Guerre
Mardi du Grand Continent à l’École normale supérieure, avec Fabrice Deprez, Amélie Férey, Michel Goya, Richard Rechtman et Olivier Tesquet, modéré par Gilles Gressani.
Bonjour à toutes et à tous. Nous aborderons ce soir un sujet central de notre temps, sans doute essentiel pour l’avenir, mais qui reste encore sous-traité et sous-estimé.
Nous parlerons des drones du front ukrainien où on a le plus l’habitude de les voir. Fabrice Deprez est avec nous depuis Kyiv pour aborder ce thème.
Nous aborderons ensuite le drone militaire, ses usages duals, ainsi que la forme qu’il peut prendre dans l’idéologie et la pratique d’une partie de la Silicon Valley, de l’administration Trump, et au-delà.
Je présenterai les intervenants au fur et à mesure du tour de table et donne tout de suite la parole à Fabrice Deprez, qui a signé un article publié dans Le Grand Continent. Il s’agit d’une enquête sur la « dronophobie », notion qui n’est pas une métaphore, mais un instrument clinique développé pour traiter les cas d’exposition de soldats et de civils ukrainiens aux activités de drones.
La première question que j’aimerais vous poser est la suivante : pourquoi les villes ukrainiennes du front sont-elles de plus en plus recouvertes de filets ? À partir de vos enquêtes et de votre connaissance du terrain, pourriez-vous également nous expliquer l’impact des drones sur la construction psychologique et la culture politique en Ukraine ?
Le déploiement de filets anti-drones le long des grands axes routiers dans la plupart des villes proches du front est un phénomène que l’on observe depuis environ un an et demi. On en trouve également parfois à l’intérieur des villes, comme à Kramatorsk et à Sloviansk, dans l’est de l’Ukraine, où la quasi-totalité des routes et des rues sont recouvertes de ces filets.
Comme leur nom l’indique, ces filets sont conçus pour protéger contre les drones, plus précisément contre les drones FPV. Il s’agit de petits drones qui transportent une charge explosive assez limitée, d’un à trois kilos, et qui sont pilotés en vue à la première personne, avec un opérateur qui voit, grâce à une caméra, ce que le drone voit. Ces filets sont d’ailleurs assez souvent littéralement des filets de pêche, notamment une partie provenant de Bretagne. Ils ne sont donc pas capables d’arrêter des drones lourds, comme les Gerbera ou les Molniya, qui ont des charges explosives beaucoup plus importantes, vont beaucoup plus vite et sont parfois plus proches du missile de croisière que du drone. Il s’agit donc d’un type de protection très spécifique.
Le fait que ces filets aient été déployés tout le long de la ligne de front, de Kherson dans le sud jusqu’à Kharkiv, Soumy et même la région de Kiev qui est frontalière du Belarus, montre l’importance que ces drones ont prise en nombre et les évolutions technologiques qui leur permettent d’aller plus loin. On a des drones qui, jusqu’à récemment, étaient hors de portée des villes et qui ne le sont plus maintenant. C’est particulièrement le cas pour Kramatorsk et Sloviansk, dans l’est de l’Ukraine, où la ligne de front s’est rapprochée.
Fabrice Deprez, vous pouvez nous apporter un point de vue de terrain. Qu’est-ce que cela signifie de vivre sous ces filets ? Quel est l’impact de la menace des drones sur la vie quotidienne de milliers d’Ukrainiens aujourd’hui ?
Ces filets anti-drones illustrent la nature de la menace que représentent ces drones, qui visent surtout les déplacements. Par rapport à la menace d’un missile balistique ou d’une bombe planante, il y a cette notion qui est intégrée par tous les militaires, mais même aussi par tous les civils qui vivent sur place : le déplacement devient dangereux et vulnérable. C’est pour cette raison qu’il y a ces filets pour protéger les populations pendant ce moment de vulnérabilité.
Une composante psychologique importante de la vie dans ces endroits est l’idée que le moindre déplacement devient dangereux. Lorsqu’on se balade avec un détecteur de drones, on entend très régulièrement les bips indiquant la présence de drones dans la zone.
C’est donc une tension permanente dans un environnement où beaucoup d’habitants avaient appris à vivre avec la guerre, notamment en ce qui concerne les frappes de missiles ou de bombes planantes. C’est quelque chose qu’il est possible d’ignorer d’une certaine manière, tout simplement parce que, pour beaucoup, la logique est de se dire qu’il n’y a rien à faire si un missile tombe sur eux. Le drone est très différent, car il représente une menace beaucoup plus permanente, mais aussi beaucoup plus visible et audible. Un drone se voit et s’entend longtemps à l’avance.
Je me permets de vous citer parce que votre texte est un retour de terrain avec beaucoup de conceptualisations problématisant vraiment le sujet.
Vous écrivez : « En effet, le drone a industrialisé la traque, une activité guerrière autrefois réservée aux snipers et à de petits groupes de commandos. Il est éminemment personnel, chaque attaque étant menée avec la conscience directe qu’il y a derrière un pilote qui observe, dirige et s’adapte. Le missile ou l’obus ne visent que des coordonnées, alors que le drone et l’homme qui le dirige visent une personne. »
C’est donc bien un impact personnel, et c’est cet impact personnel qui commence à être étudié aujourd’hui par des psychiatres et des médecins.
Oui, absolument.
La grande question actuelle, qui reste assez ouverte, est de savoir quel est l’impact de vivre dans ces conditions, avec cette tension permanente. Une fois sorti de cette zone, quelle est la spécificité de la violence psychologique infligée par cette arme par rapport à d’autres armes ? Quel est donc l’impact post-traumatique ? Il y a énormément de choses à dire là-dessus.
Ce que j’ai trouvé assez frappant dans ce que j’ai pu entendre et lire à ce sujet, c’est l’importance des vidéos. Il y a aujourd’hui une masse énorme de vidéos de frappes de drones, donc de soldats ukrainiens et russes tués par ces drones. Cela a un véritable impact.
Un psychiatre ukrainien racontait par exemple, lors d’un séminaire, qu’un des effets, parmi de nombreux autres, pour les soldats ukrainiens qui regardent beaucoup ces vidéos, était qu’ils avaient l’idée erronée de l’inévitabilité de la frappe de drone. Ils se disent que s’ils sont visés par un drone, ils seront forcément touchés et tués. Et puis, il y a évidemment l’impact psychologique. Ce psychiatre donnait l’exemple d’un soldat ukrainien, l’un de ses patients, qui avait été victime d’une frappe de drone. Ce dernier a pu retrouver les vidéos de la frappe qui l’a visé, publiées par des soldats russes, ce qui lui a fait revivre ce traumatisme. Avant, il était exceptionnel de pouvoir voir des vidéos de sa propre attaque, et aujourd’hui, c’est devenu banal.
Merci beaucoup, Fabrice Deprez, de partager cela avec nous, c’est vraiment très précieux.
Michel Goya, nous avons souhaité vous inviter car il y a évidemment une dimension militaire. Vous êtes militaire, historien et auteur de nombreux ouvrages, dont le dernier, La guerre mondiale de la France : De 1961 à nos jours, a été publié chez Tallandier en 2023. Vous avez également publié en 2019 un texte particulièrement pertinent pour la discussion d’aujourd’hui, intitulé Sous le feu : La mort comme hypothèse de travail.
Est-ce que vous souhaitez partager en premier lieu ce que vous avez effectivement vécu, ces formes de traque évoquées, de type Ancien Régime, et donc commencer par l’angle personnel et l’impact psychologique, avant d’aborder la question plus stratégique et tactique ?
J’ai connu mon baptême du feu en juillet 1993 à Sarajevo. Nous venions d’arriver, nous étions 200 soldats français dans la vieille ville, et nous sommes très vite tombés dans une embuscade. Concrètement, j’étais à l’intérieur du bâtiment dans lequel nous devions nous déplacer. En sortant, j’ai vu l’un de mes soldats dans une mare de sang, qui avait été touché par un sniper.
Il a été touché par l’un des tireurs isolés présents dans les bâtiments situés au-dessus de nous. Dans la foulée, un combat a éclaté. J’avais moi aussi un certain nombre de tireurs d’élite. J’ai donc engagé le combat jusqu’à ce que nous soyons interrompus par un déluge d’artillerie. Il tombait en moyenne 250 obus par jour sur la ville assiégée à l’époque, donc cela arrivait forcément à un moment de la journée. Cela nous a obligés à rentrer dans le bunker.
Après quelques heures passées dans la ville, nous nous sommes dit que les six mois prévus seraient quand même assez longs. Ce qui est intéressant dans cette expérience, c’est que j’ai très vite compris comment l’expérience du feu transformait les individus.
Une zone de mort est un endroit où, si l’on ne fait rien de particulier, si l’on se balade les mains dans les poches, l’on est tué ou blessé automatiquement à la fin de la journée. Dans une zone de danger ou de risque, on a peut-être des chances de s’en sortir. En zone de mort, non.
Il faut bien comprendre qu’un individu qui pénètre dans une zone de mort, même dans une zone de danger élevé, est transformé. C’est un peu comme le docteur Banner qui se transforme en Hulk pour faire face à la menace.
En termes de psychologie du combattant, tout commence dans l’amygdale cérébrale, au milieu du cerveau, qui est la sentinelle du danger. Son seul objectif est d’avertir du danger. Pour cela, elle doit être reliée à la mémoire. C’est là qu’elle trouve tous les indices de danger. Si elle en décèle un, elle va provoquer une mobilisation du corps et transformer l’individu en Hulk.
Là commence un deuxième processus intéressant : l’appréciation de la situation et la perception des choses. On répond alors à deux questions : faut-il rester dans cette zone de mort ? Faut-il aller au-devant de la mort reçue ou de la mort donnée ? Donner la mort n’est pas naturel non plus. Est-ce nécessaire ? Si l’on est soldat professionnel et volontaire, un cadre ou un officier, on se dit qu’on est quand même obligé d’y aller. Deuxièmement, et surtout, on se demande si c’est possible. Ai-je les compétences ? Comprends-je ce qui se passe ? Ai-je les moyens de faire face à la situation ? Ou alors, ne comprends-je rien du tout ? Et c’est là l’élément le plus important : suis-je en train de subir cette situation ? Est-ce que je ne peux pas influencer la menace qui m’entoure ?
Si vous répondez oui à ces deux questions – dois-je rester et ai-je les compétences –, alors vous devriez contrôler cette mobilisation du corps et vous sentir très bien. C’est globalement ce qui s’est passé pour moi lors de la première journée. J’étais même trop bien : j’étais complètement euphorique et inconscient du danger, mais c’était agréable.
C’est fréquent ?
Oui, bien sûr.
En revanche, si on répond « non » à la question, si on ne sait pas trop, si on ne comprend pas ce qui se passe, etc., la mobilisation augmentera. Au-delà de 120 pulsations cardiaques, on commence à perdre de l’habileté manuelle. Aux alentours de 140 pulsations, on ne prend plus de décisions. Au lieu d’être acteur et de faire réellement des choses, à partir de ce stade, on devient un figurant, on subit les événements et on attend qu’on donne des ordres. On les applique parce que cela déstresse, mais cela devient plus compliqué. S’il n’y a pas d’ordres, on imite les autres. Quand les gens fuient, par exemple, on part avec eux. Et puis, il arrive un stade où la mobilisation est telle que la véritable menace devient intérieure, cardiaque, et où l’on procède automatiquement à une sorte de blocage de l’amygdale, et donc aussi de la mémoire, au moment de la situation la plus stressante. C’est la raison pour laquelle certaines personnes sont parfois condamnées à revivre des situations particulièrement stressantes. C’est dans ces situations qu’on peut être complètement paralysé par les événements.
Ce que je veux faire comprendre, c’est que les individus qui se trouvent dans la zone de mort en Ukraine, sont transformés. Ils peuvent être un peu transformés en temps normal, c’est-à-dire sous stress, sous l’effet du cortisol, et beaucoup transformés lorsqu’ils sont directement agressés. En tout cas, ils sont toujours transformés.
Cette transformation, c’est un peu pile ou face. Soit on absorbe effectivement ce stress, soit on le subit. Dans tous les cas, il s’accumule. Il peut arriver un moment où, si l’on n’arrive pas à évacuer tout cela en revenant en arrière, en se reposant, en sortant de cette situation, etc., on accumule, on s’use, on s’épuise et on s’affaiblit certainement.
C’est donc le cas de figure dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui, car il est très difficile de distinguer cet arrière et ce front, et il est très difficile de comprendre quand cela se termine.
Oui, il faut comprendre qu’un fantassin, un combattant rapproché, passe son temps à beaucoup attendre, entrecoupé de moments de terreur. De temps en temps, il affronte des choses, mais rarement des individus. Les opérateurs de drones, comme on l’a dit, voient des choses. Les snipers voient des individus.
Vous avez beaucoup insisté sur le fait que la guerre est avant tout une question d’ouïe.
Oui, on est obligé de s’adapter à un milieu hostile, un milieu extrême et particulier, dans lequel on ne voit pas forcément d’où viennent les tirs. Un soldat a très peu d’occasions de tirer sur des individus qu’il voit. En revanche, il doit faire face aux obus, aux balles, parfois aux mines et aux drones qui volent au-dessus de lui. Il est donc obligé de développer un certain nombre de compétences et de capacités liées à l’ouïe.
On distingue très vite un objet supersonique d’un objet qui ne l’est pas. Une balle, par exemple, est supersonique. Donc, quand elle arrive, cela fait un gros bang supersonique. Et ce n’est qu’ensuite que le bruit de la détonation de départ, à la vitesse du son de 300 mètres par seconde, arrive. Si l’on vous tire dessus à 600 mètres, il faudra deux secondes pour que le son vous parvienne. Il y a également un troisième bruit : le sifflement derrière la balle. Quand on connaît ce phénomène, on arrive à décrypter un certain nombre de choses.
Les obus arrivent à une vitesse inférieure à celle du son, donc on les entend arriver avec leur sifflement. On apprend très vite que si le sifflement devient de plus en plus aigu, c’est qu’il se rapproche. À l’inverse, si le sifflement devient de plus en plus grave, c’est que l’obus s’éloigne. C’est exactement la même chose qui se passe pour les drones, comme les drones Shahed lancés sur les villes à l’arrière. C’est ainsi qu’on apprend à distinguer les choses.
Ce qui se passe actuellement sur le front ukrainien, c’est que la zone de contact jusqu’à 6 km est très dense, jusqu’à 15 km elle est encore très dangereuse, et cela peut aller jusqu’à 30 km. Le ciel y est couvert de drones depuis environ 2023.
C’est ce qu’on appelle la death zone, la zone de mort.
Oui, c’est la zone de mort. Comme je le disais tout à l’heure, si l’on se balade les mains dans les poches sur 15 kilomètres de la ligne de front en Ukraine, on est tué ou blessé avant la fin de la journée, c’est certain.
Et là, il y a une file continue de drones qui passent et qui tracent une sorte de frontière large ?
Quand vous êtes dans la zone de mort, vous savez pertinemment qu’il y a des drones qui vous observent au-dessus de vous et d’autres qui peuvent vous frapper. C’est ce qu’on appelle la précision de masse. C’est comme des snipers, sauf que, à l’époque, quand on sortait, on devait faire face à quelques dizaines de snipers au grand maximum. Là, on est confronté à des centaines de drones dans le ciel.
On peut imaginer que cela change complètement nos méthodes. J’ai appris le combat d’infanterie dans les années 1980, mais je dois mettre à la poubelle une grande partie de ce que j’ai appris, car tout a changé.
Quelles sont les deux ou trois choses essentielles qui ont changé ?
Quand des drones sont en permanence au-dessus de vous, cela signifie que, dès que vous devenez visible ou que vous représentez une cible un peu importante, vous serez automatiquement frappé. Dès qu’un véhicule arrive dans cette zone de mort au bon moment, il est forcément touché. Un individu, un groupe de soldats ou une section d’une trentaine de soldats seront immédiatement repérés et frappés.
Cela oblige à une fragmentation des combats, ce qui est nouveau pour des armées comme l’armée russe, qui n’est pas du tout habituée à se décentraliser. Maintenant, on combat par petites équipes, par petits groupes de quatre. Quand on est du côté ukrainien, par exemple, en position de défense, on vit dans un trou, car c’est le seul endroit où l’on peut être à peu près à l’abri. De plus, il faut faire attention dans ce trou et grillager les entrées, sinon des drones pourraient pénétrer à l’intérieur. C’est une véritable tranchée dans laquelle les soldats ukrainiens vivent à trois ou quatre pendant des mois. Puis, 500 mètres plus loin, il y a un autre trou, puis un autre derrière, et ainsi de suite.
C’est d’ailleurs grâce aux drones qu’ils peuvent survivre, car ce sont eux qui leur amènent de l’eau.
Exactement.
Comme cette zone s’étend sur 15 km, la question est de savoir comment assurer le ravitaillement. Comment effectuer des rotations et sortir de là ? Tout devient très compliqué. S’il y a un blessé dans l’équipe, comment l’évacuer ? Actuellement, la quasi-totalité des blessés sont évacués par des robots qui vont les chercher. Les soldats sont mis sur un brancard et il faut deux heures pour revenir au point de secours. C’est quelque chose que je n’ai jamais connu. Nous évacuions nos blessés et ils étaient sur une table d’opération en moins d’une heure. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, ce qui augmente d’ailleurs le nombre de morts.
L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau considère que le ratio entre blessés et morts est le même qu’au cours de la Première Guerre mondiale.
Tout simplement parce qu’il est impossible d’évacuer les blessés rapidement. Les membres de l’équipe doivent se transformer en médecins, en quelque sorte. Ils doivent en effet apporter les premiers soins à leurs camarades blessés, voire à eux-mêmes. Ils doivent donc avoir les compétences nécessaires pour cela, en attendant de pouvoir les évacuer dans les meilleures conditions possibles.
Le ravitaillement se fait par drone, qui apporte des vivres et des munitions. Il faut imaginer ce que cela représente de passer des mois ainsi, avec une probabilité de perte quand même considérable.
Cela gèle évidemment complètement toute la situation. Les Russes qui se portent à l’attaque essaient d’infiltrer de petites équipes. Ils profitent du mauvais temps, de la nuit, de la pluie ou du vent, car les drones ne peuvent pas voler dans ces conditions. Ils essaient de s’infiltrer à pied, mais ils se retrouvent isolés et finissent par être eux-mêmes ravitaillés par drone. Au bout d’un moment, ils se font piéger eux aussi.
Cela aboutit à une forme de guerre complètement inédite. Les offensives sur le front ukrainien sont les plus lentes de l’histoire moderne. Cela va beaucoup moins vite que pendant la Première Guerre mondiale, où l’on imagine un front complètement statique. Aujourd’hui, c’est encore plus lent. Le problème, c’est qu’on ne sait pas très bien comment en sortir. Cette situation de blocage permanent est arrivée pratiquement d’un seul coup, à partir de 2023. Les drones existaient depuis longtemps, mais la nouveauté, c’est qu’on commence à les produire en masse.
Et aussi avec aussi des coûts qui sont dégressifs.
Oui, ce sont des snipers low cost, mais en grande quantité. En 2024, les Ukrainiens en ont fabriqué 4 millions. Ils en produisent encore entre 10 000 et 20 000 par jour, ce qui correspond à la production annuelle de l’armée française. C’est cette masse qui est effectivement peu coûteuse, car tout un écosystème est mis en place, avec des imprimantes 3D, par exemple.
Il existe maintenant des centaines de drones différents pouvant être utilisés dans de nombreux domaines. On voit tous les jours ceux qu’on peut utiliser pour frapper en profondeur, voire dans la grande profondeur. Quand on tape en profondeur, ce que l’on appelle en termes militaires la zone intermédiaire, on utilise de plus en plus des drones pilotés par IA qui font eux-mêmes la traque de véhicules et d’autres cibles à l’arrière. Dans la grande profondeur, il existe des drones qui sont quasiment des missiles de croisière et qui peuvent frapper l’économie russe, par exemple, ou inversement, la société ukrainienne.
Par conséquent, il y a des drones partout. Ils représentent désormais 80 % des pertes humaines et matérielles sur le front. Alors que jusqu’en 2022, et depuis la Première Guerre mondiale, c’était l’artillerie qui causait le plus de pertes. À partir de 2023-2024, un changement est survenu : les drones sont devenus les rois du champ de bataille.
Merci beaucoup, Michel Goya, il était très important de passer par cette dimension stratégique et militaire.
Nous sortons peu à peu du front pour aborder la vie quotidienne, même si nous en avions déjà parlé avec Fabrice Deprez. C’est pour cette raison que je me tourne vers Richard Rechtman, directeur de recherche à l’EHESS, anthropologue, psychiatre et psychanalyste.
La question de la dronophobie est un sujet nouveau, mais qui s’inscrit dans votre chantier de recherche qui, depuis longtemps, explore la question du traumatisme, des blessures et de leurs répercussions sociales. En 2007, vous avez notamment écrit L’Empire du traumatisme : Enquête sur la condition de victime, puis, en 2020, La vie ordinaire des génocidaires.
Pourriez-vous nous aider à comprendre comment la dronophobie s’inscrit dans l’histoire du traumatisme, dans l’histoire sociale et psychologique de celui-ci ? Avez-vous des hypothèses exploratoires à partager avec nous ?
Oui, j’en aurais plusieurs. Il faut d’abord rappeler que le traumatisme est une notion très particulière qui a une histoire très spécifique, différente de celle que l’on imagine. On a tendance à penser que toute personne ayant vécu quelque chose d’épouvantable est traumatisée. C’est une grande nouveauté de l’avoir pensé ainsi. En réalité, cette idée est apparue dans les années 70 aux États-Unis et dans les années 80 en France.
Auparavant, être traumatisé n’était pas considéré comme une situation normale, mais comme une situation anormale. Dans l’armée, par exemple, les soldats traumatisés étaient considérés comme des lâches et des faibles. Aujourd’hui, on utilise le terme « traumatisme » pour décrire quelque chose d’insoutenable, on invente une pathologie mentale pour pouvoir le désigner. Il faut bien comprendre que le traumatisme est une façon contemporaine de décrire l’inacceptable. Pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale, parler de troubles psychologiques, c’était dire que les gens qu’on avait en face étaient fous.
Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la souffrance psychique témoigne de l’horreur de la guerre. C’est quelque chose qui a complètement changé dans notre vocabulaire. Auparavant, pour décrire l’horreur de la guerre, il fallait parler de blessures physiques — un bras cassé, une jambe en moins —, mais surtout pas de blessures psychiques. Ce grand changement a inauguré une nouvelle façon de prendre en charge les blessés, qu’il s’agisse de victimes combattantes ou de victimes civiles.
Quel est le pivot ?
C’est une longue histoire, mais le vrai tournant, c’est la guerre du Viêtnam, où il a fallu inclure dans la catégorie des victimes de guerre des soldats ayant commis des atrocités. Il fallait donc faire entendre qu’on pouvait être traumatisé par les choses horribles qu’on avait faites. On a ainsi transformé la définition suivante : « le traumatisme est une réaction anormale à une situation normale ».
Or, quand on est à la guerre, la normalité est malheureusement de risquer sa vie et de voir ses copains se faire tuer. Celui qui est traumatisé par cela n’est donc pas un soldat « normal », mais un soldat qui avait des facteurs favorisants permettant d’expliquer pourquoi il n’est pas comme tout le monde.
À partir de la guerre du Viêtnam, où il y avait des vétérans qui revenaient, qui avaient perdu la guerre, qui n’étaient pas des héros et qui avaient commis un certain nombre d’atrocités, il a fallu changer cette définition pour faire d’eux des victimes de guerre. Il a fallu changer la définition de la névrose traumatique pour en faire la réponse normale à une situation anormale.
Cette décision politique a été prise par les opposants à la guerre de l’époque ainsi que par les mouvements féministes. C’est donc un grand progrès qui a ouvert la possibilité d’inclure dans la catégorie des victimes de guerre ou des traumatisés tous ceux qu’on a envie d’y inclure — à condition qu’ils soient occidentaux, car pour les autres, on ne pense pas qu’ils sont traumatisés ; on va penser qu’ils restent des auteurs d’atrocités.
Aujourd’hui, ce qui se joue et ce qui est très intéressant, c’est de comprendre comment désigner l’horreur de la guerre et celle de ce qui se passe avec les drones. La dronophobie prend cette place puisqu’elle nous parle, et nous dit que c’est inacceptable, car même le psychisme n’y résiste pas. Il y aura des gens qui souffriront de cela.
D’ailleurs, il faut bien faire la différence entre l’effroi et la peur. L’effroi, c’est précisément ce qui fait qu’on n’a pas les outils pour penser ce qui vient. C’est une expérience qui n’est pas encore pensée, elle est juste vécue. La peur implique qu’on sait à peu près à quoi s’attendre. Cela ne veut pas dire que le risque est limité, mais les mécanismes psychiques mis en place ne sont pas les mêmes.
La peur traumatise-t-elle ou seul l’effroi traumatise-t-il ? D’un point de vue psychologique, psychanalytique et psychiatrique, le débat reste ouvert. La plupart du temps, on considère quand même que seul l’effroi est responsable d’un traumatisme psychique au sens clinique du terme, mais pas au sens social. En effet, dans ce dernier cas, on va dire que tout est traumatique pour se faire entendre.
Que signifie “au sens clinique” ?
C’est le cas lorsqu’on pose un diagnostic, comme un état de stress post-traumatique. La définition est la suivante : réaction normale à une situation anormale.
Pourtant, toutes les études épidémiologiques ont montré que seulement un tiers des personnes ayant vécu un événement à haut potentiel traumatique développeront un PTSD. La définition selon laquelle il s’agirait d’une réaction normale à une situation anormale est donc difficile à maintenir. C’est à partir de ce moment-là qu’a été inventé le concept de résilience, qui permet d’expliquer pourquoi tout le monde n’est pas traumatisé. Cliniquement, l’état de stress post-traumatique n’est pas le plus fréquent. Il existe de nombreuses autres réactions.
De plus, il y a des gens qui vivent l’horreur et qui n’en sont pas traumatisés. Sauf qu’aujourd’hui, pour comprendre l’horreur et pouvoir la nommer, nous avons besoin du terme « traumatisme ». Et c’est quelque chose de très nouveau. Auparavant, ce terme n’était pas nécessaire pour nommer l’horreur ou l’injustice la plus forte. Si l’on dit aujourd’hui que quelqu’un n’est pas traumatisé, c’est comme si l’on disait qu’il ne lui est rien arrivé. Si l’on n’invente pas une pathologie, c’est comme si l’on disait que ce n’était donc pas grave.
C’est une nouvelle façon d’introduire un langage psychologique sur la scène sociale pour décrire l’inacceptable.
Il faut aussi faire la différence entre l’extraordinaire et l’ordinaire. Michel Goya nous a fait le récit de choses absolument épouvantables et extraordinaires, mais qui, pour celui qui les vit, deviennent ordinaires. Il faut bien comprendre que l’ordinaire n’est pas le banal. L’ordinaire, c’est ce qui arrive, ce qui est là, ce qui est toujours là. Quand je travaille avec des victimes de violences ou de génocide, leur quotidien est marqué par cette violence. Elle perd alors son caractère extraordinaire et n’a donc pas le même effet psychologique. Cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas d’effets psychologiques ou pathologiques. Mais nous ne pouvons pas réduire exclusivement à cela une notion qui décrit l’extraordinaire, car on perd alors de vue la réalité du quotidien. Le quotidien ne traumatise pas, mais il est épouvantable à vivre.
Ce n’est pas la première fois que des phénomènes traumatisants visant les civils se produisent. C’est même une branche de la guerre : la guerre psychologique, qui consiste à exercer une pression sur les populations. Pourtant, ce que décrit Fabrice Deprez, et sur quoi travaillent les psychiatres, les psychanalystes et les psychologues en Ukraine, semble différent en raison de son hyper-personnalisation.
Selon vous, cet élément entre-t-il en résonance d’une manière différente et fait-il entrer ce traumatisme de la dronophobie de manière différente ?
Ce qui change, c’est que l’on prend enfin en considération les effets de la guerre et de la violence sur les populations civiles. On a longtemps parlé de dommages collatéraux, de pertes qui n’étaient pas strictement militaires, de choses qui touchent les civils sans y mettre une représentation.
Ce qui se passe avec la guerre en Ukraine, mais aussi à Gaza, c’est qu’on commence enfin à comprendre que les populations civiles sont délibérément ciblées dans la guerre. Cela fait partie des outils de domination et les méthodes pour y parvenir sont multiples. Les membres de la population civile sont tués, mais cela ne suffit pas la plupart du temps. Il faut les détruire. Les détruire, c’est aussi semer la peur et créer une situation de panique permanente.
Avoir des drones au-dessus de la tête est quelque chose qu’on ne peut pas maîtriser et qui met les populations dans une position d’impuissance. Cette impuissance est un véritable objectif stratégique que l’on retrouve aussi bien dans cette guerre avec les drones que dans les processus génocidaires, où ce qui compte, c’est que les futures victimes se trouvent dans une situation d’impuissance face à ce qui va leur arriver.
Au fond, on ne leur donne pas la mort, on leur prend la mort. Il est très important de comprendre que c’est un moyen militaire et que, pour une fois, nous sommes conscients que les civils sont littéralement ciblés.
Depuis le début de nos échanges, nous sommes dans l’embarras, car nous sommes entre la guerre et la paix. Le drone, dans sa vocation militaire, existe aussi en raison de cette ambiguïté, mais il s’agit en réalité d’un outil tout à fait pacifique. Sa dimension commerciale est prouvée.
C’est pour cette raison que nous avons invité Olivier Tesquet, journaliste à Télérama et coauteur avec Nastasia Hadjadji d’Apocalypse Nerds : Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, paru aux éditions Divergence l’année passée.
Avant de vous donner la parole, je vous invite à découvrir une vidéo.
Donc là, nous avons effectivement cette ambiguïté qui est exploitée dans l’autre sens. Pourriez-vous peut-être nous aider à la resituer dans son contexte ? Qu’est-ce qu’on vient d’entendre ? Qui est cette personne qui parle ? Quel est son propos ? Et en quoi cela s’inscrit-il de manière assez continue dans notre échange depuis tout à l’heure ?
L’homme très botoxé qu’on vient de voir s’appelle Larry Ellison, un milliardaire de la tech. Il est moins connu que d’autres milliardaires du secteur dont on parle de plus en plus ces dernières années, comme Elon Musk ou Mark Zuckerberg, mais c’est quelqu’un qui possède une société, Oracle, intrinsèquement et structurellement liée à l’activité des services de renseignement.
Ces derniers mois, notamment depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, on a beaucoup commenté la proximité entre Peter Thiel, dont la société Palantir est elle aussi née dans le giron de la CIA, et le service de renseignement américain. On commente beaucoup moins le fait qu’Oracle, la société de Larry Ellison, est née d’une expérimentation avec la CIA, qui a été son premier client, et qu’Oracle était le nom de code donné au projet avant même que ce ne soit celui de l’entreprise. Cet élément le situe dans un environnement à la fois commercial et cognitif qui penche déjà vers un horizon un peu surveillant.
Aujourd’hui, nous sommes le 22 septembre. Il y a une dizaine de jours, nous avons commémoré le 25e anniversaire du 11 septembre. Ce que vient de décrire Larry Ellison est un résumé assez « parfait », suivant le point de vue duquel on se place, du débat sur ces questions aux États-Unis depuis 25 ans.
La première fois que j’ai été personnellement confronté aux drones, c’était aux fameux drones Predator, les drones chasseurs-tueurs comme on disait à l’époque, qui étaient utilisés par les États-Unis dans le cadre de campagnes d’« assassinats ciblés », après les attaques du 11 septembre pour éliminer des cibles, comme le disait à l’époque le patron de la CIA puis de la NSA, sur la base de métadonnées. En résumé, on a suivi des téléphones et envoyé des drones chasseurs-tueurs éliminer des individus dans des endroits où les États-Unis n’avaient pas officiellement déclaré la guerre. C’était au Yémen, au Pakistan, dans des zones où les frontières étaient un peu troubles. Tout à l’heure, on disait que le drone avait cette capacité à faire disparaître l’espace et à brouiller les frontières. C’est l’une des premières manifestations de cette capacité.
Après les attentats du 11 septembre, Larry Ellison préconisait déjà une réponse extrêmement sécuritaire. Il faisait partie des gens qui estimaient que l’une des réponses à ces attentats était de mettre au point de grandes bases de données pour qu’un tel attentat ou de tels événements n’arrivent plus jamais, et qu’il fallait donc surveiller au maximum. Avec cette intuition, comme il le répète dans la vidéo, il estimait que les gens allaient mieux se comporter et qu’on allait pouvoir prévenir les menaces le plus en amont possible — un scénario un peu à la Minority Report où, à force d’analyser des signaux faibles, on pourrait identifier la menace très en amont.
Les attentats du 11 septembre sont en effet le fruit d’une faillite des services de renseignement et de communication entre les agences. Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur ce qui s’est passé. La réponse surveillante à ce moment-là était celle que j’ai évoquée tout à l’heure.
Quand Larry Ellison préconise aujourd’hui de ramener ces drones dans l’espace aérien américain, à l’intérieur des frontières des États-Unis, il s’agit en fait de ramener sur le territoire national les technologies qui ont été déployées par les États-Unis contre des pays considérés comme ennemis, ou en tout cas pour frapper des ennemis des États-Unis au cours des 25 dernières années. Cela se passe dans un environnement très particulier, celui du deuxième mandat de Trump, marqué par une traque incessante, et j’insiste sur le mot « traque ».
Larry Ellison lui-même, dans l’extrait issu d’une levée de fonds d’Oracle, parle d’une traque. C’est un drone qui traque un présumé coupable et qui, par conséquent, fait le nécessaire pour le neutraliser.
C’est effectivement une traque. Aujourd’hui, aux États-Unis, elle désigne objectivement des individus et des catégories de population, notamment les étrangers. Je pense notamment à l’ICE.
Les drones ne sont finalement qu’un élément parmi d’autres d’un maillage qui ne cesse de se resserrer. Après le 11 septembre, on a assisté à une traque assez généralisée via les métadonnées et le signal intelligence (signaux informatiques), qui ont notamment fait l’objet des révélations d’Edward Snowden en 2013.
Ces dernières années, d’autres technologies sont apparues, souvent à l’intersection entre le public et le privé. Je pense par exemple aux caméras Ring, une filiale d’Amazon. Ce sont des caméras connectées que l’on installe sur une porte, une sorte de judas connecté. Elles permettent de mettre en réseau la vidéosurveillance à l’échelle du pays, et les services de police peuvent régulièrement leur demander des informations.
Ces derniers mois, une autre entreprise, Flock, a commencé à vendre le même type de technologie, ainsi que des lecteurs de plaques d’immatriculation. Ces lecteurs sont capables de scanner des voitures et de leur attribuer une sorte d’identifiant unique. Grâce à cette technologie, il est possible de suivre des déplacements. Flock devait signer un partenariat avec Ring, qui a finalement été annulé sous la pression, car aux États-Unis, notamment dans le contexte des rafles organisées par l’ICE, une contestation citoyenne s’est élevée.
Finalement, le drone est la dernière pièce manquante. Au lieu d’avoir des infrastructures statiques avec le plus possible de caméras positionnées aux coins des rues, on a là une technologie mobile capable d’opérer un scan permanent d’un territoire où tout le monde serait potentiellement suspect.
Amélie Férey, vous êtes directrice des projets data et des relations institutionnelles à l’IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’École militaire) et vos travaux portent très précisément sur la question des assassinats ciblés. Nous abordons là un point de convergence de cette dualité entre le civil et le militaire, car le thème du drone est très présent, notamment dans l’impact qu’il a sur la psychologie des Ukrainiens ciblés. On le voit aussi dans les échanges que nous avons eus jusqu’ici : c’est le côté personnel. Il y a quelqu’un qui pilote un drone et qui, par la suite, agit sur une personne.
Mais effectivement, comme le souligne très clairement Larry Ellison, avec l’intelligence artificielle, se pose de plus en plus la question de la neutralisation de la traque, et donc de la rendre automatique.
Je voudrais juste vous montrer très rapidement 10 secondes d’une vidéo qui vient d’être partagée dans un esprit un peu « friendly » et « awesome » comme seule la Silicon Valley nous le propose.
Qu’est-ce qu’on y voit ? Est-ce que vous pouvez peut-être nous aider à comprendre ?
Dans cette vidéo, on voit des personnes qui ont réussi, avec l’aide du modèle d’OpenAI GPT Astra, à coder pour que le drone puisse non seulement reconnaître une personne, mais aussi suivre ses mouvements de manière plus performante qu’un humain.
Ils expliquent qu’ils ont décomposé le processus en cinq tâches. Il faut d’une part cartographier l’espace en 3D, d’autre part se positionner, c’est-à-dire que le drone sache où il se trouve, puis planifier le mouvement, identifier la personne et enfin la suivre.
D’ailleurs, je rebondis sur ce qui a été dit au sujet des robots terrestres, car il y a aujourd’hui toute une discussion sur les raisons pour lesquelles le drone est effectivement le roi du champ de bataille et non les robots terrestres. C’est précisément parce que les robots terrestres, même avec de l’IA, n’arrivent pas très bien à comprendre s’ils peuvent passer ou non quand ils voient des herbes hautes. Le milieu terrestre est beaucoup plus difficile à modéliser que le milieu aérien, qui est un milieu fluide.
Donc, ce que montre cette vidéo, c’est cette démocratisation possible de cet usage spécifique du drone.
Qu’est-ce que vous voulez dire par démocratisation ?
C’est le fait de rendre cet usage plus accessible. Autrement dit, vous et moi pouvons aujourd’hui essayer de le faire là où, il y a 10 ans, nous aurions peut-être pu en cauchemarder, mais nous n’aurions pas pu le faire nous-mêmes.
La raison est triple : c’est beaucoup moins cher, les capacités techniques de codage sont beaucoup plus simples et il y a beaucoup plus de données. C’est cela la nouveauté.
Sachant que, par ailleurs, l’entreprise explique dans cette vidéo qu’il y a tout de même 2,8 % de tests concluants. Cela signifie qu’il y a aussi beaucoup d’échecs.
Cela pose la question du ciblage et de la précision de masse. Aujourd’hui, nous évoluons dans un environnement guerrier où l’on observe ce qu’on appelle une transparence du champ de bataille, c’est-à-dire que nous disposons de beaucoup plus de données sur la localisation des cibles, mais aussi sur leur identité. Cette massification des données permet donc de faire ce qu’on appelle le ciblage, et de cibler des individus identifiés, et pas simplement des positions ou des bâtiments, comme on le faisait avant. Par ailleurs, on observe une massification des vecteurs, en l’occurrence des petits drones, qui permettent, pour un coût vraiment moindre, de cibler des personnes.
J’ai travaillé sur l’opération Glaive de fer à Gaza. L’armée israélienne n’avait pas de petits drones en nombre suffisant. Elle a donc envoyé ses soldats à Gaza, de l’infanterie sans drone. Sauf que les Israéliens ont acheté des drones par eux-mêmes sur Amazon, la plupart du temps des drones chinois, et les ont emportés avec eux.
Tout à l’heure, nous avons parlé de la menace que représente le drone, mais nous n’avons pas évoqué la protection que le drone peut offrir à un soldat. Cela pose par ailleurs un problème de données, puisque tous les flux peuvent être récupérés par d’autres. Par ailleurs, comme ils avaient accès à toutes les données de communication, ils ont pu établir des listes de numéros de téléphone couplés à des noms. L’IA indiquait alors quelle était la probabilité que ce numéro de téléphone appartienne à une personne du Hamas, ce qui permettait ensuite de cibler cette personne géolocalisée. Cela montre à quel point cette technologie permet ce ciblage de masse.
Toutefois, pour moi, toute cette réflexion sur la transparence, présentée dans l’autre vidéo, et l’idée qu’on peut contrôler totalement un champ de bataille, une ville, des actions de police, qu’il ne va plus y avoir d’erreurs de communication et que, dès qu’on détecte une menace, on peut la cibler, relèvent quand même d’une forme de fantasme.
Ce que Larry Ellison propose est une vision presque théologique : quelqu’un vous regarde, donc vous n’allez pas commettre de péché.
Il reprend le panoptique de Bentham, ce modèle de prison avec une tour centrale et des cellules, où les prisonniers ne savent jamais s’ils sont observés ou non par le personnel de surveillance. On postule donc qu’ils intériorisent la norme et qu’ils adaptent leur comportement en conséquence.
La tendance des armées est justement la planification et le contrôle. Les armées cherchent toujours à rationaliser le champ de bataille afin de planifier des mouvements et de comprendre ce qui se passe. Il y a tout ce récit très technophile, mais finalement, on voit que des organisations non étatiques comme le Hamas arrivent à contourner la barrière super intelligente d’Israël, où il y avait des capteurs partout et où ils auraient normalement dû avoir toutes les informations. Or, ils ne les ont pas eues. En Ukraine, cette transparence du champ de bataille n’est pas totale non plus, et elle n’empêche pas les actions.
D’ailleurs, dans le ciblage des Israéliens, il y a eu énormément d’erreurs. En effet, même si l’on peut cibler un téléphone portable, sur un théâtre de guerre, on peut aussi ramasser un téléphone portable qui n’est pas le sien. L’association entre le téléphone portable et le nom de la personne est imparfaite, avec un taux d’erreur de 10 %.
C’est toujours le problème avec la technologie : on a tendance à postuler, comme dans la vidéo d’Oracle, qu’elle sera meilleure que l’homme pour le contrôle, en dépit de la démonstration empirique de ses erreurs.
Effectivement, nous sommes aujourd’hui confrontés à une massification du drone. La question est de savoir comment l’encadrer par la loi et la démocratie.
Je pense que nous partageons toutes et tous ce soir le sentiment que la dronophobie existe et est légitime, et que le théâtre de guerre ukrainien nous montre en quelque sorte ce que pourrait être notre futur proche. Je pense aussi que nous partageons l’idée que nous ne souhaitons pas que la société décrite par Larry Ellison se réalise.
La question de savoir comment intégrer ce développement technique à la loi et à la démocratie est donc assez urgente.
C’est un sujet assez compliqué. C’est vrai qu’on a vu ce débat un peu, en tout cas sur l’application militaire, au moment de la guerre en Irak. À l’époque des « programmes d’assassinats ciblés » par drones américains, il y avait encore des opérateurs de drones qui rentraient chez eux le soir après avoir piloté des frappes depuis un joystick sur une base du Nevada, qui préparaient le dîner de leurs enfants et qui se baladaient avec un syndrome de stress post-traumatique.
Aujourd’hui, si l’on opère avec des drones assistés par intelligence artificielle, cette dimension-là est éliminée. Il y a donc une mise à distance morale, mais aussi une déresponsabilisation potentielle.
Je vais prendre un exemple très concret tiré de l’article de Fabrice Deprez sur les chasses à l’homme, une sorte de safari humain à Kherson, reconnues par l’ONU comme un crime contre l’humanité. Si de tels actes sont perpétrés par des drones autonomes demain, à qui imputer la responsabilité ? C’est un vrai débat juridique, philosophique et technique extrêmement compliqué. Est-ce l’opérateur ? Le concepteur ? Ou l’armée qui les déploie ? Aujourd’hui, des tentatives réglementaires sont en cours, comme des mesures d’encadrement des drones dans le règlement européen sur l’intelligence artificielle.
D’une manière générale, l’Europe dispose d’un cadre juridique plus protecteur dans ce domaine que les États-Unis, par exemple. Mais je pense que sur les théâtres de guerre, cela sera extrêmement compliqué. Je vous disais qu’il y avait encore quelques frictions morales et juridiques concernant les « programmes d’assassinats ciblés » américains. Il n’y a jamais eu de suite juridique. Personne n’a jamais été condamné aux États-Unis pour des frappes ayant ciblé des individus, qu’il s’agisse de terroristes avérés ou d’un enfant de huit ans qui avait le malheur d’avoir son téléphone sur lui au moment où il a été frappé par un missile.
Aujourd’hui, les vidéos des frappes sont partagées par le secrétaire à la Guerre sur les réseaux sociaux, donc cette question n’évoluera probablement pas au sein de cette administration américaine.
En Europe, nous sommes confrontés à un dilemme : le conflit entre le monde réel et le monde rêvé. Du point de vue du monde civil, nous sommes effectivement protégés par l’IA Act, qui interdit par exemple l’identification biométrique pour la police, même si le secteur de la défense est exclu de ce texte. Mais si l’on essaie de se confronter à la réalité de la guerre de demain, nous ne sommes pas du tout au niveau.
Nous avons effectué l’exercice Orion, un exercice de préparation des armées à ce qu’ils appellent la « guerre haute intensité », sans entraînement avec des drones, car nous n’avons pas obtenu l’autorisation des préfets de faire voler les drones réglementaires. Cela montre bien que nous sommes en retard dans la prise en compte et la confrontation avec les drones.
Pour un petit brin d’optimisme, je dirais que l’histoire militaire nous apprend, et c’est Edward Luttwak qui le dit, qu’il y a un moment où l’on a un avantage grâce à une innovation militaire, puis arrive une contre-innovation.
J’avais rencontré un droniste ukrainien qui avait très certainement des séquelles, un traumatisme ou simplement peur. Il appuyait sur son brouilleur toutes les 5 minutes alors que nous étions à Paris, donc a priori, il n’y avait pas de drone. Maintenant, il y a des drones filaires qui ne peuvent pas être brouillés, mais il y a aussi un développement des armes à énergie dirigée, comme des fusils. Et il y a aussi le développement des robots.
Par ailleurs, il y a la question des drones autonomes, car il y a effectivement beaucoup de létalité sur le champ de bataille ukrainien. Cependant, on ne parle pas beaucoup du fait que, deux ans auparavant, les Ukrainiens ont lancé une attaque contre des positions russes avec des drones complètement autonomes. Ils ont programmé leur IA pour qu’elle leur dise : « Quand tu détectes un humain, tu fonces dessus et tu le neutralises. » Ils ont ensuite coupé tout contact avec les drones pour être sûrs qu’ils ne reviennent pas. Ils sont ensuite allés faire ce qu’on appelle du battle damage assessment, c’est-à-dire évaluer l’efficacité de l’attaque, et les résultats ont été assez concluants. On va donc aussi vers une forme d’autonomisation de plus en plus présente sur le champ de bataille.
Il faut donc prendre en compte tous ces paramètres et justement pas être gouverné par la peur, mais plutôt essayer d’analyser rationnellement la situation pour se préparer au mieux.
Il y a deux sujets différents. Le sujet militaire et le sujet civil. On n’est pas sur les mêmes champs, on n’est pas sur le même droit, ce n’est pas la même chose. D’ailleurs dans les deux cas il y a le droit, qui sert à organiser les activités humaines pour qu’elles restent dans un cadre contrôlé et défini.
Il faut donc adapter le droit, sachant que tout cela ne sont pas des choses tout à fait nouvelles. Cela fait des années qu’on y pense. On peut même remonter aux lois de la robotique d’Asimov qui réfléchissait déjà au fait d’avoir des machines autonomes et aux problèmes que cela pouvait poser à la société. On va relire Asimov, voir comment les robots arrivaient à contourner ces lois malgré eux. C’est une bonne source d’inspiration.
Cela se contrôle comme toute évolution technique, comme toute évolution qui peut avoir des effets dévastateurs sur la société. Dans le domaine militaire, la limite, c’est de savoir comment utiliser cette technologie sans provoquer de crimes de guerre. On travaille et on réfléchit depuis des années à comment limiter les risques.
Et cela fait des années qu’on utilise aussi des armes totalement autonomes. Une mine, par exemple, est totalement autonome. Il n’y a, pour la plupart des cas, pas de déclencheur humain. Cela se déclenche automatiquement. J’ai confiance, même si je sais que certaines nations ont une interprétation beaucoup plus souple de cet emploi, ce qui peut leur donner un avantage militaire, mais au détriment des droits humains.
Il y a une hypothèse qu’on peut avancer : si on va dans ce sens-là, le régicide va devenir très simple et se massifier. Par conséquent, à moins que les dirigeants du monde vivent dans des bunkers sous terre toute leur vie, ils auront intérêt à trouver des solutions pour réguler ce phénomène.
Cela fait environ 40 ans que je travaille sur les violences extrêmes et les génocides, donc normalement, cela ne devrait pas me rendre optimiste. Mais en fait si, car ceux qui commettent ces crimes perdent toujours. On ne peut citer aucun cas où ils ont gagné. Ils ont tué beaucoup de gens, mais ils n’ont jamais atteint leur objectif et ils sont toujours arrêtés. C’est un élément sur lequel il faut compter et se dire que ceux qui ont le pouvoir de tuer tout le monde devront s’arrêter. Soit ils se font arrêter, soit ils meurent, mais ils perdent systématiquement.
Pourtant, il faut faire diminuer le coût. Il y a deux façons de le faire. L’encadrement réglementaire est absolument indispensable. L’esprit démocratique est absolument fondamental. Mais on ne peut lutter contre quelque chose que si on le connaît. Je trouve donc très intéressant de comprendre comment fonctionne la guerre d’aujourd’hui afin de pouvoir subvertir les choses. Il y a un point dont on n’a pas parlé : il ne s’agit pas simplement de suivre les modèles et les règles de la société, mais de les subvertir. On ne peut subvertir que ce que l’on connaît. Il est donc absolument essentiel de comprendre le monde dans lequel nous vivons. Il faut arrêter de se faire un cauchemar en pensant que ce sera pire, car ce n’était quand même pas génial avant. Les Khmers rouges ont tué 2 millions de personnes avec un simple gourdin.
La machette est l’arme de destruction massive du XXe siècle.
Voilà, il ne faut donc pas non plus partir dans l’idée que la machine sera pire que les hommes. Non, il n’y a rien de pire que les hommes, soyons rassurés, pas tous bien sûr et le plus grand nombre les fait chuter.
Concernant la question de la subversion, il faut également savoir que les drones enregistrent effectivement des images qui sont ensuite utilisées comme preuve de crimes de guerre devant les juridictions internationales, voire nationales qui utilisent le cadre international. C’est donc une forme de subversion et d’espoir.
Aujourd’hui, il faut défendre la justice internationale, qui est très attaquée, et je trouve très étonnant que nous ne soyons pas tous debout pour la défendre.
Nous essayons de faire de notre mieux.
Nous tenons à remercier chaleureusement Richard Rechtman, Olivier Goya, Amélie Férey, Fabrice Deprez et Olivier Tesquet d’avoir été sur le panel de ce soir.
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