Essais

La nuit qui a sauvé Odessa

Pourquoi le destin du plus grand port d’Ukraine s’est joué à une heure du matin, dans un grand hôtel suisse, il y a près d’un siècle.

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Bombardement du Port impérial d'Odessa, 1854.

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LAAKERUN

Le sort d’Odessa s’est peut-être joué bien plus tôt qu’on ne l’imagine. Il était une heure du matin, le 20 juillet 1936, à l’hôtel Palace, quand dix diplomates ont signé la Convention de Montreux, établissant le contrôle turc des détroits du Bosphore et des Dardanelles. Trois jours plus tôt, la guerre d’Espagne venait de commencer, et autour de la table suisse, ni les fascistes italiens ni les nazis allemands n’étaient présents. En revanche, Maxime Litvinov, commissaire du peuple soviétique aux Affaires étrangères, avait ferraillé jusqu’au bout contre Lord Stanley, le secrétaire à l’Amirauté britannique, pour tenter de garantir à sa flotte un accès permanent à la Méditerranée. Sous le regard de Tevfik Rüştü Aras, ministre des Affaires étrangères turc, émissaire spécial d’Atatürk, qui avait déclenché quelques mois plus tôt la révision d’un texte très défavorable aux Turcs, signé en 1923.

Cette victoire diplomatique d’Ankara était simple et efficace, et a permis aux Ukrainiens de 2022 de sauver Odessa : seule la marine turque peut contrôler les accès à la mer Noire. Les pays riverains (Russie, Roumanie, Bulgarie, Géorgie, Ukraine) bénéficient d’un droit de passage quasi illimité pour leurs flottes de guerre en temps de paix, tandis que les navires militaires des autres pays (France, États-Unis, Royaume-Uni, etc.) sont soumis à des plafonds de tonnage stricts et une durée maximale de séjour de 21 jours. Mais le codicille le plus intéressant pour Odessa est celui qui concerne « le temps de guerre ». L’article 19 de la Convention prévoit qu’en temps de guerre, si la Turquie n’est pas elle-même belligérante, les Détroits sont fermés aux navires de guerre des puissances en conflit. Un autre article, le 21, lui permet en outre de les fermer à tous les bâtiments militaires si elle s’estime menacée d’un danger de guerre imminent. Le geste politique d’Ankara a précisément été de qualifier l’invasion russe de « guerre » (et non d’« opération spéciale ») pour faire jouer l’article 19. Le 28 février 2022, quatre jours après l’entrée des troupes russes en Ukraine, Ankara a fermé le Bosphore et les Dardanelles aux bâtiments de guerre des pays belligérants. Concrètement, et en application parfaite des accords, la Turquie a fait appliquer également l’exception du port d’attache. Les navires de guerre ont pu passer les détroits uniquement pour regagner leurs ports d’origine, et la Russie n’a pas pu faire entrer dans la mer Noire ses navires issus de ses flottes de la Baltique ou du Nord pour renforcer sa présence. De même, les navires russes partis de la mer Noire avant l’application de la décision n’ont plus pu repasser dans l’autre sens.

Signature de la La Convention de Montreux le 20 juillet 1936.

C’est sans doute ce qui a permis à l’état-major ukrainien de gagner la bataille navale. À l’heure où nous écrivons, il semble que la Russie n’ait plus les moyens de prendre Odessa. Le ministère russe de la Défense revendique méthodiquement ses frappes sur la ville et ses ports en les présentant comme visant des « cibles militaires » : dépôts de carburant « destinés à l’armée ukrainienne », sites de production et d’assemblage de drones, « navires transportant du fret militaire ». N’oublions pas que Poutine avait déclaré mi-décembre 2023, lors de sa conférence annuelle, qu’« Odessa est une ville russe » et que le sud-est de l’Ukraine est « historiquement un territoire russe ». Or, quand le Kremlin est démenti par les faits, l’ordre est donné de détruire. La Russie mène contre les ports d’Odessa la campagne la plus intense depuis 2022 – au point que le 22 juillet 2026, pour la première fois depuis l’ouverture du corridor ukrainien en août 2023, plus aucun navire commercial n’y transitait. Moscou veut « tuer » Odessa comme port – une stratégie de dissuasion par l’attrition qui pose la question des garanties de sécurité maritime dans tout futur règlement.

Mais Kiev n’a pas attendu pour riposter. Le 26 juin dernier, Volodymyr Zelensky approuvait un plan confié au SBU, le service de sécurité ukrainien : quarante jours de frappes en profondeur pour « faire pression sur la Russie afin qu’elle mette fin à la guerre ». La formule est presque plate mais la campagne militaire est tout l’inverse. Pendant que les missiles russes frappent les grues d’Odessa, les drones ukrainiens – aériens et navals – remontent les artères de l’économie de guerre russe : raffineries, dépôts de carburant, radars de défense antiaérienne, jusqu’aux tankers de la « flotte fantôme » qui écoulent le pétrole sous sanctions. Le 8 juillet, le commandant des Forces de systèmes sans pilote, Robert « Madyar » Brovdi, revendiquait vingt et un navires touchés en soixante-douze heures, dont dix-neuf tankers, en mer d’Azov et jusqu’au détroit de Kertch. Début juillet, l’état-major ukrainien affirmait avoir mis hors service près de 43 % des capacités de raffinage russes – huit raffineries frappées en un mois, plus de soixante réservoirs détruits, 13,5 milliards de dollars de pertes cumulées pour l’industrie pétrolière depuis août 2025. Ces chiffres sont pour le moment difficiles à vérifier. Mais les récits des habitants de Crimée nous parviennent : l’essence y est rationnée, les vacanciers russes ont fui, et on peut apercevoir des fumées noires autour de plusieurs grandes villes russes, dont Saint-Pétersbourg. Pour Poutine, c’est à la fois une défaite personnelle et une humiliation stratégique.

Ce face-à-face en bord de mer Noire dessine une forme de guerre que l’Europe n’avait pas encore vue. La Russie ne peut plus prendre Odessa ; l’Ukraine ne peut pas reprendre la Crimée. Alors chacun étrangle les flux de l’autre. Moscou interdit le blé, Kiev interdit le pétrole. La mer Noire est devenue un espace qui se ferme jour après jour, navire par navire, prime d’assurance par prime d’assurance. C’est la dissuasion par l’attrition. Pour les armateurs, plus simplement, un risque non assurable. Dans cette guerre des flux, le front n’est nulle part et le blocus est partout. Odessa en est devenue à la fois l’otage et le symbole.

Car ce qui transite par Odessa n’appartient pas qu’à l’Ukraine. Avant 2022, plus de 90 % des exportations agricoles ukrainiennes – blé, maïs, tournesol – passaient par la mer, l’essentiel par les trois ports du Grand Odessa : Odessa, Tchornomorsk, Pivdenny. Quand l’invasion a fermé cette artère, le monde a découvert qu’un pays en guerre nourrissait une partie de la planète. L’Initiative céréalière de juillet 2022, arrachée par la Turquie et l’ONU, a permis d’exporter quelque 32 millions de tonnes de céréales en un an. Puis Moscou, s’estimant flouée, a claqué la porte en juillet 2023, et bombardé les terminaux. Une fois de plus, l’Ukraine a montré sa capacité de résilience et d’ingéniosité. Son coup stratégique le plus improbable a été d’ouvrir seule, en août 2023, son corridor maritime, en longeant les eaux roumaines et bulgares, sous la protection de ses drones et de ses missiles antinavires. Sans marine de guerre, l’Ukraine a fait transiter près de 200 millions de tonnes de fret, dont 117 millions de tonnes de grains. Ce fut la grande victoire économique de la guerre, celle que la bataille de cet été est peut-être en train de défaire.

Le 19 juillet, le Golden Leo, un vraquier sous pavillon de Guinée-Bissau, avec équipage indien et syrien, sortait du corridor avec sa cargaison de grain quand trois missiles de croisière Kh-59/Kh-69 l’ont frappé. La frappe a fait dix morts. Le navire a coulé une semaine plus tard. Entre le 20 juin et le 20 juillet, les procureurs ukrainiens ont recensé vingt-huit navires touchés. Maersk et Hapag-Lloyd ont suspendu leurs rotations vers Tchornomorsk ; les capacités d’exportation sont tombées d’un tiers, de six à quatre millions de tonnes par mois ; et le 22 juillet, au pic de la moisson, le corridor était vide. Les cours mondiaux du blé, eux, sont repartis à la hausse. La facture de cette guerre d’attrition ne sera pas payée à Odessa, mais au Caire, à Dacca, à Nairobi, dans ce Sud global que Moscou courtise tout en affamant les marchés. Et c’est là la double détente de l’arme alimentaire russe : chaque terminal détruit à Odessa fait de la Russie, premier exportateur mondial de blé, le fournisseur de substitution du manque qu’elle a elle-même créé.

Le sort d’Odessa sera au cœur de toute négociation à venir. Les premières discussions entre Américains, Russes et Ukrainiens ont commencé à Riyad, en mars 2025. Le tout premier accord de principe portait précisément sur un cessez-le-feu maritime, que Moscou conditionnait immédiatement à la levée des restrictions sur ses propres exportations agricoles et d’engrais. Le grain, déjà, servait de monnaie diplomatique. Mais il est désormais acquis qu’aucune architecture de sécurité en mer Noire ne tiendra si elle ne garantit pas, durablement, qu’Odessa reste ukrainienne et reliée au monde. Or garantir, à Odessa, ne peut pas se résumer à un texte. Qui va patrouiller le corridor ? Quel assureur pour les coques avec un risque balistique aussi élevé ? Quelles nations pourront escorter dans une mer où la Convention de Montreux interdit précisément aux flottes non riveraines de s’installer ? Un éventuel cessez-le-feu qui laisserait à la Russie la capacité de rouvrir à volonté la chasse aux vraquiers ne serait pas une paix, mais un blocus qui ne dit pas son nom.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, il faudrait revenir dans le salon de l’hôtel Palace. Le paradoxe de Montreux est intact : le texte qui a sauvé Odessa en 2022 en fermant les détroits à la flotte russe est aussi celui qui interdit aux marines occidentales de venir protéger la ville. Sa sécurité repose donc, comme en 1936, sur l’arbitre turc qui ménage ses intérêts entre Moscou et l’Occident, et sur des riverains comme la Roumanie et la Bulgarie, désormais chargés du déminage et de la surveillance. En 1936, Litvinov ferraillait pour que la flotte soviétique puisse sortir des Détroits ; ses héritiers ukrainiens se battent maintenant pour que le grain ukrainien puisse en franchir le seuil. C’est le renversement de notre histoire : la ville que Catherine II avait fondée pour ouvrir la l’Empire russe aux mers du sud est devenue ce que la Russie s’acharne à fermer. Le sort d’Odessa, décidément, ne se joue pas seulement à Odessa mais aussi dans les détroits et sur les marchés mondiaux du grain. Plus que jamais, Odessa est mondiale.