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En avril 2026, le Premier ministre belge Bart De Wever, a annoncé une mesure économique inattendue 1 : son gouvernement allait entamer des négociations avec ENGIE en vue de reprendre possession des sept réacteurs nucléaires que la compagnie énergétique française exploite sur ses deux sites belges, à Doel et à Tihange. Ces centrales ont fourni jusqu’à 45 % de l’électricité produite en Belgique au cours de la dernière décennie. 

Dans un contexte marqué par les chocs sur les prix de l’énergie et les crises du coût de la vie, la nationalisation de l’énergie nucléaire permet de fournir une électricité bon marché et fiable aux consommateurs. Une nationalisation de la production d’énergie nucléaire serait également intéressante sur le plan financier, car une fois construites et mises en service, les centrales nucléaires sont rentables. Les sept réacteurs ont généré pour ENGIE un bénéfice annuel stable compris entre 1,5 et 2 milliards d’euros. Cela explique pourquoi un gouvernement de droite favorable au libre-marché, comme celui de De Wever, qui s’est par ailleurs montré critique à l’égard des budgets sociaux élevés de la Wallonie et a suggéré de lever les sanctions contre la Russie, prendrait une mesure aussi interventionniste dans l’économie belge.

Depuis 2016, on constate que le caractère sacré de la propriété privée, et le consensus qui s’était créé autour du libre-échange et du laissez-faire économique, se sont effondrés.

Nicholas Mulder

Ce qu’entreprend la Belgique n’a rien de nouveau : c’est la dernière démocratie occidentale en date à s’engager sur la voie de la nationalisation. Sous le gouvernement de Keir Starmer, la Grande-Bretagne a commencé à renationaliser ses chemins de fer en 2024, puis a pris le contrôle effectif de la dernière aciérie en activité sur le sol anglais, à Scunthorpe, en 2025 – une usine qui est actuellement en passe d’être acquise de force à son propriétaire chinois, le groupe Jingye 2. Le futur Premier ministre, Andy Burnham, devrait prendre le contrôle de la société Thames Water 3, en difficulté financière, et étendre cette campagne de nationalisation à d’autres compagnies des eaux, ainsi qu’à des services publics essentiels tels que l’électricité et le gaz.

En France, l’Assemblée nationale a voté, tant en novembre 2025 qu’en juin 2026, la nationalisation des activités du groupe ArcelorMittal 4 sur le territoire français. Cette décision fait suite à une série de rachats stratégiques par l’État français, notamment celui des Chantiers de l’Atlantique en 2017 et de parts privées du géant de l’électricité EDF en 2022. De même, les autorités néerlandaises envisagent une participation de l’État dans leur principal constructeur naval, Damen 5, et mènent depuis des années un programme de rachat visant à reprendre en main les élevages bovins responsables d’émissions excessives d’azote.

L’intérêt de ces politiques d’expropriation ne réside pas dans leur application réelle, mais dans leur caractère incitatif : l’étatisation permet d’inciter les propriétaires privés à consacrer davantage de ressources à l’investissement sous peine de perdre leur bien.

Nicholas Mulder

Au-delà de l’Europe, la nationalisation a également conquis différents partis politiques, de tous bords. De l’autre côté de l’Atlantique, la deuxième administration Trump tient à affirmer le pouvoir de l’État non seulement sur le secteur des terres rares, mais aussi sur les Big Tech spécialisées dans les réseaux sociaux, les fabricants de puces électroniques, les aciéries et les entreprises d’intelligence artificielle. En 2025, elle a acquis une participation majoritaire dans MP Materials, la seule mine de terres rares des États-Unis ; elle a imposé la vente, à un prix inférieur à celui du marché, des activités américaines de TikTok à un consortium d’investisseurs américains, dans le cadre de l’une des plus grandes expropriations technologiques de ce siècle ; elle a conservé une « action d’or » dans US Steel pour l’emporter sur ses propriétaires japonais ; et elle a pris une participation de 10 % dans le fabricant de puces Intel. Trump a encore récemment évoqué la possibilité d’étendre la participation de l’État dans les entreprises d’IA.

Au début de l’été 2026, un véritable débat national a émergé sur la propriété publique des entreprises d’intelligence artificielle. OpenAI a déjà proposé à la Maison-Blanche une participation de 5 % dans son capital. La proposition la plus ambitieuse émane toutefois des professeurs de droit Jeremy Bearer-Friend et Sarah Polcz publiée dans le Columbia Journal of Tax Law 6 : imposer une taxe unique de 50 % sur le capital des entreprises d’IA d’importance systémique, payable en actions.

Cette idée politique, qui consiste à transférer 50 % du capital des grandes entreprises d’IA au secteur public, a récemment été soutenue par le sénateur Bernie Sanders 7 et d’autres responsables de l’aile gauche du Parti démocrate. Elle représente désormais l’avant-garde de la politique progressiste en matière d’IA.

Donald Trump et Bernie Sanders ont très peu en commun sur le plan idéologique, si ce n’est le sentiment que le libéralisme américain de la fin du XXe siècle a failli à la population américaine.

Nicholas Mulder

En dehors de l’Occident, on observe également de multiples processus de nationalisation sur tous les continents. Le Mexique et le Chili ont ainsi lancé des opérations de prise de contrôle par l’État de leurs chaînes d’approvisionnement en lithium en 2018 et 2023. Des mines d’or et des sites de production d’uranium ont été nationalisés au Mali, au Burkina Faso et au Niger depuis que des juntes militaires ont pris le pouvoir au début des années 2020. En Indonésie, le gouvernement de Prabowo Subianto a lancé un vaste programme de confiscation d’actifs à l’encontre d’entreprises étrangères dans les secteurs de l’huile de palme et du nickel. Le produit de ces opérations a servi à renforcer les services publics et à financer le nouveau fonds souverain de Jakarta, Danantara.

La hausse des inégalités, en partie due à un coût de la vie de plus en plus élevé, provoque des tensions sociales qui constituent un facteur d’explication non négligeable de cette vague croissante de nationalisations et de ce contrôle accru de l’État sur la propriété privée. À Berlin, un référendum populaire organisé en 2021 a approuvé l’expropriation de Deutsche Wohnen & Co., la plus grande société immobilière privée de la ville. Cette mesure est autorisée par l’article 14 de la Grundgesetz allemande, qui permet aux autorités de s’approprier des biens immobiliers afin de promouvoir le bien-être de la population. La garantie d’avoir accès à un logement abordable en fait notamment partie. Les appels à la nationalisation des chemins de fer, de l’eau et des services publics au Royaume-Uni trouvent leur source dans cette même attention portée au bien-être social. 

À l’échelle municipale, Paris et Barcelone ont toutes deux mené ces dernières années des politiques visant à acquérir des terrains privés pour augmenter la part des équipements publics. À New York, le nouveau maire, Zohran Mamdani, a présenté une stratégie qu’il a appelée « Block by Block » 8, permettant à la ville d’exproprier des immeubles résidentiels tombés en ruine ou dont seuls quelques appartements sont loués. Dans de nombreux cas, l’intérêt de ces politiques d’expropriation ne réside pas dans leur application réelle, mais dans leur caractère incitatif : l’étatisation permet d’inciter les propriétaires privés à consacrer davantage de ressources à l’investissement et à la modernisation d’infrastructures essentielles, sous peine de perdre leur bien.

Une nouvelle vague mondiale de nationalisations

Ce à quoi nous assistons à travers toutes ces initiatives visant à renforcer le contrôle et la propriété publics d’industries de premier plan — un phénomène à première vue disparate, mais remarquablement cohérent lorsqu’on l’examine dans son ensemble —, c’est l’émergence d’une vague mondiale de nationalisation. Ce phénomène n’est pas nouveau et nous l’avons déjà observé par le passé. Historiquement, les nationalisations ont eu tendance à se produire par vagues successives. En effet, elles ont souvent servi de signal politique dans des contextes variés, allant de la guerre aux changements idéologiques manifestes, en passant par les dépressions et les chocs de prix. 

C’est pourquoi les nationalisations se concentrent souvent sur des périodes courtes et intenses. Mais il existe également des effets d’imitation et de démonstration de force : dès lors que des États puissants commencent à nationaliser des biens, cela pousse implicitement d’autres pays à faire de même. Depuis 2016, on constate que le caractère sacré de la propriété privée, et le consensus qui s’était créé autour du libre-échange et du laissez-faire économique, se sont effondrés. À partir de 2021, le recours à la politique industrielle, aux droits de douane et aux sanctions comme moyens de pression s’est généralisé partout dans le monde. Les conflits armés de haute intensité en Europe de l’Est et au Moyen-Orient ont déclenché de nouvelles tendances interventionnistes dans les sphères économiques internationales et nationales : l’objectif est de stabiliser les marchés, empêcher les délocalisations, garantir l’approvisionnement de son pays en biens essentiels, mais aussi de sanctionner ses ennemis et de confisquer les ressources de ses rivaux.

Ce à quoi nous assistons à travers toutes ces initiatives visant à renforcer le contrôle et la propriété publics d’industries de premier plan c’est l’émergence d’une vague mondiale de nationalisation.

Nicholas Mulder

En ce sens, la vague actuelle de nationalisations est, comme l’aurait dit Althusser, surdéterminée par de multiples facteurs causaux. Mais toute surdétermination est traversée de contradictions et peut être caractérisée comme une combinaison spécifique de tendances dominantes et subordonnées. Parmi les différents moteurs de la vague actuelle de nationalisations (la géopolitique, la crise écologico-infrastructurelle et le conflit social), la structure à dominante est le premier facteur : la radicalisation des politiques géoéconomiques menée par les États-Unis, et de plus en plus suivie par des pays comme la Chine, l’Iran, la Russie, l’Indonésie et les États membres de l’Union européenne.

Il existe diverses façons de caractériser ce processus : on peut dire, avec Adam Tooze, qu’on assiste à l’avènement d’une « hyper-agence » américaine post-hégémonique ; Eric Helleiner, pour sa part, évoque un « monde néo-mercantiliste » ; enfin, Arnaud Orain parle d’un retour à une nouvelle phase du « capitalisme de la finitude ». Quelles que soient les expressions employées, ce changement s’affirme comme structurel et idéologiquement hétérogène : socialistes démocrates, partisans du « Make America Great Again », apparatchiks du Parti travailliste, nationalistes flamands, populistes chiliens et mexicains, juntes sahéliennes et anciens généraux indonésiens – tous poursuivent des programmes qui contribuent à cette tendance mondiale, celle du recours à la nationalisation.

Une fois cela posé, comment évaluer cette vague de nationalisations d’un point de vue historique ? Dans un article récemment publié dans la revue Finance and Development du Fonds monétaire international 9, j’ai eu l’occasion de revenir sur trois vagues de nationalisation qui ont marqué le XXe siècle. La première a été l’essor de la nationalisation au nom d’une politique de lutte contre la crise. Elle a été de type étatiste et a débuté pendant la Grande Dépression, lorsque l’économie mondiale s’est effondrée et que les fleurons industriels nationaux ont commencé à être renationalisés, après plus d’un demi-siècle de mondialisation croissante. Cette vague a compté de nombreux protagonistes aux appartenances politiques très diverses : des progressistes démocrates tels que Franklin Roosevelt, le Front populaire de Blum en France et les populistes au Mexique, aux régimes fascistes d’Hitler et de Mussolini, en passant par les généraux d’Amérique latine et l’État-parti stalinien en Union soviétique.

En 1975, les pays en développement nationalisaient une entreprise étrangères tous les quatre jours. 

Nicholas Mulder

Une deuxième vague a eu lieu à la fin des années 1940, lorsque les États européens ont nationalisé une grande partie de leurs infrastructures publiques, de leur parc de logements, de leurs systèmes énergétiques et d’une part importante de leur activité industrielle. Ces réformes s’inscrivaient dans un consensus idéologiquement plus structuré, fondé sur la reconstruction d’après-guerre et sur un nouveau contrat social prônant l’équité et un rôle accru de l’État.

Cet engagement était partagé au-delà des clivages entre partis de gauche et de droite, et concernait aussi bien les démocrates-chrétiens, les sociaux-démocrates, les conservateurs que les libéraux. Tout cela dans le but explicite de défaire les effets du fascisme et de démocratiser l’économie. Cependant, la guerre froide et les inégalités héritées de la domination impériale ont imposé aux États dits du « tiers-monde », selon l’expression d’Alfred Sauvy, des limites dans leur capacité à mener le même type de politique. Les contraintes liées à la balance des paiements, ainsi que les interventions violentes et les actions de subversion menées par l’Occident, ont entravé les nationalisations, bien que des États d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie aient tenté à plusieurs reprises de s’approprier des biens étrangers. Ce fut notamment le cas de l’Iran en 1951-1953, du Guatemala en 1954 et de l’Égypte en 1956.

À Chemnitz, le 1er juillet, deux techniciens bravent la pluie pour prélever des échantillons sur le « Nischel », buste de Karl Marx de 40 tonnes érigé à Chemnitz, en vue de sa restauration. Photo : Kristin Schmidt/dpa

Cet ordre confiscatoire inégal, qui facilitait les nationalisations pour le Nord et les rendait impossibles pour le Sud, a évolué dans les années 1970, lorsque le chaos du système monétaire international, après la fin de l’accord de Bretton Woods, a permis une plus grande souplesse dans les expropriations. L’union faisait également la force : les États de l’OPEP ont utilisé leurs recettes pétrolières pour s’emparer des ressources en hydrocarbures, tandis que les pays du G77 menaient une campagne aux Nations unies pour accroître leur part du revenu mondial. En 1975, les pays en développement nationalisaient une entreprise étrangère (principalement à capitaux américains, britanniques, allemands et français) tous les quatre jours. Le « choc Volcker » de 1979-1981 et la crise mondiale de la dette qui a suivi ont brutalement mis fin à ce processus. Il s’agit toutefois de la période de nationalisation la plus longue jamais observée à ce jour. 

La vague de nationalisations des années 2020 rappelle celle des années 1930, car elle coïncide avec l’effondrement d’un ancien ordre économique international.

Nicholas Mulder

La classification tripartite des vagues de nationalisation du XXe siècle, telle que présentée ci-dessous, n’est pas exhaustive. Si l’on remonte avant les années 1920, on peut identifier d’autres périodes de ce type : le long processus de sécularisation des biens de l’Église et de suppression des privilèges ecclésiastiques, de 1760 à 1870 ; la nationalisation des compagnies ferroviaires, de 1860 à 1900, période durant laquelle plus d’un quart du réseau ferroviaire mondial a été nationalisé ; et la vague massive de confiscations de biens ennemis survenue pendant la Première Guerre mondiale, lorsque les États adverses se sont emparés d’importants actifs rivaux, ouvrant ainsi la voie à la révolution d’octobre 1917. Cet événement majeur a donné lieu à certaines des plus grandes expropriations que le monde ait jamais connues.

Que l’on considère la vague actuelle de nationalisations comme la quatrième en 100 ans ou la septième au cours des deux derniers siècles, il n’en reste pas moins qu’elle est favorisée par un certain nombre de facteurs facilement identifiables. Il s’agit d’un phénomène politico-économique largement répandu, tant à l’échelle des régions du monde que des classes d’actifs. À présent qu’elle est bien identifiée, il nous faut l’interpréter. La comparer aux vagues précédentes nous permet de distinguer ses aspects les plus nouveaux, mais aussi ceux qui la rapprochent des précédentes.

Nationaliser à l’ère du capital mondialisé, la conjoncture inédite de nos années 2020

La vague de nationalisations des années 2020 rappelle celle des années 1930, car elle coïncide avec l’effondrement d’un ancien ordre économique international : l’économie mondiale libérale fondée sur l’étalon-or, créée dans les années 1870, pour l’époque, et le monde néolibéral du libre-échange et le règne des flux de capitaux mondiaux, qui ont émergé à partir des années 1970, pour l’époque actuelle. La tendance d’aujourd’hui rappelle également l’entre-deux-guerres, dans la mesure où la nationalisation est l’instrument d’un très large éventail d’États occupant à la fois des positions dominantes et subordonnées dans l’économie mondiale.

Dans les années 1930, des nationalisations ont eu lieu aux États-Unis, en Bolivie, en France, en Union soviétique, en Grande-Bretagne et en Roumanie. Aujourd’hui, nous sommes à nouveau confrontés à un paysage généralisé de nationalisations impliquant à la fois l’État le plus riche du monde, les États-Unis, et certains des plus pauvres, comme le Niger. Cette situation distingue nettement la vague actuelle des deux vagues du milieu du XXe siècle, qui donnaient la primauté soit aux économies les plus fortes (dans les années 1940), soit aux États les plus fragiles (dans les années 1970).

À l’heure actuelle, tous se disputent simultanément une place privilégiée dans l’économie mondiale en utilisant tous les outils à leur disposition. Si les mécanismes de longue date de discipline du Nord global et de pouvoir des créanciers restent puissants, l’intérêt et l’attention accordés au contrôle des normes économiques internationales sont bien moindres qu’auparavant. Un environnement normatif relativement permissif, dans lequel de nombreux États en développement peuvent procéder à des nationalisations, devrait donc perdurer tant que le néo-mercantilisme prévaudra.

Pour paraphraser Marx, les pays peuvent nationaliser comme ils l’entendent, mais pas exproprier dans les conditions de leur choix.

Nicholas Mulder

Pourtant, comme l’ont découvert les pays du G77 dans les années 1970, cela ne signifie pas pour autant que les économies en développement jouissent d’une liberté totale. De lourdes contraintes économiques subsistent : les possessions étrangères peuvent-elles être rachetées ? L’État peut-il résister au contrecoup inévitable des investisseurs et des gouvernements opposés ? Un nouveau modus vivendi entre les États nationalisateurs et les entreprises multinationales est-il possible ? Pour paraphraser Marx, les pays peuvent nationaliser comme ils l’entendent, mais pas exproprier dans les conditions de leur choix.

Une dernière similitude importante entre nos années 2020 et les années 1930 réside dans la pluralité politico-idéologique des partisans de la nationalisation. Dans les deux cas, l’urgence perçue est si grande, et les pressions sociales et économiques plus larges qui la favorisent si puissantes, que les tabous et les orientations politiques conventionnelles finissent par céder devant la force des circonstances. Donald Trump et Bernie Sanders ont très peu en commun sur le plan idéologique, si ce n’est le sentiment que le libéralisme américain de la fin du XXe siècle a failli à la population américaine ; Trump est un redistributeur régressif aux tendances autoritaires, tandis que Sanders est un redistributeur progressiste attaché aux valeurs démocratiques.

La vague de nationalisations des années 2020 rappelle celle des années 1930, car elle coïncide avec l’effondrement d’un ancien ordre économique international.

Nicholas Mulder

La politique visant à étendre la propriété publique des entreprises d’IA aura des effets très différents selon les acteurs qui la mettront en œuvre. L’enthousiasme de Trump à cet égard est clairement l’expression de son obsession plus générale pour le cours de la Bourse, de son vif intérêt pour l’enrichissement personnel et de sa tendance à traiter l’État comme une entreprise privée.

Pour Sanders, en revanche, c’est un autre argument philosophique profond qui sous-tend son plaidoyer en faveur de la propriété publique : étant donné que les entreprises d’IA ont déjà confisqué une grande partie de nos vies, de nos données et de notre culture sans verser aucune compensation aux propriétaires et créateurs qui ont permis de faire naître les LLM, il est juste, selon lui, de permettre à ceux qui ont été spoliés de récupérer une partie de l’argent généré grâce à leurs propres ressources.

Pour comprendre cette nouvelle ère de nationalisation, il sera essentiel de prêter attention à ces différences de motivation et de structure : derrière des politiques en apparence similaires se cachent des agendas politiques, des intérêts économiques et des visions sociétales très distincts. Les analogies structurelles au niveau des politiques ne peuvent et ne doivent pas nous dispenser d’une interprétation et d’une action politiques pour affronter, contester, soutenir et adapter ces politiques de nationalisation.

Nous n’avons jamais connu un monde dans lequel l’État a étendu son pouvoir sur la propriété et où, simultanément, la mondialisation du capital et de la finance est restée aussi intense qu’aujourd’hui.

Nicholas Mulder

Ce à quoi la vague actuelle nous confronte, c’est au caractère inéluctable de cette politique à une époque marquée par la transformation structurelle de l’ordre économique mondial, les rivalités géopolitiques et les crises climatiques et énergétiques. Nous devons nous replonger dans l’histoire des transferts forcés de propriété, adapter ses leçons et ses enseignements à notre époque, et faire preuve de lucidité quant à ce qu’elle peut et ne peut pas accomplir. Cela va à la fois au-delà de ce qu’affirment ses détracteurs les plus acharnés, et ne va pas aussi loin que ce que soutiennent ses défenseurs les plus enthousiastes.

Replacer le présent dans une perspective historique aide avant tout à saisir ce qu’il y a de nouveau et d’inédit dans ce que nous vivons 10. S’il y a bien une chose de ce genre, c’est la juxtaposition spécifique d’une nationalisation généralisée à travers différents États, idéologies et secteurs économiques, et la persistance de niveaux historiquement élevés de mobilité des capitaux à travers les frontières. Aucune Grande Dépression ni aucune autre crise de démondialisation ne se profile à l’horizon. Nous n’avons jamais connu un monde dans lequel l’État a étendu son pouvoir sur la propriété et où, simultanément, la mondialisation du capital et de la finance est restée aussi intense qu’aujourd’hui. C’est dans cette réalité saisissante que réside la nouveauté de notre conjoncture actuelle.

Sources
  1. Elena Giordano, « Belgium eyes nuclear takeover to keep reactors running », Politico, 30 avril 2026.
  2. Nicolas Madelaine, « Acier : Keir Starmer veut nationaliser British Steel pour sauver les derniers hauts-fourneaux du Royaume-Uni », Les Échos, 11 mai 2026.
  3. Jasper Jolly, Jillian Ambrose et Kiran Stacey, « ‘More public control’ : what will Burnham do about water and energy ? », The Guardian, 8 juillet 2026.
  4. Bastien Bonnefous, « La nationalisation d’ArcelorMittal de nouveau décidée par l’Assemblée nationale », Le Monde, 11 juin 2026.
  5. Peter Winterman, Nynke de Zoeten et Mitchell van de Klundert, « Staat overweegt aandelen te kopen in scheepsbouwer Damen », NOS Nieuwsuur, 10 juin 2026.
  6. Jeremy Bearer-Friend et Sarah Polcz, « Sharing the Algorithm : The Tax Solution to Generative AI », Columbia Journal of Tax Law, New York, Columbia University Libraries / Columbia Law School, 30 décembre 2025, vol. 17, n° 1, p. 1-40.
  7. Bernie Sanders, « AI is a public resource. You should own half of it. », The New York Times, 1 juin 2026.
  8. Ville de New York, « Mayor Mamdani Releases « Block by Block : The Housing Plan for a New Era » », NYC.gov, 26 mai 2026.
  9. Nicholas Mulder, « The New Wave of Nationalization », Finance & Development (FMI), juin 2026.
  10. Nicholas Mulder, The Age of Confiscation, Londres, Allen Lane, 2026.