Un inédit de l'écrivain espagnol Enrique Vila-Matas
Le bonheur interrompt la métaphysique, le football la ramène.
Chapitre V
Où un homme tente de poursuivre des chimères
sur la terre d’Anávyssos
Le lendemain, l’aube se leva sur les corps des réfugiés, qui venaient de passer une seconde nuit sous les arbres. À l’est, au-dessus de la ligne des collines, l’étoile du matin planait sur les terres arides d’Anávyssos, pareille à un faucon qui a déjà repéré sa proie.
Glaros ouvrit les yeux et secoua doucement son épouse, endormie auprès de lui.
— Eleni… Debout.
Elle tressaillit.
— Que se passe-t-il ?
— Rien. La nuit s’est passée sans encombre.
— J’ai eu peur. Je me disais que les bergers viendraient peut-être nous chasser. Que le Seigneur soit béni !
— Je te l’ai dit : pour l’instant nous n’avons rien à craindre. Plus tard, peut-être, ils s’en prendront à nous. Mais pas aujourd’hui.
Comme tous les autres, elle avait appris à ne donner de prix qu’à l’instant présent. Le bonheur comme le malheur appartenaient désormais à un avenir si lointain qu’ils en avaient presque cessé d’exister.
— Qui sait ? murmura-t-elle.
Et, une fois encore, elle rendit grâce à Dieu pour cette nuit paisible.
— Dès le lever du jour, je partirai, dit Fotis. J’irai reconnaître les environs. Il faut choisir notre terre.
— Je ne sais pas si cela changera grand-chose, répondit-elle. Où que l’on regarde, c’est partout la même terre : sèche… Et…
Elle s’interrompit.
Elle savait que son mari n’avait jamais prêté grande attention à ses avis. Comme sa mère avant elle, elle avait appris à se taire.
Elle demanda seulement :
— Veux-tu que je t’accompagne ?
— Non.
À quoi bon ? Il fallait bien que quelqu’un restât auprès des enfants.
— J’irai seul.
C’était un homme de petite taille, maigre, encore jeune, les yeux vifs, les veines saillantes sur ses avant-bras noueux.
Cinq heures s’écoulèrent avant qu’il ne reparût.
Lorsqu’il revint, son visage portait déjà la marque de la résignation.
— C’est ainsi, dit-il. Partout, c’est la même terre.
— Alors nous choisirons au hasard ?
— Au hasard. Demain, je te montrerai l’endroit. Il est tout près.
Ils gardèrent longtemps le silence.
Ils pressentaient obscurément qu’en cette heure se décidait le destin d’un monde encore invisible : celui de leurs enfants. Désormais, leur histoire serait celle de cette terre.
— Au moins, c’est une terre proche de Dieu, dit-elle doucement, comme si ces mots suffisaient à la consacrer.
Toute la journée, Glaros avait parcouru cette plaine desséchée. Il revenait, résolu à accepter la parcelle qui lui serait attribuée, où qu’elle se trouvât, lorsqu’il aperçut une petite église à demi écroulée.
Elle n’avait plus ni porte ni icônes. C’était l’un de ces pauvres ermitages où, dans les campagnes de l’Attique, les anachorètes byzantins venaient jadis chercher refuge. Hommes simples et craignant Dieu, ils avaient couvert les murs des traces de leur long combat spirituel, faisant de leur propre existence une hagiographie.
Comme dans les autres ermitages de l’Hymette, les pluies, les vents et les siècles avaient presque tout effacé. Il ne demeurait qu’un peu de couleur, quelques silhouettes à peine, dont le temps avait lentement rongé les contours.
À peine parvenu devant la petite église, Glaros fit le signe de la croix.
— Aide-moi, Seigneur. J’ai une femme et de jeunes enfants.
Il considéra longuement les lieux, puis en fit le tour.
Çà et là gisaient des pierres. Un muret, profondément ancré dans le sol, attira son regard. Il le prit d’abord pour une simple clôture. Puis, voyant la force de ses fondations, il comprit qu’il s’agissait des vestiges d’une ancienne demeure.
« Des hommes ont vécu ici autrefois, songea-t-il. Pourquoi cette terre vaudrait-elle moins qu’une autre ? »
Il lui semblait que la chaleur des hommes qui avaient vécu là montait encore des profondeurs du temps et continuait de bénir cette terre par leur travail.
Il leva les yeux.
La mer n’était guère éloignée. Quant aux torrents de l’hiver, les ravines qu’ils avaient creusées montraient qu’ils coulaient plus bas. Même les pluies les plus violentes n’atteindraient jamais cet endroit.
— C’est ici.
Et il fit de nouveau le signe de la croix.
— Les autres ne sont pas encore revenus ? demanda-t-il.
— Non. Ils cherchent encore.
— Que cherchent-ils donc ? Le docteur n’est pas là ?
— Je ne l’ai pas vu partir. Il doit être quelque part dans les environs.
Alors Glaros partit à sa recherche.
Il avait toujours obéi à son instinct. Il accordait une confiance entière à ces forces obscures qui marchent auprès des hommes. Mais parce qu’il savait que le choix qu’il allait faire serait irrévocable, et qu’il n’en répondrait que devant Dieu, il éprouvait le besoin d’entendre une voix qui confirmât la sienne.
La présence d’un autre homme lui était nécessaire.
Cet autre n’était presque jamais sa femme.
Elle appartenait à sa propre substance ; elle était comme une voix sortie de sa bouche même. Elle ne pouvait répondre à ce besoin.
Le docteur, dépositaire de la sagesse du monde au sein de cette petite communauté d’exilés, demeurait son plus sûr appui.
Il se dirigea vers l’arbre sous lequel ils s’étaient installés.
Là aussi, Dimitris Venis parlait avec sa femme de cette même question.
L’esprit de communauté qui, jusqu’à la veille encore, les avait unis dans les souffrances de l’exil et les périls d’une terre étrangère commençait déjà à se dissiper. Chacun s’était éloigné à la recherche de la terre qui serait désormais la sienne.
— Tous les hommes sont partis. Sais-tu pourquoi ? demanda Dimitris Venis.
— Je le sais.
Puis elle ajouta, d’une voix sans douceur :
— Toi seul es resté.
Il fit semblant de ne pas entendre. Depuis quelque temps, il s’était accoutumé à de tels silences.
— Que serais-je allé faire ? dit-il. Qu’y connais-je, à la terre ? Mais moi aussi, j’ai ma tâche.
— Laquelle ?
D’un geste de la main, il désigna le petit cercle de terre qui les entourait.
— Ici. C’est ici que nous resterons.
Il lui parlait de ce lieu comme s’il le voyait déjà transformé. Les arbres étaient rares ; la mer, toute proche. Un jour, lorsque l’État leur aurait donné de quoi bâtir quelques cabanes, leur village s’élèverait là. Ils regarderaient les navires passer avant qu’ils ne disparaissent au large. Si la terre consentait à porter des fruits, ils la retourneraient au pied de la montagne. Les autres viendraient les aider ; lui, il soignerait les leurs.
Elle l’écoutait sans répondre. Ses paroles glissaient sur elle comme l’eau sur une pierre.
— Et puis…, reprit Dimitris Venis.
Sa voix s’était faite grave.
Elle tourna lentement la tête.
— Et puis ?
— Nous planterons des roses.
Sa voix tremblait à peine.
Irini sentit un rire lui monter aux lèvres. Elle le retint. Son visage reprit cette dureté qui lui était familière.
— Tu n’as jamais rien accompli qui ne fût vain ou médiocre. Et voilà qu’aujourd’hui, sur cette terre que tu as choisie, je croyais enfin te voir semer du blé. J’aurais pensé que, pour une fois, tu voudrais faire œuvre utile. Mais ton destin semble devoir demeurer, jusqu’au bout, ce qu’il a toujours été.
Sous le pin, la rosée rafraîchissait les branches ; rien pourtant n’adoucissait cette voix. Elle demeurait sèche, inflexible.
— Ton destin restera le même jusqu’à la fin.
Blessé, le docteur releva brusquement la tête.
— Le tien aussi.
À peine ces mots eurent-ils franchi ses lèvres qu’il les regretta. Il aurait voulu s’expliquer.
Dans son pays, disait-il, tous cultivaient les roses. L’eau de rose rapportait davantage que le blé. Ses pères en avaient vécu avant lui. Lui seul avait rompu cette lignée. Et voici qu’enfin la vie lui rendait un morceau de terre…
À cet instant, Glaros arriva sous leur arbre.
Irini se retourna vers lui. Elle voulait humilier son mari.
— Nous aussi, Fotis, nous cultiverons la terre. Le savais-tu ?
— Avez-vous déjà choisi votre terre ? demanda Glaros. Qui vous a montré cet endroit ?
— Nous cultiverons les pentes de cette montagne.
Puis elle ajouta :
— Et nous planterons des roses.
Elle le regarda fixement, savourant l’étonnement qui se lisait sur son visage.
— Oui, des roses, répéta-t-elle avec une ironie triomphante.
Glaros hésita avant de répondre.
— Des roses ? Ici ? Que ferez-vous de toutes ces pierres et de ces ronces ? Et quand bien même les rosiers prendraient racine, qu’en feriez-vous ?
— Nous nous en parerons, répondit Irini.
Ses yeux flamboyaient.
Son regard avait la férocité d’une bête traquée.
Le docteur ne disait rien. Il regardait la mer, comme pour retenir ce qui montait en lui.
— Dans la plaine, il y a des terres que l’on peut défricher, reprit Glaros. Il y en aura pour tous. C’est là que vous devriez prendre votre part, docteur. Vous pourrez, comme nous, planter de la vigne ou semer du blé.
Le docteur se tourna lentement vers lui.
— Nous resterons ici.
Puis, presque à voix basse :
— Si Dieu le veut.
Et dans cette voix presque éteinte, déjà pareille à celle d’un vieillard, vibrait une résolution inébranlable.
Une ligne d’azur au-dessus de la terre ; des arbres, des tombes ; l’éclair qui jaillit, puis s’éteint en se perdant dans la mer ; et, par-delà toute chose, le silence, ultime frontière du monde.
Qui connaît le destin du monde ?
Lecteur, je voudrais te parler du destin de quelques hommes. Je voudrais parler de ces ossements que la mer blanchira lorsqu’après d’innombrables années elle aura recouvert de ses eaux ce refuge de terre.
Je ne connais rien qui délivre mieux l’homme de l’amertume de l’incertitude que le silence et l’immuable certitude des astres.
« Autour d’eux, la Terre nourricière crépitait dans les flammes ; la forêt immense, indicible, grondait sous l’incendie. Toute la terre bouillonnait, ainsi que le cours d’Océan et la mer stérile ; une vapeur brûlante enveloppait les Titans nés de la Terre, tandis que les flammes montaient jusqu’à l’éther divin. Une ardeur sacrée retenait alors le Chaos… »
Ainsi en fut-il lorsque se livra le grand combat d’où naquit l’harmonie du cosmos.
Au commencement fut le Chaos ; puis vint la vaste Terre ; puis cette force qui attire les corps les uns vers les autres afin que la vie se perpétue.
Vinrent ensuite la nuit, la lumière et le ciel ; les divinités du mouvement et de la durée ; les dieux des fleuves et des sources.
Alors une étoile dit à une autre :
— Regarde, là-bas, sur la Terre. Il me semble qu’ils commencent à marcher.
— Oui, ils marchent, répondit l’autre étoile.
Et le silence du firmament glacé recouvrit de nouveau la nuit et les profondeurs, aux premiers jours de la vie des hommes sur la Terre.
Il n’en ira pas autrement lorsque viendra l’heure dernière.
Cette traduction de <em>Galini</em>, inédit en français, est publiée avec l'aimable autorisation des ayants droit d'Ilías Venézis. Elle a été réalisée avec le précieux concours de Francesco Colafemmina, fondateur des éditions Medhelan.
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