1001.
- Bruno de Conti et Jean-François Ponsot, State-led digitalization of currencies and payments as a vector for global and domestic de-dollarization ?, 2025.
- Jason Ma, « China suffers another setback in effort to de-dollarize global finance as anchor in the greenback’s dominance quietly exits Beijing’s payment scheme », Fortune, 2026, 21 septembre 2026.
- Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, Paris, La Découverte, 2024.