17

mars 2026

De 19:30 à 20:30

École normale supérieure

29 rue d'Ulm - 75005 Paris

Langue

Français

Guerre

​​La guerre selon Donald Trump – jusqu’où ira-t-il ?

Louis Lapeyrie
Louis Lapeyrie
Olivier Zajec
Olivier Zajec
Amélie Férey
Amélie Férey
Céline Marangé
Céline Marangé

Mardi du Grand Continent à l’École normale supérieure, avec Amélie Ferey, Louis Lapeyrie, Céline Marangé et Olivier Zajec, modéré par Gilles Gressani.

Ce Mardi du Grand Continent est consacré à une analyse systématique de la question militaire chez Donald Trump. Nous aborderons la question militaire de front, en analysant les transformations apportées par le trumpisme à l’armée, mais aussi en nous intéressant à la dimension plus liée à la communication et au spectacle. 

Nous sommes très heureux de recevoir quatre amis de la revue. Je commence par Louis Lapeyrie, haut fonctionnaire et enseignant à Sciences Po, qui participe aux activités de la chaire Grands enjeux stratégiques contemporains de l’université Panthéon-Sorbonne. Il a signé une analyse très intéressante dans les pages du Grand Continent sur la mise en scène, à partir de codes de ludification et de gamification, de l’opération Epic Fury

Amélie Ferey est chercheuse au Centre des études de sécurité et responsable du Laboratoire de recherche sur la défense de l’Institut français des relations internationales (IFRI). En 2024, elle a signé « Les mots, armes d’une nouvelle guerre » et est l’auteure d’« Assassinats ciblés. Critique du libéralisme armé » et elle est également auteure d’un texte paru dans Le Continent sur « Israël contre le Hamas : enquête sur les stratégies d’une guerre informationnelle sans fin ».

Olivier Zajec est professeur des universités à l’université Lyon III, directeur de l’Institut d’études de stratégie et de défense, et auteur de plusieurs ouvrages, dont « Les limites de la guerre : l’approche réaliste des conflits armés au XXIe siècle ». 

Enfin, Céline Marangé, une amie de longue date de la revue, est avec nous. Chercheuse sur la Russie, l’Ukraine et le Bélarus à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), elle est l’auteure de « La guerre d’Europe a commencé » (à paraître en avril aux éditions Les Arènes), dont nous sommes très fiers d’avoir publié une sorte de prototype dans les pages du Grand Continent. 

Nous aimerions vous montrer une vidéo : 

Qu’avez-vous vu et qu’y a-t-il d’étonnant dans cette séquence ? Comment l’interpréteriez-vous ? Comment contextualiser ce document ?

Louis Lapeyrie

Louis Lapeyrie

Je suis issu d’une génération qui a grandi dans les années 2000-2010 et qui a joué aux jeux vidéo First-Person Shooters (FPS). J’ai notamment joué à Call of Duty, un jeu qui comporte une séquence assez particulière : le « killstreak ». Lorsqu’on a enchaîné plusieurs éliminations d’affilée sans avoir été touché ou tué, on a le droit à une frappe massive aérienne en récompense, l’équivalent d’une GBU, donc d’une bombe massive. Call of Duty est un jeu vidéo qui a récemment connu de grandes évolutions et qui s’est éloigné de la culture du FPS hyper-réaliste des années 2000-2010, qui reprenait beaucoup de codes que le Pentagone voulait voir dans l’industrie culturelle occidentale : une armée américaine respectant le code de l’honneur et les règles de l’engagement, menant des missions à l’étranger visant à promouvoir et à diffuser la démocratie.

Dans la première séquence de la vidéo, on aperçoit un joueur qui incarne un soldat à la première personne. Il fait appel à un bombardement massif parce qu’il a réussi à éliminer plusieurs adversaires d’affilée. Le jeu consiste à tuer des adversaires avec des armes dans un univers contemporain peuplé de chars, d’hélicoptères et d’avions. Dans la séquence qui suit, la Maison-Blanche montre les frappes aériennes menées dans le cadre de l’opération Epic Fury en Iran, mêlant jeu et réalité, avec les viseurs à vision infrarouge des avions. À chaque fois, une distance est inscrite dans la vidéo, qui correspond à un indicateur objectif dans le cockpit, ainsi qu’un score, un +100 dès qu’une cible est frappée.

La Maison-Blanche mélange le réel et le jeu vidéo, notamment avec le jeu Call of Duty. Comme évoqué précédemment, ce jeu, qui existe depuis bientôt 26 ans, s’est récemment émancipé des codes de l’hyper-réalisme pour créer un monde parallèle dans lequel la mort et la violence sont exagérées pour amuser davantage le joueur. 

De nombreux travaux en sciences humaines étudient la façon dont le Pentagone influençait l’industrie culturelle américaine, notamment le cinéma, mais aussi les jeux vidéo. Ici, on constate l’inverse : la Maison-Blanche ne cherche pas à influencer le monde du jeu vidéo, mais l’utilise dans sa communication militaire. Avec cette culture du troll et du mème, analysée par Arnaud Miranda dans ses travaux sur les néo-réactionnaires, on trouve cette arme de la pop culture comme un outil permettant de briser les codes. Call of Duty est l’archétype de cette frange culturelle qui s’émancipe du réel et que la Maison-Blanche réutilise dans le cadre d’une opération qui, au-delà de ses objectifs militaires, constitue également une opération de communication politique à destination des Américains.

Call of Duty est un phénomène culturel massif. Avez-vous une idée du nombre d’utilisateurs ?

Louis Lapeyrie

Louis Lapeyrie

À l’échelle de la franchise, Call of Duty a vendu plusieurs centaines de millions d’exemplaires de jeux, sachant qu’un nouveau jeu est publié tous les deux ou trois ans, avec une promotion de plus en plus importante. D’ailleurs, l’un des derniers jeux de 2019, Call of Duty : Modern Warfare 3, reprend l’acteur Kevin Spacey pour le faire jouer dans le scénario.

Si j’étais l’avocat du diable, je pourrais dire que c’est normal de parler de la guerre dans les codes qui sont ceux désormais partagés par une grande partie de citoyens. Qu’y a-t-il d’étonnant et de problématique dans le fait de fusionner ces deux imaginaires ?

Louis Lapeyrie

Louis Lapeyrie

Dans le dernier Call of Duty qui est utilisés par la Maison-Blanche, les codes habituels de la guerre – le respect de certaines valeurs morales, qu’on retrouve aussi dans des films américains représentant la guerre au Vietnam ou la guerre en Irak, avec le dilemme intérieur du soldat qui doit parfois mener sa mission malgré des règles d’engagement contraignantes – disparaissent dans Call of Duty et Modern Warfare. L’enjeu est de s’amuser dans de grandes mêlées générales où les joueurs utilisent toutes les armes à leur disposition dans des imitations du réel qui ne visent pas à protéger les civils. 

Les premières franchises de jeux vidéo s’inscrivaient dans des récits historiques. Un jeu comme Six Days in Fallujah, sorti en 2010, est presque un monument aux morts : on y voit des G.I.s parler de la deuxième bataille de Fallujah devant la caméra virtuelle, puis on y joue. Ici, la bienséance et le politiquement correct sont respectés. Call of Duty s’en émancipe complètement, car il s’agit avant tout de créer de la sérotonine et de la stimulation visuelle. La Maison-Blanche valide une certaine forme de jeu vidéo pour sa communication. 

Ces deux milieux ne devaient jamais se rencontrer, car la guerre respecte normalement des codes moraux et éthiques que nous connaissons tous dans les armées. La jeunesse qui s’amuse sur des plateformes le soir en rentrant, devait juste vivre du fun, pas du tout revivre un conflit réel. Or, la Maison-Blanche a créé cette convergence. 

Je suis réserviste dans l’armée de terre, où certains jouent aux jeux vidéo le soir. Toutefois, ils font une distinction radicale entre ce qu’ils apprennent sur le terrain quand ils sont soldats et ce qu’ils font le soir sur une console. Sachant que beaucoup de militaires n’aiment pas trop les jeux vidéo de FPS, précisément, parce qu’ils leur rappellent parfois un mélange des genres qui n’est pas très bienvenu. D’habitude, cette séparation existe. 

Maintenant, la Maison-Blanche a opéré une jonction qui, pour moi, était moralement impensable.

Olivier Zajec, cette hybridation du virtuel dans le réel remet peut-être aussi en question la distinction entre le réel et le réalisme. On ne sait plus où se termine le jeu et où commence l’opération militaire.

Olivier Zajec

Olivier Zajec

En effet. Ces phénomènes d’hybridation créent une sorte d’alter-réalité dans laquelle la guerre, le conflit armé et l’antagonisme armé ne sont plus seulement perçus de manière instrumentale, à travers une dimension ludique et de mise à distance. Cela éclot aujourd’hui avec cette nouvelle génération républicaine et avec Trump, qui casse les codes, se veut révolutionnaire, violent, et met de côté l’ancien appareil du parti républicain ainsi que toutes les générations de réalistes classiques. On pense à James Baker et Brent Scowcroft qui n’auraient certainement pas approuvé ce genre de développement. 

Cela me fait immédiatement penser à la fin de la guerre du Vietnam et à ce qui s’est passé à cette époque. Je pense notamment aux auditions d’un certain nombre de chefs militaires américains devant le Congrès, à la fin de la guerre. William Westmoreland, l’un des derniers commandants en chef au Vietnam, s’est par exemple présenté devant le Congrès à la toute fin de la guerre. On sait que cette guerre est perdue. Si elle a été gagnée tactiquement, les Américains ont débouché sur une défaite stratégique en enchaînant les victoires tactiques. 

Westmoreland explique que, si les Américains ont perdu, malgré le fait qu’ils ont tout fait ce qu’ils pouvaient, c’est pas parce qu’ils étaient faibles, parce qu’ils ont eu une mauvaise stratégie, parce qu’on les a empêchés de déchaîner toute la force qui était à leur disposition, parce qu’on les a empêchés d’utiliser ce rouleau compresseur qui était à la disposition de la plus puissante armée du monde. Après la fin de cette guerre, il tient donc tout un discours prophétique, dans lequel il dit « J’espère que dans l’avenir, le peuple américain acceptera que l’ennemi soit automatiquement traqué et détecté. » Il continue « Un jour on aura des ordinateurs, des fusions de capteurs, et il faudra l’accepter parce que c’est la manière dont l’Amérique fait la guerre. Elle l’a fait de manière instrumentale. Il n’y a pas de substitut à la victoire et c’est un temps exorbitant du temps politique réel où l’ennemi doit être écrasé pour que la guerre dure le moins longtemps possible. » 

À cette époque, ce discours était véritablement prophétique en matière de techno-optimisme. Il a déroulé ses conséquences tout au long des années 70-80, après la guerre froide, à travers la révolution dans les affaires militaires, à travers la transformation qui a d’ailleurs été portée par une génération de républicains réalistes classiques, avec une forte influence des néoconservateurs. Il a vu émerger une jeune génération de techno-optimistes qui ont su incarner cette vision. 

Aujourd’hui, on observe le résultat suivant : une vision de la guerre à distance, où la haine envers l’opposition a laissé place à une grande indifférence envers l’ennemi, qui est l’objet de l’opération militaire. La technologie le permet. Qu’est-ce qui reste du réalisme classique dans tout cela ? Et qu’en est-il du dialogue avec l’adversaire politique transformé ? Le réalisme constate qu’il est possible de négocier avec l’adversaire politique au cœur de la guerre. Il s’oppose à la transformation de cet adversaire politique en ennemi métaphysique. C’est la critique que les réalistes adressent aux libéraux, en partie aux idéalistes et aux libéraux institutionnalistes.

Là, c’est un autre débat. Il ne s’agit même plus de l’ennemi métaphysique qu’on hait parce qu’il n’a pas la même idéologie, les mêmes valeurs. On arrive à autre chose : l’instrumentalisation totale d’un ennemi qui n’est plus qu’un pixel, un personnage mis à distance, que l’on peut bombarder et nier en réalité.

On est donc clairement dans un cas de dépolitisation extrême d’une guerre que les réalistes considéraient comme ayant une dimension politique, mais qui n’en a plus aujourd’hui. On est donc à l’opposé du réalisme. Pourtant, l’administration Trump assume cette position dans tous ses derniers documents de doctrine, comme la National Security Strategy de 2025, qui en est une caricature. Elle indique que la politique de sécurité nationale sera pragmatique sans être pragmatiste, tenue par certains principes sans être idéalistes, et — cette formule m’empêche de dormir — elle sera réaliste sans être réaliste. Il faut le traduire en anglais : we will be realistic without being realist. Le réalisme est ainsi présenté comme une intellectualisation de la guerre et de sa nature politique. Selon la National Security Strategy, les Américains n’en veulent pas. Ils veulent quelque chose de beaucoup plus efficace, instrumental, brutal et court, afin de régler le problème et de passer ensuite au business as usual. Cette gamification est un exemple concret de la dépolitisation de l’enjeu de la guerre.

Amélie Ferey, la question de la gamification était au cœur du débat sur le drone, car on pourrait dire qu’elle pose presque le même problème de manière symétrique. Cette vidéo montre en effet quelque chose de réel et nous permet d’agir sur le monde à partir de ce télescopage. Pensez-vous qu’il y a un jeu entre ces deux réalités, ou est-ce plus complexe et faut-il d’autres termes d’analyse ?

Amélie Férey

Amélie Férey

Ce qui me frappe en regardant cette vidéo, c’est justement l’évolution de la communication de la Maison-Blanche sur la gamification de la guerre. Je trouve que le terme est très pertinent. Lors de l’essor du drone armé, de la guerre contre le terrorisme et des éliminations ciblées, il y a eu beaucoup de critiques au nom de ce qu’on appelle en éthique de la guerre « l’hypothèse du tampon moral ». Cette hypothèse affirme que plus la distance entre l’opérateur d’un système d’armes et la cible est importante, plus les conséquences et l’appréciation éthique de l’action de l’opérateur sont diluées. L’armée américaine a mené une vaste campagne de communication pour contrer cette idée et faire comprendre que les soldats américains savaient très bien que la guerre n’était absolument pas un jeu vidéo. Cette communication est intervenue en parallèle avec le fait que différentes agences américaines menaient des programmes de drones, dont un géré directement par la CIA, et qu’il y avait des problèmes de recrutement pour trouver des opérateurs de drones compétents. Finalement, ils ont justement recruté des gamers. 

Petite parenthèse : je pense que le parallèle sera également intéressant avec l’Ukraine. Ce qu’on entend des pilotes de drones ukrainiens, c’est que ce sont effectivement des personnes assez jeunes qui utilisent les compétences qu’ils ont acquises grâce aux jeux vidéo. 

La communication de l’armée américaine visait donc à montrer que les jeux vidéo n’avaient rien à voir avec cela. Elle a même souligné que les pilotes de drones souffraient de stress post-traumatique et qu’ils étaient donc parfaitement conscients de leurs actes. L’accent était fortement mis sur le respect du droit international. Or, on ne trouve absolument pas cela dans la vidéo que l’on vient de voir. Le renversement est donc assez saisissant.

Pensez-vous que ces images sont une conséquence de la réalité stratégique du drone ou est-ce plutôt l’inverse ? Peut-on désormais imaginer qu’on entre dans une guerre, comme le dénotait le discours post-défaite du Vietnam, où l’on pourra enfin déployer la force techno-optimiste et l’accélération technologique comme une arme inexorable contre les ennemis ?

Amélie Férey

Amélie Férey

Il s’agit d’une mise en scène de la puissance qui répond à l’impuissance du libéralisme. Cette guerre des drones a été développée par Barack Obama. Il faut savoir qu’il n’y a eu que 44 frappes sous George Bush, et des centaines lors du premier mandat d’Obama. C’est là toute l’ambiguïté du libéralisme. Obama, un juriste démocrate, a véritablement étendu la guerre technologique sous une bannière de guerre propre, précise, extrêmement ciblée et préventive, avec l’idée qu’on frappe des gens pour empêcher d’autres morts. Cette approche n’a pas apporté la stabilité mondiale, bien au contraire. 

Toute la rhétorique de Trump, qui présente de nombreux parallèles avec l’armée israélienne d’ailleurs, qui est également dans ce même narratif technologique, consiste à mettre en scène la puissance, avec cette idée qu’on peut tout régler par la force militaire. 

Edward Luttwak, un penseur très cité en ce moment dans le débat stratégique américain, a écrit l’article Give War a Chance, dans lequel il affirme que le problème est le suivant : en créant l’ONU et en instaurant des limitations, on n’a jamais laissé les forces armées aller jusqu’au bout, ce qui explique l’existence de conflits gelés qui s’étendent sur des décennies.

Il y avait en effet une opération militaire censée résoudre un problème politique, mais qui ne semble pas avoir été menée à bien. Cela nous invite à prolonger cette réflexion sur le terrain ukrainien. Il est très intéressant de comprendre comment le drone, désormais personnage principal de l’affrontement tactique entre la Russie et l’Ukraine, agit dans la construction de l’imaginaire ukrainien. En parallèle, il peut également être pertinent d’explorer la manière dont la Russie, le régime de Poutine, utilise des formes de gamification. Est-ce un terrain qui est pris et dans quel format ?

Céline Marangé

Céline Marangé

J’aimerais revenir sur un article sur la garde prétorienne de l’empereur, sur Trump et la russification de l’armée américaine qui prend le problème un peu à l’envers. Les deux auteurs partent d’un problème à la fois très actuel et immuable, qui se pose en situation de crise ou d’événement révolutionnaire. Ils se demandent comment les officiers doivent se positionner lorsque l’autorité civile, à laquelle ils sont subordonnés, met à mal la Constitution qu’ils sont censés servir et porte délibérément atteinte à la démocratie, notamment en abusant du contrôle civil sur le militaire. 

C’est un vaste débat qui n’est pas sans résonance, étant donné la polarisation du débat politique en France, l’approche de l’élection présidentielle et l’histoire de la France. Si l’on songe à ce qui s’est passé en juin 1940 ou au putsch des généraux en Alger en 1961, on peut observer des parallèles. 

Dans le cas américain, on voit clairement que les officiers sont pris en étau. Ils sont confrontés à la fois à des purges politiquement motivées et à des limogeages intempestifs n’ayant rien à voir avec les états de service ou les qualités de commandement. En même temps, il leur faut réagir aux plaintes des subordonnés qui n’acceptent pas, par exemple, que la guerre contre l’Iran soit présentée en des termes eschatologiques. 

Cette question ne se pose pas seulement au niveau individuel, mais aussi au niveau des États. Dans tout État moderne, qu’il soit autoritaire, comme en Russie, ou démocratique, comme en France, l’autorité civile est toujours confrontée à un dilemme : d’un côté, elle doit se doter d’une armée très puissante pour conjurer les menaces extérieures et faire face à une attaque toujours possible ; de l’autre, elle doit éviter que cette force militaire ne mette en péril son pouvoir et l’ordre établi. C’est précisément la situation aux États-Unis actuellement. Pour résoudre ce dilemme, il faut faire en sorte que l’armée soit la plus efficace possible tout en restant strictement subordonnée au pouvoir politique. 

En France, ce problème s’est posé avec une grande acuité à la suite de la guerre d’Algérie. Pendant très longtemps, les plus hautes autorités militaires étaient strictement subordonnées au pouvoir politique, c’est-à-dire à leur ministre de tutelle, qui s’exprimait en leur nom. Ce n’est que depuis une vingtaine d’années que les hauts gradés sont invités à s’exprimer davantage, notamment devant la représentation nationale. 

J’en viens au cœur du sujet. Dans cet article, Tom Crosby et Olivier Schmitt présentent avec clarté les deux théories qui envisagent les relations civilo-militaires. Ils montrent les apories de la théorie de Huntington, qui suppose l’existence d’un corps d’officiers apolitiques, ainsi que les limites du modèle de Feaver sur le contrôle civil du militaire. Ils proposent ainsi un autre modèle, fondé sur trois postulats, pour penser l’évolution de l’armée russe et de l’armée américaine. Premièrement, ils constatent que les armées professionnelles sont des acteurs politiques, même si elles ne se perçoivent pas comme tels, et qu’il est illusoire de penser qu’elles seraient apolitiques. 

Deuxièmement, ils considèrent que les armées ne sont pas des monolithes, mais des acteurs pluriels, travaillés par des traditions, des opinions politiques et des fractures générationnelles différentes. 

Troisièmement, ils estiment qu’il n’y a pas d’étanchéité entre les sphères militaire et civile, entre la décision politique, la réflexion stratégique et la mise en œuvre opérationnelle. Ils estiment même que l’efficacité d’une armée dépend de sa capacité à accepter ces frictions entre ces différentes instances. Cet article est très intéressant pour réfléchir aux évolutions des armées occidentales, notamment de l’armée américaine. 

Personnellement, et contrairement aux auteurs, je ne vois pas de russification de l’armée américaine. Les auteurs justifient cette comparaison en mentionnant trois points : les promotions liées à la fidélité idéologique, les limogeages d’officiers généraux charismatiques et la vision eschatologique servant à justifier une guerre contre l’Iran. Ces trois points sont, à mon avis, assez pertinents, mais ils ne sont pas déterminants pour caractériser le fonctionnement de l’armée russe sous Vladimir Poutine. Prenons un seul exemple : l’Église orthodoxe russe a certes donné des explications religieuses et eschatologiques pour présenter l’opération militaire spéciale comme une guerre juste contre ce qu’elle appelle « les forces du mal » et « les forces de la décadence ». Mais ce n’était pas l’argument principal. L’argument principal avancé par les autorités politiques et militaires était l’accusation mensongère et honteuse de nazisme et de génocide contre les populations du Donbass. Il s’agissait là d’une façon de faire appel à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et de présenter cette guerre d’agression comme une guerre de libération. 

Il est très important d’explorer cet esprit d’analogie, car on a l’impression d’être face à quelque chose d’inédit, et la mise en scène de la rupture est très évidente. 

Amélie Ferey, vous évoquiez un possible rapprochement avec le paradigme israélien. Nous avons compris que la russification n’était pas totalement pertinente. Qu’en pensez-vous en revanche du modèle de l’armée israélienne pour essayer de comprendre au moins une partie de la transformation en cours aujourd’hui ?

Amélie Férey

Amélie Férey

Il s’agit moins d’une russification que d’une israélisation. Je vais vous expliquer pourquoi. La vraie question est de savoir dans quelle mesure l’utilisation de l’outil militaire impacte la démocratie libérale et la fait glisser vers l’illibéralisme. C’est ce qu’on est en train de voir aux États-Unis, mais aussi en Israël. 

Concernant l’israélisation, je constate, d’une part, qu’il y a un accent mis sur l’air power (puissance aérienne), qui revient à toutes les théories de bombardement stratégique. C’est ce qu’on voit en Iran. Il n’y a pas d’offensive terrestre en Iran, ce qui est compréhensible étant donné le périmètre géographique du pays. Toutefois, à travers des bombardements stratégiques, l’idée est de mettre en avant le ciblage, d’essayer d’identifier des nœuds au niveau des infrastructures, du commandement et de personnalités, pour ensuite les cibler et les neutraliser, dans l’espoir que ces actions tactiques aient un impact stratégique et fassent tomber le régime. 

Dans Call of Duty, on est récompensé par un bombardement massif pour avoir éliminé des individus. Cette prééminence du ciblage est rendue possible par un accent mis sur la technologie. 

Le débat stratégique américain a beaucoup tourné autour de la qualité contre la quantité, alors que le modèle russe mise plutôt sur la masse que sur la technologie. Le modèle russe vise à produire beaucoup de systèmes afin de pouvoir encaisser des pertes et poursuivre l’effort de guerre. Le modèle américain et israélien, lui, met l’accent sur la technologie pour agir très vite et obtenir des effets sidérants.

Céline Marangé

Céline Marangé

Les Russes ont tout de même des capacités de ciblages redoutables, notamment d’infrastructures critiques et de sous-stations électriques. Ils sont aujourd’hui capables de mener des actions et des tirs d’une très grande sophistication dans la profondeur. Ils mènent de plus en plus d’attaques combinées avec des drones en essaim, qu’ils envoient d’abord pour saturer les défenses antiaériennes, puis pour lancer des missiles de croisière et des missiles balistiques à des endroits très précis, dans le but de faire tomber le système électrique, ce qui est leur véritable objectif en ce moment.

Je suis d’accord pour dire que, sur le front, c’est la stratégie de la masse qui prime. Ils perdent entre 30 000 et 35 000 hommes par mois, qui sont mis hors de combat, mais pas nécessairement tués. Ils acceptent donc des pertes colossales en misant sur la quantité. Pour autant, ils ont des capacités militaires indéniables, et je crois qu’on aurait tort de les négliger. De plus, ils acquièrent des capacités de frappe de précision et de frappe en profondeur tout à fait redoutables.

Amélie Férey

Amélie Férey

C’est intéressant de voir l’émulation, mais au début, ils n’ont pas vraiment misé sur la puissance aérienne.

Il y a ensuite la volonté de changer de régime, ce qui est assez saisissant de la part de Trump, qui avait plutôt un discours isolationniste, et des divergences entre J. D. Vance et Rubio. Cette volonté reprend la vision de Netanyahou d’un « Nouveau Moyen-Orient », qui fait écho à toutes les visions néoconservatrices de l’époque, et qui consiste à remodeler le Moyen-Orient par le biais de l’outil militaire. 

Il faut également noter la tentation des opérations spéciales. On l’a vu tout au long du débat sur la question de savoir s’il fallait envoyer un commando américain pour récupérer les matériaux nucléaires.

Enfin, je pense qu’il faudrait mener une étude approfondie sur la stratégie de communication (ou « stratcom »), c’est-à-dire sur la manière dont, aujourd’hui, la technologie permet de mener des opérations militaires et de les penser sur les plans tactique et immatériel de la communication. Lors de la guerre des 12 jours, il y a un an, les Israéliens ont procédé de la sorte avant de mener leur opération contre l’Iran. Ils avaient pris des soldats, notamment ceux qui avaient des compétences en technologie et qui maîtrisaient parfaitement les outils technologiques des réseaux sociaux, pour des raisons de viralité. Ils les ont enfermés dans une base et leur ont demandé de prendre en charge toute la stratégie de communication pour l’opération, afin que, le jour du lancement, les réseaux sociaux soient inondés de cartes et de données sur le nombre d’avions et de frappes qui seront utilisés. Ainsi, ils arrivent à maintenir un narratif de puissance. 

Ce qui est paradoxal et déstabilisant dans toute la séquence que nous sommes en train de vivre, c’est qu’il y a à la fois un récit de puissance militaire, avec l’idée que « quand on veut, on peut ». En même temps, les faits montrent qu’il y a une absence de maîtrise de ces théâtres militaires. On le voit à Gaza, au Liban et en Iran. On y retrouve le côté mise en scène spectaculaire de la puissance, mais aussi l’effet réel de l’impuissance.

Olivier Zajec, partagez-vous ce constat ? Pensez-vous qu’il est possible de voir un jour l’armée mise à disposition pour la transformation d’un régime autoritaire aux États-Unis ?

Olivier Zajec

Olivier Zajec

Je reviens sur l’article d’Olivier Schmitt et Tom Crosby, car j’ai une lecture de l’ouvrage d’Huntington, « The Soldier and the State », publié en 1957, qui est un des grands classiques de la sociologie militaire, mais aussi de la science politique, assez différente. 

On peut se concentrer sur ce qu’on appelle l’idéal-type trifonctionnel. Une armée professionnelle, c’est trois choses : l’expertise, la responsabilité et l’esprit de corps. Quand ces trois éléments sont réunis, on obtient un outil professionnel qui peut rester apolitique et qui se concentre d’abord et avant tout sur son professionnalisme. De quoi s’agit-il ? Il s’agit de faire face à la menace externe, de s’y préparer du mieux possible, d’être bien entraîné et de faire preuve de professionnalisme avec une fonctionnalité claire. 

Chez Huntington, cela n’a de sens que si l’on prend en compte ce qui surplombe cette problématique. Il s’agit de son analyse de la culture politique américaine. On constate à nouveau trois choses qui, pour moi, sont placées au-dessus. Le débat est là, tout comme la question de l’évolution des États-Unis et du phénomène Trump. 

Huntington conclut finalement que la question des relations entre civils et militaires dépend de trois variables. La première est la capacité à répondre à la menace externe, ce qu’il appelle l’impératif fonctionnel. Les armées sont là pour ça. Puis, il y a ce qu’il appelle l’impératif sociétal. Il y a deux choses dans ce domaine : l’idéologie avec les valeurs et les institutions. Il s’agit de la manière dont une société et un État se considèrent, de ce qui les anime, de leur vision du monde à un moment donné. Dans l’impératif sociétal, il y a un autre élément : la structure constitutionnelle des États-Unis. Selon sa grande théorie, la structure constitutionnelle des États-Unis et leur idéologie, leur système de valeurs, n’ont pas changé et sont stables. Cela permet aux militaires de se concentrer uniquement sur leur impératif fonctionnel : faire face à la menace extérieure. Selon lui, c’est la raison pour laquelle l’armée américaine peut rester apolitique, fondée et concentrée sur son professionnalisme.

Pensez-vous que ce n’est plus le cas aujourd’hui ?

Olivier Zajec

Olivier Zajec

Non, ce n’est plus le cas. Cependant, cette vision de Huntington reste très intéressante en termes de sociologie militaire et de pensée politique, ainsi que dans le cadre des relations entre les élites civiles et militaires. Pourtant, la question est plus complexe, car il ne s’agit pas vraiment de savoir ce que le politique fait à l’armée ou ce que l’armée fait au politique aux États-Unis aujourd’hui. La vraie question est celle des rapports entre démocratie et libéralisme. 

L’article « The Undemocratic Dilemma » (Le Dilemme non démocratique) de Yascha Mounk, publié en 2018, soulève la vraie question, selon moi. Il aborde le problème des élites civiles, et non des élites militaires, des démocraties libérales dites « avancées », un terme polysémique, qui se trouvent face à un dilemme : pour protéger certaines valeurs libérales, elles acceptent d’être moins démocratiques. Selon lui, écouter le peuple et laisser des partis populistes gagner des élections reviendrait à abandonner certaines valeurs libérales. Soit elles résistent, mais en étant moins démocratiques et en bloquant ces demandes et ces aspirations. Cette technostructure reste donc libérale, mais moins démocratique. 

Mounk estime qu’il manque une réponse à cette question. Comme on n’y répond pas, on ne trouve pas le bon équilibre et on en arrive à une sorte d’opposition permanente larvée entre, d’une part, un libéralisme à préserver et, d’autre part, une démocratie à faire vivre. La question est posée. 

Si l’on revient à l’imaginaire de Trump, à ce qu’il représente aujourd’hui, on constate qu’il n’est pas la cause, mais la conséquence de ce dilemme non résolu. 

Pourtant, la véritable réponse se trouve dans un autre débat, qui renvoie à un dilemme propre aux élites civiles.

Les élites militaires ne sont pas vraiment la question. 

C’est une question politique : comment en sortir ? Par la négociation ? Par la victoire ? Mais une victoire tactique et une réussite politique, ce n’est pas la même chose. Pour moi, c’est là que se trouve le cœur du problème. 

Si l’on revient à Trump et à la génération qui l’entoure, c’est vraiment cela le problème. Ils assument un anti-intellectualisme profond et en sont fiers. La National Security Strategy en est un parfait exemple : toutes ces subtilités, tous ces développements autour du réalisme, de la politique, de la guerre, de la différence entre conflit et guerre. Tout cela ne les intéresse pas ; ils veulent être efficaces, agir de manière instrumentale et redéfinir la guerre à leur manière. 

George W. Bush a déclaré lors du discours de la Citadelle en 2000 : « La Somalie, la Bosnie, Bill Clinton et votre idéalisme de changement de régime, ce n’est pas l’Amérique, ce n’est pas notre culture militaire. Notre culture militaire, c’est l’imposition d’une force fondée sur la technologie. Voilà notre asymétrie. Il va falloir qu’on l’utilise de manière beaucoup plus massive. » 

C’est le contraire de la puissance. C’est là que cela devient intéressant. 

Chez les réalistes, la puissance correspond à l’aspect qualitatif, tandis que la force correspond à l’aspect quantitatif. La force sans la puissance, c’est l’application de la quantité, de l’efficacité, de quelque chose d’instrumental. La puissance ne s’oppose toutefois pas à la force ; elle la contient et la régule. Cette force, c’est-à-dire la qualité, l’intelligence avec laquelle on l’utilise, permet de puiser dans le réservoir de la violence de manière maîtrisée. En revanche, si la puissance se confond avec la force et se dégrade en force, le qualitatif disparaît et il n’y a plus que le quantitatif. 

On tombe dans le jeu vidéo, dans une violence débridée dans laquelle on puise et dans laquelle on se noie. Donc, violence, force, puissance : je ne vois quasiment jamais les gens faire la différence ou l’expliquer dans le débat. Or, la puissance est le contraire de la force. Or, en se concentrant sur la force, en faisant même un jeu, Trump et un certain nombre de ceux qui sont autour de lui tournent le dos au réalisme. C’est fou, parce qu’un libéral démocrate comme Obama était arrivé à 1 800 frappes de drones ; avec Trump, on est déjà à 6 000, je crois, d’après les derniers compteurs.

Obama est quelqu’un qui a pensé le réalisme. Son auteur préféré est Reinhold Niebuhr, un réaliste. Il est conscient de la dimension morale de l’action militaire. Il a théorisé la paix froide entre l’Arabie saoudite et l’Iran et a voulu négocier l’accord sur le nucléaire avec l’Iran (JCPOA). C’est quelqu’un qui a voulu trouver un équilibre. Obama est un réaliste. En comparaison, on observe une inversion totale avec Trump et son administration, qui tournent le dos au réalisme.

Il nous parle de « flexible realism » dans la National Security Strategy. Il s’agit en réalité d’un opportunisme autocentré, narcissique, qui dépend d’un caractère plutôt éruptif et incontrôlable. Nous sommes à l’opposé. James Baker, Brent Scowcroft et tous les réalistes d’aujourd’hui, comme Stephen Walt et John Mearsheimer, se retournent dans leur tombe ou se retournent sous leur bureau, car tous les réalistes américains sont opposés à la politique de l’administration Trump.

Sur quelle polarité, entre libéralisme et démocratie, vous situeriez-vous aujourd’hui, Donald Trump ? Si l’on fait abstraction de la question du réel et que l’on considère que la seule chose qui compte, c’est de parvenir à persuader plusieurs milliards de personnes de regarder cet objet quotidiennement, ne risque-t-on pas de perdre de vue le réel, le terrain ? N’est-ce pas là le décalage qu’on retrouve à l’heure actuelle dans ce paradoxe de l’hyper-impuissance, avec la plus grande armée du monde qui peut opérer militairement comme personne d’autre, et en même temps le détroit d’Ormuz sous contrôle iranien ?

Louis Lapeyrie

Louis Lapeyrie

On a l’impression que la Maison Blanche teste des hypothèses presque dystopiques. Je parle de la communication, pas des armées. C’est un peu l’idée de ce que Nick Land appelle l’hyperstitionnisme : on crée des récits, on les répète, on les teste, on observe la réaction des gens et on espère qu’ils se les approprieront progressivement et qu’ils se réaliseront. Ce concept, assez en vogue sur des forums de gamers, me fait penser à ses tweets. 

Dans un jeu vidéo, par exemple, Frank Underwood incarne le patron d’une société militaire privée qui prend le contrôle de l’État, car celui-ci est défaillant. Après dix à vingt ans de tentatives de changement de régime et d’impossibilité d’imposer la démocratie, Frank Underwood prend la tête de sa société militaire et privatise complètement la guerre. Ce jeu date d’il y a une petite dizaine d’années. En reprenant ce scénario indirectement à travers cette communication, la Maison-Blanche teste justement les hypothèses où l’on sort de la démocratie, où le libéralisme ne s’embête plus avec cette question et se dirige vers quelque chose de plus autoritaire. Je ne pense pas qu’on en soit là, mais dans le récit que le compte Twitter de la Maison-Blanche cherche à donner aujourd’hui, je trouve qu’on s’en rapproche.

Vous avez parlé de l’armée israélienne, mais on constate parfois un décalage entre la fuite en avant ou l’initiative politique d’anciens militaires, voire de militaires en activité. Est-ce que vous pouvez envisager cela ? Si vous parlez d’israélisation de l’armée américaine, Amélie Férey, est-ce que vous pouvez envisager la même chose pour les États-Unis ?

Amélie Férey

Amélie Férey

En bonne théoricienne du politique, je répondrais qu’il y a une tension de toute façon inhérente entre libéralisme et démocratie. Selon moi, la meilleure manière de qualifier la situation en Israël est de parler d’illibéralisme, comme le fait Marlène Laruelle : il s’agit d’une démocratie illibérale, c’est-à-dire qu’il y a un système démocratique, avec des députés à la Knesset et un système proportionnel. Il y a donc quand même une représentation assez variée, allant des Palestiniens d’Israël aux colons les plus messianiques. Il y a des contre-pouvoirs, comme on l’a vu avec toutes les manifestations concernant la réforme du pouvoir judiciaire et de la Cour suprême. Les militaires en Israël ont effectivement une tradition d’intervention dans le débat public et essaient, au niveau déclaratif, d’être des contre-pouvoirs. En revanche, il y a un recul extrêmement net du libéralisme, comme on le voit justement sur la question de la légitimité. 

La meilleure manière de comprendre la vision des relations internationales de Barack Obama est son discours lors de la réception du prix Nobel, dans lequel il explique qu’il existe une dimension morale, mais qu’il y a une différence entre le monde rêvé et le monde réel. L’enlèvement de Maduro, la mort de l’ayatollah Khomeini, ce sont des réussites pour les États-Unis, mais on voit que, sur le plan de la légitimité conséquentialiste, le résultat n’est pas vraiment au rendez-vous. La limite est là. 

En Europe, notre identité libérale est attaquée de l’intérieur par des gens qui disent : « Face à la réalité stratégique de la Russie, finissons avec le droit international, sortons des conventions d’Ottawa et d’Oslo, adoptons les mines antipersonnelles et les bombes à sous-munitions », et de l’extérieur par des gens qui affirment que tout ce discours libéral sur le droit international et la guerre juste n’est qu’une feuille de vigne de la domination occidentale et n’a jamais existé. 

Il est très difficile de trouver des ressources pour produire un discours qui réponde à ces deux critiques. La question est la suivante : qu’est-ce que cela signifie, faire la guerre de manière libérale ? Est-ce utiliser des moyens non cinétiques ? Pour l’Iran, est-ce que cela signifie qu’on ne fait que des attaques cyber, comme l’opération Olympic Games menée par Obama ? Est-ce que cela veut dire qu’on fait des sanctions, mais en même temps, avec la Russie, est-ce que les sanctions fonctionnent ? N’est-ce pas un peu l’arme du lâche, parce qu’on encourage les Ukrainiens, mais nous, on reste derrière ? C’est cette difficulté-là que nous sommes en train de vivre, à mon sens.

Donald Trump investit un nouveau champ de manière brutale, souvent chaotique, peut-être itérative. Je suis tout à fait d’accord avec l’idée qu’il y a quelque chose de l’ordre de l’itération constante : on teste des choses, on voit ce qui fonctionne. Cependant, Céline Marangé, il y a aussi un modèle poutinien qui fonctionne dans les coordonnées de Trump et du trumpisme. Poutine, c’est la guerre ? N’y a-t-il pas aussi une contamination par ce biais-là ?

Céline Marangé

Céline Marangé

C’est difficile à documenter. Je pense qu’il y a effectivement une fascination de la part de Trump pour Poutine. On peut raisonnablement supposer que Poutine exerce sur lui une forme d’ascendant psychologique. La toute-puissance de Poutine lui donnerait-elle envie d’avoir lui-même sa guerre ?

Poutine est tout de même quelqu’un qui rouvre les frontières. Il affirme : « Un empire, c’est une entité qui n’a pas de frontières. » En lisant le discours de Trump, on remarque que l’annexion territoriale est de nouveau un argument mobilisé par lui, ce qui est frappant.

Céline Marangé

Céline Marangé

Les Russes ont remis en cause l’égalité souveraine des États de manière très claire, à la fois par l’agression de l’Ukraine et par un discours élaboré de longue date sur l’idée d’un « monde russe », sphère d’influence naturelle de la Russie dans tous les pays russo-russophones de la zone, mais aussi en mettant en avant l’idée que la Russie serait un État-civilisation à nul autre pareil et que l’ordre mondial à venir devrait s’ordonner autour de ces États-civilisations. Ils introduisent une nouvelle forme d’impérialisme, sans le dire bien sûr, en mettant en avant l’idée que certains États, en raison de leur ancienneté, de leur puissance, de leur taille et du fait qu’ils ont eu un empire par le passé, devraient bénéficier de prérogatives particulières dans l’ordre mondial à venir. Telle est la pensée russe, et elle est très claire.

Ensuite, influence-t-elle Trump ? Et que se disent-ils lorsqu’ils s’entretiennent longuement ? On sait que, lors de leurs rencontres, Poutine refait l’histoire russe depuis les temps immémoriaux. On sait aussi que Trump a mis fin à la discussion, par exemple, en Alaska. Il a refusé le dîner qui devait suivre les négociations, car il était assez ennuyé par tout cela. Je ne suis donc pas sûre que cela prenne sur Trump. En revanche, il est très clair que le pouvoir russe pense le monde en termes de sphères d’influence et veut mettre à bas l’ordre international libéral. Et je pense aussi que cela trouve un écho auprès de certaines élites politiques à Washington.

Olivier Zajec, pourriez-vous résumer tout ce que nous avons dit et de nous présenter enfin de manière définitive la question de la relation entre l’armée et Trump ?

Olivier Zajec

Olivier Zajec

Je pense que ce qui plane au-dessus de tous nos débats, c’est la contradiction non résolue, le nœud gordien non tranché, des rapports entre libéralisme et démocratie, au cœur des sociétés qui avaient établi un équilibre entre ces valeurs et ce système. 

Cela a des répercussions sur les relations entre civils et militaires, sur la manière dont on voit la guerre, et au nom duquel on fait la guerre. Je pense qu’un des problèmes de tous ces débats, c’est qu’on ne travaille pas assez les définitions. On ne propose pas de distinctions claires entre la puissance, la force et la violence, entre le peuple, la nation et l’État, entre la souveraineté, l’autonomie et l’indépendance. On utilise des mots les uns pour les autres. Nos débats sont souvent confus pour cette raison. 

Stephen Walt, grand réaliste américain, parlait de « United States of Amnesia » (les États-Unis de l’amnésie) : on a une mémoire de poisson rouge. Ce qui me frappe, c’est qu’après vingt ans d’échecs contre-insurrectionnels, on en est encore à discuter des rapports fondamentaux entre la tactique et la stratégie, entre la légitimité et la légalité d’une guerre, entre l’aspect scientifique, instrumental et tactique, enfermé dans des résultats autocentrés d’une part, et le sens politique d’une guerre, qui permet de la limiter, car elle a un sens politique. 

Finalement, on refait le match et on se recentre sur des débats qui semblaient réglés, en tout cas pour ma génération. Tant mieux, car on redécouvre des choses passionnantes. Encore une fois et toujours, il faut repenser le politique – c’est Tocqueville – un monde politique nouveau. Il faut une science politique nouvelle. Ces débats servent à cela.

Prochains événements

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Paris · Mardi du Grand Continent

Entrons-nous dans la guerre des drones ?

De 19:30 à 20:30 ·
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Muriel Lacoue-Labarthe
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24 septembre

Bruxelles · Conférence

Comment éviter une nouvelle crise financière ? 

De 19:00 à 20:00
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25 septembre

Paris · Conférence

La Nuit de l’École normale supérieure 

De 17:00 à 23:00
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