Fin janvier, un navire de pêche battant pavillon équatorien, le Fiorella, a disparu des radars alors qu’il se trouvait dans l’océan Pacifique, à des centaines de kilomètres des côtes. Sur les dix membres de son équipage, huit sont toujours portés disparus 1. Ils ont vraisemblablement été tués ou faits prisonniers dans le cadre de l’opération « Lance du Sud », qui vise à lutter contre le trafic de drogue entre l’Amérique du Sud et les États-Unis. Selon les deux marins qui ont pu regagner l’Équateur, une colonne de fumée s’est élevée dans la direction du Fiorella avant que tout contact ne soit perdu.
Des témoignages similaires décrivaient des « gringos » équipés de drones opérant depuis un navire non identifié arborant des écussons américains.
- Depuis le lancement de l’opération « Lance du Sud » en septembre, au moins 66 frappes ont été menées contre des navires soupçonnés d’être impliqués dans le trafic de drogues, faisant au moins 221 morts.
- En raison de la vaste étendue de la zone couverte – plusieurs millions de kilomètres carrés, des Caraïbes jusqu’au Pacifique –, d’importants moyens ont été déployés, dont environ 15 000 hommes, des groupes aéronavals, des bombardiers et des navires d’assaut amphibies.
- En janvier, le CSIS estimait le coût de l’opération à 31 millions de dollars par jour 2.
Selon l’avocat de l’un des pêcheurs visés par l’opération, si certaines frappes – notamment dans les Caraïbes – impliquent des avions de chasse modernes et des drones MQ-9 Reaper, les opérations contre les bateaux de pêche équatoriens ont été menées à l’aide de drones peu sophistiqués, lancés depuis des navires dont les équipages ne sont pas clairement identifiés 3. Leurs uniformes ne présentent aucun signe permettant de les rattacher à une unité précise de l’armée.
- L’analyse des communications entre l’un des avions ayant survolé le bateau de pêche avant l’attaque et les contrôleurs aériens indique que les pilotes, qui avaient décollé du Salvador, parlaient anglais avec un accent américain.
- L’avion n’appartient pas au Pentagone, mais est immatriculé au nom d’une entreprise domiciliée dans un centre UPS de Richmond, en Virginie. Cette pratique pourrait servir à dissimuler l’identité de l’opérateur.
L’hypothèse du recours par Trump à des corsaires est rendue crédible par le soutien apporté par l’administration à Blackwater, une société de mercenaires fondée par Erik Prince, le frère de l’ancienne secrétaire à l’Éducation du président américain, Betsy DeVos.
- Blackwater, qui a notamment opéré en Irak et en Afghanistan, a signé en mars 2025 une « alliance stratégique » avec le gouvernement équatorien 4. Le président du pays, Daniel Noboa, est l’un des plus proches alliés de Trump dans la région.
- En août 2024, Prince s’était également rendu au Salvador, où il avait rencontré le président Nayib Bukele, également très proche de Trump.
- Il aurait également entamé des discussions avec le gouvernement haïtien qui auraient débouché sur la signature d’un contrat au début de l’année 2025 pour lutter contre les gangs.
Blackwater, bien que proche partenaire de l’administration – en 2020, Trump avait gracié les mercenaires impliqués dans le massacre de Nisour Square, en Irak –, pourrait ne pas être le seul acteur agissant au large de l’Amérique latine. Au cours des derniers mois, l’administration républicaine a envisagé la délivrance de lettres de marque afin d’autoriser des citoyens américains à traquer et détruire des embarcations en mer.
Le Pentagone refuse de confirmer ou de nier si ces documents ont bel et bien été délivrés.
- En décembre, le sénateur républicain Mike Lee avait introduit une proposition de loi visant à autoriser Trump à « délivrer des lettres de marque et de représailles en cas d’actes d’agression commis contre les États-Unis par un membre d’un cartel, par un membre d’une organisation liée à un cartel ou par tout complice associé à un cartel, et à d’autres fins ».
- Dans une déclaration, Lee affirmait : « À l’époque moderne, les cartels ont pris la place des corsaires, mais nous pouvons toujours permettre à des citoyens américains et à leurs entreprises de jouer un rôle dans la lutte contre ces criminels étrangers meurtriers » 5.
- La Constitution octroie au Congrès le droit de « déclarer la guerre, délivrer des lettres de marque et de représailles, et d’établir des règles relatives aux captures sur terre et sur mer ». Le texte, dont un équivalent avait été introduit à la Chambre des représentants en février 2025, n’a toutefois jamais fait l’objet d’un vote.
Sources
- Ecuador / USA : The role of the United States in the attack on an Ecuadorian vessel must be investigated, Amnesty International, 20 juillet 2026.
- Mark F. Cancian et Chris H. Park, Ongoing Military Operations Around Venezuela Cost $31 Million per Day—$2.8 Million Is Unbudgeted, CSIS, 20 janvier 2026.
- Maria Abi-Habib, Riley Mellen, José María León Cabrera et Christiaan Triebert, « They Spoke English, Wore U.S. Flags and Attacked Fishermen. Who Were They ? », The New York Times, 12 août 2026.
- Ana María Cañizares et Michael Rios, « Ecuador partnering with Blackwater founder in divisive nationwide crackdown on crime », CNN, 12 mars 2025.
- Patriots of the Caribbean : Lee Bill Authorizes American Privateers to Seize Cartel Assets with President’s Approval, 18 décembre 2025.