Textes

Heureux comme un millionnaire sous Staline

En 1931 à Odessa, Ilf et Petrov inventent un escroc magnifique. Le directeur de la bibliothèque de l’École normale supérieure nous fait redécouvrir un bijou de la satire soviétique : Le Veau d’or.

Commentaire

Iegor Groudiev

Date

Le Veau d’or, d’Ilia Ilf et Evgueni Petrov, publié en 1931, est le fruit d’une aventure éditoriale très originale : le roman est d’abord publié sous forme de feuilleton, dans une revue populaire. La censure du régime soviétique est dépassée par la vitesse à laquelle les extraits se propagent : le succès est immense, à tel point qu’il est difficile de le contenir et de le contrôler. La publication en volumes est donc inéluctable et les deux auteurs intouchables. Les ventes s’élèvent à des millions d’exemplaires. 

Ilia Ilf et Evgueni Petrov s’étaient déjà fait connaître avec leur précédent roman, publié en 1928, Les Douze Chaises, qui racontait les tribulations picaresques d’Ostap Bender, un escroc sympathique en diable, dont le mordant et la gouaille reflétaient la plume satirique des auteurs. L’ouvrage reposait sur des chapitres très brefs et une structure narrative particulièrement lâche, au profit de l’aventure et de la liberté, qui conduisaient le héros aux quatre coins de l’URSS. Le personnage d’Ostap Bender est depuis devenu l’une des figures de roman les plus populaires de Russie : un digne représentant du peuple, dont les méfaits contribuent en réalité à réparer les injustices. Dans Les Douze Chaises, le style d’ilf et Petrov est celui des journalistes qu’ils étaient alors, spécialisés dans les portraits sarcastiques et les reportages incisifs, qui moquaient les travers du monde pré-communiste et des vieilles noblesses, en pleine déliquescence. 

Le Veau d’or, en revanche, est écrit alors que le pouvoir stalinien se renforce, notamment à la faveur de la suppression de la NEP, la nouvelle politique économique initiée par Lénine dans les années 1920. La reprise en main économique et politique est brutale. Ostap Bender est de nouveau le personnage principal du roman : il représente plus que jamais le bandit d’Odessa, adepte des petites et grandes arnaques, qui sévit dans une ville qui bénéficie d’un statut unique dans l’URSS d’alors. En effet, Odessa est une ville très jeune, fondée la même année que l’École normale supérieure, en 1794, par Catherine II, qui lui a donné son nom. C’est la cité du commerce par excellence, où se côtoient des individus du monde entier et où il est plus difficile qu’ailleurs de faire respecter la loi. Ostap Bender n’est d’ailleurs pas sans rappeler le personnage de Bénia Krik, gangster distingué, dans Récits d’Odessa, d’Isaac Babel

Ce qui distingue Ilf et Petrov de Babel, cependant, c’est leur prise de distance avec le monde soviétique, qu’ils s’emploient à ausculter et à bousculer de manière bien plus franche. Les deux écrivains ne goûtaient pas vraiment le réalisme socialiste. Ils se gardent bien de signer des pétitions ou de soutenir une quelconque jdanovisation de la littérature russe, qui aura lieu des années plus tard. Ilf et Petrov, eux, préfèrent miser sur l’humour. Ils offrent un surnom à Ostap Bender : le Grand Combinateur, c’est-à-dire celui qui sait tirer parti de la naïveté et de la bêtise de ses contemporains et qui parvient à se tirer de tous les mauvais pas grâce à ses talents d’esbroufeur. De Swift à Dickens, en passant par Jerome K. Jerome, c’est dans une tradition littéraire satirique qu’ils s’inscrivent. L’influence de Gogol est également évidente, avec ce personnage qui utilise sans cesse des masques pour extorquer à autrui quantité de biens et de richesses. La drôlerie, la légèreté picaresque, elles, sont plutôt empruntées à Mark Twain. 

Dans Le Veau d’or, la proie d’Ostap Bender n’est rien moins qu’un millionnaire d’Odessa, qui cherche à dissimuler sa fortune, en feignant d’avoir la vie austère et bien rangée de tout modeste fonctionnaire soviétique. Cette double identité doit lui permettre d’échapper à la police politique du régime. Ostap Bender va tout faire pour lui voler son million, bien décidé à accomplir son rêve : prendre la poudre d’escampette et partir pour le Brésil, ses plages, son soleil, ses cocotiers, ses costumes blancs… 

Le Veau d’or contient donc une critique de la nouvelle administration soviétique, qui voit le jour une fois close l’ère de la NEP, mais sans parti pris moraliste : l’histoire se déroule dans une Odessa qui symbolise aussi une certaine indolence, un certain art de la débrouillardise, à rebours de toute doctrine productiviste. 

Longtemps, il y a eu une rue Ilf et Petrov à Odessa, dans le district de Kyivskyi. Elle a été rebaptisée du nom de Glodan, en hommage à cette famille ukrainienne décédée dans un bombardement russe en 2022. Le mari, seul survivant, s’était ensuite engagé dans l’armée ukrainienne et avait participé à la contre-offensive sur Bakhmout, avant de mourir sur le front. Cette initiative répond aux nouvelles exigences du gouvernement ukrainien en matière de « souveraineté nationale » : les rues sont débaptisées et font l’objet d’une « dérussification ». C’est ainsi que le boulevard Pouchkine a repris un nom qu’il avait auparavant, le boulevard des Italiens, alors même que le grand écrivain est indissociable de l’histoire d’Odessa : il y a passé plusieurs années en exil et a consacré des passages entiers de son Eugène Onéguine à la ville. 

Mais ces changements de noms sont peut-être à l’image de cette ville-creuset, réceptacle de bien des héritages culturels, tendances linguistiques et fantasmes. Le père Goriot, à la fin du roman de Balzac, ne dit-il pas qu’il rêve de partir à Odessa pour renouer avec la fortune et permettre à ses filles de continuer à vivre luxueusement ? Peu après sa fondation, la ville attire à elle de nombreux émigrés, aventuriers, commerçants, pirates, mais aussi des victimes de persécutions. Si, au cours des années, voire des dizaines d’années qui sont suivi la fondation d’Odessa, on rêve d’y aller, comme si la ville contenait toutes les promesses du paradis, elle est également idéalisée comme étant la ville des origines. La liste de ceux qui prétendent avoir des ancêtres odessites est infinie : de Serge Gainsbourg à Bob Dylan, en passant par Sylvester Stallone et Leonardo DiCaprio… Odessa, c’était d’ailleurs un peu Los Angeles ou Hollywood, la mecque du cinéma soviétique pendant de nombreuses années. D’abord pour des tournages en plein air, facilités par le soleil odessite, puis plus tard pour des tournages dans ses fameux studios. Odessa, ou la cité mythique dont tout provient et où tout est possible. 

C’est au traducteur Alain Préchac que nous devons la redécouverte d’Ilf et Petrov en France, à partir des années 1990, et sur lesquels il avait aussi fait sa thèse. C’est à lui qu’on doit la traduction des extraits qui suivent. 

Le Veau d’or

1ER EXTRAIT

« Et conservant sur son visage un sourire devenu inutile, le Grand Combinateur ressortit en courant. Il tourna au pas accéléré le coin de plusieurs rues avant de se rappeler qu’il avait sur la tête une casquette officielle de la milice de Kiev, totalement incongrue à Tchernomorsk. Il ne revint à lui et ne se mit à peser calmement le pour et le contre que lorsqu’il se retrouva au milieu d’un groupe d’honorables vieillards jacassant devant la terrasse de la cantine n° 68.

Pendant qu’il faisait les cents pas devant la cantine, absorbé par ses réflexions, les vieillards poursuivaient leurs occupations de tous les jours.

C’étaient des hommes étranges et même ridicules pour notre époque. Presque tous portaient des gilets de piqué blanc et des canotiers de paille. Certains arboraient même des panamas ternis. Et tous, bien sûr, portaient des cols durs jaunis d’où émergeaient leurs cous poilus de poulets. C’est en ce lieu, devant la cantine n° 68, où se trouvait jadis le célèbre café « Floride », que se rassemblaient les débris du Tchernomorsk commercial prérévolutionnaire : les courtiers demeurés sans études, les intermédiaires évanouis faute de commissions, les anciens commissionnaires en céréales, les comptables devenus gâteux et autre menu fretin. Autrefois, ils se réunissaient là pour faire leurs affaires. Ce qui les attirait maintenant en ce coin ensoleillé, c’était cette habitude invétérée, ainsi que le besoin de faire marcher leurs langues. Ils lisaient chaque jour la Pravda de Moscou, n’ayant que mépris pour la presse locale, et considéraient tout ce qui se passait dans le monde comme un prélude au retour de Tchernomorsk au statut de port-franc. À une certaine époque, quelque cent ans plus tôt, Tchernomorsk avait en effet été « port-franc » et cette époque avait été si gaie et si profitable qu’elle jetait un reflet doré sur ce coin ensoleillé du « Floride ».

« Vous avez vu la conférence sur le désarmement ? demandait un gilet de piqué à un autre gilet de piqué. L’intervention du comte Bernstorff ?

– C’est une grosse tête, ce Bernstorff ! répondait le gilet interrogé, du ton d’un homme qui est parvenu à cette conclusion après avoir fréquenté le comte pendant de nombreuses années. Et vous avez lu le discours de Snowden à son meeting électoral de Birmingham, cette citadelle du conservatisme britannique ?

– Vous parlez si je l’ai lu ! Snowden, c’est une grosse tête ! Écoutez, Valiadis, demandait le premier à un autre vieillard, portant panama, que dites-vous de Snowden ?

– Je vais vous dire franchement, répondait le panama : ce Snowden, il vaut mieux ne pas lui mettre les doigts dans la bouche. Moi, personnellement, j’éviterais de le faire. »

Et sans s’émouvoir du tout de ce que Snowden aurait peu vraisemblablement permis à Valiadis d’explorer l’intérieur de sa cavité buccale, le vieillard continua :

« Vous avez beau dire, je vous avouerai franchement que Chamberlain, lui aussi, c’est une grosse tête. »

Les gilets de piqué haussèrent les épaules. Ils ne niaient nullement que Chamberlain fût une grosse tête. Mais c’était Aristide Briand qui, plus qu’aucun autre, les consolait.

« Briand ! disaient-ils avec feu. Voilà une grosse tête ! Avec son projet de fédération européenne… 

– Je vous dirai franchement, mossieu Fount, chuchota Valiadis, que tout va très bien. Beneš a déjà accepté les États-Unis d’Europe.

Mais savez-vous à quelle condition ? »

Les gilets de piqué se rapprochèrent et tendirent leurs cous de poulets.

« À la condition que Tchernomorsk soit déclaré port-franc. C’est une grosse tête, ce Beneš. Il faut bien qu’ils trouvent des acquéreurs pour leurs machines agricoles ? Eh ! bien, c’est nous qui les leur achèterons. »

Cette déclaration fit briller les yeux des vieillards. Il y avait bien des années qu’ils avaient envie d’acheter et de vendre.

« Briand, c’est une grosse tête ! firent-ils en soupirant. Et Beneš aussi, c’est une grosse tête. »

Ostap émergeait de ses réflexions lorsqu’il s’aperçut qu’il avait été happé au revers de la veste par un vieillard inconnu au chapeau de paille écrasé garni d’une tresse noire graisseuse. Sa cravate toute faite avait glissé sur le côté ; un bouton de manchette jetait des reflets de cuivre au visage d’Ostap.

« Et moi je vous dis, criait le vieux à l’oreille du Grand Combinateur, que MacDonald ne mordra pas à cet hameçon ! Il n’y mordra pas ! Entendez-vous ?

Ostap écarta de la main le vieillard surexcité et se fraya un chemin à travers la foule.

« Hoover, c’est une grosse tête ! entendit-il derrière lui. Et Hindenburg aussi, c’est une grosse tête. »

Ostap venait de prendre une décision. Il avait passé en revue les quatre cents moyens honnêtes connus de lui pour s’approprier l’argent d’autrui et, quoiqu’ils continssent des perles telles que l’organisation d’une société par actions pour le renflouement d’un navire chargé d’or échoué pendant la guerre de Crimée, une kermesse de Mardi-Gras au profit des prisonniers du capital ou encore une concession pour l’enlèvement des anciennes enseignes de magasins, aucun d’entre eux ne s’adaptait à la situation donnée. Et Ostap inventa un quatre cent unièmes moyens.

« Je n’ai pas réussi à prendre la forteresse d’assaut, pensait-il. Il faut m’en emparer par un siège en règle. La chose la plus importante a été établie : notre client a l’argent. Et si l’on tient compte du fait qu’il a fait sans broncher le sacrifice de dix mille roubles, il possède une somme énorme. Aussi décrétons-nous, en raison des désaccords survenus entre les parties, que la séance continue. »

Ostap rentra chez lui, après avoir acheté une de ces chemises jaunes garnies de lacets qui servent à contenir des dossiers.

« Alors ? » lui demandèrent en chœur Balaganov et Panikovski d’une voix épuisée par le désir.

Sans répondre, Ostap alla vers la table de bambou, posa la chemise devant lui et traça dessus en grosses lettres :

AFFAIRE ALEXANDRE IVANOVITCH KOREÏKO

COMMENCÉ LE 25 JUIN 1930

ACHEVÉ LE…

Les frères de lait regardaient par-dessus son épaule.

– Qu’y a-t-il à l’intérieur ? demanda Panikovski avec curiosité.

– À l’intérieur ? demanda Ostap. À l’intérieur, il y a tout : des palmiers, des jeunes filles, des express bleus, la mer noire et un vapeur blanc, un valet japonais, un billard particulier, des dents en platine, un smoking à peine porté, des chaussettes entières, des repas au beurre frais et surtout, mes petits amis, la gloire et la puissance que procure l’argent. »

Et, aux yeux des Antilopiens ébahis, il ouvrit la chemise encore vide. »

Collectif de trois illustrateurs connus sous le nom de Koukryniksy.

Dans cet extrait à la fois très farfelu et tournant autour des questions de géopolitique, d’anciens capitaines d’industrie, propriétaires de banques et de commerces, dissertent sur l’actualité du moment. La révolution les a dépossédés de tout : argent, prestige, responsabilités. La seule distraction qui leur reste est la discussion. Ils expriment leur nostalgie pour l’époque où Odessa était officiellement un port franc, où l’argent coulait à flots. Odessa était cette porte ouverte sur le sud par où transitaient les meilleures marchandises. Ces notables destitués rêvent encore d’un possible retour en arrière. Le détail de leur costume est également significatif : en soie légère ou en lin très clair, les gilets de piqué sont typiques de ces hommes fortunés du sud qui profitaient d’une vie douce au bord de la mer. Les femmes vêtues de marinières viennent compléter cette vision idyllique, cette image du bonheur odessite. L’humour d’Ilf et Petrov transparaît dans les propos qu’ils attribuent à ces cuistres. Ils dissertent de tout, mais ne savent rien. Il y a une expression fameuse qu’on dit souvent à Odessa pour désigner les individus qui se disent capables de tout prendre en main, de régler n’importe quelle situation, mais qui en sont en réalité incapables : « Quel dommage que tous ceux qui sauraient gérer les affaires de l’État travaillent déjà comme chauffeur de taxi ou coiffeur.

2E EXTRAIT

« Il était une fois un pauvre marchand privé. C’était un homme assez riche, propriétaire d’une mercerie située, un peu en biais, en face du cinéma « Le Capitole ». Il faisait paisiblement commerce de lingerie, d’entre-deux en dentelles, de cravates, de boutons et autre marchandise modeste mais d’un bon rapport. Un soir, il rentra chez lui le visage défait. Sans prononcer une parole, il ouvrit le buffet, en retira un poulet froid et, tout en arpentant la pièce, le mangea en entier. Après quoi il rouvrit le buffet, y prit un rond entier de saucisson de Cracovie, s’assit sur une chaise et, les yeux absents, fixés dans l’espace, absorba en mâchant lentement la livre de saucisson. Lorsqu’il tendit la main pour prendre les œufs durs qui étaient sur la table, sa femme commença à s’effrayer :

« Qu’est-il arrivé, Boria ? lui demanda-t-elle.

– Un malheur ! répondit-il en enfournant dans sa bouche un œuf dur caoutchouteux. On m’accable d’impôts terribles. Tu ne peux pas savoir.

– Et pourquoi manges-tu autant ?

– J’ai besoin de me distraire, répondit le marchand. J’ai peur. »

Et toute la nuit durant le marchand se promena et mangea, en allant et venant entre ses huit chiffonniers. Il mangea tout ce qu’il y avait dans la maison. Il avait peur.

Le lendemain, il céda la moitié du magasin à un papetier. On voyait maintenant dans l’une des deux vitrines des cravates et des bretelles et, dans l’autre, un énorme crayon jaune suspendu à deux ficelles.

Des jours plus dramatiques encore survinrent. Un troisième copropriétaire fit son apparition, un horloger qui repoussa dans un coin le crayon jaune et occupa une demi-vitrine avec une pendule en bronze représentant Psyché, mais sans aiguille des minutes. Et en face du pauvre mercier, qui n’arrêtait plus de sourire ironiquement, s’installa, outre l’odieux homme au crayon, l’horloger à la loupe noire incrustée dans l’œil.

Deux fois encore la douleur et le malheur visitèrent le mercier.

Il vit entrer dans son magasin un plombier, qui alluma incontinent une espèce de réchaud à souder, puis un marchand vraiment original, qui avait décidé qu’en l’an 1930 de notre ère la population de Tchernomorsk allait se jeter sur sa marchandise : des cols amidonnés. Et l’enseigne du mercier, naguère encore fière et tranquille, prit une apparence rebutante :

GALANTPROM

Commerce d’articles de mercerie

B. Kulturträger

HORLOGERIE

Réparation de montres et d’horloges de l’ancienne marque P. Bourré

Glazius-Schenker

BUREAUPAPIER

Tout pour le peintre et l’employé soviétiques

Liev Sokolouski

PLOMBERIE

Réparations tuyaux, lavabos et sanitaires

M.N. Fanatiouk

SPÉCIALITÉ

Cols amidonnés de Léningrad

Karl Paviainen

Clients et commis entraient maintenant avec effroi dans le magasin autrefois odoriférant. Entouré de roues, de ressorts et de pince-nez, le maître-horloger Glazius-Schenker siégeait sous une horloge et un amoncellement de pendules. Les réveille-matin ne cessaient de faire entendre des sons stridents. Un attroupement de collégiens, au fond du local, tâchait de savoir quand on pourrait trouver des cahiers en vente. Karl Paviainen, trompant l’ennui dans l’attente de la pratique, découpait ses cols avec des ciseaux. Et l’affable Kulturträger avait à peine le temps d’offrir ses services à une cliente que le plombier Fanatiouk flanquait un grand coup de marteau sur un tuyau rouillé et répandait la suie de sa lampe à souder sur ses délicats articles de mercerie.

Cette étrange association de commerces divers finit par se disloquer : Karl Paviainen s’évanouit dans la nuit avec sa marchandise démodée, suivi par Galantprom et Bureaupapier que poursuivaient des percepteurs à cheval. Fanatiouk sombra dans l’alcoolisme. Glazius-Schenker se fit engager par l’horlogerie collectivisée « Les temps modernes ». Le rideau de fer en tôle ondulée s’abattit avec fracas. Même la pittoresque enseigne disparut.

Bientôt, cependant, le rideau se releva. L’ex-arche du commerce privé était maintenant surmontée d’un petit écriteau propret :

SOCIÉTÉ ARBATOVIENNE

POUR L’APPROVISIONNEMENT EN CORNES ET SABOTS

(Succursale de Tchernomorsk)

Collectif de trois illustrateurs connus sous le nom de Koukryniksy.

Le choix des cornes et des sabots comme domaine d’activité de cette société n’est pas complètement fantaisiste. Il fait référence à plusieurs éléments de la politique soviétique : d’une part, le fait que l’État cherchait à faire commerce de tout type de choses, y compris les plus extravagantes, comme les cornes et les sabots, afin d’obtenir des devises et de financer les importations de biens que l’URSS était incapable de produire. Les cornes et les sabots étaient vendus aux Occidentaux, tout comme les cigarettes et les peignes. D’autre part, Ilf et Petrov anticipent un épisode dramatique de l’histoire de l’URSS : la collectivisation forcée, qui a suscité une forte résistance de la part des paysans ukrainiens, qui se voyaient privés de leurs terres et de leurs bêtes. Certains, qui ne voulaient pas que leur bétail soit emmené dans les kolkhozes, préféraient l’abattre et vendre tout ce qui pouvait l’être. Au cours des années 1930, les cornes et les sabots sont arrivés sur les marchés soviétiques et ont fait l’objet d’un commerce nouveau, assez étrange, symptôme de cette période économique pour le moins troublée.Cette apparition d’une entreprise et d’un commerce nouveaux se fait au détriment des horlogers, plombiers ou merciers traditionnels. L’onomastique traduit aussi la diversité des origines des habitants d’Odessa : Kulturträger l’Allemand, Glazius-Schenker le Suisse, Sokolouski le Russe, Fanatiouk l’Ukrainien et Paviainen, certainement venu de Finlande ou des pays baltes. Avec des hiérarchies : en bons Odessites condescendants, Ilf et Petrov prêtent à l’Ukrainien la profession la moins intellectuelle, l’alcoolisme en prime, selon une vision très stéréotypée des appartenances communautaires. Les deux auteurs jouent de cette cohabitation sur un même territoire.

3E EXTRAIT

À cet instant précis quelqu’un secoua la poignée de la porte. On voyait à l’extérieur piétiner un vieillard en large veste de tussor, gilet de piqué blanc et panama raccommodé avec du fil blanc.

« Fermé, fermé ! cria en hâte Ostap. Les opérations de stockage des sabots sont provisoirement interrompues. »

Le vieillard continuait cependant à faire des signes.

Si Ostap n’avait pas ouvert la porte au vieillard en gilet blanc, la ligne principale de notre récit se serait peut-être sensiblement modifiée et l’on n’aurait pas assisté aux événements étonnants qui affectèrent par la suite le Grand Combinateur, son irascible courrier, l’insouciant délégué aux sabots et un grand nombre d’autres personnages dont un sage venu d’Orient, la petite-fille du faiseur de charades, un célèbre homme public, le directeur d’« Hercule » ainsi qu’un grand nombre d’autres citoyens, soviétiques et étrangers.

Mais Ostap ouvrit la porte. Le vieil homme passa derrière la balustrade en souriant avec tristesse et se posa sur une chaise. Il ferma alors les yeux et resta assis en silence pendant environ cinq minutes.

On n’entendait que les brefs sifflements que son nez pâle, de temps à autre, émettait. Lorsque les spécialistes en cornes et sabots eurent acquis la conviction que leur visiteur ne dirait rien et se furent mis à se consulter discrètement sur le moyen le plus commode pour porter à la rue le corps du vieillard, celui-ci souleva ses paupières brunâtres, et prit la parole d’une voix de basse :

« Mon nom est Fount. Fount. J’ai quatre-vingt-dix ans. 

– Et cela suffit, à votre avis, pour faire irruption dans les bureaux fermés à l’heure du déjeuner ? lui demanda gaiement Ostap.

– Cela vous fait rire, répondit le vieillard, mais mon nom est Fount. J’ai quatre-vingt-dix ans. 

– Que désirez-vous ? » lui demanda Ostap qui commençait à perdre patience.

Le citoyen Fount se tut alors et garda le silence durant un temps assez long.

« Vous avez un bureau, dit-il enfin.

– Oui, oui, un bureau, allez-y », répéta Ostap pour l’engager à continuer. Mais le vieillard se contenta de se passer la main sur le genou.

« Vous voyez le pantalon que je porte en ce moment ? prononça-t-il après un long silence. C’est mon pantalon de Pâques. Autrefois je ne le portais qu’à Pâques, tandis que maintenant je dois le mettre tous les jours. »

Et malgré Panikovski, qui lui avait donné une bourrade dans le dos pour permettre aux mots de s’écouler sans entrave, Fount se tut à nouveau. Lorsqu’il parlait, il prononçait les mots assez rapidement, mais il faisait entre les phrases des pauses qui pouvaient durer jusqu’à trois minutes. Pour ceux qui n’étaient pas habitués à cette particularité de Fount, converser avec lui était insupportable. Ostap se préparait déjà à saisir Fount par son col amidonné et à lui montrer le chemin de la sortie lorsque le vieillard rouvrit la bouche. La suite de la conversation revêtit alors un caractère si intéressant qu’Ostap dut se résigner à la manière fountienne.

« Vous n’avez pas besoin d’un président ? demanda Fount.

– Quel type de président ? s’exclama Ostap.

– Officiel. Un patron pour votre société.

– C’est moi le patron.

– Alors vous voulez aller en prison en personne ? Vous auriez pu le dire tout de suite au lieu de vous payer ma tête depuis deux heures ! »

Le vieillard au pantalon de Pâques avait vraiment l’air fâché, mais cela ne raccourcit nullement les pauses entre les phrases.

« Mon nom est Fount, reprit-il avec émotion. J’ai passé toute ma vie en prison pour les autres. Telle est ma profession, de souffrir pour les autres.

– Ah, vous êtes un prête-nom ?

– C’est cela, dit le vieillard en secouant la tête avec dignité. Je suis Fount, le président-prison. J’ai tout le temps été en prison. J’ai été en prison sous Alexandre II le Libérateur, sous Alexandre III le Pacifique, sous Nicolas II le Sanglant.

Et le vieillard se mit à replier lentement les doigts, tout en énumérant les tsars.

« Sous Kérenski aussi j’ai été en prison. Sous le communisme de guerre, il est vrai, je n’y ai pas été. Le commerce digne de ce nom avait disparu, il était impossible de travailler. Mais que de prison j’ai fait pendant la NEP ! Que j’en ai fait ! Ce fut la plus belle période de ma vie. En quatre ans je n’ai pas passé plus de trois mois en liberté.

J’ai marié Golconda Evsieïvna, ma petite-fille, et lui ai fait cadeau d’un piano de concert, d’un oiseau en argent et de quatre-vingts roubles en pièces d’or de dix. Et maintenant que je me promène dans les rues, je ne reconnais plus notre Tchernomorsk. Où tout cela est-il passé ? Où est le capital privé ? Où est la première société de crédit mutuel ? Où est passée, je vous le demande, la deuxième société de crédit mutuel ? Où sont les sociétés en commandite ? Les sociétés par actions à capital mixte ? Où est-ce passé, tout cela, que c’en est révoltant ? »

Ce bref discours n’avait pas duré plus d’une demi-heure. Panikovski se sentait pris d’émotion en écoutant Fount. Prenant à part Balaganov, il lui chuchota d’un ton plein de respect :

« On voit tout de suite que c’est un homme de l’ancien temps. Il n’y en a presque plus maintenant et bientôt ils auront totalement disparu. »

Et il offrit aimablement au vieillard une tasse de thé sucré.

Ostap déplaça le président-prison jusqu’à son bureau directorial, ordonna de fermer le bureau et entreprit d’écouter patiemment l’éternel prisonnier, qui avait donné « sa vie pour ses amis ». Le Président-prison parlait d’un bel entrain. S’il n’avait pas pris de tels moments de repos entre les phrases, on aurait même pu dire que c’était un vrai moulin à paroles.

« Est-ce que vous connaissez un certain Koreïko, Alexandre Ivanovitch ? demanda Ostap, le nez plongé dans la chemise aux lacets de bottines. 

– Connais pas, répondit le vieillard. Je ne connais personne de ce nom. 

– Et la société « Hercule », vous avez eu affaire à elle ? »

Au nom d’« Hercule », le président-prison frémit imperceptiblement. Ostap ne remarqua même pas ce léger mouvement, mais s’il y avait eu à sa place un des gilets de piqué du « Floride », de ceux qui connaissaient Fount depuis longtemps, par exemple Valiadis, il aurait pensé : « Fount est en ébullition. Il est tout simplement hors de lui. » 

Qui, sinon Fount, pouvait connaître « Hercule », alors que ses quatre derniers séjours sous les verrous avaient été directement liés à cet établissement ! Plusieurs sociétés privées par actions vivaient d’« Hercule », à sa périphérie immédiate. Il y avait par exemple « L’Intensificatrice ». On avait demandé à Fount d’en être président. La société « L’Intensificatrice » avait reçu d’« Hercule » une avance importante pour des approvisionnements en bois. Le président-prison ne savait pas lesquels, cela n’entrait pas dans ses obligations. Et elle avait aussitôt fait faillite. Quelqu’un s’était mis de l’argent plein les poches et Fount avait fait six mois de prison. Après « L’Intensificatrice », il y avait eu la société en commandite « Le cèdre travailleur », toujours bien sûr sous la présidence du vénérable Fount. Même scénario : une avance d’« Hercule » pour une commande de cèdre traité et, bien sûr, une banqueroute soudaine, quelqu’un qui s’enrichit et Fount qui gagne honnêtement son salaire de président derrière des barreaux. Puis « L’Ami de la scie ». Une avance d’« Hercule », la faillite, des poches remplies, une condamnation. Et une quatrième fois : avance d’« Hercule » au « Bûcheron méridional », Fount en prison et pour quelqu’un un petit magot.

« Mais pour qui donc ? ne cessait de demander Ostap en faisant le tour du vieillard. Qui dirigeait en réalité tout cela ? »

Fount se contentait de sucer le thé de sa tasse en levant avec peine ses lourdes paupières.

« Qui le sait ? dit-il avec amertume. On cachait tout à Fount. Tout ce que j’avais à faire, c’était d’aller en prison, telle est ma profession.

J’ai fait de la prison sous Alexandre Il et sous Alexandre III, sous Nicolas Alexandrovitch Romanov et sous Alexandre Fiodorovich Kérenski. Et aussi pendant la NEP, avant l’ivresse, pendant l’ivresse et après l’ivresse. Et maintenant je suis au chômage et je dois mettre mon pantalon de Pâques. »

Ostap continua longtemps encore à faire tomber les paroles une à une des lèvres du vieillard. Il agissait comme un orpailleur, qui lave inlassablement des tonnes de boue et de sable pour trouver tout au fond quelques paillettes d’or. Il le bousculait de l’épaule, le réveillait, allait même jusqu’à le chatouiller sous les bras. Ces divers artifices lui permirent d’apprendre que, selon Fount, toutes ces sociétés qui avaient fait faillite dissimulaient très certainement une seule et même personne. En ce qui concernait la maison « Hercule », celle-ci y avait laissé des centaines de milliers de roubles.

« En tout cas, ajouta le patriarche, cet inconnu est une grosse tête. Vous connaissez Valiadis ? Eh ! bien, Valiadis ne lui mettrait pas les doigts dans la bouche, à cet inconnu.

– Et à Briand ? demanda Ostap avec un sourire, en se rappelant le rassemblement de gilets de piqué devant l’ex-”Floride”. Est-ce que Valiadis lui mettrait les doigts dans la bouche, à Briand ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

– Jamais de la vie ! répliqua Fount. Briand, c’est une grosse tête. »

Il resta trois minutes à remuer silencieusement les lèvres, puis ajouta :

« Hoover, c’est une grosse tête. Hindenburg aussi, c’est une grosse tête. Hoover et Hindenburg, ce sont deux grosses têtes. »

Ostap fut pris d’effroi. Le plus antique des gilets de piqué était en train de s’engager sur le terrain fangeux de la grande politique.

Il pouvait d’une minute à l’autre se mettre à évoquer le pacte Kellogg ou le dictateur espagnol Primo de Rivera et plus rien alors ne pourrait le détourner de cette honorable occupation. On voyait déjà apparaître dans ses yeux une lueur stupide ; déjà sa pomme d’Adam, au-dessus du col amidonné jaunâtre, s’était mise à trembler, signe avant-coureur d’une prochaine phrase, lorsqu’Ostap dévissa rapidement l’ampoule électrique et la jeta au sol où elle se brisa avec le bruit sec d’une détonation d’arme à feu. Et seul cet incident parvint à arracher le président-prison à sa passion pour les affaires internationales. Ostap en profita aussitôt.

« Il y avait quand même bien quelqu’un à “Hercule” avec qui vous étiez lié ? demanda-t-il. Pour les avances ?

– Je n’avais affaire qu’au comptable Berlaga. Il travaillait chez tous. Mais moi, je ne savais rien, on me cachait tout. Les gens ont besoin de moi pour que quelqu’un aille en prison. J’ai fait de la prison sous les tsars, sous le régime socialiste, sous l’ataman et sous l’occupation française. Briand, c’est une grosse tête. »

Il n’y avait plus rien à extraire du vieillard. Mais ce qu’il avait révélé permettait de commencer les recherches.

« On sent là la patte de Koreïko », pensa Ostap.

Le directeur de la succursale tchernomorskienne de la « Société Arbatovienne pour l’Approvisionnement en Cornes et Sabots » s’assit pour transcrire le contenu du discours du président-prison, en omettant toutefois les considérations propres à Fount sur les relations mutuelles de Valiadis et d’Aristide Briand.

La première feuille de l’enquête secrète relative au millionnaire clandestin fut consciencieusement numérotée, épinglée aux endroits adéquats et cousue dans le dossier.

« Alors, vous me prenez comme président ? demanda le vieillard en se coiffant de son panama reprisé. Je vois que votre bureau a besoin d’un président. Je ne prends pas cher : cent vingt roubles par mois en liberté, deux cent quarante en prison. Cent pour cent de prime pour insalubrité du travail.

– Eh ! bien, soit, dit Ostap. Allez voir le délégué aux sabots et remplissez une demande. »

Témoignage de l’humour (parfois involontaire) propre à Odessa que l’on retrouve chez Ilf et Petrov, une affiche à l’entrée d’une plage odessite indique : « Celui qui se noie ne pourra plus se baigner. »

Le choix du nom d’Hercule pour désigner la société confère à la parodie d’Ilf et Petrov une dimension faussement épique. Du delta du Danube en Roumanie jusqu’à Odessa, nous sommes dans une zone géographique empreinte de mythologie grecque, que les Odessites aiment beaucoup invoquer. Peut-être parce que c’est une ville particulièrement jeune, pour laquelle il est facile de documenter le moindre détail, jusqu’à son nom. Alors, sans doute pour lui conférer un peu de cette magie antique, les Odessites mobilisent ce puissant appareil mythologique hérité de la Méditerranée grecque. Pourtant, la réalité de la société Hercule n’a rien de très glorieux. Et, comme le rappelle ce personnage de vieillard, tout président ou gérant de société est voué à être condamné et à passer le restant de ses jours derrière les barreaux. D’où ce singulier métier de président-prison ou de prête-nom. Dans le même temps, Fount renvoie aussi à cette Odessa de carte postale qui est train de disparaître sous les coups de boutoir communistes : comme le gilet de piqué, le pantalon des grandes occasions, qu’il mettait jadis à Pâques, fait écho à ce goût pour l’élégance vestimentaire typique d’Odessa. 

4E EXTRAIT

« Le camarade Skoumbriévitch fit son apparition sur la plage avec, sous le bras, un gros porte-documents à son nom. Une plaque d’argent imitant une carte de visite au coin recourbé était fixée à la serviette et précisait en des italiques étirées que Yégor Skoumbriévitch avait déjà eu le temps de fêter cinq ans de présence à « Hercule ». Il avait le visage aussi net, régulier et viril qu’un Anglais se rasant sur une affiche. Skoumbriévitch s’arrêta un instant devant le panneau indiquant à la craie la température de l’eau et, arrachant avec difficulté ses pieds au sable brûlant, se mit en quête d’un endroit favorable.

L’emplacement réservé aux baigneurs était noir de monde. Ses fragiles superstructures apparaissaient le matin pour disparaître avec le coucher du soleil, en laissant sur le sable les traces d’une vie urbaine : écorces de melon flétries, coquilles d’œuf et lambeaux de journaux, lesquels menaient ensuite pendant la nuit une mystérieuse existence personnelle, chuchotant on ne savait trop quoi et volant au ras des rochers.

Skoumbriévitch se faufila au milieu des tentes improvisées à l’aide de serviettes de bain, de parasols et de draps tendus sur des piquets sous lesquelles se dissimulaient des jeunes femmes en jupettes de bain. Les hommes aussi avaient revêtu des tenues de bain, mais pas tous.

Certains d’entre eux se contentaient de feuilles de vigne, et encore celles-ci ne cachaient-elles nullement l’endroit biblique, mais le nez des gentlemen tchernomorskiens désireux de l’empêcher de peler. Cette opération terminée, les hommes en question s’allongeaient avec une parfaite liberté d’allures. De loin en loin, une main couvrant les parties bibliques, ils allaient vers la mer, s’y trempaient brièvement et regagnaient en hâte la place que leur corps avait creusée dans le sable, pour ne pas laisser perdre un seul centimètre cube du bienfaisant bain de soleil.

L’insuffisance vestimentaire de ces citoyens était compensée, et au-delà, par un gentleman d’un tout autre type, portant bottines de box à boutons, pantalon rayé, veston hermétiquement fermé, col amovible, cravate, chaîne de montre et même chapeau de feutre.

D’épaisses moustaches et des tampons d’ouate dans l’une et l’autre oreille complétaient l’apparence extérieure de cet homme. Une canne à pommeau de verre était plantée perpendiculairement dans le sable, à côté de lui. La canicule l’accablait. Son col avait gonflé de sueur. Ses aisselles étaient si brûlantes qu’on aurait pu assurément faire fondre du minerai, comme à l’intérieur d’un haut fourneau. Et pourtant il restait allongé là, sans bouger.

Sur toutes les plages du monde, on peut rencontrer un personnage de ce type. Qui il est, pourquoi il est venu là, pourquoi il reste allongé en grand uniforme : autant de questions sans réponse. Mais ces personnages existent. Il y en a régulièrement un sur chaque plage. Ce sont peut-être des membres d’une mystérieuse ligue d’imbéciles, ou bien les survivants de l’ordre autrefois puissant des Rose-Croix, ou bien encore des célibataires un peu toqués, personne ne sait… 

Yégor Skoumbriévitch s’installa à côté du représentant de la ligue des imbéciles et se déshabilla vivement. Skoumbriévitch nu avait étonnamment peu de ressemblance avec Skoumbriévitch habillé. Sa tête un peu sèche, qui le faisait ressembler à un Anglais, reposait sur un corps féminin blanchâtre aux épaules tombantes et au bassin très large. Yégor alla vers l’eau, la tâta du pied et poussa un cri perçant. Puis il y plongea l’autre pied et poussa un deuxième cri. Ensuite il fit quelques pas en avant, se boucha les oreilles avec les pouces, se ferma les yeux des deux index et, se pinçant les narines avec le médius, émit un cri à fendre l’âme et se plongea quatre fois consécutives dans l’eau, après quoi seulement il se mit à nager en projetant les mains en avant et en détournant la tête à chaque mouvement. L’onde peu profonde accueillit en son sein Yégor Skoumbriévitch, employé herculéen modèle et militant social hors pair. Cinq minutes plus tard, alors que l’employé modèle faisait la planche pour se reposer, son ventre rond flottant comme un globe terrestre et se balançant à la surface des flots, on entendit au-dessus de la plage, venant de la falaise, la matchiche antilopienne.

Ostap Bender, Balaganov et le comptable Berlaga, dont le visage reflétait une complète soumission à son destin, sortirent de la voiture. Tous trois descendirent vers la plage et, scrutant sans vergogne les baigneurs, se mirent à rechercher quelqu’un.

« Voilà son pantalon, dit enfin Berlaga en s’arrêtant devant les effets de Skoumbriévitch, encore ignorant de tout. Il a dû s’éloigner en mer.

– Cela suffit ! s’exclama le Grand Combinateur. Je n’ai plus l’intention d’attendre. Les opérations auront lieu à la fois sur terre et sur mer. »

Ostap se dépouilla de son costume, de sa chemise et, se retrouvant en caleçon de bain, entra dans l’eau en faisant de grands gestes.

La poitrine du Grand Combinateur était ornée d’un tatouage bleuâtre représentant Napoléon en bicorne, une chope de bière au bout d’un bras trop court.

« Balaganov ! cria Ostap. Déshabillez et préparez Berlaga ! On aura peut-être besoin de lui. »

Et le Grand Combinateur, fendant l’eau de son épaule cuivrée, nagea sur le flanc en direction du N.N.-E., où se profilait le ventre nacré de Yégor Skoumbriévitch.

Collectif de trois illustrateurs connus sous le nom de Koukryniksy.

La plage d’Odessa est la seule plage du monde soviétique de l’époque. L’été, Russes et Ukrainiens s’y rendent en masse pour se baigner et prendre le soleil. C’est ce que montre l’extrait. Au cours de la période soviétique, des camps de vacances permettaient aux ouvriers les plus méritants de se rendre sur place avec leur famille. Avant la guerre en Ukraine, beaucoup de Russes choisissaient toujours Odessa comme destination de vacances. Aujourd’hui, à cause du conflit, le Russe moyen ne peut plus aller à la mer ; seuls les oligarques peuvent se permettre de passer des vacances à la plage à l’étranger. Cela pose un grave problème à Vladimir Poutine. Si l’on trouvait de vieilles photos des plages d’Odessa de la période révolutionnaire et même jusqu’aux années 1960-1970, on verrait que ces hordes de touristes soviétiques avaient un rapport particulier au corps. La rupture avec le monde bourgeois passait aussi par une mise en valeur de la nudité : on sait que Maïakovski aimait se promener et prendre le tramway presque nu, tout comme le grand poète Sergueï Essénine qui osait le naturisme en plein Paris, grâce à ses relations dadaïstes. Il y a encore des plages naturistes à Odessa.