Politique

Le plan de la Nouvelle Droite pour conquérir l’Allemagne

Pour comprendre l’explosion de l’AfD, il faut s’intéresser à une guerre culturelle et à son stratège de longue date : Götz Kubitschek.

Nous le traduisons et commentons ligne à ligne.

Auteur
Jacob Ross

Après l’afflux des migrants sur l’exclave espagnole de Ceuta, fin juillet, un débat controversé s’est ouvert en Allemagne comme partout en Europe. Il a laissé entrevoir pour la première fois que les idées et les références de la Nouvelle Droite avaient fait leur entrée dans le discours médiatique dominant à la faveur des discussions sur l’immigration et l’avenir de l’Europe. Cette percée – qui, à terme, pourrait s’avérer plus importante pour l’Allemagne que les récents succès de l’AfD, en Saxe-Anhalt, en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale ou à Berlin – peut être comprise à la lecture d’un texte récent d’un intellectuel de la Nouvelle Droite allemande, Götz Kubitschek, figure centrale pour comprendre la bataille culturelle aujourd’hui en cours. Cet ancien officier de réserve, fondateur des éditions Antaios, n’a jamais été élu, et l’AfD lui avait même refusé sa carte. Il est installé depuis un quart de siècle dans un manoir de Saxe-Anhalt, à Schnellroda. De là, il a donné à la droite radicale allemande ce qui lui manquait : des cadres, un vocabulaire, une généalogie. Dans ce billet bref et inhabituellement franc, il raconte comment il s’y est pris, en empruntant sa méthode à la gauche de 1968. Nous le traduisons et le commentons ligne à ligne.

Un lien hypertexte et ses conséquences

Le 11 août, le journaliste Harald Martenstein a publié un article sur Ceuta, qui avait vu, quelques jours auparavant, l’arrivée de dizaines de milliers de migrants venus du Maroc. Martenstein est l’un des chroniqueurs les plus connus d’Allemagne. Il a écrit pendant vingt-quatre ans pour Die Zeit, un hebdomadaire de centre-gauche, avant de lancer en 2022 une nouvelle chronique intitulée « Neben der Spur » dans le quotidien libéral et conservateur, Die Welt. Sous le titre « Migration conquérante : elle détruira l’Europe, pour toujours. C’est dommage », Martenstein a commenté les événements survenus dans l’exclave espagnole 1.

Ce n’est toutefois pas le titre de la chronique qui a suscité l’émotion dans les jours qui ont suivi. Dans son texte, Martenstein faisait référence au livre Le Camp des saints de l’auteur français Jean Raspail (1925 – 2020), qui y décrit l’arrivée fictive de centaines de milliers d’Indiens sur les côtes méditerranéennes françaises et l’effondrement de l’ordre social européen qui s’ensuit. Publié en 1973, l’ouvrage aurait, des décennies plus tard inspiré Soumission de Michel Houellebecq (2015). La première traduction en allemand, non autorisée par Raspail, a été publiée en 1985. Trente ans plus tard, en 2015 aussi, une nouvelle traduction, autorisée cette fois, a été publiée par la maison d’édition d’extrême droite Antaios 2. Elle s’inscrivait dans le contexte de l’arrivée de millions de réfugiés en Europe et de la décision d’Angela Merkel d’ouvrir les frontières.

La référence de Martenstein à Raspail aurait sans doute été valu qu’un haussement d’épaules dédaigneux de ses collègues de longue date et des lecteurs de Die Zeit, s’il n’y avait pas eu un détail. En effet, l’auteur avait accompagné sa référence au Camp des saints d’un lien hypertexte renvoyant au site d’Antaios. Ce détail a attiré l’attention d’un collègue de Martenstein, Robin Alexander, aujourd’hui sans doute le journaliste politique le plus connu en Allemagne. Alexander était rédacteur en chef adjoint à Die Welt avant de se mettre à son compte en 2026 avec sa collègue Dagmar Rosenfeld pour lancer leur podcast Machtwechsel (Changement de pouvoir). Les analyses d’Alexander touchent un public immense ; de nombreux décideurs politiques les écoutent semaine après semaine et son opinion a sans doute beaucoup de poids à Berlin.

L’éloge d’Alexander

Le 12 août, un jour après la parution de la chronique de Martenstein, Alexander a donc abordé ce lien dans son podcast. Il a lui-même écrit un best-seller sur la politique d’accueil des réfugiés de Merkel, Die Getriebenen, paru en 2017, et avait déjà lu la nouvelle traduction de Raspail en 2015. Il y explique comment le livre avait été découvert à l’époque par le grand public allemand. D’abord par Matthias Matussek, journaliste de longue date du Spiegel, qu’Alexander qualifie de « plutôt de gauche », mais qui, selon lui, aurait depuis lors dérivé de plus en plus vers la droite. Matussek aurait rédigé en 2015 une critique élogieuse de la traduction de Raspail pour Die Welt. Mais je journal n’aurait pas voulu la publier et Matussek aurait finalement atterri à la Weltwoche, un hebdomadaire suisse conservateur de droite dirigé depuis 2006 par le journaliste controversé Roger Köppel.

L’année 2015 a été celle du « Wir schaffen das » (« Nous y arriverons ») de Merkel ; les références empreintes de pessimisme culturel étaient marginales et paraissaient donc dans la Weltwoche plutôt que dans Die Welt. Une décennie plus tard, en août 2026, la référence au livre de Raspail a soudainement servi de grille de lecture aux événements de Ceuta et d’entrée en matière à la chronique de Martenstein, l’une des plus lues en Allemagne. Alexander a retracé cette évolution dans son podcast. Il voit dans la référence à Raspail et le lien vers le site d’Antaios une victoire pour le fondateur de cette maison d’édition, Götz Kubitschek, qui marque durablement la Nouvelle Droite allemande depuis Schnellroda en Saxe-Anhalt. Alexander ajoute : « Kubitschek dirait : cela c’est le véritable succès. C’est bien plus important que le fait que j’obtienne 40 ou 40,5 % en Saxe-Anhalt […]. C’est là la véritable victoire de ces idées. Et sur ce point, Kubitschek a raison. »

Ironie de l’histoire : en s’arrêtant sur la référence de Martenstein à Antaios, Alexander lui a donné un important effet multiplicateur. L’un des journalistes les plus connus de Berlin s’est penché sur Kubitschek et les idées et méthodes de la Nouvelle Droite, leur témoignant même une forme de respect et leur conférant ainsi une certaine légitimité.

Un homme de réseaux

Le jour même, le 12 août, Kubitschek a de son côté réagi au podcast d’Alexander. Son texte est remarquable à bien des égards. Il constitue une bonne introduction à la réflexion sur la Nouvelle Droite allemande et sur son influence sur l’AfD, y compris pour les lecteurs français. 

Kubitschek, né en 1970, est une figure centrale de la Nouvelle Droite en Allemagne. Il a fait ses débuts politiques au sein de la « Deutsche Gildenschaft », une association étudiante nationaliste allemande aux accents parfois « völkisch » 3 dont il a été le porte-parole pendant plusieurs années. Jusqu’en 1999, il a suivi des études de langue et littérature allemandes, de géographie et de philosophie dans le cadre d’une formation d’enseignant. Avec l’historien et journaliste Karlheinz Weißmann, autre figure centrale de la Nouvelle Droite, il a fondé en 2000 à Schnellroda, en Saxe-Anhalt, l’Institut für Staatspolitik (IfS). Au cours des années suivantes, l’IfS est devenu le cœur du réseau de la Nouvelle Droite en Allemagne, grâce aux éditions Antaios, à la revue bimestrielle « Sezession » ainsi qu’à des manifestations éducatives.

À partir de 2019, l’Office régional de protection de la Constitution (Landesamt für Verfassungsschutz, LfV) de Saxe-Anhalt a qualifié l’IfS de « mouvement d’extrême droite avéré » 4. En 2024, cette évaluation a conduit les responsables de l’IfS à le dissoudre volontairement. L’activité éditoriale de Kubitschek et de ses proches se poursuit toutefois avec Antaios et  la revue Sezession. Des événements tels que la fête estivale annuelle ou l’académie d’hiver à Schnellroda conservent une importance capitale pour le milieu intellectuel proche de l’AfD.

L’influence croissante du « réseau Höcke »

Les médias allemands attribuent à Kubitschek une influence significative sur Björn Höcke et sur ce qu’on appelle le « Flügel » (l’aile), qui incarnait à partir de 2015, au sein de l’AfD, un courant radical, nationaliste et ethno-centrique. Höcke est la figure centrale du Flügel. Il est actuellement président du groupe parlementaire de l’AfD au Parlement régional de Thuringe et président de la fédération régionale du parti. Le Flügel a lui aussi été classé comme extrémiste de droite par le BfV en 2020 5, avant de se dissoudre. 

L’influence de Höcke (et vraisemblablement aussi celle de Kubitschek) n’en a pas moins continué de croître ces dernières années. Après le dernier congrès fédéral du parti, qui s’est tenu à Erfurt en juillet 2026, de nombreux observateurs de l’AfD ont noté que plusieurs proches de Höcke avaient intégré la direction fédérale du parti, son centre de commandement.

Il est difficile, vu de l’extérieur, d’évaluer l’étendue de l’influence qu’exerce Kubitschek sur Höcke et d’autres membres et élus de l’AfD au sein du parti et du groupe parlementaire au Bundestag. Il est toutefois certain que les cercles de la Nouvelle Droite de Schnellroda ont eu une influence significative sur la « Résolution d’Erfurt » de 2015, généralement considérée comme le document fondateur du Flügel 6. Les auteurs y qualifiaient l’AfD de « mouvement de résistance ». Kubitschek et Höcke partagent une même vision du monde sur des questions clefs, à commencer par la conception « völkisch » du peuple, qui définit les Allemands non pas en premier lieu par leur citoyenneté, mais selon des critères culturels ou ethniques. Tous deux reprennent la critique de la Nouvelle Droite à l’égard du libéralisme qui, selon eux, est devenu hégémonique après la révolution culturelle de 1968. Höcke a salué par le passé la contribution de Kubitschek, déclarant qu’il puisait à Schnellroda une « manne spirituelle » 7.

Un dernier point est déterminant pour comprendre la traduction du texte qui suit : Kubitschek et Höcke croient à la force de la « métapolitique » – une politique qui ne mesure pas son pouvoir d’action à l’aune des résultats électoraux et des mandats gagnés dans les parlements, mais à celle de son influence sur ce qui est socialement acceptable, sur l’esprit du temps. Du point de vue de la Nouvelle Droite, l’AfD doit rester un « parti-mouvement », autrement dit un parti étroitement lié à un réseau intellectuel, médiatique et militant qui alimente le groupe parlementaire et les élus en concepts et en idées.

Changement de pouvoir 8

Le week-end dernier, le journaliste Harald Martenstein a cité et recommandé, dans le Welt am Sonntag, le roman de Jean Raspail, « Le Camp des saints », comme référence pour l’entrée de force de migrants à Ceuta. Antaios, l’éditeur de l’ouvrage, était référencé via un lien hypertexte. Depuis, plus de 500 exemplaires du livre ont été vendus.

Harald Martenstein est l’un des chroniqueurs les plus connus d’Allemagne. Dans le débat public, cet auteur, qui a longtemps écrit pour l’hebdomadaire de centre-gauche Die Zeit et le quotidien berlinois Tagesspiegel, est aujourd’hui souvent cité en exemple pour illustrer le glissement progressif du discours vers la droite. En février 2026, Martenstein est apparu au Thalia Theater de Hambourg dans la pièce Procès contre l’Allemagne, mise en scène par le metteur en scène suisse Milo Raus. La mise en scène de Raus abordait notamment la question d’une éventuelle interdiction de l’AfD ; Martenstein y est intervenu en tant que « témoin » et a prononcé un plaidoyer très controversé contre cette interdiction.

Fin juillet 2026, la frontière entre le Maroc et l’exclave espagnole de Ceuta a été prise d’assaut. Selon les estimations, environ 80 000 personnes, principalement de jeunes hommes, ont réussi à la franchir illégalement, souvent à la nage. Cet événement a suscité de vives controverses au sein de l’opinion publique européenne, l’Allemagne n’ayant pas fait exception. L’afflux de migrants vers Ceuta a été maintes fois comparé aux images de 2015, lorsque des centaines de milliers de personnes, pour la plupart des Syriens, avaient franchi les frontières allemandes.

Il s’agit là de chiffres que l’on pouvait encore atteindre il y a 25 ans grâce à une critique bien écrite dans la FAZ, et ce sans aucun lien hypertexte. Mais à l’époque, cela n’aurait été possible que si l’éditeur avait été référencé chez l’un des trois principaux grossistes (Libri, KNV, Umbreit), c’est-à-dire s’il avait figuré dans leur catalogue et leur base de données, et donc s’il avait pu être trouvé par tous les libraires.

Antaios n’est plus référencé chez aucun de ces trois grossistes ; les résiliations ont eu lieu il y a déjà plusieurs années, sans explication. « Le Camp des saints » ne peut donc pas être commandé facilement via les librairies – une livraison pour le lendemain y est de toute façon totalement exclue depuis la fin du référencement d’Antaois.

Le désavantage concurrentiel dans la bataille pour les lecteurs et la visibilité (dont je ne me plains pas, mais que je constate une fois de plus ici) est une affaire sérieuse pour une maison d’édition aux ambitions métapolitiques. Dans le travail d’éditeur, il ne s’agit pas seulement de gagner sa vie, mais aussi d’exercer une influence idéologique.

Kubitschek utilise le terme allemand « weltanschaulich », qui n’a pas exactement le même sens que « idéologique ». L’idéologie est généralement étroitement liée aux opinions politiques. Elle désigne un système cohérent d’idées et de valeurs qui esquisse les contours d’une société idéale. La « weltanschauung » a une portée bien plus large : elle désigne la perception fondamentale du monde et peut être d’inspiration religieuse, philosophique ou politique, mais aussi parfaitement apolitique. Si une idéologie relève toujours d’une « weltanschauung », l’inverse n’est pas vrai. Un chrétien ou un musulman peut avoir une vision du monde imprégnée de religion sans pour autant être idéologique. Le terme « Weltanschauung » est par ailleurs plus neutre que « idéologique », qui a généralement une connotation négative dans le débat politique.

Notre propre service de vente par correspondance, mis en place de manière professionnelle au fil des années, et la fiabilité de nos revendeurs ne compensent pas entièrement ce désavantage. Ce manque de visibilité n’est donc pas une mince affaire pour une maison d’édition, et le lien hypertexte constitue donc une petite porte ouverte dans un mur coupe-feu.

L’ancien journaliste du Welt, Robin Alexander, a remarqué cette petite porte. Il en discute avec sa collègue Dagmar Rosenfeld dans le podcast « Machtwechsel », qu’ils animent ensemble depuis 2021. Alexander accorde plus d’importance à la recommandation de Martenstein de lire « Le Camp des saints » qu’à deux points de pourcentage supplémentaires remportés par l’AfD lors d’une élection régionale.

Le texte a été publié le 12 août, quelques semaines seulement avant les élections régionales en Saxe-Anhalt dont les résultats ont depuis fait la une des journaux en Allemagne et à l’étranger. L’AfD est également en passe d’enregistrer des résultats records lors des élections régionales à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, qui ont lieu ce 20 septembre, fragilisant sérieusement le chancelier Friedrich Merz et son gouvernement. L’année prochaine, l’importante élection régionale de Rhénanie-du-Nord-Westphalie aura lieu le 25 avril, entre les deux tours de l’élection présidentielle française.

Pour justifier cela, Alexander remonte loin dans le temps et décrit la recommandation de Martenstein comme le résultat d’une action stratégique que ma maison d’édition aurait entamée très tôt. Il distingue trois phases :

1. Jusqu’à la création de l’AfD, Antaios proposait des formations de bonnes manières destinées aux nazis de village.

Dans son podcast, Robin Alexander parle de « nazis de village », un terme également utilisé par Kubitschek. Alexander l’emploie sans doute pour exprimer son mépris envers les participants aux séminaires de Schnellroda. Kubitschek le reprend, probablement parce qu’elle va à l’encontre de la vision qu’il se fait de Schnellroda en tant qu’école de cadres de la Nouvelle Droite allemande.

2. Avec la création de l’AfD, on se serait lancé dans une véritable capture et, avec force et sans scrupules, on aurait arraché l’AfD des mains des professeurs eurosceptiques qui l’avaient fondée pour en faire un véritable projet de la Nouvelle Droite.

Aujourd’hui, l’AfD est surtout connue à l’étranger pour ses positions en matière de politique migratoire, ainsi que pour son opposition à la politique d’asile et à la politique intérieure depuis l’ouverture des frontières décidée par Angela Merkel en 2015. Fondé en 2013 par un groupe d’économistes libéraux-conservateurs autour du professeur Bernd Lucke, le parti a initialement été créé pour des motifs tout à fait différents, à savoir la critique de la politique européenne et financière de Merkel, et en particulier le maintien de la Grèce dans la zone euro.

3. Depuis lors, Antaios aurait, avec une patience à toute épreuve, percé un trou après l’autre dans le mur coupe-feu tel qu’il existe dans les pages culture de la presse, afin d’y laisser des choses là où il n’y en avait pas auparavant.

En Allemagne, le terme « Brandmauer » désigne l’accord politique ou l’engagement volontaire pris par des partis ou d’autres organisations de ne pas former de coalitions ni d’entamer d’autres formes de coopération politique avec l’AfD. Ce terme n’a toutefois pas été initialement forgé dans la lutte contre l’AfD, mais il est né au sein même du parti. Il désignait dans un premier temps la démarcation opérée par la direction de l’AfD de l’époque vis-à-vis des courants d’extrême droite ou « völkisch » au sein de leur parti. Par la suite, le terme « Brandmauer » est devenu un concept courant pour désigner la démarcation des autres partis vis-à-vis de l’AfD dans son ensemble.

Dans son texte, Kubitschek évoque à plusieurs reprises la rubrique culturelle et les médias grand public. Comme dans les entretiens menés avec d’autres représentants de la Nouvelle Droite allemande, on peut lire entre les lignes le souhait de sortir enfin de l’ombre pour se mettre en lumière et confronter ses propres positions à celles des autres lors d’un débat d’idées.

Tout cela est vrai. Seule la description désinvolte de la phase 1 nécessite une correction : l’approche des formations de la Nouvelle Droite ne s’adressait pas aux nazis de village, mais à la frange éduquée de ces classes d’âge qui, au lycée et à l’université, n’avaient pas rencontré de courant de pensée de droite et s’étaient mises en quête de celui-ci. Au cours des 25 dernières années, ils ont été quelques milliers à avoir été formés, et quelques centaines d’entre eux travaillent désormais dans des maisons d’édition, des groupes de presse ou au sein de l’AfD. Une soixantaine occupent des mandats électoraux.

Le terme utilisé par Kubitschek en allemand, Gedankenwelt, a une signification plus large que « courant de pensée ». Il désigne l’ensemble des représentations, convictions, idées, sentiments et schémas de pensée qui façonnent la pensée d’un individu ou d’un groupe d’individus.

Je suis convaincu que de nombreuses maisons d’édition et de nombreux journalistes (y compris ceux de l’étoffe de Robin Alexander) donneraient cher pour pouvoir, eux aussi, parler des heures durant d’un renouveau tel qu’Antaios a su le mener à bien. Presque tout était nouveau, inédit, unique, et cela s’est consolidé d’année en année ; cette consolidation était à la fois une quête et une attente.

Là encore, on sent à quel point Götz Kubitschek est flatté. Le fait qu’il profite de sa mention dans le podcast « Machtwechsel » de Robin Alexander pour s’expliquer en détail dans le présent texte est révélateur du désir des représentants de la Nouvelle Droite d’être pris au sérieux, notamment dans les cercles de la presse berlinoise.

Cette forme de romantisation de leur propre position et du combat des idées est également un thème récurrent dans les textes des auteurs de la Nouvelle Droite en Allemagne. Les métaphores militaires ou les images tirées de situations extrêmes y reviennent sans cesse.

Car ce qui pouvait faire sortir la Nouvelle Droite – qui était alors une niche – de son cadre devait venir du centre, et c’est ce qui s’est produit.

Ici se manifeste très clairement la conception que la Nouvelle Droite a d’elle-même par rapport à l’AfD, mais surtout par rapport aux courants dominants de la politique et des médias : elle est à l’affût, attendant l’occasion parfaite pour frapper. La phrase de Kubitschek rappelle celle d’Alexander Gauland, député de longue date de l’AfD (et auparavant de la CDU) au Bundestag, et aujourd’hui président d’honneur du parti d’extrême droite. Le soir des élections de 2017, alors que l’AfD avait obtenu un bon résultat (13,5 %), il avait déclaré : « Nous allons les traquer. Nous allons traquer Mme Merkel ou qui que ce soit d’autre, et nous allons nous réapproprier notre pays et notre peuple. »

Certains observateurs de ce milieu estiment encore aujourd’hui qu’il n’était pas légitime de prendre le contrôle de l’AfD en 2015. Cependant, pourquoi cela n’aurait-il pas été admissible ? Cela a fonctionné, car des milliers de membres de l’AfD ont très vite compris que l’offre de Bernd Lucke était trop restreinte et qu’il faudrait bien plus.

Dans la version originale allemande, Kubitschek utilise ici le mot Szene, qui exprime plus clairement la spécificité et la démarcation par rapport à la société bourgeoise ou majoritaire que le mot français « milieu ». Il est intéressant de noter qu’il utilise ensuite le terme « milieu » plus loin dans le texte.

« Prendre le contrôle » est ici une traduction du terme allemand kapern, issu du langage maritime et désignant la prise d’un navire par l’ennemi, le plus souvent par des pirates. Là encore, la perception romantique que Götz Kubitschek a de lui-même et de la Nouvelle Droite transparaît clairement dans le texte : audacieux, avide et agile, il fait des gros navires marchands du « mainstream » sa proie.

Pour s’en rendre compte, il n’était pas nécessaire d’avoir lu Gramsci (personne ne l’avait lu d’ailleurs), mais plutôt des textes plus récents, tirés de l’histoire récente de la RFA, de l’apogée de la Nouvelle Gauche. Trois modèles, trois objets d’étude : lorsque nous agissions, c’était pour analyser les choses avec précision et, après lecture, intérioriser les processus :

On peut y voir une pique à l’encontre d’autres représentants de la Nouvelle Droite allemande, dans une démarche plus théorique, et de leurs fréquentes références à la métapolitique gramscienne. Benedikt Kaiser, par exemple, fait sans cesse référence au philosophe communiste Antonio Gramsci dans ses livres et ses textes des dernières années, qui s’inscrivent dans la tradition de la Nouvelle Droite française et notamment d’Alain de Benoist. Kubitschek semble se considérer comme plus pragmatique.

L’abréviation allemande « BRD » (pour Bundesrepublik Deutschland) utilisée dans le texte original pour RFA est souvent employée de manière péjorative dans les milieux de la Nouvelle Droite allemande et de l’AfD. Cette utilisation repose souvent sur l’idée que l’Allemagne de l’Ouest, vaincue et occupée après la Seconde Guerre mondiale, s’est vue imposer une identité étrangère, occidentale, notamment par les Américains.

Depuis des décennies, de nombreux auteurs de la Nouvelle Droite allemande (mais aussi française) appellent à puiser librement dans la pensée et les écrits des penseurs et auteurs de la Nouvelle Gauche des années 1950 et 1960, et à s’en inspirer.

Il y avait d’une part la prise de contrôle des grandes associations scoutes et des mouvements de jeunesse, conservateurs par nature et attachés à la patrie, par des groupes de gauche et socialistes. Il était tout naturel de s’y intéresser : nous faisions nous-même partie de ces mouvements. La littérature sur le sujet était clairsemée ; les entretiens avec des témoins de l’époque se sont avérés bien plus enrichissants – cela s’est déroulé à la fin des années 1960 et au début des années 1970.

On voit ici se dessiner un autre thème majeur de la Nouvelle Droite : l’impression de n’avoir rien pu opposer, dès 1968 au plus tard, à la percée de la Nouvelle Gauche au sein des institutions, ainsi qu’à sa conquête de l’hégémonie culturelle dans les universités, les institutions culturelles et les médias. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, les idées et les méthodes de la Nouvelle Droite sont parfois qualifiées d’« anti-1968 », y compris en Allemagne.

Götz Kubitschek parle ici de « nous » en tant que membres de mouvements « bündisch ». Après la Première Guerre mondiale, le terme « bündisch » désignait un mouvement de jeunesse allemand. Celui-ci s’inscrivait dans la continuité du mouvement des Wandervogel, né vers 1900 en tant que mouvement de jeunesse bourgeoise axé sur le rapport à la nature, l’autodétermination des jeunes et des activités telles que la randonnée et le chant en groupe. Après la Première Guerre mondiale, ces groupes ont donné naissance à des mouvements plus structurés, dotés de leurs propres symboles, chants, rituels et hiérarchies. Au sein de certains de ces groupes, des notions telles que le peuple, le Reich, le Führer ou le sacrifice prenaient alors une importance croissante. En réaction notamment au traité de Versailles, certains de ces groupes se sont radicalisés à mesure que la République de Weimar s’enfonçait dans la crise. Certains d’entre eux ont rejoint le mouvement völkisch, tandis que d’autres ont été interdits par la suite par le régime nazi. La majorité des groupes actuels issus de la tradition « bündisch » (comme les scouts allemands) rejettent l’extrémisme de droite. Pour une partie de la Nouvelle Droite allemande, la tradition « bündisch » constitue toutefois un héritage culturel et social.

Plus marquante encore fut la prise de contrôle des premiers Verts par des groupes « K » gravitant autour de Fischer, Trittin, Ströbele et d’autres. 

De nombreux auteurs et penseurs de la Nouvelle Droite allemande citent les Verts en exemple dans la lutte métapolitique pour la domination du discours au sein de la société. Bien que les Verts n’aient jamais obtenu plus de 15 % des voix au niveau fédéral, ils ont, selon la Nouvelle Droite, acquis un pouvoir disproportionné dans des milieux clefs de la société (les universités, les médias, mais aussi parmi les fonctionnaires). La sortie du nucléaire en Allemagne, mise en œuvre sous l’impulsion de la CDU, serait, selon cette interprétation, le fruit d’un long travail métapolitique des Verts.

Les « groupes K » (ou « groupes communistes ») étaient des organisations de la gauche radicale ouest-allemande d’orientation maoïste ou marxiste-léniniste qui se sont formées à partir de la fin des années 1960. Ils se considéraient comme des organisations de cadres révolutionnaires et avaient pour objectif à long terme la création d’un parti communiste et la mobilisation de la classe ouvrière. La subversion d’autres groupes faisait partie de leur méthodologie, par exemple par la pénétration ciblée d’entreprises et de syndicats.

Joschka Fischer, Jürgen Trittin et Hans-Christian Ströbele font partie de la génération fondatrice ou des premiers dirigeants des Verts allemands. Ils sont tous les trois issus des milieux d’extrême gauche extraparlementaires des années 1970. Les Verts sont nés des nouveaux mouvements sociaux, du mouvement étudiant et de divers milieux de la Nouvelle Gauche.

Les impulsions vertes issues de la CDU/CSU avaient toujours été liées à la protection du patrimoine, à la préservation des paysages, à l’ancrage régional et à l’antimondialisme. Face à ces militants naïfs, les cadres formés au communisme n’ont eu aucun mal à s’imposer. La littérature sur le sujet était abondante, et les entretiens avec Rabehl, Maschke, Springmann et Gruhl se sont révélés très fructueux.

Kubitschek fait vraisemblablement référence ici à des entretiens qu’il a eus avec les quatre personnes mentionnées : Bernd Rabehl, Günter Maschke, Baldur Springmann et Herbert Gruhl. Tous s’inscrivent dans une tradition de pensée dont sont issues certaines franges du milieu intellectuel de la Nouvelle Droite de Götz Kubitschek. Tous ont milité dans les mouvements de 1968, puis se sont rapprochés de positions national-conservatrices ou de la Nouvelle Droite. Ils incarnent ainsi de manière exemplaire la volonté de Kubitschek de parvenir à un « changement de pouvoir » dans l’hégémonie culturelle allemande et de rallier des figures de gauche aux idées de la droite.

Enfin, l’étude de l’infiltration des universités et des associations d’enseignants par des approches pédagogiques et des principes de la gauche radicale s’est avérée cruciale. Trois cours magistraux dispensés par Wolfgang Klafki, quelques-uns par Micha Brumlik et son assistante pédagogique Sabine Andresen (aujourd’hui professeure à Francfort-sur-le-Main), ainsi que l’impuissance de Christa Meves – tout cela valait bien un demi-mètre d’étagère d’analyses. 

Kubitschek fait ici manifestement allusion à ses propres réflexions sur l’évolution de la pédagogie et du système éducatif après 1968. Il cite Wolfgang Klafki, Micha Brumlik et Sabine Andresen, ainsi que la pédagogue conservatrice Christa Meves, probablement afin d’étayer la thèse selon laquelle les idées pédagogiques de la gauche radicale, ou simplement de gauche, ont durablement marqué les universités et les associations d’enseignants, tandis que les milieux conservateurs auraient largement sous-estimé cette évolution.

On restait stupéfait devant le réseautage naïf des professeurs conservateurs, devant leur générosité suicidaire lorsqu’il s’agissait d’aider des candidats résolument de gauche à accéder à des postes.

L’« empathie suicidaire » est un thème récurrent du débat international de la Nouvelle Droite. Que ce soit dans « Le Camp des saints » de Jean Raspail, en référence à la décision d’Angela Merkel d’ouvrir les frontières en 2015, à la prise d’assaut de Ceuta en 2026 ou, comme ici, à l’adresse des conservateurs allemands, le reproche formulé est de faire comme s’il n’y avait pas de lutte pour l’hégémonie culturelle, alors que celle-ci est menée avec acharnement par la gauche, d’après cette vision. Les partis traditionnellement de droite, comme la CDU, auraient ainsi cédé une position après l’autre sans opposer de résistance, ni même lancer de contre-offensives.

Alors quoi ? Devions-nous, lorsque le moment fut enfin venu en 2014 et 2015, assister, avec les mêmes scrupules conservateurs et nobles, au maintien tel quel de mouvement libéral-conservateur, qui aurait pu être de droite ? Peu importe que, en Thuringe, en Saxe-Anhalt ou dans le Brandebourg, l’AfD connaisse un tel succès malgré ou grâce à cette orientation claire vers la droite, au point d’avoir même largement distancé tous ses concurrents à l’échelle nationale. Elle est là, elle est de droite, elle brigue le pouvoir, et des millions d’électeurs ne veulent rien d’autre qu’un changement de pouvoir, c’est-à-dire : ce changement de pouvoir-là.

Dans le débat allemand sur l’AfD, l’année 2015 est souvent considérée comme un tournant. Après avoir suscité un vif intérêt au départ, le parti a connu des difficultés en 2014. La décision d’Angela Merkel d’accueillir des centaines de milliers de réfugiés et de ne pas fermer les frontières de l’Allemagne a pourtant fourni à l’AfD, après le sauvetage de l’euro, un nouveau thème qui lui a permis de devenir la principale force d’opposition.

Personne ne sait ce qu’il restera, au final, de ces principes idéologiques fondamentaux après un certain temps au pouvoir. En tout état de cause, l’orientation initialement libérale-conservatrice n’aurait eu que des effets imperceptibles.

Ici aussi, Götz Kubitschek utilise le terme weltanschaulich dans le texte allemand.

Ce qui est déjà perceptible aujourd’hui, c’est ce qui sera finalement décrit, rétrospectivement, comme le maximum réalisable : en Allemagne se forme un vaste milieu idéologique alternatif, jusqu’alors inexistant, qui, d’ici une décennie et demie, englobera un parti, des maisons d’édition, des projets, des institutions, des médias, des établissements, des chaires universitaires, des associations, des fondations, des fédérations d’entrepreneurs et de travailleurs, ainsi que des segments d’une foi reconstruite. Ce milieu produira des architectes, des artistes, des enseignants, des musiciens, des hommes politiques, des ministres, des journalistes, des policiers, des maires ; il sera visible et influent.

Alors qu’il utilise le terme « Szene » plus haut dans le texte, Götz Kubitschek emploie ici le terme « Milieu », qui a une connotation moins sectaire. De plus, la différence entre « idéologie » et « Weltanschauung » apparaît ici une nouvelle fois clairement.

Sur ce chemin, nous assisterons à des affrontements entre fondamentalistes de droite et réalistes de droite, mais tous seront de droite. Le système politique de la RFA aura été complété. Harald Martenstein aura encore sympathisé à maintes reprises, Robin Alexander aura encore expliqué, dans des dizaines d’épisodes de son podcast, comment on en est arrivé là. Pourtant, il le sait bien : c’est ainsi que se manifestent les changements de pouvoir, ou plus exactement, sans doute, les participations au pouvoir. Rien n’est plus normal pour cette Allemagne qui a sombré dans l’anormal.

Les deux journalistes, Harald Martenstein qui a publié un lien vers le site de la maison d’édition Antaios, et Robin Alexander qui a critiqué ce lien dans son podcast, jouent un rôle important d’un point de vue métapolitique pour se faire entendre dans les médias grand public. Selon Götz Kubitschek, Alexander a même sans doute joué un rôle bien plus important.

Sources
  1. Harald Martenstein, « Es wird Europa zerstören, für immer. Das ist schade », Die Welt,18 août 2026.
  2. Jean Raspail, Das Heerlager der Heiligen, Verlag Antaios, septembre 2015.
  3. Le terme « völkisch » désigne une conception politique qui considère le « peuple » comme une communauté ethniquement et culturellement homogène et définit l’appartenance principalement par la filiation, l’origine et une culture commune.
  4. Johannes Süßmann et Christian Fuchs, « Sachsen-Anhalt : Verfassungsschutz sieht « Institut für Staatspolitik » als rechtsextrem », DIE ZEIT, 5 octobre 2021.
  5. « AfD : Verfassungsschutz stuft « Flügel » als Beobachtungsfall ein », DER SPIEGEL, 12 mars 2020.
  6. AfD Thüringen beschließt Erfurter Resolution, 14 mars 2015.
  7. « Politikwissenschaftler über rechte Vordenker – Wo Höcke sein geistiges Manna bezieht », Deutschlandfunk Kultur, 6 mars 2020.
  8. Le texte original en allemand  : Machtwechsel
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