Le parti Droit et justice (PiS, CRE) acte demain, mardi 28 juillet, la plus grave crise interne de son histoire récente.

  • Le 15 juillet, la direction du PiS a fait adopter une résolution exigeant de ses parlementaires qu’ils s’engagent par écrit à ne pas appartenir à des associations ou mouvements concurrents du parti. Le texte visait sans le nommer Rozwój+ (« Développement+ »), l’association lancée en avril par l’ancien Premier ministre Mateusz Morawiecki.
  • La quasi-totalité des 186 députés du groupe a signé la déclaration, mais entre 30 et 40 élus dans toutes les institutions (Diète, Sénat, Parlement européen), emmenés par Morawiecki, ont refusé, poussant le dirigeant du parti Jarosław Kaczyński à annoncer que ces parlementaires devaient être considérés comme démissionnaires de fait.

Le déclencheur immédiat de la crise remonte à la création de Rozwój+ par Morawiecki, il y a un peu plus de trois mois.

  • Ancien économiste, ex-directeur de la banque Santander en Pologne et Premier ministre de 2017 à 2023, visage du PiS au gouvernement, Morawiecki incarnait l’aile technocrate-conservatrice et euro-pragmatique du parti, par opposition aux figures les plus populistes. Il avait notamment négocié plusieurs dérogations pour la Pologne à Bruxelles, en particulier sur le charbon.
  • Il a annoncé la création de son association le 15 avril, la présentant comme un laboratoire d’idées destiné à élargir l’audience du PiS vers l’électorat du centre droit et les jeunes, en misant sur le développement économique plutôt que sur les seuls clivages identitaires. Un lancement officiel, sous une forme plus proche du parti que du think tank, semble encore prévu pour ce vendredi, 31 juillet.

Face à cette initiative, Kaczyński, leader inébranlable du PiS depuis 2003, avait d’abord hésité, avant de trancher nettement en faveur de la ligne la plus droitière du parti.

  • Dès le mois de mars, il avait choisi Przemysław Czarnek, ancien ministre de l’Éducation, comme candidat du PiS au poste de Premier ministre pour les législatives de 2027, un choix qui écartait de fait la stratégie centriste portée par Morawiecki. Czarnek, connu pour ses positions anti-féministes et anti-LGBT (qu’il a comparés à des « nazis »), est proche des milieux catholiques les plus conservateurs.
  • La rupture s’est ensuite étendue à la politique étrangère. À la mi-juillet, Czarnek a réclamé que la Pologne fasse pression sur l’Union pour suspendre son aide militaire et à la reconstruction de l’Ukraine, tant que Kiev ne renoncerait pas à la mémoire glorifiée de l’UPA, organisation militaire nationaliste responsable de massacres de milliers de Polonais pendant la Seconde Guerre mondiale.
  • Cette sortie a rompu le consensus interne du PiS sur le soutien militaire à l’Ukraine : Kaczyński a dû publiquement rappeler que cette aide restait, selon lui, une question de raison d’État polonaise, et a annoncé que la direction du parti « clarifierait » les propos de son candidat, l’humiliant publiquement tout en le maintenant.
  • Le PiS se retrouve ainsi tiraillé sur plusieurs fronts à la fois : à l’extérieur, par la concurrence des forces d’extrême-droite de Confédération, tendance libertarienne-nationaliste (12-13 % des intentions de vote) et de son ancienne alliée, la Couronne polonaise de Grzegorz Braun, tendance ultra-traditionaliste antisémite (environ 7 % des intentions de vote) ; à l’intérieur, entre les lignes portées par le président Karol Nawrocki et par Czarnek, tous deux représentatifs d’une droite populiste et dure, et l’aile centriste incarnée par Morawiecki.

Kaczyński a donc choisi de trancher en interdisant purement et simplement toute appartenance parallèle à Rozwój+, y compris pour ses figures les plus emblématiques. Un tel épisode constitue une rupture profonde pour un parti qui a toujours été présenté comme le socle le plus solide et le plus discipliné de la droite polonaise depuis sa fondation en 2001 par les frères Kaczyński, qui a gouverné la Pologne de 2015 à 2023 et encore remporté la présidentielle en 2025.

  • Le PiS avait déjà connu des départs marquants par le passé, notamment celui de Zbigniew Ziobro et de son parti « Pologne solidaire », finalement devenu allié minoritaire de la coalition gouvernementale jusqu’en 2023. Mais aucune de ces crises n’avait touché directement un ancien chef du gouvernement ni un tel nombre d’élus d’un coup.
  • Les réactions internes ont traduit ce choc. Mariusz Błaszczak, ancien ministre PiS de la Défense, a évoqué le risque d’une désintégration de la communauté politique construite par le parti.
  • Le week-end a donné lieu à des tweets et déclarations explosives des élus demeurant au PiS contre les adhérents de Rozwój+, auxquels ceux-ci répondaient en disant que le véritable ennemi était le Premier ministre Tusk.

La situation prend une tournure particulière au niveau européen, où Morawiecki préside depuis janvier 2025 le Parti des conservateurs et réformistes européens (CRE), qui réunit notamment les Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, l’AUR roumain et le PiS lui-même.

  • Le PiS se retrouve ainsi dans la position paradoxale de siéger au sein d’une famille politique européenne présidée par un responsable qu’il vient d’exclure de ses rangs au niveau national, sans qu’aucune clarification n’ait pour l’instant été apportée sur l’avenir de cette double appartenance.
  • Depuis qu’il est à la tête des CRE, dans le Parlement européen le plus à droite de l’histoire, Morawiecki cherche à briser la coalition centriste en nouant des alliances, notamment avec le Parti populaire européen (PPE). Or, parmi les trois formations dominantes du PPE, deux risquent de faire encore plus polémique dans la droite nationaliste polonaise en cas de rapprochement : la Coalition civique de Donald Tusk et la CDU-CSU de Manfred Weber, parti de Friedrich Merz.
  • Aucune réaction officielle n’a pour l’heure été communiquée par Meloni ou les autres dirigeants du CRE concernant la crise interne du parti polonais.

L’incertitude porte désormais sur la forme que prendra Rozwój+, alors que son lancement officiel est prévu ce vendredi 31 juillet, soit trois jours seulement après la réunion du comité politique du PiS.

  • Plusieurs sondages ont commencé à tester une éventuelle candidature autonome du mouvement, avec cependant des résultats très divergents, entre 2 et 7 % environ.
  • Dans tous les scénarios testés avec scission, le PiS recule fortement, jusqu’à environ 17-18 % des intentions de vote, contre environ 23-25 % dans les sondages qui ne distinguent pas encore les deux camps.

Quelles conséquences peut-on en attendre pour les élections législatives prévues à l’automne 2027 ?

  • Cette scission s’inscrit dans un mouvement plus large de fragmentation de la droite et de l’extrême droite nationalistes polonaises, amorcé par la séparation entre la Confédération et la Couronne polonaise de Grzegorz Braun. La somme des intentions de vote pour l’ensemble de ces familles politiques ne cesse toutefois de progresser, sans qu’aucune formation ne parvienne à s’imposer seule.
  • L’électorat du PiS est désormais divisé en deux : d’un côté, une formation populiste recentrée sur Czarnek, et de l’autre, une éventuelle liste Morawiecki dont l’implantation reste incertaine.
  • À l’inverse, la Coalition civique (KO) de Donald Tusk s’est structurellement renforcée : en octobre 2025, elle a fusionné avec ses partenaires historiques, Moderne et Initiative polonaise, pour former un parti unique. Elle se maintient en tête de tous les sondages, avec environ 33 % des intentions de vote. Ce renforcement s’est cependant fait au détriment de ses alliés de coalition, ce qui fragilise sa majorité gouvernementale actuelle.
  • Dans un scrutin proportionnel, la perspective qui se dessine est donc moins celle d’une alternance nette que celle d’une Diète durablement fragmentée. Certains scénarios de sondages évoquent même une coalition théorique entre le PiS, Confédération, la Couronne polonaise et Rozwój+, qui franchirait le seuil de majorité absolue – mais l’hostilité réciproque de ces formations, et en particulier le rejet catégorique par Kaczyński de toute alliance avec Grzegorz Braun, rend cette hypothèse hautement improbable à ce stade.