Mon nounours — mon IA — et moi
Pour comprendre notre relation avec Claude ou à ChatGPT, il faut revenir à un objet que la plupart des adultes ont oublié : leur doudou.
C’est toujours avec une certaine méfiance qu’on regarde le thermomètre des pharmacies. Surtout, lorsqu’il affiche 37 degrés Celsius. Et surtout en Grèce. On pourrait croire que cette méfiance est due au décalage entre la température actuelle et ledit « ressenti réel ». Erreur de débutant. Tout le monde sait qu’après une période d’adaptation relativement courte, le corps devient un thermomètre à part entière, qui mesure avec rigueur l’ampleur du mal. Le ciel du matin est ausculté, on renifle l’humidité, on évalue la brise. Quand on ouvre la porte pour sortir d’un espace climatisé, une bouffée de chaleur nous envahit avec une vitesse et une violence différente à chaque fois, et permet de savoir précisément à quel moment de la canicule nous nous situons. On sait intuitivement combien de temps cela prend avant de pouvoir enfin entrer dans une Audi garée sous un soleil de plomb, combien de temps pour qu’une bouteille d’eau glacée devienne tiède. La méfiance des Grecs envers les thermomètres n’a rien à voir avec leur ressenti de la chaleur. Elle a des causes très différentes. La première est simple : Celsius. Ce n’est pas un nom. Dans ce domaine on ne peut faire confiance à un homme originaire d’Uppsala, portant le nom latinisé d’une petite colline fraîche. Deuxième raison : la date qu’on lit sur les mêmes croix de pharmacie est souvent incorrecte. Elle affiche fréquemment un ou deux jours de retard ; parfois, même, l’année n’est pas la bonne. Dans ce no man’s land il ne peut y avoir de rappel précis, concret et objectif des conditions extérieures. Toute information affichée est potentiellement fausse. Il n’y a personne dans le cockpit. On est largués, en plein mois d’août, comme dans un rêve délirant, avec seulement notre ressenti.
C’est dans cette ambiance caniculaire, de méfiance généralisée, que l’on retrouve, à chaque fois, le héros de la trilogie de romans noirs de Makis Malafékas. Traduits par Nicolas Pallier aux éditions Asphalte, Dans les règles de l’art (2022), Un autre été grec (2026) et Deepfake (2026), finaliste du prix de littérature de l’Union européenne, accompagnent les tribulations du personnage principal à travers une Grèce en pleine transformation. La chaleur y est une toile de fond, presque un personnage ou une mauvaise conscience avec laquelle le héros, Mikhalis Krokos, se débat du matin au soir. Or, ce n’est pas tous les jours qu’un roman se déroule par 37 degrés. En effet, lorsque la littérature aborde le rapport du corps humain aux conditions climatiques extrêmes, c’est presque toujours sous l’angle du froid. On pense à l’immensité gelée de la Russie de Dostoïevski, de Tolstoï et de Pasternak ou à la lutte de l’homme contre la mer et le vent glacial dans Moby Dick et chez Hemingway. Plus proche de nous il y a encore les héros de Dickens, de Flaubert et de Hugo qui peinent à se chauffer, et tandis que les plus aisés passent des janviers alpins dans un sanatorium, sur la Montagne magique ou dans les grands hôtels de l’Europe centrale, chez Joseph Rott et Stefan Zweig. Le froid constitue un décor privilégié de la souffrance, de l’attente, de l’épreuve morale et de la division sociale dans les romans du canon européen. Ce ne serait pas exagéré de dire que, pour des adolescents de la périphérie mondiale, dont l’accès au cosmopolitisme passe par la culture, et donc par la lecture de la « littérature européenne », il existe une épreuve initiatique : se projeter dans un hiver roi, imaginer un froid qu’on n’a jamais connu. De préférence, à midi, à l’ombre, par plus de 37 degrés pendant les grandes vacances scolaires. Il faudra se tourner du côté de la grande littérature latino-américaine pour trouver des romans où la chaleur n’est pas exotisée ni vue comme exceptionnelle, mais constitue le fond existentiel de l’amour, de la maladie ou de la lutte pour le pain quotidien. Le roman policier, lui-même, qui relève pourtant traditionnellement d’une lecture plus légère, voire « de vacances », ne fait pas exception. Il se déroule souvent dans des manoirs anglais qui émergent du brouillard, dans les brumes de Dieppe, chez Simenon, ou encore dans un New York glacial, où l’on s’enveloppe dans un trench en sortant d’un taxi jaune. Plus récemment, ce genre a trouvé un nouveau territoire dans l’interminable hiver suédois.
Aux antipodes de tout cela, les romans de Malafékas se situent systématiquement « sous le cagnard », et dans un passé récent, pendant cette autre traversée du désert que fut la crise économique grecque. En prenant le relais du maître du polar grec Petros Markaris, arrivé à Paris en 1997 et vivant depuis entre la Grèce et la France, Malafékas atterrit soudainement, avec Dans les règles de l’art, dans un pays où la crise a « rebattu les cartes sociales et a produit des caractères étranges », comme il le dit. Le monde de Malafékas ressemble à une matinée de gueule de bois après une nuit où on a bingé sur Twin Peaks. Les gens sont gentils, mais on ne peut faire confiance à personne : on ne sait plus qui se fait passer pour quoi. Il y a des types bizarres, des chauffeurs de taxi avec un doctorat en astrophysique, des mecs qui rôdent, des trolls incel, des belles gosses du monde de l’art mêlées dans des affaires de blanchiment d’argent, des cadres étrangers avec un passé de hippie, des prétentieux en chemise en lin qui ont des squelettes dans le placard, des procureurs qui se promènent dans les mauvais quartiers … La chaleur autant que l’histoire pénètrent progressivement les caractères, qui apparaissent au début comme des simples personnages de polar classiques (le héros, la blonde, la brune, le méchant, son bras droit) ou comme des figures de BD dessinées à grands traits. Ils gagnent en complexité au fur et à mesure que la trilogie avance et que l’histoire du pays les pénètre.
Malafékas approfondit son regard et dépeint le monde post-crise économique comme un vaste règne de faux espoirs, de combines et de débrouillardise, issu d’une série de transformations successives : la fin des Trente Glorieuses, puis ladite fin de l’abondance des années 80-90 et la crise de 2008. À la modernisation rapide d’une Grèce encore divisée par la guerre civile et la dictature succède une période de croissance et de transformation profonde des relations sociales, une époque de liberté et de jouissance. La crise y met fin : elle constitue un moment de souffrance sociale intense, de perte de repères symboliques comme de moyens de subsistance matérielle, de colère et de désir de rupture. Ensuite vient le monde d’après que Malafékas cherche à décrire : plus énigmatique encore que la crise elle-même, ce monde est définitivement « volé » par ceux qui ont cherché à tirer leur épingle du jeu. Pour les autres, il ne reste plus que le cynisme ou le complotisme. Reste à savoir lequel représente la meilleure stratégie de survie pour le héros.
C’est en effet ce genre de choses qu’a en tête, Mikhalis Krokos, alter ego du romancier, un peu plus âgé et « peut-être un peu moins petit bourgeois que moi », comme l’avoue Malafékas. L’auteur situe son roman dans le règne du pulp et du hardboiled aux anti-héros solitaires, polar volontairement facile à lire, né après la Grande Dépression de 1929. Mais l’amateur de polar reconnaît aussi le style sec et saccadé du néo-polar français, de notamment de Jean-Patrick Manchette, et du marseillais Jean-Claude Izzo. À cette exception que le héros de Malafékas, Mikhalis Krokos se prend beaucoup moins au sérieux. Quand une amie lui offre une bouteille de Lagavulin, le breuvage préféré du détective Fabio Montale dans Total Kheops, Krokos lui répond « T’es sérieuse ? Tu pouvais pas plutôt me prendre cinq bouteilles de Haig pour le même prix ? ». Autrement dit : ici c’est pas Marseille. C’est la Grèce et c’est la crise. On transpire et on est fauchés ; impossible de romantiser.
La plus grande peur de Malafékas, comme il l’avoue lors d’un entretien, est d’être démasqué et « qu’on découvre que je ne suis pas celui que je dis que je suis ». Il faut donc éviter de se faire passer pour un autre. Mais, alors qui est Krokos ? On ne nous dit pas grand-chose sur lui, il a donc fallu que l’autrice de ces lignes mène ses propres recherches. D’après nos informations, il est né en 1973. C’est un homme qui ne fait pas son âge, à la peau un peu foncée, qui se promène en T-shirt noir, bermuda et Ray-Ban. Vu de profil, il ressemble peut-être un petit peu à John Cusak — avec un air plus oriental, et parfois aussi avec le sourire goguenard d’un corgi qui sait quelque chose que vous ignorez. Il porte probablement le même nom de famille que Giorgos Krokos, instituteur trotskiste de l’île d’Ikaria, exécuté par les nazis le 1er mai 1944 pendant le massacre de Kaisariani. Notre Krokos est aussi originaire d’Ikaria, et il y retourne de temps à autre, mais il a grandi à Athènes, à la fin des années 1980 et habite Exarcheia, dans un deux-pièces rue Asklipiou. Il est l’auteur d’un livre sur John Coltrane, d’un autre sur le monde de l’art, et d’un troisième sur le surf, mais a pas mal de problèmes d’argent. Pendant qu’il cherche à sous-louer illégalement son appartement sur Airbnb ou à faire réparer sa Seat Ibiza, il est obligé d’accepter des offres de travail inhabituelles et de squatter chez les uns ou chez les autres.
Sans être mélancolique, il nous fait comprendre qu’autrefois il était moins blasé. Ça fait des années qu’il ne fume plus, ou presque ; en cas d’urgence, il s’achète dans un magasin ouvert 24 heures sur 24 un paquet de Karelia classique. La même marque de cigarettes que la Reine Margrethe II du Danemark. Rien ne l’agace plus que la fausse authenticité des hippies, des roots, des bobos et des hipsters (mais il avoue aussitôt que nous sommes tous quelque part un mélange de tout cela).
Avant de se jeter dans l’action, comme « un vrai pro », il s’arrête devant un kiosque, achète une petite bouteille plastique d’eau fraîche et la boit pour mieux réfléchir. Discret et un peu dur à cuire, il vérifie pourtant toujours avant de partir : clefs, portable, argent. Lunettes de soleil. Il n’aime pas les embrouilles ni être encombré, mais veille à avoir sur lui ce qui lui permettrait d’en baver le moins possible, voire de se mettre bien, en fonction des circonstances. En tout cas d’être préparé aux éventualités. Une batterie de portable bien chargée. Le plein de la voiture. Passer dans une pharmacie acheter un coupe-ongles et une boîte de préservatifs. Au supermarché d’Ikaria, il s’approvisionne, sans liste de courses : trois bouteilles de vodka, deux packs de tonic (pour bien diluer), quatre packs de bière, du fromage en tranches et deux pains de mie XXL pour faire des croques-monsieur. Le héros de Malafékas a un côté attendrissant et bon enfant qui le rend irrésistiblement réel. Il flâne sur son canapé en regardant Netflix ou des reels proposant des hacks invraisemblables et suit en direct l’intégralité du procès d’Amber Heard et Johnny Depp. Il songe à un livre sur les politiques d’identité, mais préfère plutôt observer et procrastiner qu’écrire. Il aime surtout regarder, ainsi que la clim’ pas trop forte, le feuilleté au jambon et le café frappé avec sucre et nuage de lait concentré. Il se sent parfois trop vieux, trop fatigué, trop ivre pour coucher avec les femmes qui le fascinent, et se laisse entraîner, hésitant, dans le lit d’étudiantes baba cool ou toucher par son amie travailleuse du sexe trans, Rebecca. Le monde tel qu’il est devenu l’étonne et fait naître en lui une curiosité lasse, située au-delà de toute critique prémâchée de « l’aliénation moderne ». Par la bouche de Krokos, Malafékas ne nous dit qu’une seule chose : le présent est beaucoup plus étrange que prévu pour qui sait le regarder de près. Et son héros a justement tout le temps devant lui, et tout le loisir qu’un long chômage dans un pays en crise peut offrir.
Dans Les règles de l’art, comme dans Un autre été grec, on découvre une Grèce qui ne se laisse pas idéaliser. Rien ne rime à rien. Les chapitres s’ouvrent avec des phrases courtes qui flottent, telles les bulles d’une BD. L’usage de l’argot et la manière dont Malafékas tisse les références aux personnages médiatiques, à celles de la culture pop, cult ou troll, les clins d’œil récurrents aux enfants des années 80 et 90, le nom des lieux, des cafés et des commerçants athéniens forment progressivement un langage nouveau, caractérisé par l’ironie constante : on entre dans ses romans comme on pousse la porte d’un bar dans lequel on a ses habitudes. L’été de Malafékas est très urbain — obstinément autre que le célèbre été grec de Jacques Lacarrière. Ce dernier, parti à la recherche d’une « Grèce quotidienne depuis 4 000 ans », a trouvé dans Un été grec des jeunes dieux encore vivants parmi les ouvriers au Pirée. Baignés dans la lumière blanche ils lui ont paru à la fois comme des éphèbes et comme les enfants dignes d’un peuple meurtri, héritier de la gloire de Byzance. La Grèce de Malafékas est moins noble, plus loufoque, plus absurde, plus complotiste, plus bon marché que prévu. Tout se brade et se refait une beauté. Le port du Pirée lui-même est vendu à la holding chinoise Cosco, et fait partie d’un grand plan de gentrification pour accueillir des hôtels de luxe et des galeries d’art.
Mais en même temps, au milieu de tout cela, Athènes résiste à révéler au regard touristique ou exotisant sa vie secrète. Car, bien que forcée à se vendre, la Grèce de Malafékas est aussi le lieu de désirs aussi vifs qu’inavouables. Le premier en est le désir d’un art vrai, fort et politiquement transformateur, qui se cache à peine derrière la description caricaturale du monde de l’art contemporain dans Dans les règles de l’art. En 2017, la plus grande exposition d’art contemporain, Documenta, qui a habituellement lieu à Cassel se déplace pour sa quatorzième édition à Athènes en guise de solidarité internationale avec le pays de l’Europe le plus ravagé par la crise économique. Or, l’exposition arrive deux ans après les négociations de la Grèce avec les institutions européennes, lorsque tout a l’air déjà joué. Le gotha du monde artistique se réunit donc dans la capitale grecque, « fresque du désastre », et développe une sociabilité sans lien avec la vie quotidienne des Athéniens. L’intrigue du livre se noue autour d’un tableau volé, sur lequel les invités d’une soirée ont dessiné chacun ce qu’il voulait jusqu’à ce que le tableau devienne un vaste gribouillis. Des petites maisons, des palmiers ou des lignes composent un palimpseste dérangé, à l’image de l’inconscient collectif, qui cache aussi un message. Sa révélation risque de bouleverser le monde de l’art et ses logiques de marchandisation. L’intrigue, à peine crédible, sert de prétexte pour raconter une histoire « dans les règles de l’art » du néo-polar, et surtout pour développer une réflexion caustique sur la gentrification d’Athènes par un petit monde plein de bonnes intentions. L’échec de la solidarité européenne, l’impossible dialogue du Sud et du Nord européens, et surtout l’absence d’un art contemporain à la hauteur des crises du présent, susceptible de pallier ces manques par-delà les clichés, y sont discrètement abordés.
On retrouve les mêmes « délires » dans Un autre été grec, originellement paru en grec sous le titre de Mesakti. Dans ce deuxième livre, après un très long prélude athénien, le héros part à Ikaria, ancien lieu d’exil des communistes poursuivis par les dictatures de Metaxas et des Colonels, devenu aujourd’hui la destination préférée des hippies. Logé gratuitement dans une villa qui surplombe Mesakti, une vaste plage occupée par des surfeurs, Krokos passe son temps à observer les gens au moyen d’une paire de jumelles, jusqu’à devenir le témoin d’un crime. Malafékas se conforme ici à la forme, au style, à la langue et aux codes du roman policier. Il construit très lentement une intrigue qui semble bien ficelée pour l’abandonner à la fin en la transformant en songe et en fête dionysiaque d’une nuit d’été enivrée. Auteur d’un livre sur Miles Davis, Malafékas compare dans un entretien radiophonique sa méthode au jazz : « Il faut mettre en place un cadre strict », dit-il « afin de pouvoir improviser ». Le lecteur a donc, pendant un bon moment, l’impression d’assister à une immense blague, comme si l’auteur ne faisait que s’amuser à se demander ce qui se passerait si on faisait dériver le corps d’une jeune femme sublime, telle une autre Laura Palmer, non plus sur les eaux glacées du nord-ouest américain, mais sur celles de la mer Égée. Mais il s’agit d’un peu plus que ça. Ce deuxième livre consiste aussi en une méditation sur ce que pourrait bien constituer l’(in)authenticité grecque après la crise économique au temps de l’explosion du tourisme. Un autre été grec approfondit le geste du premier roman sur Documenta, qui consistait à déconstruire le regard de l’Autre, notamment du touriste et du philhellène, sur la Grèce. Malafékas interroge cette fois le regard du Grec sur la Grèce, le regard que l’on peut porter sur soi-même.
Au sortir de la crise, que doit devenir la Grèce ? Peut-on redevenir soi-même quand on ne l’a jamais vraiment été ?
La Grèce imaginaire est plus une saison qu’un pays.
Quand il est question d’identité, la fiction de l’été, éternel et sacralisé, figure parmi les premières représentations auxquelles un Grec pourrait faire appel pour décrire la Grèce. La fiction nationale de l’été sur les îles de la mer Égée a été consacrée « par la bourgeoisie grecque et par sa littérature officielle », comme le souligne Malafékas. Pour les représentations collectives, le rôle de la génération littéraire des années 1930 a été clef. Celle-ci réunit certains des plus grands poètes grecs, dont Georges Séféris et Odysséas Elýtis, tous deux prix Nobel, le surréaliste Andreas Embirikos, Níkos Gátsos, ainsi que le romancier M. Karagatsis. Chantant la beauté des « Petites Cyclades », de Santorin et d’Amorgos, leur poésie pénètre l’imaginaire collectif grâce à sa mise en musique par le compositeur communiste Míkis Theodorákis, dans des chansons populaires. Après la chute de la dictature des Colonels, certaines d’entre elles deviennent de véritables succès populaires, associées à la lutte contre le régime. Il n’est donc pas inhabituel, en Grèce, de voir des stades entiers reprendre par cœur des chansons invoquant « le soleil intelligible de la justice », et même des agriculteurs de la plaine de Pella cueillir, sous le soleil, des pêches toutes roses au son des vers d’Elýtis : « Le sang de l’amour m’a teint de pourpre, le mistral des hommes m’a rouillé ».
Marquée par des nuances de symbolisme et de surréalisme, la poésie de la génération de 1930 se distingue par son usage expérimental du langage et par une imagerie puissante, centrée sur la figure de la « mer Égée éternelle ». Le soleil impitoyable, la sécheresse, le rouge de la terre aride, le bleu infini de la mer, le blanc de la pierre et des petites maisons, la beauté sauvage des figues de Barbarie et des arbustes secoués par le vent composent autant d’éléments d’un paysage devenu culte. Tous ces thèmes sont réunis par la grécité, concept qui désigne à la fois la perte et la reconquête de l’identité grecque, la construction d’une continuité historique à travers l’expérience de l’été cycladique et de sa mise en récit dans la langue d’Homère : « Si tu décomposes la Grèce, tu verras qu’il ne te restera qu’un olivier, une vigne et un bateau. Ça veut dire qu’avec autant tu la refais », déclarait ainsi Odysséas Elýtis.
Dans sa poésie, on retrouve, aux côtés de l’olivier et de la vigne, la figure de la jeune fille nue, encore pubère mais déjà érotisée, trempant l’orteil dans une eau cristalline. Elle s’appelle souvent « Marina ». Comme la mer. Mais aussi comme l’héroïne du roman de son ami M. Karagatsis, La Grande Chimère, qui dépeint la vie d’une jeune femme du peuple réduite à son statut d’objet de désir. « Plus encore que Nana chez Zola cinquante-cinq ans plus tôt » souligne l’écrivaine grecque Rena Louna dans un article publié par la revue Lifo qui a suscité en Grèce une série de très vives réactions. Si la littérature des années 1930 est à ce point sacralisée, si elle suscite un tel fanatisme et semble placée au-dessus de toute critique, c’est qu’elle demeure intrinsèquement liée à la question de l’identité nationale.
C’est précisément cet imaginaire national de l’été grec pur, à la fois esthétique, politique et érotique, que Malafékas entreprend donc de mettre à l’épreuve dans Un autre été grec. Car Malafékas semble douter que ce soit exactement la Grèce de l’olivier et de la vigne qui soit aujourd’hui en train de se reconstruire sur les chantiers des îles. L’expérience anarchique de la nature sauvage, de la transgression, et de l’austérité choisie relève désormais à la fois de la fiction et du passé. Les îles de la mer Égée furent autrefois des terres désertes et vierges, accessibles uniquement par les bateaux de la célèbre « ligne inféconde », qui ne doit pas son nom aux terres arides des Cyclades et du Dodécanèse, mais au fait que ces liaisons maritimes ne dégageaient aucun profit, assurant essentiellement le transport des habitants et du courrier. Marina Karagatsi, fille du romancier M. Karagatsis, photographe et écrivaine, passa quelques années à Andros dans les années 1970, immortalisant l’île à l’aide d’une Canon automatique. Sur les clichés qu’elle a pris on voit des femmes laver leur linge au lavoir, des enfants en marcel et des vieux jouer au backgammon dans un café traditionnel ; les derniers instants d’une Andros pauvre, rurale « encore innocente, intacte, inviolée », dira-t-elle.
Les Cyclades permettaient, aux poètes des années 1930, puis aux vacanciers des décennies 1950 à 1990, de faire l’expérience d’un été synonyme de simplicité et de liberté. Elles sont aujourd’hui devenues le lieu de la plus lourde des industries grecques : le tourisme dans toutes ses déclinaisons, intensif comme de luxe. Dans un pays qui accueille chaque année, pour 10,5 millions d’habitants, plus de 35 millions de touristes, un Grec sur deux ne peut plus partir en vacances. Les îles des Cyclades deviennent alors « un littoral sans mer, une ville sans littoral, un interminable réseau routier truffé de real estate, de boulangeries et de restos thaïlandais ». Le développement d’une station de surf à Mesakti constitue une caricature parlante de ces transformations massives. Même Ikaria, une île réputée alternative, n’est pas épargnée : le petit décalage entre la réalité de l’île et son image, sa vibe, sa pub en est la preuve. L’écart se creuse progressivement pour devenir une brèche. Makis Malafékas veut dire les choses crûment : les hippies sont en première ligne de la gentrification.
En plus d’une imagerie, la « génération de 30 » nous a également légué un certain usage métaphorique du langage, devenu aujourd’hui un fardeau pour la littérature grecque, juge Malafékas. Le style poétique surréaliste qui s’y développe dans les années 1930 constitue une manière de fuir, ou de contourner, la censure et les normes sociales étouffantes. Dans son sillage naît une littérature grecque incapable de dire littéralement ce qui doit être dit. Or, le roman, selon Malafékas, repose précisément sur cette possibilité de l’expression littérale. « Il faut parfois dire : Je suis entré dans la pièce, il y avait trois mecs, je me suis assis », remarque-t-il dans un entretien. La Grèce, malgré une production littéraire abondante et une poésie impressionnante au regard du nombre de locuteurs de la langue du pays, ne dispose pas d’une véritable tradition romanesque. Il n’y a pas eu de grands romans grecs au XIXe siècle, et très peu dans la seconde moitié du XXe. La Grèce manque de romanciers comme elle manque de trains, de grandes usines, et autres symboles de la modernité européenne. C’est peut-être en ce sens que le polar peut constituer une issue à ce problème. Par son absence de prétention, la factualité de son langage et son intrigue accrocheuse, il atteint un grand public et devient une forme de roman social par excellence. Il apparaît ainsi peut-être comme le seul roman capable de dire la vie telle qu’elle est, de décrire sans lyrisme les rapports sociaux, la violence et les contradictions de son époque.
Au risque d’être accusé de formalisme, risquons-nous de proposer un schéma.
Le premier livre de la trilogie de Malafékas est un livre objectif, au sens où il appartient à tout un milieu social dont il émane. Ponctué d’une série d’inside jokes, il exprime surtout l’humour d’une génération, ou du moins d’un milieu culturel pour ne pas dire d’une bande de copains qui partagent un style de vie urbain, un langage et un esprit d’autodérision particuliers. Un autre été grec est au contraire un livre subjectif au plus haut point, dans lequel Malafékas travaille ses outils, son style et son personnage, auquel il donne plus de consistance. Ébranlé par la méchanceté comme par la bonté qu’il croise en chemin, Krokos devient un observateur idéal : il n’a plus ni illusions ni cynisme. C’est par conséquent seulement le troisième livre, Deepfake, qui est à la fois, subjectif et objectif, idiosyncrasique et collectif, écrit sur un ton à la fois personnel et politique. Plus qu’un excellent polar noir, c’est aussi un remarquable roman social, avec un personnage cohérent et plein d’ambiguïté, enfin en parfait accord avec le monde dans lequel il évolue. Malafékas mûrit donc en écrivant, ce qui permet d’espérer de lui encore quelques livres importants. Dans Deepfake, il nous offre une délirante descente aux enfers de l’alt right grecque, un récit nourri de faits réels et de recherches personnelles menées en immersion, incognito.
Au début de Deepfake, Krokos est à court d’idées et cherche un thème pour son prochain livre. Une jeune procureure mystérieuse s’approche alors de lui et lui propose de s’infiltrer dans un groupe d’extrême droite engagé dans une guerre culturelle : le Groupe de nouvelle identité grecque. Fondé par Alexandros Tchechlendidis, un ancien personnage de télé trash reconverti en politicien, ce groupe fonctionne comme une véritable armée de trolls et de maîtres chanteurs, travaillant à temps plein depuis leurs domiciles ou depuis le gratte-ciel qui abrite les bureaux ultra-climatisés du GNIG. Ils diffusent en continu sur les réseaux sociaux des messages relevant de l’anti-woke agenda, des fake news, mais aussi des articles d’opinion provocateurs et des commentaires qui imitent le discours de la gauche culturelle, en cherchant à l’user et à le vider de son sens. Krokos doit plonger dans ce monde pour chercher un document. Parmi les figures haut placées, on trouve des jeunes issus des quartiers aisés, des « visionnaires » amateurs de culture militaire et d’anciens journalistes précaires, tandis que chargés du « sale travail » sont des anciens néonazis musclés et tatoués.
Le héros s’intéresse aussi aux personnages complexes, de ceux qui sont « passés de l’autre côté ». Un ancien camarade de classe, Kleanthis Plaskovitis, geek parano, qui habite dans un sous-sol blindé avec son aquarium de tortues et des photos de Nikos Aliagas collées sur le mur. Nicolas, troll virtuose, sans attachements idéologiques à droite. Enfin, Aris Patriarcheas, baron de la nuit, ancien socialiste, qui possède les plus grands resorts de la côte ouest du Péloponnèse et « a des billes dans le narcotrafic ». Toutes ces figures servent à poser une seule grande question : que fait basculer un homme de l’autre côté ? Malafékas écrit avec une attention infaillible aux mille nuances du milieu alt-right grec, qu’il avoue avoir fréquenté pour écrire Deepfake.
Pour s’infiltrer au GNIG, Krokos n’a que deux cartes à jouer : sa capacité à créer de la connivence, et sa qualité d’écrivain, qui lui permet de se faire embaucher comme scribe troll. Il excelle rapidement dans son métier d’auteur de fake news, et parvient à côtoyer les membres de tous les échelons, qui l’appellent affectueusement « Crockett ». Mais cette connivence artificielle avec les petits bras cède la place à une proximité plus profonde, et plus déroutante, avec le chef. Dans une scène décrite avec virtuosité, Krokos et Tséchenlidis partagent un whisky. Ils découvrent qu’ils sont tous deux des enfants terribles de 1973, de l’année de l’Insurrection de l’École polytechnique, qui a mis fin à la dictature des Colonels. La scène s’ouvre donc sur un constat : « Je n’arrive pas à reconnaître le monde, a-t-il dit sèchement. Voilà mon problème. Je me réveille à cinq heures du matin et je ne sais pas où je me trouve. […] Ils nous ont volé le monde. Tu vois ce que je veux dire ? — Je vois, ai-je répondu. En effet, je voyais. » Entre clichés conservateurs, diagnostic historique et nostalgie, Tséchlendidis devient le porte-parole d’un discours ambigu, qui étonne par son pouvoir de séduction et sa capacité à mobiliser des affects enfouis. Écoutons-le un instant :
« Les années 60 sont mortes et enterrées. Comme les années 70. En ce moment, on assiste à la disparition des années 80 et 90. L’utopie s’est transformée en posture, la posture en putréfaction, la putréfaction en crise, et la crise a amené avec elle toute cette merde qu’on voit autour de nous. Le saccage méthodique de tout ce qui pouvait nous plaire, à toi et à moi. La vraie anarchie, le vrai punk. On est nés à cheval entre deux époques, mister Krokos. Au moment de la transition. Le chiffre magique, c’est mille neuf cent soixante treize. Cette année-là, la planète rock se met au baba cool, les Stones sortent leur dernier joyau, ‘Angie’, et à lui tout seul, le morceau siffle la fin de la récréation. Deuil et recueillement, tu me suis ? Après… — Après, au boulot, tout le monde, ai-je fait. Dès octobre 73, t’as le premier choc pétrolier. Fini l’abondance, fini le tout gratuit. Et la mystic crystal revelation, fini aussi ».
Ce discours alt-right, d’autant moins rassurant qu’il se révèle plus subtil que ce à quoi on s’attendait, constitue l’objet privilégié de Deepfake : il est précisément le deepfake d’une réflexion critique sur le présent, et se présente ainsi comme l’Envers et l’Autre d’une pensée émancipatrice. Il est aussi le discours que Krokos devra imiter à la perfection pour duper Tséchlendidis et son groupe. Au cours de cette imitation, le plus troublant est pourtant qu’il aura moins de difficultés que prévu à entrer dans le rôle, allant jusqu’à être capable de terminer les phrases du chef du GNIG. La fin des Trente Glorieuses, comme ils le rappellent au fil de leur conversation, se manifeste en Grèce avec un décalage. Ayant pris du retard sur l’industrialisation, le développement des infrastructures, l’amélioration du niveau de vie et la libéralisation des mœurs, la Grèce connaît sa vraie explosion seulement pendant les années 1980 et 1990. Durant les années de gouvernance du parti socialiste, de modernisation rapide et de croissance vertigineuse, elle monte très vite, très haut, puis s’effondre en 2008, avec la crise économique. Le pays vit ainsi entre 1973 et 2008 une histoire condensée de l’Europe, un très court vingtième siècle, où tout se joue en moins de temps et plus intensément. Le temps de l’abondance est encore un souvenir frais et la crise rend sa fin plus brutale qu’ailleurs. Sans sas de décompression, la variation de pression peut déchirer les tympans.
Mais, si tout le monde a le sentiment que « le monde a été volé », peut-on céder à la tentation d’un constat de vol partagé avec l’alt right ? Peut-on déposer sa signature au bas d’un état des lieux, comme celui que dresse Tséchlendidis ? « Les meilleures plumes, ce sont celles qui écrivent sans adhérer — comme toi », dit à Krokos un membre du GNIG. En effet, Krokos n’adhère jamais. Il ne signe pas. Il comprend. Il observe. Il décrit. Il fait ce que fait depuis toujours le héros du roman policier : entrer dans la tête de l’assassin sans avoir besoin de commettre soi-même de meurtre. Il étudie la violence mêlée de ridicule du GNIG, ses techniques de chantage et de manipulation, mais aussi ses failles. Convaincus de leur victoire idéologique, les membres du groupe affirment que l’essentiel est désormais de travailler dans l’ombre pour « que l’adversaire n’apprenne rien de plus sur nous ». Or c’est précisément pour apprendre le plus possible sur eux que Krokos est là. « L’observateur est un prince qui jouit partout de son incognito », écrit Baudelaire dans Le Peintre de la vie moderne. Krokos est ce prince observateur, quand bien même il se présente comme le conseiller des rois du GNIG. Malafékas demeure, en ce sens, fidèle à Baudelaire, pour qui le présent est une matière que nul n’a « le droit de mépriser » pas plus que de s’« en passer ».
Cette fidélité constitue aussi une poétique du roman. Dans ses Notes sur le roman contemporain, Malafékas écrit : « Le roman moderne ne sera ni progressiste ni réactionnaire. Il sera dépourvu d’intentions. Le héros du roman moderne devra être à l’image de son époque. Et il devra l’accepter comme tout le monde. C’est-à-dire comme un juste milieu. Comme un mal nécessaire. Comme une salle d’attente. Le roman moderne devra décrire cette salle d’attente avec la plus grande précision, le plus grand sang-froid et la plus grande honnêteté possible. […] La musique, les murs, la moquette, le décor, le mobilier, les magazines. L’essence même de l’attente dans une pièce qui a le terrible désavantage de ne même pas être horrible. » Le roman de notre époque ne serait donc ni un roman à thèse ni un roman engagé. Il s’écrirait comme on murmure à soi-même, ou comme on raconte à un ami en temps réel, sur WhatsApp, ce qui est en train de nous arriver. Cela ne signifie pourtant pas que l’écrivain ne cherche rien. Il faut justement essayer de comprendre ce qui est en train de nous arriver, souligne Malafékas. S’il se défait de toute intention, c’est pour mieux saisir ce qui est, dans sa glorieuse banalité comme dans sa substance. Chercher l’objet du désir le plus profond et l’essence même du héros contemporain : celui qui passe cinq heures par jour sur son téléphone, souffre de dispersion de l’attention, ne drague plus que sur Internet, commande ses courses en ligne et demeure surqualifié pour son emploi précaire.
Que craint-il, cet homme contemporain ? Que veut-il ? Vivre une histoire d’amour. Et peut-être aussi voir « le monde volé » brûler. L’amour et la politique font ainsi l’objet de craintes et d’espoirs constants. Au terme de son voyage, Krokos comprend qu’il n’existe pas de deepfake convaincant qui ne trouve prise dans l’inconscient. Sur l’intelligence artificielle, Malafékas fait ainsi le pari, risqué et même optimiste, d’un déplacement du regard : plutôt que de s’intéresser d’abord à la machine, il choisit de revenir à l’intelligence humaine qui a sa propre mécanique. Au-delà du progrès fulgurant des technologies du semblant, et des moyens aujourd’hui inédits de produire et de reproduire l’impression, l’art véritable de la duperie consisterait, depuis l’aube des temps, dans la capacité à saisir les désirs et les traumatismes des êtres humains. Les escrocs les plus virtuoses sont ceux qui parviennent à comprendre comment leurs victimes trouvent un sens dans le monde et à s’insérer dans ce processus.
C’est pour cette raison, peut-être, qu’au milieu du roman surgit, dans une des scènes les plus troublantes, un récit qui semble n’avoir aucune raison d’être là : celui de la « nuit des grands cerfs ».
Le personnage de Kleanthis raconte sans raison apparente la légende d’un prétendu rite initiatique de la région du Pinde dont l’horreur tient moins à la violence qu’il met en scène qu’au mécanisme psychique qu’il institue : produire un traumatisme collectif, puis le nier. Cette parenthèse, dont on ne saura jamais si elle relève du délire, pose une énigme au lecteur. Il pourra l’interpréter comme une allégorie du rapport qu’a la Grèce a son histoire, notamment à la guerre civile, à la dictature et à la crise. Il pourra pourtant aussi le voir comme une miniature de Deepfake tout entier qui raconte comment tout faux récit usurpe la force du vrai lorsqu’il s’enracine dans des affects déjà présents, transmis de génération en génération et profondément refoulés. Si la puissance du faux tient aux traumas qu’il met en mouvement, démasquer le deepfake ne peut signifier qu’une chose : remonter à la source des désirs pour produire un autre sens, raconter une histoire différente, chanter une nouvelle chanson. Et c’est bien là ce que propose Malafékas : une chanson nouvelle, sortie tout droit de nos nuits caniculaires contemporaines.
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