Ce que la Grèce dit de l'Europe Theodor Kallifatides
« Pendant longtemps, les Grecs ne se considéraient pas vraiment comme des Européens. Si l'on voulait être européen, il fallait partir ».
Il les ressent comme « les lettres de créance du lieu ». « Lorsque je visite une ville pour la première fois, je goûte l’eau d’une fontaine publique et le pain d’une boulangerie », raconte Erri De Luca dans Récits de saveurs familières, livre empreint d’une nostalgie proustienne qui évoque les parfums et les goûts de son enfance comme du reste de sa vie. « Chaque endroit distille son eau et a ses nuits pour cuire la pâte », explique l’ancien militant révolutionnaire et ouvrier du bâtiment devenu écrivain, dont les œuvres sont traduites dans quelque trente langues. Erri De Luca est aussi attentif au goût des choses qu’à la marche du monde.
Le lieu parisien de sa première gorgée d’eau, il l’a oublié, tant il est souvent venu dans la capitale française, l’autre ville de son cœur, qu’il découvrit au début des années 1980, lorsqu’il arriva pour travailler sur divers chantiers. Sur l’un d’eux, il détruisit au marteau-piqueur le vieux stade de Colombes, qui fut le théâtre de plusieurs exploits de l’équipe italienne de football, resté cher à la mémoire de son père : « Ce fut comme tuer son rêve », raconte Erri De Luca, qui trimait là avec des dizaines d’autres ouvriers venus de différents pays du monde : « Nous avions en commun l’usage de la langue française baragouiné avec des accents les plus divers ». Mais même s’il rêve et se parle à lui-même en napolitain, et même s’il écrit toujours en italien, magnifiquement traduit par Danièle Valin, Erri De Luca a toujours gardé son amour du français, qu’il manie à la perfection.
De Paris, il ne goûte guère les boulevards et les grandes avenues haussmanniennes, préférant les petites rues du centre et plus encore celles du vieux Montmartre qui grimpent à l’assaut de la butte. Elles lui rappellent les vicoli tortueux de Naples, où il a passé son enfance dans une famille bourgeoise qui a connu des jours meilleurs avant de s’installer dans les quartiers du ventre de Naples. « Je viens du cœur de l’humanité d’une ville bondée : aucune porte, aucune fenêtre à barreaux ne sauvait de la soupe sonore des bagarres, des repas, des chasses d’eau, des fêtes, des deuils, des insomnies des autres » écrit Erri De Luca dans Napòlide. Dans ce court essai fulgurant, il y explique que c’est de sa vraie patrie napolitaine qu’il lui est venu l’amour du vent, même le plus violent, celui qui en montagne arrache les cordées mais balaie tous les miasmes, évoquant le souffle divin, le ruah, de l’Ancien Testament. « Mon caractère est plus fait pour un fjord norvégien que pour une ruelle napolitaine » pointe t-il avec humour. Mais c’est sa ville et elle le reste.
Avec Paris, Naples partage une densité obsédante. « Naples avait la plus forte densité de population urbaine d’Europe. Elle est toujours surpeuplée. Le passant s’enfonce dans le labyrinthe aveugle du touche-touche de l’empiétement de l’autre sur soi. Le frottement, l’esquive, le recul, la percussion sont des techniques primaires de la progression. La gesticulation sert à transmettre des messages dans le vacarme de la foule, c’est un supplément à la communication orale » explique Erri De Luca qui reste un Napolitain de cœur et de raison même s’il est à jamais hors les murs. « Celui qui se détache de Naples se détache ensuite de tout et je n’ai jamais pris racine ailleurs », raconte l’écrivain, qui revendique son nomadisme et voyage léger, avec juste une chemise et un pantalon de rechange dans son petit sac à dos. La montagne, sa passion, lui a appris à ne conserver que l’essentiel.
À dix-huit ans, à peine bachelier, Erri De Luca a fui Naples à l’heure du laitier. Un départ assumé comme définitif, quittant l’appartement de ses parents encore endormis, avec en poche tout juste de quoi acheter un billet de train pour Rome. « Je désertais la ville, la famille et l’avenir tout tracé. C’était la liberté : ne pas savoir où je passerais la première nuit », confie-t-il.
Mais la cité partenopea reste à jamais ancrée en lui : « Je suis complètement napolitain dans mes sentiments de compassion, de justice, de honte quand ma mère me montrait que j’étais malgré tout privilégié par rapport aux enfants sans chaussures, et qu’elle me transmettait ainsi le sentiment douloureux des différences ». De ce popolino napolitain, il aime la créativité, celle de la survie au quotidien, ainsi que ses superstitions et ses saints, « ses meilleurs employés, toujours en service pour effectuer une grâce », à commencer par le premier d’entre eux, le plus célèbre : San Gennaro, « un saint sang qui fond comme du chocolat ». Le miracle de la liquéfaction de son sang, conservé dans une fiole enchâssée dans une urne d’argent, garantit trois fois par an une protection divine à la ville, qui, si elle venait à manquer, entraînerait de terribles catastrophes. D’où les cris et les prières hurlées pour forcer la relique sanguine à redevenir fluide pendant quelques heures.
Un regard superficiel pourrait se dire que le nord de l’Italie, et plus généralement l’Europe, semblent s’être « napolitanisés », avec tout ce que cela implique de chaos et de violence, d’impuissance criante des services de l’État et l’extension croissante des territoires perdus de la République. Aux yeux d’Erri De Luca, c’est au contraire Naples qui se « dénapolitanise ».
« C’était une ville du sud, du sud du monde et pas seulement du sud de l’Italie, où les enfants travaillaient au lieu d’aller à l’école, avec, comme à Manille ou à Saïgon, des bordels pour les marins américains de la 6e Flotte. C’était la ville où j’ai grandi et il n’en reste plus grand-chose. Naples est devenue une nuance du nord, mais plus pauvre et plus chaotique. Elle n’est plus une terre d’émigrés mais d’immigrants qui s’y sentent d’autant plus à l’aise que ce grand port est habitué à voir passer des gens du monde entier ».
Naples n’est pas seulement au pied du Vésuve : « J’ai vu Naples sous d’autres chairs et d’autres alphabets ; je crois ne la reconnaître que sous des déguisements » écrit-il, évoquant notamment Jérusalem : « non pas celle de la géographie, mais celle qui est écrite dans les histoires saintes, la ville au sommet des montées : quand elle ne la maudit pas, la langue hébraïque la nomme avec une affection parallèle et néanmoins supérieure à celle des chansons napolitaines dédiées à leur lieu. »
Erri De Luca s’est installé dans la campagne romaine près de Bracciano, où la plaine bute sur les premiers contreforts du haut Latium : « J’ai grandi dans une ville volcanique, je vis loin d’elle dans une maison de pierre de lave ; je continue à habiter des feux éteints », écrit-il dans Le Tour de l’oie, livre de souvenirs et dialogue avec un fils qu’il n’a jamais eu.
Comme beaucoup d’autres dans sa génération, il était trop engagé à changer le monde pour penser à faire des enfants. Naples est loin, quelque deux cents kilomètres à vol d’oiseau, mais elle est là aussi, par la mémoire gustative. « Ce n’est pas le vin, ce sont les pâtes qui chassent les absences de cette heure du jour où l’homme se suffit à lui-même », écrit-il évoquant ses dîners en solitaire quand l’eau commence à bouillir et qu’il y plonge « une poignée de spaghettis qui s’étalent en couronne autour du bord ». Des pâtes napolitaines, d’une marque qui lui rappelle son enfance, qu’il égoutte et mélange « à la sauce crue : une tomate, du céleri, de l’huile d’olive, du persil et le rouge sec d’un piment ».
Elles apaisent et confortent dans ce qui est son seul repas de la journée. Avec le souvenir du fumet du ragù de sa grand-mère. « Cette sauce hurlait, elle était un stade debout après un but, une étreinte, un saut, une cascade dans les narines », se souvient l’écrivain. « Je n’ai pas un tempérament mystique, mais ce peu de religiosité qu’il m’a été donné d’avoir, je l’ai dégusté, je l’ai eu sur la langue tous les dimanches de mon enfance. »
Naples, c’est d’abord un dialecte aux multiples facettes, aux raccourcis et aux images. Pour parler d’un imbécile, on dit par exemple : « Il n’a la tête que pour séparer les deux oreilles. »
« Je parle napolitain avec mes absents, mon père et ma mère, mais aussi avec moi-même ; c’est en napolitain que je m’engueule quand je ne suis pas content de ce que je fais, et c’est en napolitain que je rêve », raconte l’écrivain dans un cri d’amour à ce parler éruptif qui fut, pendant des siècles, celui du peuple des vicoli, mais aussi des élites.
« Je l’emploie par agressivité envers les inconnus, par brièveté sur les chantiers, par gaîté lors des repas, par nécessité d’exactitude quand je manipule un paquet de cartes napolitaines, et par identité quand des étrangers parlent du sud. C’est au sens propre ma langue maternelle, ma mamelöhn, comme on dit en yiddish, alors que mon père insistait pour que je parle italien, sans accent. »
Cette parenté entre le dialecte napolitain et le yiddish, la langue des Juifs d’Europe centrale et orientale, assassinés et engloutis par la Shoah, l’a peu à peu frappé comme une évidence. Ce sont des langues de survie et de débrouillardise. « Naples me fait souvent penser à un immense shtetl, avec la même ferveur et la même pauvreté », pointe Erri De Luca, évoquant ces bourgades juives de l’Europe de l’Est dont les habitants devaient chaque jour inventer de quoi survivre. C’est en découvrant le yiddish qu’il a été fasciné par la figure de Marek Edelmann, l’un des chefs — et le dernier commandant — de la révolte du ghetto de Varsovie contre les nazis, son héros d’adolescence, tout comme Durruti, le légendaire chef anarchiste pendant la guerre civile espagnole. Il a appris le yiddish en autodidacte pour prouver que l’on ne peut pas anéantir un peuple et sa langue. « Je n’ai personne avec qui parler le yiddish ; j’en chante les chansons et j’en récite les poèmes pour ne pas les oublier. »
Sur sa table de travail, il a posé un boulon rouillé à tête carrée, ramassé lors d’une visite au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, « ces ruines du siège d’une infamie », sur la rampe ferroviaire d’où les déportés étaient acheminés vers les chambres à gaz.
Malgré la politique de Benjamin Netanyahou et sa fuite en avant sanguinaire à Gaza, au sud du Liban et en Cisjordanie, il garde un lien fort avec Israël.
Partisan convaincu d’une solution à deux États, l’un israélien, l’autre palestinien, Erri De Luca se définit comme « sioniste ». « Aujourd’hui, ce mot est devenu exécrable, car il est associé au gouvernement de la pire droite israélienne. J’ai voulu retrouver son sens originel pour l’appliquer au présent », écrivait-il dans une tribune, afin de répondre à la « tempête médiatique » suscitée par une interview donnée au quotidien israélien Israel Hayom en mai et par sa présence au Festival des écrivains de Jérusalem.
Pourquoi refuse-t-il le terme de « génocide », alors même qu’il dénonce les terribles pertes civiles et les horreurs de la guerre menée par les forces israéliennes, après les massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023 ? Il répondait : « Ce qui s’est passé à Gaza, c’est une guerre moderne et brutale, dans laquelle le nombre de victimes civiles est énorme et effroyable, car lorsque les combats se déroulent au cœur d’un espace urbain densément peuplé, au milieu des écoles et des hôpitaux, c’est toujours la population qui paie le prix le plus lourd. Nous l’avons vu à Mossoul, à Raqqa et à Marioupol. C’est la conséquence d’un combat avec un ennemi qui se retranche au milieu de ses propres civils. C’est terrible, mais ce n’est pas un génocide. »
En discutant avec le professeur de littérature Uri Cohen à Mishkenot Sha’ananim, il avait dit aussi ceci : « En Italie et ailleurs, on observe une radicalisation favorable au Hamas, qui n’ose toutefois pas se dire comme telle : on se contente de parler ‘pour le peuple palestinien’, sans jamais dénoncer l’oppression que le Hamas fait subir à ce même peuple. En scandant le slogan ‘From the River to the Sea’ — c’est-à-dire une Palestine sans la présence d’Israël —, beaucoup reprennent à la lettre le programme du Hamas. »
Chaque matin, au réveil, il lit quelques pages de l’Ancien Testament en hébreu ancien. Il a appris cette langue pour retrouver, sans l’intermédiaire d’un traducteur, toute la puissance originelle du texte sacré et ses polysémies. L’hébreu ne connaît pas le « vous », seulement le « tu ». Naples d’un côté, la Bible de l’autre. « Ce pendule d’écriture oscille dans mon corps, mais je suis à l’écart des deux ; j’écris d’ailleurs pas dans ma ville natale, pas dans ma foi », précise-t-il. Il le fait en murmurant, en récitant à voix basse ce que la feuille reçoit, en parlant à un petit cercle de personnes qui surveillent ses phrases — celles qui lui sont chères, dont beaucoup sont déjà mortes. En bon Napolitain, il vit en osmose avec ses disparus les plus chers. À Naples, il y a, au coin des rues de la vieille ville, de petits autels dédiés aux âmes du purgatoire, où les Napolitains déposent des offrandes pour accélérer la montée au paradis de leurs morts.
L’imprimé l’accompagne depuis toujours. « J’ai grandi dans la pièce des livres de mon père, de ma naissance jusqu’au jour où j’ai claqué la porte pour risquer ma vie tout seul. » L’appartement était petit, il n’y avait pas d’autre endroit où installer son lit. Cela aurait pu susciter un rejet ; cela devint une passion nécessaire : « Pour celui qui est aux abois, il y a le ciel ou les livres. Dans les deux cas, sa solitude est envahie et apaisée par les plus belles voix du monde. »
Son premier choc littéraire fut Don Quichotte : « Dans mes lectures d’adolescent, je m’énervais contre Cervantes qui infligeait à son héros déceptions et humiliations. Quand je l’ai relu à l’âge de cinquante ans, âge de Don Quichotte, j’ai compris qu’il se relevait à chaque fois pour se battre à nouveau, et qu’il ne pouvait donc être vaincu une fois pour toutes. Selon les mots du grand poète turc Nazim Hikmet, il est l’invincible chevalier des assoiffés », pointe De Luca, qui revendique Don Quichotte comme alter ego. Rossinante, sa monture : « Comme elle, j’ai été chevauché par les bonnes causes qui m’ont monté sur le dos. C’est pour cela que je suis devenu militant révolutionnaire, que je me suis investi dans la solidarité avec la Bosnie attaquée ou pour sauver les migrants qui traversent la Méditerranée au péril de leur vie. »
Son premier acte d’engagement fut, en 1967, de rejoindre une manifestation pour le Vietnam qu’il voyait passer. C’était la découverte des compagnons et de la fraternité du combat commun. « Elle est avec la liberté et l’égalité dans la devise de la Révolution française, mais elle est différente. On se bat pour obtenir ou défendre une liberté ou une égalité. Pour la fraternité, on ne peut pas faire ça. C’est le sentiment qui réunit les fibres d’une communauté, renforce l’union et produit l’énergie nécessaire pour se battre », explique celui qui fut l’un des piliers de Lotta Continua, à la fois quotidien d’extrême gauche et mouvement politique. C’était l’époque du « mai rampant », avec les révoltes étudiantes et les contestations sociales qui, pendant plus d’une décennie, ont ébranlé la péninsule. Un « mouvement » intense et créatif, dans les universités comme dans les usines, où l’on rêvait du grand soir tout en tentant déjà, dans le quotidien, de vivre le communisme.
« Je les appelle les années de cuivre, des fils conduisaient le courant électrique des luttes sociales dans tout le pays, jusqu’au plus profond du sud. Ce métal est le meilleur conducteur de cette énergie électrique de transformation et de luttes qui imposaient leur ordre du jour au cinéma, aux chansons, au football », raconte l’écrivain. Puis vinrent les années de plomb. D’abord, les massacres et les attentats à la bombe sanglants du terrorisme « noir », néofasciste, afin de créer un climat favorable à un coup d’État militaire. Puis, en réponse, surgit le terrorisme « rouge » d’extrême gauche, avec des assassinats ciblés de représentants de l’État ou de la classe politique, dont l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro, le leader de la Démocratie chrétienne et artisan du compromis historique pour associer le Parti communiste au pouvoir, constituèrent le pic extrême. Moro fut exécuté par les Brigades rouges après 55 jours de détention et une parodie de procès prolétarien. La fracture devint alors irrémédiable au sein de l’extrême gauche, entre ceux qui comprenaient les raisons des camarades s’engageant dans la lutte armée, et ceux, tels Erri De Luca, qui voyaient qu’il s’agissait d’une voie suicidaire et sans retour.
Les rêves fracassés de cette époque l’ont marqué à jamais. La fondation qu’il a créée avec Paola Porrini Bisson, qui fonctionne uniquement avec des dons privés, propose notamment dix bourses d’études par an pour des étudiants immigrés. Elle a également mis en ligne la collection intégrale du quotidien Lotta Continua, consultable gratuitement, de 1972 à 1980.
« Aujourd’hui, quand je rencontre quelqu’un de mon âge, je me demande où il était pendant les années des affrontements et des manifestations ; je me demande s’il est resté fidèle à cette cause ou s’il a classé cette partie de sa vie sous les circonstances atténuantes du rêve ou de son contraire, l’insomnie », pointe De Luca, qui revendique « reconnaître à leurs yeux ceux qui ont été longtemps incarcérés, ceux qui ont été ouvriers, ceux qui se sont intoxiqués pour surmonter la défaite commune devenue personnelle ». Quant aux autres, « ceux qui se sont reniés ou ont été prodigues en soumission », il préfère ne même pas les regarder. Après l’assassinat d’Aldo Moro, la répression contre le « mouvement » devint implacable. Nombre de terroristes, ou présumés tels, firent le choix de devenir des « repentis », acceptant de collaborer avec la justice en échange de remises de peine conséquentes. Des amitiés se sont brisées. Dans son roman Impossible, il reconstitue l’échange entre un jeune juge et un vieil homme, « de la génération la plus poursuivie de l’histoire de l’Italie », accusé d’avoir poussé dans le vide, lors d’une escalade dans les Dolomites, un ancien camarade qui avait jadis livré tout leur groupe à la justice. Ce délateur était celui qui lui était le plus proche. Des décennies plus tard, le protagoniste du roman n’est toujours pas parvenu à « séparer le traître de l’ami ».
La fraternité perdue, Erri De Luca l’a alors cherchée dans les chantiers. Il avait trente ans, n’avait pas fait d’études et n’avait donc guère d’autre choix. « Ouvrier, c’est un homme qui collectionne, comme tout le monde, des jours vides de force, et qui doit se l’inventer, appeler le corps à se donner à fond », écrivait-il dans Lettres d’une cité brûlée.
Son salut fut la montagne, ce lieu où la nature est écrasante et où l’on est « un étranger sans invitation et sans bienvenue ». « Chacun a ses propres raisons d’y aller ; la mienne est de tourner le dos à tout, de prendre de la distance. Je rejette le monde entier derrière moi. Je me déplace dans un espace et un temps vides. Je vois comment était le monde sans nous et comment il le sera après », explique-t-il. Il aime rappeler qu’« une grande partie de l’Écriture sainte est alpine ». Noé qui échoue l’arche sur le mont Ararat, Moïse qui reçoit les Tables de la Loi au sommet du Sinaï, Abraham appelé sur le mont Moriah pour le sacrifice de son fils Isaac.
C’est un lieu où la divinité descend et où l’homme monte. « Un sommet atteint est un bord de frontière entre le fini et l’immense », pointe De Luca, pour qui l’escalade est une ascèse autant qu’un retour à l’essentiel.
« Les pas qui m’ont porté à cette altitude sont pour moi des pas faits en arrière, au temps des besoins les plus modestes : de l’eau fondue sur un réchaud, prise à la neige, une cuillère et un bol lavés avec de la poussière de glace, la maison portée sur le dos », écrit-il dans Sur la trace de Nives, livre d’entretiens avec la grande alpiniste italienne Nives Meroi, qu’il a accompagnée lors de l’une de ses expéditions himalayennes. « Aller en montagne, grimper, escalader, c’est un effort béni par l’inutile », ironise l’écrivain. Quoi de plus subversif à l’heure de la quête frénétique du profit ?
« J’ai plus d’années que de kilos », aime-t-il à souligner, alors qu’il vient d’entrer dans sa soixante-dix-septième année. Pour son corps comme pour son écriture, Erri De Luca revendique une densité à l’os, sans gras ni fioritures.
« Je suis avantagé par une bonne complicité avec mon corps, c’est une machine ancienne, sélectionnée par d’innombrables générations aux prises avec toutes sortes de privations, et j’ai le sentiment d’être son hôte le plus récent », écrit-il dans L’Âge expérimental, livre d’échanges épistolaires avec Inès de la Fressange, « rencontrée chez des amis communs et avec qui la complicité fut immédiate ».
« Il fallait l’autorité d’une voix de femme pour contrebalancer mes divagations sur la vieillesse », explique Erri De Luca, de passage dans la capitale française pour présenter le livre — L’âge expérimental, Gallimard —, sorti à quelques jours d’inveralle d’une brève et magnifique ode illustrée au David de Michel-Ange — David, Michel-Ange. Enquête sur une disproportion — immense et puissante statue haute de cinq mètres. « Le géant, c’était l’autre, le Philistin Goliath, mais l’histoire agrandit les vainqueurs », note-t-il.
Il me révèle s’être senti vieux pour la première fois quand une jeune femme a voulu lui laisser sa place dans l’autobus. Il a évidemment refusé.
« Aujourd’hui, on peut voir à quoi ressemblera son propre visage vieillissant, et une application permet d’obtenir cette image par un simple clic ». Il a vécu comme une « trahison » de la part de son corps les trois infarctus qu’il a subis il y a plusieurs années. Depuis, il est vigilant. « J’applique à l’âge que je traverse les catégories criminelles relatives à l’homicide : la vieillesse peut être involontaire, arrivant d’un coup à cause d’un accident ou d’une maladie ; préterintentionnelle, quand on tente d’en dissimuler les signes ; ou volontaire, comme une nouveauté à approfondir », explique-t-il dans le livre.
C’est une nouvelle aventure qui commence : « Je peux dire que la vieillesse contient des étendues inconnues des âges précédents, et je peux dire que c’est mon meilleur temps. »
« Pendant longtemps, les Grecs ne se considéraient pas vraiment comme des Européens. Si l'on voulait être européen, il fallait partir ».
L'helléniste le plus chic de New York a vu <em>l'Odyssée</em> de Nolan en IMAX et notre époque tout entière dans son miroir.