Nous sommes entrés dans un siècle sans histoire
À Pékin, avec Adam Tooze et Wang Hui, à la recherche de la langue de notre présent.
L’apparition de l’IA générative bouleverse notre rapport à l’écriture, qui a lui-même été codifié par l’invention de Gutenberg, il y a près de six cents ans.
Ce que l’on oublie souvent, c’est que ce qu’on croit être des vérités éternelles sur le langage – je pense à des notions qu’on emploie couramment : auteur, imprimeur, plagiat, citation, copyright… – sont en fait des modalités de notre rapport à la langue dans « l’ère Gutenberg ».
Dans l’Antiquité, le mode de transmission du savoir et de la parole était régi par ce qu’on appelle la doxographie, sur laquelle Barbara Cassin a beaucoup écrit : on dit que x a dit y, sans que y soit considéré comme les paroles exactes de x. De même, jusqu’à l’imprimerie, il faut comprendre qu’il n’a jamais existé deux fois le même livre – en particulier dans un monde roman où l’orthographe lexicale n’était pas stabilisée.
Pour la première fois, avec l’apparition du livre imprimé, on a pu trouver exactement la même édition à Rome, Manille et Veracruz – et plus trivialement à Sens et à Orléans. La notion d’auteur a changé, et avec elle le complexe légal auteur-éditeur-imprimeur qui garantit l’auctorialité des textes.
Eh bien, ces changements vertigineux qu’on a un peu oubliés et qui sont devenus pour nous des normes, sont à nouveau en train d’être bouleversés. Pour la première fois dans l’histoire, du langage peut être produit par personne, par autre chose qu’une personne, par une immense chaîne d’autres langages, elle-même dépassée algorithmiquement par un pari sur la crédibilité d’un élément n+1 de la chaîne. Beaucoup de notions anciennes périment. Pour le dire vite à l’aide d’un exemple : alors qu’à l’ère Gutenberg, on ne doutait pas qu’un texte, même anonyme, eût un auteur, à l’ère de ChatGPT, on peut légitimement douter qu’un texte, même signé, en ait un.
Même si cela ne change pas tout du jour au lendemain – je continue d’énoncer moi-même les réponses à cet entretien, qui pourra ensuite être lu comme nous avons l’habitude de le faire –, je crois que cela engage un profond changement de paradigme, dont nous n’avons pas encore fini de cerner les contours.
Nous vivons dans une « ère du soupçon » algorithmiquement accélérée. Comme souvent, voilà un concept de la modernité tardive – celui-ci inventé par Nathalie Sarraute pour décrire la crise de la fiction au lendemain de la Seconde Guerre mondiale – qui prend un tour nouveau au temps de l’IA.
Peut-on se fier à des algorithmes pour faire le partage entre le langage humain et la langue des algorithmes ? Comme à l’heure du Covid, on parle désormais de « faux négatifs » et de « faux positifs ». J’ai l’impression que certaines IA ont une tendance aux premiers, comme ChatGPT, et d’autres aux seconds, comme Pangram.
C’est une question qu’il faut sérieusement se poser. Personnellement, j’ai déjà fait l’expérience de détections erronées sur des textes écrits de ma main, et de non-détections de textes écrits par ChatGPT que j’avais à peine retouchés.
Je comprends les arguments statistiques, mais j’observe un problème structurel dans la position de tous ceux qui défendent la validité de la détection par IA dans le cadre de l’affaire Orélien.
Au fond, ils cherchent ainsi, par des moyens techniques, à faire entrer le génie dans la bouteille en rétablissant une vérité définitive. Je pense que le défi auquel nous sommes confrontés est beaucoup plus grand. Nous devons apprendre à vivre dans un monde où le doute est omniprésent.
C’est l’un des plus beaux moments du Quart Livre de Rabelais, aux chapitres 55 et 56. Pantagruel et ses compagnons, toujours en route vers l’oracle de la Dive Bouteille, naviguent aux confins de la mer glaciale quand Pantagruel se lève en pleine mer et lance : « Compaignons, oyez vous rien ? Me semble, que ie oy quelques gens parlans en l’air, ie n’y voy toutesfoys personne. Escoutez. »
L’équipage s’affole, on commence en effet à entendre des voix d’hommes, des hennissements, des coups de canon, mais personne n’apparaît.
Panurge, comme à son habitude, cède à la panique et il faut la sagesse humaniste de Pantagruel pour ramener le calme : il passe en revue plusieurs explications savantes, puisées chez les Anciens, avant que le pilote ne livre la clef du mystère. L’hiver précédent, une bataille sanglante s’est déroulée à cet endroit et les cris, les chocs d’armes et les bruits du combat ont gelé dans l’air avec le froid. Le printemps venu, ils dégèlent et se font entendre à des gens qui n’y étaient pas. Pantagruel en attrape même des poignées sur le pont : les paroles gelées ressemblent à des dragées de toutes les couleurs et ne redeviennent sonores qu’en fondant entre les mains.
Le premier lien, nous venons d’en parler, c’est une analogie entre l’époque de Rabelais vis-à-vis de l’ère pré-Gutenberg et notre époque vis-à-vis de l’ère pré-IA. Rabelais, né dans les années 1480, est, vis-à-vis de l’imprimerie, ce que nous appellerions un digital native. Mais les changements allaient alors un peu moins vite. L’hypothèse que j’émets, c’est que l’étrangeté radicale de l’épisode des paroles gelées pour un lecteur ou une lectrice d’aujourd’hui devait certainement être moindre pour les contemporains de Rabelais.
Le récit, que nous ne pouvons qualifier que de fantastique au regard de notre rapport au langage – qui se transmet par l’écrit principalement, c’est la faute à Gutenberg –, pouvait, aux yeux des lecteurs du premier XVIe siècle, rappeler le souvenir d’une époque pas si lointaine, où les textes circulaient de façon moins authentifiable, moins légale, moins certifiée que depuis l’apparition de l’imprimerie, où chaque texte était nécessairement une copie manuscrite, et ce faisant, le régime d’auctorialité était différent.
L’IA générative ouvre une nouvelle ère où il est envisageable que du langage tombe du ciel sans qu’on ait besoin de lui attribuer un auteur. Ça parle, comme dirait l’autre. À ce sujet, un tic de langage des élèves et des étudiants à qui j’ai pu enseigner me semble exemplaire de ce changement de paradigme : on les entend souvent dire « dans le texte ils disent que… ». Cet étrange pluriel me semble être le signe d’un nouveau régime d’auctorialité à l’ère post-Gutenberg, dans un monde où la production du langage n’est plus réservée aux êtres humains. Il peut y avoir du langage comme il y a de la pluie ou des embouteillages : par un effet étrange, la langue rejoint le ça freudien.
Tout à fait. D’une façon intéressante, cette affaire montre que nous sommes perdus, car les outils dont nous disposons pour en juger, qui datent de l’ère-Gutenberg, s’avèrent tout à coup obsolètes. La notion de plagiat est, en effet, un bon exemple.
Bien entendu si la suspicion est avérée, elle risque sans doute de coûter un beau prix littéraire à son auteur. Cependant, on ne pourra pas exactement brandir l’accusation de plagiat, qui serait en effet infondée au sens légal de ce mot. Comment nommer alors ce dont il s’agit ? Acceptera-t-on de lire, d’aimer ou de récompenser des œuvres co-écrites par l’IA ? Que voudrait dire « créditer l’IA comme co-auteur », quand on sait par ailleurs que l’algorithme se fonde lui aussi sur une immense agrégation d’autres textes, sans pour autant les citer ?
D’une certaine manière, oui. Quand Roland Barthes rêve « La mort de l’auteur », prolongeant au fond le désir proustien de s’affranchir de la critique biographique, mais cette fois pour de bon, il n’a évidemment pas en tête la disparition réelle des auteurs par l’invention de robots capables de produire du langage. Cependant, il faut mettre les structuralistes face à leurs contradictions : si l’on rêve d’analyser le texte comme pure combinaison de mots (textus), déliée de toute considération quant à l’intentionnalité de sa production, quoi de plus fabuleux qu’une prose écrite par personne ?
Quoi qu’il en soit, le langage produit par ChatGPT pose de sérieuses questions structurales, tant du côté de l’analyse des textes et de la poétique, que du côté de la psychanalyse et de la réflexion sur la dimension constitutive du langage dans la construction du sujet.
Je suis convaincu que les ingénieurs et les commentateurs de l’IA auraient besoin de concepts structuralistes pour penser ce qu’ils ont sous les yeux. Ils ont eu absolument tort d’esquiver cette dimension ; ils s’en rendent compte sans doute seulement maintenant, face à ce qu’ils sont en train de découvrir.
Le paradoxe de l’IA générative est le suivant : elle fait sortir le numérique de l’ère purement mathématique ou algorithmique pour le faire entrer dans une ère structuraliste et littéraire, à tous les sens du mot.
Il y a tant de menaces brandies autour de l’IA que je ne m’aventurerais pas à dire comment répondre à chacune ! J’en vois peut-être une qui est davantage à ma portée, et dans l’orbite de ce à quoi je réfléchis dans ce livre. Je la résumerais ainsi : que faire face à la langue de l’IA, qu’on la reconnaisse comme telle (dans une conversation avec un LLM), qu’on la devine entre les lignes (dans un texte signé mais visiblement nourri d’IA), ou carrément qu’on la reçoive sans la reconnaître (dans un réemploi qui passerait sous nos radars) ? Au risque de vous décevoir, ma réponse est la suivante : il faut, plus que jamais, apprendre à lire.
Dans le monde qui vient, la capacité à savoir lire, dont je parlais au début de cet entretien, va devenir une des compétences les plus irremplaçables et les plus discriminantes qui soit. La lecture critique, la réflexion sur l’élaboration du sens, la vigilance face aux mots, toutes choses dont on croit qu’elles vont disparaître sous l’effet de l’IA, seront au contraire les conditions de notre liberté à l’heure de son règne.
À l’heure de l’IA, il me semble que de nombreuses prophéties de la modernité, ces phrases de Marx, Rimbaud, Nietzsche, Mallarmé ou Freud qu’on ressort souvent, prennent un nouveau sens. L’une d’elles, c’est l’énigmatique « Je est un autre » que Rimbaud écrit dans sa lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871, alors qu’il n’a que 16 ans et qu’il s’ennuie à Charleville pendant que Paris vit l’effervescence de la Commune – qui s’achèvera bientôt dans le sang.
C’est une phrase qu’on peut relire à l’aune de la psychanalyse, a fortiori lacanienne, bien sûr. On y entend alors l’idée que ce qui de moi dit « je » est une construction imaginaire et symbolique dans laquelle entrent l’image de l’autre et son langage. Mais si l’on déplace cela à l’ère de l’IA générative, il faut aller plus loin. Que se passe-t-il si je reprends à mon compte la langue de l’IA, que ce soit pour la recopier ou pour prendre au sérieux son discours ? Quel autre laissé-je entrer dans ma langue ? Qui me parle alors ?
Le langage de l’IA étant constitué par une immense agrégation de langages (humains et désormais aussi non humains), on peut alors dire que je est plein d’autres, y compris d’autres que je ne connais pas, ni ne reconnais comme sujets. D’autres me parlent (parlent à travers moi) sans que je (c’est-à-dire qui ?) sache même les reconnaître comme autres. C’est vertigineux.
Quand on ne parle pas de leur dimension géopolitique, géoéconomique et géostratégique, les dangers de l’IA sont souvent abordés sous l’angle cognitif. Toutes ces approches sont essentielles, et leur croisement l’est encore plus.
Mais il manque à mon avis une autre approche du versant langagier de l’IA (c’est-à-dire d’une fraction de celle-ci, je le reconnais), qui se nourrisse de l’apport des sciences humaines, des sciences du langage et de la psychanalyse. On a trop vite fait d’évacuer la critique analytique au profit des sciences cognitives – dans ce sujet comme dans d’autres – et ce faisant, je crois qu’on a beaucoup à perdre.
Le problème fondamental de l’IA générative vu dans cette perspective, c’est la question du sujet et de sa liberté. Si je laisse l’IA me parler, à quoi est-ce que je renonce en tant que sujet ? À quelle sujétion est-ce que je condamne ma subjectivité ? Quelle part de ce qui en moi dit « je » suis-je en train d’aliéner, et au profit de qui ? Je crois que l’éclairage analytique (je le puise chez Jacques Lacan, mais d’autres approches structurales peuvent y conduire également) est une clé de la refondation de l’humanisme à l’heure de l’IA.
Loin d’être une façon de sortir le débat sur l’IA de la géopolitique, c’est une façon de lui redonner un sens profondément politique, qui nous questionne en tant que sujets au sein de systèmes démocratiques dont le contrat social repose sur l’exercice de notre liberté.
Sans doute un peu des deux, même s’il n’y a ni bénédiction, ni malédiction dans tout ceci.
Si l’on n’y prend pas garde, le développement des LLM risque à mon avis d’aggraver les inégalités en donnant l’impression, en surface, de les lisser. Les personnes qui peinent à écrire seront plus invisibilisées, plus honteuses encore, ce qui augmentera les stratégies d’évitement qui conduisent à la reproduction des inégalités. Par ailleurs, les IA génératives sont des outils dont la qualité du résultat dépend de la qualité de la requête, elle-même formulée avec du langage. En d’autres termes, les personnes en difficulté vis-à-vis de l’écriture, dont les prompts seront moins précis, ont plus de chances de récolter un contenu généré par l’IA de moindre qualité – moins précis, plus standardisé, au style moins choisi –, tout en disposant de moins de moyens de faire une lecture critique de ces contenus. C’est un cycle qui accroît la perte de liberté et de pouvoir que représente l’illettrisme.
D’un autre côté, je crois aussi que l’IA peut être un formidable outil d’aide à la sortie de l’illettrisme, à condition d’être utilisée de la bonne manière, c’est-à-dire, en fait qu’on apprenne à l’école comment s’en servir pour s’aider. Bien employée, c’est-à-dire en faisant du travail de précision sur des petits extraits déjà écrits par les élèves et non du travail de synthèse à la place des élèves, l’IA pourrait servir de secrétaire particulier à chacun. Elle peut accomplir ce qu’un professeur ne peut pas faire pour trente élèves : une correction individualisée, qui prenne le temps d’expliquer chaque erreur et de proposer plusieurs façons de la corriger. Que chaque personne bénéficie gratuitement d’un professeur particulier, d’un tuteur en maîtrise du langage, oui, je crois que c’est un progrès.
En effet, il y a un double sens, et l’image des Buendia qui recollent les mots aux choses après l’immense insomnie est très belle. Cette image figure aussi la fragilité du langage et de sa transmission : il faut nommer chaque objet, de peur d’oublier non pas son nom – on pourrait intervertir les mots « fourchette » et « radiateur », ce ne serait pas bien grave – mais sa fonction même. Ce que Garcia Márquez pointe ici du doigt, c’est le fait que les mots fondent aussi notre être-au-monde, que ce sont par eux que le réel – cette masse absurde sur laquelle nous butons – fait sens, devient un monde habitable.
Revenons à l’épigraphe de mon livre : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », écrit Camus. C’est une phrase qu’on a beaucoup resservie, au point que j’ai hésité à la mettre ainsi en exergue. Mais elle me paraît tellement juste que je n’ai pu faire autrement. Elle met dans le mille précisément grâce à ce double sens, qui est plutôt une mise au carré. Le manque de maîtrise du langage est un défaut de liberté, au sens politique du terme. En laissant une trop grande partie de notre population dans un certain degré d’illettrisme – car il y a des degrés, ce n’est pas blanc ou noir –, nous laissons s’exercer une violence immense, nous catalysons à peu près toutes les inégalités, bref nous ajoutons au malheur de ce monde. Ne pas nommer cette situation à son tour, c’est mettre cette violence au carré.
Parce que les irresponsables, ici, c’est nous : les élites intellectuelles des démocraties libérales. Nous préférons nous lamenter sur l’idée que « les jeunes ne lisent plus », qu’ils « ne savent plus parler », plutôt que de nous demander sérieusement quel monde nous construisons, quel rapport au langage nous avons, quelles méthodes nous pouvons inventer pour reconstruire un rapport à la lecture et au sens critique aujourd’hui, dans le monde que nous connaissons.
D’un côté – à droite – on entend une musique décliniste qui associe une baisse du niveau de langue à un déclin civilisationnel. Dans cette brèche s’engouffrent facilement de nombreux imaginaires racistes et classistes. De l’autre, par peur d’accréditer cette lecture, disons zemmourienne, certains ferment les yeux. Des collègues à moi, regroupées dans le collectif Les Linguistes atterrées, ont ainsi publié un tract qui a eu un grand succès, intitulé Le français va très bien, merci. Tout en rappelant de façon salutaire certains éléments historiques sur l’évolution des langues, leur propos passe sous silence un immense malaise qui traverse actuellement une grande partie de notre société – pas qu’à l’école – et que j’associe à l’illettrisme.
L’étau formé par ces deux positions (il faudrait dire ces deux postures en fait), c’est cela qui constitue la nouvelle trahison des clercs : deux élites se font face, qui chacune déforment le problème, cependant que ce dernier s’aggrave, en abîmant en profondeur le socle de nos démocraties.
C’est drôle : la déploration du « niveau de langue des jeunes » est une chose assez partagée, et je surprends souvent des gens de gauche à tenir un discours très conservateur sur la langue. Je ne tiens pas particulièrement à entrer sur ce terrain, et ce pour des raisons méthodologiques : j’analyse ce que je comprends de notre rapport au langage aujourd’hui, à l’heure où j’enseigne, à l’heure de l’IA, à l’heure où je constate qu’une grande partie de la population (je dirais une personne sur quatre) est dans un état de grande souffrance vis-à-vis de la langue écrite. Là, il y a bel et bien un problème, et ce problème est fondamentalement politique. En effet, dans une démocratie, l’outil dont nous disposons pour partager nos idées, faire entendre notre voix, exister en tant que sujet libre, c’est notre parole – orale comme écrite. Celle-ci est garantie par une règle fondamentale, celle de la liberté d’expression.
Aujourd’hui, les discours qui prétendent que la liberté d’expression est menacée viennent plutôt des rangs des extrémistes libertariens, qui confondent habilement la liberté d’expression avec le droit (ou plutôt le non-droit) de dire n’importe quoi, et surtout des horreurs. Mais en vérité, je crois que la liberté d’expression est menacée par un autre bout, qu’on regarde moins souvent. Car ce droit fondamental ne se décrète pas une fois pour toutes. Il se vérifie dans l’exercice que chacun peut en faire. Et cet exercice, avant même la question de l’accès aux médias (que les réseaux sociaux ont largement démocratisé), passe par la maîtrise du langage lui-même. Une faible maîtrise du langage est une entrave à la liberté d’expression – à la liberté tout court.
Par mille chemins – toute personne qui aime lire sait que le chemin qui l’y a menée est intime et dans une certaine mesure impossible à répliquer. Mais l’école sert aussi à cela, j’en suis convaincu. Il ne s’agit pas d’imposer par le haut une « grande littérature » qu’on doit convaincre les élèves d’adorer, comme le maître d’école dans L’Enfant de Jules Vallès, qui crie : « À genoux ! À genoux devant le divin Racine ! ».
Mais il ne s’agit pas non plus, comme je le dis dans l’extrait que vous citez, de faire venir la littérature aux élèves, si l’on entend par là, par exemple, partir de leur quotidien, de leurs goûts musicaux ou d’une vidéo TikTok pour leur montrer qu’en fait, en leur temps, les philosophes des Lumières étaient eux aussi des influenceurs et les poètes des rappeurs. Cette façon de minorer la frontière qui sépare des élèves d’aujourd’hui (je rappelle au passage que les élèves qui passeront cette année le bac de français sont nés en 2009) des grands textes du passé me dégoûte un peu, d’autant plus qu’elle est généralement improductive et qu’elle implique de ridiculiser l’enseignant qui veut montrer qu’il a les codes des jeunes. Au contraire, je dis que ma tâche d’enseignant est d’amener les élèves jusqu’aux textes.
Cela veut dire construire une méthode pour leur permettre d’entrer dans des textes dont il ne faut surtout pas minorer la difficulté. Un texte écrit en 1550, c’est très difficile à lire aujourd’hui – pour tout le monde ! Pareil pour un poème de Rimbaud ou une page de Proust. Il faut arrêter de croire qu’on fait comprendre les textes aux élèves. Je ne crois pas non plus qu’on leur fasse aimer quoi que ce soit en leur demandant de relever les adverbes, les personnifications ou les métaphores.
Au contraire, on doit partager avec eux le fait que la lecture, la vraie – et le plaisir qui va avec – commence quand on comprend qu’on ne comprend pas tout. Quand on découvre que la fourmi ne vaut pas mieux que la cigale ou qu’on se demande ce que Rabelais a en tête quand il compare les oreilles de l’équipage de Pantagruel à de « belles huitres en escalle ». C’est là qu’on peut introduire des éléments de vocabulaire, de stylistique, de poétique, pour venir en appui de cet étonnement, pour lui permettre de se structurer et d’avancer.
C’est lent et long d’apprendre à lire, il ne faut jamais tenir cela pour acquis – pas plus avec des adultes qu’avec des adolescents. Entrer dans un texte est un voyage exigeant, et c’est en partageant avec les élèves cette dimension dépaysante qu’on arrive, je le crois, à les éveiller au plaisir de la lecture critique.
Hélas, non. Pour deux raisons également malheureuses, le tri s’opère de cette façon. La première, c’est le mythe très français – et délétère pour notre société – de la « bosse des maths ». On colporte l’idée qu’on naît bon ou mauvais en maths, et qu’au fond, si on n’y arrive pas, c’est qu’on n’est juste pas fait pour ça. Heureusement, certains mathématiciens s’insurgent contre cela, et proposent de nouvelles méthodes d’enseignement – je pense à Hugo Duminil-Copin et Emmanuel Sander dans De l’autre côté du tableau noir (Seuil, 2026). Cette doxa stupide renforce elle aussi des inégalités, notamment de genre.
À cela s’ajoute une autre mauvaise raison : le fait de considérer que les spécialités littéraires – pour la spé du baccalauréat qu’on appelle HLP (Humanités, littérature, philosophie), « spécialité » est un bien grand mot – ne contiennent pas de barrière à l’entrée.
Parce qu’on en baisse les exigences ; je pense par exemple que la spécialité HLP devrait obligatoirement impliquer l’étude d’une langue ancienne, qui est aujourd’hui une option supplémentaire, et en voie de disparition. On se dit qu’après tout, si on sait lire on peut bien s’essayer à raconter des trucs sur un texte littéraire ou philosophique.
Vous voyez que ce raisonnement ne tient pas : si l’on prend la spécialité littéraire comme une matière molle où tout le monde a le droit d’avoir un avis, on pourrait aussi bien prendre les mathématiques comme un lieu ouvert où tout le monde a le droit d’avoir un cerveau. Cependant, il est révélateur d’une société où l’on a un peu oublié à quoi cela sert d’apprendre sérieusement à lire – et ce n’est pas la faute des jeunes.
En effet, on peut me rétorquer, quand je râle contre les hyperonymes – c’est-à-dire les mots englobants (véhicule plutôt que voiture, carburant plutôt qu’essence, titres de transport plutôt que billet, etc.) –, que je suis pris à mon propre piège, parce que ces termes servent à ne pas commettre d’abus de langage : on dit « titre de transport » car il y a des billets dématérialisés, des abonnements, des cartes de réduction, et j’en passe. À mes yeux, ce sont justement ces expressions qui abusent la langue, en noyant sa spontanéité dans un magma lénifiant et désincarné.
Le jargon bureaucratique, qui prétend par ces inventions rétablir la stricte adéquation entre les mots et les choses, est mortifère pour la langue. J’ose cet exemple qui va paraître un peu conservateur, alors que rien dans ce que je défends ne l’est, mais tant pis. Quand il a fallu inventer le Code civil en 1804, vous imaginez bien qu’un certain nombre de concepts dépassaient les définitions du langage dans ses usages convenus. Y a-t-il eu pour autant besoin de néologismes et de jargon ? Aucunement. La vraie précision n’implique pas de transiger sur la clarté – c’est même le contraire : toute perte de clarté, fût-ce au motif d’un gain de précision, est un appauvrissement.
Mais bon, là je vous expose mon point de vue. J’admets, comme je l’ai dit, qu’on pense autrement – Dieu merci ! Je ne défends pas un regard conservateur sur la langue. Je défends plutôt une fonction sociale des écrivains, des intellectuels, de celles et ceux qui travaillent sur et avec les mots : celle de veiller sur la langue, non pas au sens d’une préservation – on revient au conservatisme –, mais au sens où l’on veille sur un enfant qui dort. On regarde, on observe, on peut émettre des hypothèses. C’est notre rôle : savoir râler, non pas pour rétablir un état de langue antérieur, mais pour aider d’autres personnes à s’éveiller à leur tour face à la langue, à prendre garde aux mots, à observer certains tics de langage. Je crois que c’est fondamental.
À Pékin, avec Adam Tooze et Wang Hui, à la recherche de la langue de notre présent.
Les mille vies de Fernando Cerimedo, le propagandiste d’extrême droite qui s’est glissé dans l’ombre de la politique contemporaine