Essais

Pour une culture du feu pour une culture forestière

Les mégafeux de la Gironde appellent à changer notre rapport avec les forêts, avec les arbres. Entretien avec l’autrice de Quand la forêt brûle.

Entretien avec

Joëlle Zask

Date

Vous avez contribué à faire des mégafeux un objet de recherche philosophique. En quoi l’immense incendie qui a menacé la presqu’île du Cap Ferret, provoqué la destruction de centaines de maisons dans la commune du Porge et brûlé plus de 40 000 hectares de forêt est-il différent ?

Ce feu est frappant par son ampleur et son caractère destructeur. Il a fallu que le temps change, que les températures chutent et que la pluie tombe quelque peu pour que le feu devienne contrôlable. Comme les autres feux de cette ampleur, il s’est trouvé à l’intersection entre deux séries de facteurs, le dérèglement climatique d’un côté et de l’autre l’abandon, voire la destruction de toute culture du feu, c’est-à-dire de toute culture forestière. 

Les Landes, « colonisées » par Napoléon III, sont devenues des usines à bois constituées à 90 % de pins maritimes dont la production était destinée à la construction de Paris, aux chantiers navals et à la production de résine. 

En parallèle, la civilisation landaise qui était très riche a été détruite, les habitants ayant été vicieusement méprisés et leurs habitudes, leur savoir-faire, leur culture systématiquement déconsidérés. Le résultat est une plantation susceptible de brûler à la première étincelle dès lors que les températures deviennent extrêmes et que le pays se dessèche, faute de pluie.

Je voudrais ajouter que comme beaucoup de feux dont nous sommes largement émus, du moins en tant que spectateurs, celui-ci a frappé une région que nous associons à la richesse et au développement, notamment touristique. À tous ceux qui voudraient une superposition parfaite entre les désastres écologiques et les zones les plus pauvres du monde, voici un démenti criant. On doit effectivement remarquer que les mégafeux détruisent les régions les plus riches, dont Los Angeles. Par exemple, le nord de la Méditerranée brûle davantage que le sud, pour la simple raison que la déprise rurale et l’entreprise de destruction culturelle y sont moindres.

Quelle devrait être la réaction à la fois politique et citoyenne ?

Le lien entre le phénomène appelé mégafeu et le dérèglement climatique est désormais très clairement établi. Face à l’intensification des feux de forêt, la réponse la plus appropriée devrait être d’opter pour une politique écologique radicale. Celle-ci consisterait à écologiser le mode de vie quotidien, et aussi à revendiquer par les urnes, les pétitions, les procès, les critiques, une politique appropriée. 

Mais en même temps, nous devrions éviter l’excès inverse, à savoir une vision quelque peu romantique et protectionniste de la nature, celle qui aboutit à vouloir la sanctuariser. Or, la forêt que nous connaissons est « habituée » aux soins que les humains lui apportent depuis des dizaines de milliers d’années. Parmi ces soins, il y a le débroussaillement et les feux dirigés, qui sont saisonniers. 

Priver la forêt de ces soins, c’est l’exposer à une perte de biodiversité, à la fermeture du paysage et bien sûr à une telle accumulation de matières sèches que le risque d’un feu majeur augmentera encore plus. 

Le changement peut-il venir du bas ?

En démocratie, comme le pensait déjà Montesquieu, le haut dépend du bas et réciproquement. De bonnes lois forment de bons citoyens qui votent de bonnes lois, etc. Autrement dit les décisions de nos dirigeants politiques dépendent en grande partie de la nature de l’opinion majoritaire, ou de ce qu’ils supposent qu’elle est, tandis que l’opinion dépend aussi d’un processus réactif par suite des conséquences tangibles de ces décisions. 

Un dispositif pour lutter contre l’incendie mis en place par une équipe de sapeurs pompiers de Marseille, le 28 juillet 2026 dans une forêt près du bassin d’Arcachon. Photo : Jeanne Accorsini/SIPA

La société a toujours affaire à elle-même et à rien d’autre. La relative inaction climatique de nos dirigeants français et même européens, à quelques exceptions près, tient beaucoup à l’absence d’une conviction écologique suffisamment répandue et forte parmi les citoyens. 

D’après les sondages, les partis politiques qui ont le vent en poupe pour les prochaines échéances électorales sont en effet soit ouvertement, soit tacitement climato-sceptiques.

Pourquoi faut-il passer par la philosophie pour aborder les mégafeux ?

Le mégafeu est un phénomène multifactoriel auquel aucune solution d’expert ne suffit. L’idée qu’à chaque problème correspond une solution est la raison pour laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés à une crise environnementale sans précédent. Le « règne des experts », d’après une expression de J. Dewey dans son essai de 1927, Le public et ses problèmes, a eu pour effet non seulement d’exclure les citoyens « ordinaires » du processus démocratique mais aussi d’appauvrir considérablement la vision du monde de tout un chacun et d’imposer une vision parfaitement unilatérale. 

Les savoirs, quelle qu’en soit la nature, qu’ils soient traditionnels, scientifiques, pratiques, etc., résultent toujours d’une convergence et d’une stratification de savoirs individuels cumulés les uns aux autres au cours du temps. L’héritage dont nous pourrions disposer si nous renoncions à l’espoir d’un grand Sauveur et prenions conscience de notre puissance d’agir et de notre responsabilité personnelle est tout à fait considérable. Ainsi en va-t-il des sciences et cultures du feu : par exemple, les Aborigènes qui pratiquent des brûlis depuis environ 60 000 ans ont acquis une science de la forêt dont tentent aujourd’hui de s’inspirer les autorités des parcs et forêts australiens, devenues impuissantes.

De même, la « culture du feu » corse fut à la fois largement partagée et fidèlement transmise, jusqu’à ce que sévisse la doctrine d’extinction de tout feu dès la première étincelle émise par voie de décision préfectorale. 

Dans votre travail, vous soulignez que les mégafeux posent un problème non pas tant technique qu’à la technique…

En effet, ce n’est pas un ou plusieurs canadairs de plus qui changeront quoi que ce soit. Il faut comprendre que, par définition, un mégafeu est un feu qu’aucun moyen technique ne peut contrôler. Il est impossible de « lutter » contre un phénomène d’une telle violence, capable de générer son propre climat, de se propager à grande vitesse, d’atteindre une température infernale, de projeter des brandons à plus d’un kilomètre, de repartir en sens inverse, de couver longuement sous la surface et d’exploser à nouveau quelques jours plus tard, etc. 

Des véhicules de pompiers stationnés sur une route près du Porge, le vendredi 31 juillet 2026. Photo : Sarah Meyssonnier

Augmenter indéfiniment « le complexe industriel du feu », c’est recourir aux moyens qui sont responsables de ce qu’il est désormais possible d’imaginer que la planète s’embrase. C’est retomber dans l’illusion de la toute-puissance industrielle et technologique, tout en dilapidant d’ailleurs les deniers publics. Ces derniers servent certes à protéger les personnes et à les évacuer, mais guère davantage. Ils seraient mieux employés à développer, par la pédagogie et les techniques appropriées, tout ce qui relève de la prévention. 

En partant par où ?

Puisqu’un mégafeu ne s’éteint que par suite de causes naturelles, comme lorsque le vent cesse, que la température diminue et que la pluie tombe, la prévention est la clef de notre sauvegarde. Or, de même qu’il est possible à un pyromane ou à un criminel isolé de mettre le feu en profitant de conditions météorologiques favorables, il est possible que chaque personne apporte sa compétence, sa force physique, sa contribution pour mettre en œuvre la prévention. 

On a vu des villages entiers s’organiser pour débroussailler en catastrophe, créer des coupe-feu et tronçonner les arbres, tandis que les collines environnantes rougeoyaient. On a vu aussi quantité de gens solidaires, capables de s’organiser et de s’entraider. Tout ceci est très encourageant, mais devrait advenir à la fin de l’automne et en hiver, quand le risque de feu est faible, donc bien en amont. 

On retrouve ici le pluralisme des solutions, dont il a été question plus tôt. La participation de chacun est requise, y compris pour voter en faveur de celles et ceux qui seront enclins à prévenir plutôt qu’à promettre de faire la « guerre » aux feux, guerre qui sera de toute façon perdue, et dont les « soldats du feu » seront en outre les victimes.

Organiser ce pluralisme signifie-t-il identifier un nouveau pacte social ?

Il en va ici, comme dans le cas de la médecine hippocratique. Hippocrate pensait la santé comme prévention de la maladie. La dimension curative était seconde. Or, prévenir suppose une connaissance fine des caractéristiques propres à une personne. Elle est toujours individualisée, chacun présentant un dosage d’« humeurs » qui lui est propre. 

En outre, ce dosage dépend de l’environnement, de la végétation, du rapport aux divers éléments. Le platane d’Hippocrate, à Cos, jouait un rôle important dans sa philosophie de la médecine !

Le patient est un tout, auquel le médecin s’adresse, et en compagnie de qui il va établir un programme de médecine préventive. Il participe activement au maintien de sa propre santé.

L’idée d’un nouveau pacte social, formulée par le Premier ministre espagnol, fondé non sur la remédiation, mais sur la prévention, est suffisamment forte pour faire son chemin en écologie. Nous devrions voir en nos hommes politiques, non des médecins potentiellement tout-puissants au chevet d’une société malade, mais des médecins prudents et modestes, acquis à la méthode d’Hippocrate.

En outre, cette idée permet de renouer avec un objectif fondamental de l’État de droit démocratique, à savoir celui d’assurer la protection de tous. Or, aujourd’hui, cette finalité est à l’abandon. Le feu menace gravement la sûreté et la sécurité de tout un chacun. Il est la forme paroxystique du dérèglement du climat, et le symptôme le plus tangible de la destruction par nous-mêmes de nos conditions de vie humaine sur la Terre.

La dune et la marée

Au Pyla, entre les livres et les pins, les étés se répètent avec l’espoir impossible de retenir un peu du sable du temps.