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« Soit l’OTAN entrera en guerre, et ce sera la Troisième Guerre mondiale, soit ce sera la guerre de cent ans. Voilà ce que je disais il y a déjà trois ans. Je ne me suis pas trompée, puisque cette guerre dure déjà depuis de trop nombreuses années. » Marine Le Pen accompagne ces trois phrases d’un cliché d’elle, l’air contrit. Un message publié sur ses réseaux sociaux le 24 septembre, comme une énième mise au point quant à sa position sur le conflit russo-ukrainien. Au début du mois, son vice-président de parti et ancien compagnon Louis Aliot offrait des munitions à ses adversaires : en cas de victoire, le RN « coupe[ra] le robinet » des aides à l’Ukraine, lâchait-il sur un plateau de télévision. Depuis, la favorite de la présidentielle oscille entre fermeté vis-à-vis de Moscou, plaidoirie en faveur de finances publiques assainies et appel pressant à une « grande conférence pour la paix » sous haut patronage hexagonal, en dépit des échecs patents français, américains, italiens, britanniques, allemands et européens en général depuis quatre ans. « Le conflit s’est transformé en guerre de cent ans, un conflit infini que nous finançons sans contrepartie, justifie l’une de ses éminences grises. La différence avec Emmanuel Macron et Ursula von der Leyen, c’est que nous parlons la même langue que Poutine ou Trump : la langue des nations face à celle de la mondialisation. Or, personne ne peut battre la Russie, sinon l’OTAN, ce qui signifierait une Troisième guerre mondiale. Tout l’enjeu est de ne pas perdre. » Quitte à renouer avec les errements du passé.
Neuf ans ont passé depuis la rencontre mise en scène entre Marine Le Pen et Vladimir Poutine, le 24 mars 2017. Sans ôter sa puissance au cliché, dont elle fit un tract en 2022, ni imaginer combien il la poursuivrait. Une décennie plus tard, la voici participant à sa quatrième présidentielle française. Pour la première fois, pressentie gagnante : jusqu’à 35 % au premier tour, triomphante dans tous les cas de figure au second. Les candidats du bloc central – Édouard Philippe et Gabriel Attal – se disputent un maigre espace de moins de 20 % de l’électorat. La gauche, elle, se disperse en petits scores, exception faite de Jean-Luc Mélenchon, pronostiqué entre 15 et 17 % ; faible mais suffisant pour prétendre au second tour.
Ce jour de 2017, Poutine et Le Pen se voient pour la première fois. Leur seul et unique tête-à-tête, survenu moins d’un mois avant le premier tour de la présidentielle. À l’époque, la France s’apprête, à la faveur d’un concours de circonstances rare, à sacrer Emmanuel Macron, novice politique quasi complet, chef de l’État. Marine Le Pen le sait, face au « candidat du système », sa deuxième course à l’Élysée relève avant tout du témoignage. Mais doit néanmoins lui permettre de préparer ses futures tentatives. Alors, à un mois de l’échéance, la présidente de ce qui se nomme encore le Front national se rend à Moscou se tailler une stature internationale. Et y tient un discours hétérodoxe face aux caméras. En cas de victoire de son camp, Le Pen réfléchira à la levée des sanctions « profondément injustes et tout à fait contreproductives » visant la Russie. « Je pense qu’il [Vladimir Poutine] représente aussi une nouvelle vision », déclare-t-elle, plaidant pour une étroite collaboration avec le Kremlin pour « éradiquer le groupe État islamique », après que la France fut massivement touchée lors de la décennie terroriste des années 2010 : « Il a émergé un nouveau monde ces dernières années, c’est le monde de Vladimir Poutine, c’est le monde de Donald Trump aux États-Unis. »
La Crimée a été annexée en 2014. Ce que le FN et de larges pans de la droite française considéraient relever d’un libre et souverain choix local, eu égard au référendum d’autodétermination ayant abouti au rattachement à la Fédération de Russie, non reconnu par les instances internationales. À l’époque, pour les droites françaises, bercées par une profonde tradition césaro-bonapartiste dont le gaullisme n’est qu’une forme revisitée, Vladimir Poutine est une sorte de Napoléon moderne 1 qu’il convient de respecter, garant de l’intégrité occidentale face aux États-Unis décadents.
Particulièrement prégnante en 2014, cette attitude au sein du RN vis-à-vis du Kremlin fut, sinon abandonnée, du moins mise en sourdine après l’invasion à grande échelle de 2022. Dès le lendemain de l’attaque survenue en pleine campagne présidentielle – et sans doute aussi pour se démarquer du positionnement pro-Poutine de son concurrent national-identitaire Éric Zemmour, dont la percée sondagière faillit l’empêcher d’atteindre le second tour –, Marine Le Pen condamne « sans ambiguïté » l’agression russe, « qui rompt l’équilibre de la paix en Europe », affirmant même que « la France s’honore de prendre part à l’accueil des réfugiés ukrainiens » : « Pour ma part j’y suis prête. »
Le soutien à l’Ukraine et l’argument de la crise budgétaire française
En vérité, la ligne de la candidate vis-à-vis du conflit est devenue difficilement lisible. Sauf sur un point : sa réticence à poursuivre le soutien financier à l’Ukraine. Officiellement, l’argumentaire relève d’une ligne politique braquée sur la question du pouvoir d’achat. Les finances de la France sont exsangues, le système institutionnel souffre d’une instabilité politique chronique à l’origine de la crise budgétaire – et non l’inverse, comme l’explique le directeur adjoint du département Analyse et Prévision à l’Observatoire français des conjonctures économiques Mathieu Plane –, l’envolée des prix de l’énergie demeure incomprise de l’électorat français alors même que la France est le principal pourvoyeur européen de nucléaire.
L’opinion elle aussi, a bougé : fin septembre, 52 % des Français déclarent ne pas faire confiance à Volodymyr Zelensky 2. En février 2026, l’Ifop estimait à 47 % la proportion de Français favorables à la livraison d’armes à Kiev, chutant pour la première fois sous la barre symbolique des 50 % – 18 points de moins qu’en mars 2022.
La ligne de la candidate vis-à-vis du conflit est devenue difficilement lisible. Sinon sur un point : sa réticence à poursuivre le soutien financier à l’Ukraine.
Lou Fritel
Cette posture se traduit dans les votes. En 2026, le RN refusait de voter pour le prêt européen de 90 milliards d’euros, arguant de l’absence de garanties de remboursement et d’obligations d’achats ukrainiens de matériels militaires auprès de fournisseurs européens. Fin 2025, le RN s’abstenait de réclamer la saisie des plus de 200 milliards d’euros d’avoirs russes en Europe, Marine Le Pen craignant un traitement similaire réservé aux (très) rares entreprises françaises demeurées sur le territoire russe. Brandissant, au passage, le non-respect du droit international, rejointe, en cela, par Emmanuel Macron. Le RN se montre également réticent vis-à-vis des livraisons françaises de certaines armes lourdes ou de longue portée à l’Ukraine, de nature à envenimer le conflit selon lui. Enfin, comme d’autres forces politiques françaises, le parti s’oppose à son intégration européenne, craignant la concurrence de son industrie agroalimentaire pour le tissu agricole français.
Le 16 septembre 3, interrogée sur la participation financière française au conflit, Marine Le Pen affirmait que couper le robinet ne serait « pas un acte d’hostilité à l’égard de l’Ukraine » : « On peut continuer à former leurs soldats, leurs armées, on peut continuer à leur apporter du matériel pour pouvoir se défendre. Mais financièrement, nous ne pouvons plus. Parce qu’on ne peut pas dire d’un côté qu’il n’y a pas un euro […] pour indexer les retraites mais, en revanche, qu’il y a des milliards pour la contribution nette à l’Union européenne. À proportion de ce que nous faisons jusqu’à présent, qui est considérable, nous disons que nous ne pouvons pas le faire. »
Le 19 septembre, le Rassemblement national publiait un long communiqué de presse, à la virulence remarquée jusqu’à Moscou. Dans ce texte, signé de Marine Le Pen et Jordan Bardella, son bras droit et possible Premier ministre en cas de victoire, le RN y dénonce « la décision prise par les autorités russes de placer sous administration temporaire les filiales et actifs en Russie de plusieurs entreprises françaises et européennes », constituant « un acte hostile à l’encontre des intérêts de la France et des nations d’Europe ».
Poursuivant comme suit : « Depuis plusieurs semaines, les actes d’hostilité commis en Europe par des agents opérant pour le compte de la Russie se sont multipliés et aggravés. À l’aéroport de Leipzig, en Allemagne, un drone chargé d’explosifs a pris pour cible des appareils de transport ukrainiens. L’enquête a permis de rattacher les auteurs de cette opération aux services de renseignement russes. La France n’est pas épargnée par ces actions, qui visent notamment nos intérêts économiques et des entreprises de notre industrie de défense. Parallèlement, ces derniers jours, les plus hautes autorités de plusieurs pays européens, notamment celles de la Pologne, ont mis en garde contre un risque d’escalade des opérations visant les États soutenant l’Ukraine. […] Ces faits doivent être considérés avec le plus grand sérieux. Si nul ne peut aujourd’hui prédire, ni exclure à plus ou moins long terme, la survenue d’opérations d’une intensité supérieure, la menace à laquelle nous sommes actuellement confrontés relève principalement d’actions hybrides et de campagnes ayant pour cible nos sociétés et nos opinions publiques. […] Cette situation, d’une particulière gravité, nécessite de réaffirmer avec la plus grande clarté notre position. […] Nous ne tolérerons jamais qu’une puissance étrangère, en l’occurrence la Russie, puisse espérer dicter directement ou indirectement la politique de notre pays par l’intimidation, la menace, la déstabilisation ou la pression psychologique. […] Toute opération de cette nature doit faire l’objet d’une réponse proportionnée, dans le respect de notre droit, de nos intérêts nationaux et de nos engagements internationaux. Dans ces circonstances, nous soutenons l’ensemble des mesures nécessaires au renforcement de la sécurité de nos infrastructures stratégiques, de nos installations sensibles et des entreprises participant directement à notre défense nationale. »
Des mots fermes, certes, mais suivis d’un nouvel appel au débat quant à la question du financement : « Le questionnement des orientations diplomatiques et stratégiques de la France a légitimement toute sa place dans le débat démocratique, a fortiori dans le cadre d’une élection présidentielle. Il doit pouvoir porter, notamment, sur le niveau du soutien financier accordé à l’Ukraine et sur les conditions de ce soutien, comme sur l’insuffisance des initiatives visant à rechercher des formats d’échange diplomatique susceptibles de contribuer à une issue au conflit. […] La fermeté face aux actions hostiles et la recherche d’une issue diplomatique à la guerre ne sont pas contradictoires. Elles procèdent d’une même exigence : préserver la sécurité des Français, défendre la souveraineté de notre pays et empêcher que l’Europe ne soit entraînée dans une escalade incontrôlée. Dans cette période de tensions, notre responsabilité est de ne céder ni à l’intimidation, ni à la surenchère. La France doit demeurer maîtresse de ses décisions, assurer la protection de son territoire et de ses intérêts, tenir ses engagements et conserver toute sa liberté d’initiative diplomatique. »
Eurasiens contre identitaires
Plus que de parer les attaques russes, le communiqué de la candidate du Rassemblement national veut surtout réunir deux visions opposées en interne. Dans le fond, ce tâtonnement révèle moins une fidélité personnelle à Vladimir Poutine qu’un vieux fond idéologique, qui fracture l’ensemble des droites et des mouvements souverainistes français.
Vukovar, la première fracture
Trois événements majeurs ont façonné le rapport des nationalistes à la Russie : les guerres de Yougoslavie des années 1990, l’attentat terroriste de 2001 et l’invasion de l’Ukraine en 2022. Ils cristallisent la division, voire l’opposition entre la frange tiermondiste, eurasienne et slavophile, proche de la Troisième Rome d’Alexandre Douguine, et le mouvement paléo-identitaire et anti-impérialiste – y compris russe –, né dans la foulée du 11 septembre, incarné par le Bloc identitaire de Philippe Vardon ou Génération identitaire de Damien Rieu.
Tous ont combattu le communisme, puis l’hégémonie américaine, avant l’islam et l’immigration. Mais les divisions ont affleuré durant la guerre d’indépendance croate en 1991. À l’époque, la Yougoslavie s’effondre en même temps que le bloc de l’Est, après dix années de recrudescence des nationalismes dans un pays pluriethnique et pluriconfessionnel, réunissant Serbes orthodoxes, Bosniaques et Albanais musulmans, Slovènes et Croates catholiques. Au début des années 1990, la région s’embrase. Les Serbes, première communauté du pays emmenée par l’irrédentiste et ultranationaliste Slobodan Milošević, attaquent la Croatie dirigée par le non moins nationaliste Franjo Tuđman à peine détachée de la fédération yougoslave. Prétextant porter secours à la communauté serbe locale, qui vient à son tour de faire sécession.
Ce tâtonnement révèle moins une fidélité personnelle à Vladimir Poutine qu’un vieux fond idéologique, qui fracture l’ensemble des droites et des mouvements souverainistes français.
Lou Fritel
En France, la chute du bloc de l’Est a déboussolé les marges nationalistes, qui communiaient jusque-là dans la détestation communiste. À cet égard, la guerre serbo-croate réveille en elles le réflexe du militantisme de combat. Sauf que les états-majors se tiennent majoritairement du côté des Serbes, en vertu d’un long compagnonnage durant la Première et la Seconde Guerre mondiale – expliquant en partie la frilosité du président socialiste français François Mitterrand à intervenir –, comme en souvenir de l’ennemi croate fasciste pro-nazi des Oustachis qui gouverna la région avec le soutien des ennemis allemand et italien de 1941 à 1945. À leurs yeux, Tuđman s’inscrit dans cette tradition politique, quand les Serbes sont en ligne directe avec Moscou, allié historique de la France de 1892 à la chute de la Russie impériale en 1917, néanmoins grandement affaiblie après la chute de l’URSS et quotidiennement humiliée par les errements de Boris Eltsine.
La base militante nationaliste française, au contraire, est plus jeune et observe avec intérêt cette ébullition nationaliste croate visant à s’affranchir du carcan yougoslave, auquel les Serbes s’accrochent pour mieux promouvoir leur projet de Grande Serbie. Les Croates sont indéniablement les agressés et la communauté internationale demeure figée à l’idée d’une intervention frontale pour empêcher le retour de la guerre en Europe. Pour ces jeunes hommes, l’affrontement s’inscrit dans l’Europe des nations qu’ils promeuvent, contre le modèle impérialiste notamment américain. De plus, les Croates sont catholiques, et l’idée de revêtir les atours de croisés face aux orthodoxes slaves grise ces aspirants combattants. Zagreb devient, dans leur esprit, le dernier rempart de l’Occident contre les débris du communisme. Plusieurs dizaines s’engagent au sein du HOS, branche paramilitaire du HSP, le Parti croate du droit, milice qui accueillera notamment le Français Jean-Michel Nicolier, assassiné lors du massacre de Vukovar, et célébré depuis en héros au point de donner son nom à un pont croate en 2014.
C’est donc surtout du côté croate que le conflit attire un flot de volontaires, issus des réseaux catholiques et du GUD, le Groupe union défense, l’un des groupuscules à l’origine de la fondation du Front national en 1972. À sa tête depuis 1992, un militant bien connu des analystes du RN : Frédéric Chatillon, ami intime de Marine Le Pen, issu du nationalisme révolutionnaire et initialement promoteur d’une troisième voie « antisoviétique et anti-américaine, anti-communiste et anticapitaliste » 4 qui se fracasse sur la guerre. Comme beaucoup d’autres, il préférera les Croates aux Serbes, du moins tant que les nationalistes se diviseront.
Car, un an après le déclenchement de la guerre serbo-croate, Milošević lance l’assaut sur la Bosnie. Une guerre de plus de 100 000 morts en trois ans – contre « seulement » 20 000 morts en quatre ans en Croatie –, qui culmine lors du siège de Sarajevo et du génocide bosniaque de Srebrenica. Une nouvelle lecture vient alors se superposer et occulter l’affrontement entre nationalistes stricts et serbophiles : celle d’une guerre civilisationnelle, alors que les Bosniaques musulmans, faute de soutien occidental, se tournent vers les pays du Golfe pour s’approvisionner en armes et combattants. Des contingents de moudjahidines combattent contre les Serbes et les Croates, qui attaquent à leur tour la Bosnie, voyant là l’occasion d’étendre leur territoire.
Alors, de division entre pro-Serbes et pro-Croates il n’y a plus. Une situation qui trouve son débouché en 1999, lors de la guerre d’indépendance du Kosovo. Après quatre années de répit, la zone bascule à nouveau dans l’extrême violence, la population albanaise du Kosovo subissant un nettoyage ethnique de la part des forces serbes. Cette fois, l’OTAN ne tergiverse pas et bombarde Belgrade, prenant fait et cause pour les Albanais, et confortant d’autant plus dans leurs certitudes les nationalistes français : les Serbes sont alors les victimes expiatoires d’un ordre occidental américano-atlantique allié de circonstance des mafias, des islamistes et des séparatistes instrumentalisés. Le vieux nationalisme anticommuniste se mue en anti-occidentalisme radical. Le poutinisme naissant, nourri par l’humiliante incapacité russe à empêcher les bombardements sur son allié serbe, prospère sur cette confluence. Il agrège alors des droites fascinées par la force, l’ordre, l’imagerie virile des défilés et des empires, mais aussi des souverainistes venus d’ailleurs, gaullistes froissés par Bruxelles, chevènementistes anti-américains, nostalgiques de la puissance française, préférant Moscou à l’establishment européen et à Washington.
Qui est l’ennemi ?
Le 11 septembre 2001 vient cependant réactiver cette fracture. Le débat se polarise sur une question centrale : qui est l’ennemi principal ? D’un côté, la mouvance identitaire naissante, dite paléo-identitaire – qui voit la naissance du Bloc identitaire en 2003 –, s’impose progressivement. Elle désigne l’islamisme et l’immigration comme véritables menaces existentielles pour l’Europe. C’est le « choc des civilisations » de Samuel Huntington. Qu’importent les réticences envers la culture de masse américaine. Ils choisissent l’Occident européen face au péril migratoire et au « Grand remplacement » théorisé par Renaud Camus.
De l’autre, les tiers-mondistes pro-slaves, nationalistes-révolutionnaires, eurasistes et la mouvance d’Alain Soral restent fidèles à leur logiciel : l’impérialisme américain et le mondialisme techno-capitaliste sont l’ennemi absolu, et les attentats la conséquence de la politique étasunienne agressive au Proche-Orient, sinon une création de la CIA. Dans le sillon d’Alexandre Douguine, ce second bloc prône une alliance géopolitique continentale, des nationalismes européens à divers régimes du monde musulman, dont Moscou serait évidemment l’épicentre pour contrer l’hégémonie américaine.
Une opposition frontale, alors que la seconde mouvance se trouve de plus en plus marginalisée. Au FN, où l’influence eurasienne a durablement marqué les cadres demeurés après la scission de 1998, Jean-Marie Le Pen tente, comme sa fille vingt ans plus tard, de tenir les deux bouts, plus pour maintenir sous contrôle la mouvance identitaire naissante que par conviction personnelle. Au cours d’un voyage à Moscou, en juin 2005, il lance son idée d’une « Europe boréale » blanche, voulant lier impérialisme eurasien et souverainisme identitaire, dont il exclut les pays musulmans pour privilégier un axe Paris-Berlin-Moscou protecteur des valeurs traditionnelles face à l’Islam et au progressisme occidental. Détournant, au passage, la formule gaullienne évoquant une Europe « de l’Atlantique à l’Oural » pour lui préférer « de Brest à Vladivostok », ville terminus du Transsibérien, à la frontière sino-russe.
Le débat se polarise sur une question centrale : qui est l’ennemi principal ?
Lou Fritel
C’est pourtant bien le courant occidentaliste, que portait Bruno Mégret, qui semble s’imposer. Marine Le Pen, dont l’influence au FN va croissante, en est consciente. Mais, plutôt que de reprendre tel quel le combat civilisationnel, résolument catholique dans sa conception française, elle en sécularise la forme, arguant non pas de l’Occident chrétien mais de la philosophie des Lumières – dont se parait Catherine II de Russie lors de sa conquête de la Crimée en 1783 – face à l’obscurantisme islamiste. Sans négliger d’y apposer une grille de lecture sociale et anti-mondialiste qu’elle emprunte aux tiersmondistes, dont ses amis gudards Frédéric Chatillon et Axel Loustau sont les parangons.
Cette conciliation perdurera tout au long des années 2010, sur fond de traité de Lisbonne, de crise des subprimes, des dettes souveraines et de terrorisme islamiste. Jusqu’à, à nouveau, frontalement s’opposer lors de l’invasion de l’Ukraine de 2022. La génération de militants et de cadres nationalistes du RN actuel a grandi dans le traumatisme des attentats, l’immigration et la critique de l’islam. Mais elle a aussi évolué au sein d’un grand ensemble européen désormais structuré, fortement influencé par les ex-pays du bloc de l’Est ayant intégré l’Union européenne en 2004, au prisme résolument plus chrétien-conservateur qu’à l’ouest. La cause ukrainienne épouse cette évolution, défendant sa souveraineté face à un empire multiethnique, autoritaire et obscur. Quand les anciens justifient l’indépendance du Donbass, conspuent l’OTAN, accusent les supposées provocations occidentales, les plus jeunes, eux, ont vu la guerre sur les réseaux sociaux, accèdent aux témoignages d’une jeunesse occidentalisée, occupée et déportée, découvrent les images du massacre de Boutcha, de la lutte armée et de la résistance nationale. Ainsi, le tropisme prorusse, au RN comme chez Reconquête, à droite ou dans les milieux souverainistes français, est perçu par les jeunes membres comme une affaire d’anciens, cantonnée aux sphères numériques particulièrement perméables à la désinformation. À l’inverse, les maigres marges militantes actuelles s’organisent à leur tour en convois jusqu’à la frontière polono-ukrainienne, voire au-delà. Mais n’excèdent pas les quelques dizaines de combattants néonazis et hooligans français engagés contre les Russes, intégrés au commando « Revanche Tactical Group », issu de la mouvance fasciste ultra-orthodoxe ukrainienne 5.
Le totem de Gaulle
Si ces deux visions se développent à l’extrême au sein des courants nationalistes français, elles structurent en vérité l’ensemble de la vie publique du pays, notamment à droite.
Le tropisme prorusse est perçu par les jeunes membres comme une affaire d’anciens.
Lou Fritel
En 1995, Jacques Chirac, fraîchement élu président de la République, est le premier à rompre avec cette tradition slavophile au sein de sa famille politique, en donnant le feu vert à l’OTAN pour bombarder les positions serbes, à rebours du non-alignement gaulliste ou mitterrandien. Sans que le tropisme disparaisse au sein de la droite traditionnelle. « Les Russes sont des Slaves. Ils sont différents de nous. La discussion est toujours difficile et a suscité beaucoup de malentendus dans notre histoire commune. Malgré cela nous avons besoin d’eux et ils ont besoin de nous » 6, déclarait, par exemple Nicolas Sarkozy en août 2023. Rejoint en décembre 2025 par son ancien Premier ministre et candidat à la présidentielle François Fillon – membre du conseil d’administration de Zaroubejneft, firme publique d’hydrocarbures contrôlée par des proches de Vladimir Poutine, jusqu’au déclenchement de la guerre. Lequel affirmait alors que « cette guerre aurait pu être évitée » 7 : « La question est maintenant celle de savoir comment sortir d’une confrontation qui peut mener à une guerre mondiale. La Russie est le plus vaste pays du monde, a des ressources considérables et une population profondément nationaliste quels que soient ses dirigeants. Ignorer ces réalités ne pouvait que nous conduire à l’impasse dans laquelle nous sommes. […] Pire, cette guerre a coagulé plus de la moitié de la population mondiale autour de la Chine, de l’Inde, de la Russie ou de la Turquie dans une même détestation de l’Occident. »
Une ambivalence partagée, tous ou presque s’abritant derrière la doctrine du non-alignement de Charles de Gaulle. En 2016, deux ans après l’annexion de la Crimée, les députés de droite français votaient la fin des sanctions contre Moscou. Paradoxalement, leurs successeurs dans l’hémicycle font désormais partie des forces les plus pro-Ukraine du spectre politique français. Quant au totem de l’immunité gaulliste, Marine Le Pen s’applique à le récupérer depuis 2022. Quand bien même son parti naquit justement à partir des milieux antigaullistes en 1972 et que ce dernier ne tergiversa pas en 1940.
La relève pro-ukrainienne
S’il est ancien, ce conflit de générations politiques s’exprime de plus en plus bruyamment au RN. Une partie des cadres, les plus jeunes et/ou les plus récemment arrimés au mouvement, veut croire que les récentes positions de Marine Le Pen marquent la fin du soupçon à l’encontre de leur famille politique, dont le lourd passif est toujours alimenté par l’emprunt de 9 millions d’euros contracté auprès d’une banque tchéco-russe en 2014 et remboursé seulement en 2023. Ainsi, l’eurodéputé et plume du président du Rassemblement national, Pierre-Romain Thionnet, trentenaire ancien président de la Cocarde étudiante ferraille-t-il volontiers contre les pro-russes de son camp. Il s’est réjoui de la réaction de l’ancien président de la Fédération de Russie, Dmitri Medvedev, furieux des propos tenus par la direction bicéphale du Rassemblement national. « Apparemment, le parti de Le Pen est maintenant un parti européen ordinaire : russophobie et soutien aux nazis à Kiev. » Pour Thionnet, comme pour d’autres, la sentence résonne comme une onction : « Nos adversaires ne pourront plus se répandre de la même manière malhonnête auprès de diverses ambassades ou think tanks notamment pour mentir sur nos positions afin de faire peur et dresser un barrage contre nous. » Voyant enfin poindre la fin du « cordon sanitaire diplomatique » dont son parti souffre en Europe, y compris auprès des « alliés » conservateurs menés par Giorgia Meloni.
Le jeune homme, dont le profil pro-ukrainien affiché demeure une rareté au RN, est coutumier de ce type d’exaltation. Quitte à provoquer les remontrances internes, en témoigne un épisode récent. En juin, le JDNews mettait à l’honneur le quatuor souverainiste Philippe de Villiers, Luc Ferry, Nicolas Dupont-Aignan et Henri Guaino. « Guerre en Ukraine, l’appel au sursaut : pourquoi la France doit renouer avec la Russie et stopper l’escalade vers la guerre ». Reprenant peu ou prou la propagande victimaire du Kremlin et appelant à une « paix » proche des accords de Munich de 1938. Sur ses réseaux sociaux, Pierre-Romain Thionnet s’insurge : « L’espèce de pacifisme qui a fait surface dans une partie des ‘nationaux’ n’est parfois rien de plus qu’un esprit de contradiction et une tendance à prendre le contre-pied systématique de positions dites ‘dominantes’, quand bien même celles-ci sont conformes à l’intérêt national. Un phénomène de conversion au pacifisme et de dénonciation du ‘bellicisme’ qui offre des ressemblances troublantes avec la fin des années 1930. » Sa publication a pu être lue comme une attaque plus largement destinée. Elle provoque la colère d’un certain Philippe Olivier. « ’L’intérêt national’, c’est la guerre ? ? ? (sic) », cingle-t-il publiquement. Conseiller spécial et beau-frère de Marine Le Pen, cet historique du parti est aussi un anti-bruxellois farouche, ancien observateur (non autorisé et sanctionné par le Parlement européen en 2021) du référendum constitutionnel russe de 2020 en Crimée – dont il réfute l’occupation –, qui permit à Vladimir Poutine de prétendre à deux mandats supplémentaires. Les deux publications ont, depuis, été supprimées.
Que Pierre-Romain Thionnet, opportun remplaçant du très russophile eurodéputé Thierry Mariani à la commission des Affaires étrangères du Parlement européen, gravite autour de Jordan Bardella n’est, de ce point de vue, pas négligeable.
Un an après le début de la guerre, le président du Rassemblement national, 27 ans et tout juste élu à la tête du parti, donnait une longue interview : « On ne peut pas être patriote, souverainiste et être insensible à la violation de la souveraineté d’un État européen. » En interne, la formule a fait tiquer plus d’un cadre. Surtout que la condamnation de l’invasion russe par Marine Le Pen ne l’a pas fait rompre avec ses positions passées. Auditionnée en mai 2023 par une commission d’enquête portant sur les ingérences étrangères dans la vie publique française, elle réaffirme : « La Crimée a été russe pendant deux siècles. Elle a été ukrainienne pendant soixante ans, donnée par un dictateur sur un coup de tête, un caprice somme toute. Défenseur absolu du référendum, j’ai considéré que, librement, les habitants de Crimée s’étaient expliqués par le vote pour être rattachés à la Russie […]. Je l’ai dit au moment du référendum sur la Crimée, je le dis encore aujourd’hui, je n’ai aucune difficulté à le dire et je considère qu’il est parfaitement légitime que d’autres personnes aient une autre opinion sur ce sujet. D’autant que j’étais allée en Crimée [en juin 2013]. J’ai une expérience personnelle, j’ai vu beaucoup de gens, je n’ai pu que constater qu’ils se sentaient beaucoup plus profondément rattachés à la Russie qu’à l’Ukraine. » L’ironie veut que ces travaux parlementaires aient été impulsés par le RN, justement pour en finir avec les accusations de collusion avec la Russie. Le ramenant, en somme, à son passé.
Sources
- « Éric Zemmour : ‘Je rêve d’un Poutine français !’ », L’Opinion, 2018.
- « Comment Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky sont-ils perçus dans le reste du monde ? », Le Figaro, 23 septembre 2026.
- « Objectif 2027 », Marine Le Pen chez Darius Rochebin sur LCI, le 16 septembre.
- Ouvrage collectif dirigé par Frédéric Chatillon, Thomas Lagane et Jack Marchal, Les Rats maudits : Histoire des étudiants nationalistes, 1965-1995, éditions des Monts d’Arrée, 1995.
- « Des bastons de hooligans néonazis aux tranchées en Ukraine, le parcours glaçant de militants d’extrême droite français », Libération, 1er juillet 2025.
- « Nicolas Sarkozy : ‘Nous avons besoin des Russes et ils ont besoin de nous’ », Le Figaro, 18 août 2023.
- « François Fillon : ‘À la place d’Emmanuel Macron, je tirerais les conséquences de l’état du pays et donnerais ma démission’ », Le Figaro, 17 décembre 2025.