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Comme vous le racontez dans vos mémoires, vous avez « arpenté le monde » en long et en large tout au long des bouleversements des dernières décennies 1. Pourtant, malgré cette expérience théorique et pratique, vous êtes convaincu que nous assistons aujourd’hui à une rupture historique sans précédent. Vous l’appelez « la grande bifurcation » 2. De quoi s’agit-il, et pourquoi ce terme plutôt que celui de « transition géopolitique » ?

Parce que ce n’est justement plus une transition. 

Un véritable changement d’ère géopolitique s’opère sous nos yeux : le passage radical d’un système international fondé sur des règles, érigé après 1945, à un monde animé par des ambitions de reconnaissance de la part des puissances ascendantes et par des rêves de statut restauré pour les empires contrariés. 

Jusqu’alors, la vie internationale était marquée par une conversation permanente entre États souverains où la force n’était pas une fin en soi, car il existait des objectifs particuliers et des cadres communs. Cette conversation, on l’a appelée « diplomatie » et je me demande si l’ère de cette « diplomatie » n’est pas révolue.

Pourtant on négocie beaucoup en ce moment…

Avec un succès mitigé extrêmement mitigé.

Les seules négociations qui concernent des questions internationales et des grandes puissances sont animées, à propos de l’Iran, par le Qatar et le Pakistan, qui interviennent pour des motivations d’abord économiques – réouvrir le détroit d’Ormuz pour le premier – et financières – besoin urgent d’assistance pour le second. Avec l’appui de la Confédération helvétique qui représente les intérêts américains à Téhéran ; les rencontres se déroulent dans un hôtel du Bürgenstock qui appartient au fonds souverain de l’émirat du Qatar.

La démarche américaine entre le Liban et Israël est également très limitée.

Quand Trump menace les Européens de retirer les troupes américaines d’Europe s’ils ne lui vendent pas le Groenland, le lien entre les deux dossiers est fictif ; ce n’est que du chantage infantile, sans effet.

Michel Foucher

Les Européens ne sont acteurs dans aucune des négociations en cours ou envisageables comme en Ukraine. Ils ont été marginalisés par Israël qui entretient le chaos régional et vise à susciter un environnement de régimes faibles alors que c’est l’inverse qui est nécessaire, comme le signale la visite pionnière du Président français à Damas.

Mais l’implication américaine semble jouer à contre-courant du consensus social et politique. Aucun futur secrétaire d’État américain n’effectuera autant de visites à l’étranger qu’Antony Blinken, sous Joe Biden : 424 jours de déplacement, dans 89 pays.

Les marges de manœuvre des États-Unis se sont définitivement réduites et après Trump, la société ne soutiendra pas un réengagement dans les affaires internationales. Le protectionnisme, l’unilatéralisme, le retrait de l’aide internationale et du soutien aux régimes démocratiques font consensus.

Justement, cette rupture est-elle produite ou simplement accélérée par l’exercice du pouvoir de l’administration Trump ?

Le garant ultime de cet ordre, les États-Unis, a commencé à le renier lui-même avec l’invasion désastreuse de l’Irak en 2003. Puis d’autres lui ont emboîté le pas : l’annexion russe de la Crimée et la sécession du Donbass ukrainien dès 2014. 

Les marges de manœuvre des États-Unis se sont réduites et après Trump, la société ne soutiendra pas un réengagement dans les affaires internationales.

Michel Foucher

À partir de là, la scène diplomatique devient un leurre qui masque la politique des faits accomplis — du Venezuela au Soudan, du Proche-Orient à l’Asie du Sud —, où un nombre croissant de puissances régionales de second et de troisième ordre entrent dans le jeu. La réécriture des récits historiques, de portée messianique voire civilisationnelle, vient légitimer les révisionnismes.

Ce que vous décrivez n’est-ce pas exactement l’inverse de ce que Metternich avait bâti à Vienne, et que Kissinger admirait : un système où l’on liait les sujets et les échelles les uns aux autres, le fameux « linkage » 3 qui constituait la grammaire commune de la diplomatie ? 

Quand Trump menace les Européens de retirer les troupes américaines d’Europe s’ils ne lui vendent pas le Groenland, le lien entre les deux dossiers est fictif ; ce n’est que du chantage infantile, sans effet. La stratégie de la « liaison » diplomatique de Kissinger et de Brzezinski est la marque la plus évidente de la « Realpolitik ». Elle visait en l’occurrence à corréler les sujets politiques et militaires à l’époque de la guerre froide : obtenir de l’Union soviétique un moindre soutien aux mouvements révolutionnaires dans le Tiers Monde (Angola, Mozambique, Éthiopie, Amérique centrale) en échange de concessions dans le domaine du contrôle des armes nucléaires.

Ainsi, Brzezinski avait établi en 1978 une liaison entre les négociations SALT II (Strategic Arms Limitation Talks) et l’implication soviétique dans la Corne de l’Afrique.

Plus près de nous, le soutien déterminé de Kissinger à la junte de Pinochet au Chili visait, en abattant le régime d’Allende en 1973, à adresser un message aux eurocommunistes d’Europe du Sud, moins de deux ans avant la Révolution portugaise des Œillets et la mort de Franco, un peu plus de deux ans plus tard. Il craignait une extension supposée de l’influence soviétique en Europe du Sud, clef d’accès au théâtre moyen-oriental, sans anticiper qu’un Berlinguer allait rompre avec le Kremlin dès 1976.

Le « linkage » suppose quelques acteurs centraux qui acceptent parfois de subordonner leurs gains immédiats à la stabilité d’ensemble du système. Pourquoi les grandes puissances ont-elles renoncé à préserver la stabilité du système, et quel rôle jouent désormais les puissances intermédiaires dans cette perturbation ?

Restons sur l’un des défis de la diplomatie de la liaison : elle impose un carcan sur le nucléaire militaire. Le dernier traité qui était encore en vigueur, le New Start sur les armes de portée intercontinentale, a expiré le 5 février 2026. Pour la première fois depuis 1972, plus aucun accord ne réglemente, ne contrôle ni ne limite sa progression. Les pays dotés sont en train de muscler leurs arsenaux, France comprise. La Chine prend prétexte de son retard sur les États-Unis pour refuser toute négociation. La Russie entend inclure les capacités françaises et britanniques pour élever le seuil avant toute discussion avec Washington. 

La fin de la paix américaine interpelle les puissances intermédiaires. 

Exemple : l’Arabie saoudite a compris que les bases militaires américaines au Moyen-Orient avaient comme objectif de protéger Israël, pas les pays de la péninsule arabique. D’où un nouvel accord de défense avec le Pakistan, qui comporte une dimension nucléaire. La Turquie a sans doute la deuxième armée de l’OTAN mais ses centres d’intérêt se localisent en Syrie, en Irak et dans la Corne de l’Afrique. En Somalie d’abord, où une base aérospatiale est en édification, alors que Washington vient de décider d’arrêter le financement de la force d’interposition de l’Union africaine (AUSSOM).

Le « linkage » kissingerien consistait à intégrer l’adversaire au système pour le contenir, mais — c’est du moins ce qu’on pense à la Maison-Blanche — en l’y intégrant, on a permis à la Chine de prospérer au point d’être en condition de renverser la table. L’assureur se retirerait parce que son propre modèle économique a fabriqué son rival.

La diplomatie de la liaison concernait au départ, en temps de guerre froide, les interactions entre les seules deux grandes puissances. Or elle a eu deux effets contradictoires. La reconnaissance de la Chine par les États-Unis en 1979, préparée par l’entregent de Kissinger dès 1971, par le canal du Pakistan, déjà, visait à casser un bloc communiste déjà fragilisé ; mais elle aura encouragé le redressement chinois, confirmé par l’entrée dans l’OMC soutenue par Clinton, dans l’espoir qu’une Chine plus développée donnerait naissance à une classe moyenne éprise de démocratie.

On connaît la suite. La croissance chinoise a été spectaculaire. Une rupture unique dans l’histoire de la sortie du sous-développement, en un quart de siècle et elle est au service de la puissance, sous la férule du parti, qui considère que l’État-providence est fait pour les « paresseux », selon la formule de Xi Jinping. Les effets sociaux et politiques de ce bond en avant vont d’ailleurs peser sur la trajectoire du pays.

C’est bien ce qui nourrit le retournement américain : la société autant que les instances politiques mettent fin au cycle de 80 années de « Pax americana », dont les outils — le libre-échange et la liberté des mers, la sécurité collective et les institutions internationales — n’assurent plus la suprématie américaine. Elle est désormais perçue comme une mauvaise affaire dont les rivaux, la Chine au premier chef, ont tiré parti pour s’imposer.

La contention de l’expansion soviétique conduite par Brzezinski a produit, à l’inverse, le résultat recherché : par l’échec afghan, l’effondrement de l’URSS. Le linkage a donc détruit un rival et fabriqué l’autre.

Vous citez souvent cette phrase de Joe Biden, prononcée en 2023 : « Toutes les six ou huit générations, le monde change en très peu de temps. » Sommes-nous en train de vivre l’un de ces moments de bascule ?

Les propos de Biden invitent à rappeler quelques précédents. Les tragédies de la Seconde Guerre mondiale ont conduit les États-Unis à établir les institutions d’un ordre libéral international et, en Europe occidentale, à encourager une communauté démocratique de pays réconciliés. 

La défaite de la France et du Royaume-Uni à Suez, en 1956, a scellé la fin de leur domination mondiale. L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 a offert un moment d’unipolarité aux États-Unis, avec ses dérives qui les ont conduits en Irak et aux guerres sans fin au Moyen-Orient. 

De ces trois ruptures structurantes, il faut se demander chaque fois ce qui reste. Ce sont des moments où l’ordre se reconfigure. La question ouverte, aujourd’hui, est de savoir si un ordre en sortira, ou seulement un désordre.

Henry Kissinger montre une carte du Sinaï au président Gerald Ford et à des dirigeants du Congrès, à la Maison-Blanche, le 4 septembre 1975.

Si, comme le pense Adam Posen, les États-Unis sont passés du rôle d’« assureur global » à celui de « racketteur », peut-on s’attendre à ce que la Chine en devienne le nouvel « assureur », ou pourrait-elle le devenir ?

L’ascension de la Chine est spectaculaire : son produit national brut a été multiplié par plus de quinze depuis son entrée dans l’OMC en 2001, sous impulsion américaine. C’est un État ingénieur — la moitié du Comité central sous Hu Jintao avait une formation d’ingénieur — et planificateur, dont les plans sont appliqués. 

Mais il est prématuré de diagnostiquer une translatio imperii, un transfert de puissance : il manque à la Chine une monnaie de réserve internationale, un passé d’hégémon de l’ordre international, et une forte attractivité sociale, culturelle et politique. 

En quel sens ?

La Chine ne cherche pas à exporter son modèle ni à défendre des valeurs universelles. Elle se présente comme un pôle de stabilité et tire parti des errements de la Maison Blanche. Avec Trump, elle a surtout acquis ce qu’elle convoitait : le statut de puissance de rang égal à celui des États-Unis.

Selon Metternich et Kissinger, l’ordre international repose sur la légitimité, c’est-à-dire sur un accord minimal entre les grandes puissances concernant les règles du jeu. Une Chine qui refuserait de se soumettre à un cadre universel, en se définissant par exemple comme État-civilisation, pourrait-elle faire partie d’un tel accord de légitimité, ou ne pourrait-elle prétendre qu’à un rapport de force ?

Les Chinois, peuple peu messianique, ne sont pas missionnaires. Ils n’exportent que leur modèle de croissance dirigée et planifiée vers les pays émergents. En même temps, ils concurrencent l’Occident, à imiter pour mieux le dépasser. La fascination chinoise pour les États-Unis est notable  : comment un pays aussi récent dans l’histoire du monde est-il devenu aussi puissant, s’interrogent-ils ? La Chine veut illustrer que l’on peut se moderniser sans devenir occidental ; ils suivent en cela la trajectoire du Japon depuis l’ère Meiji et celle de Singapour sous la houlette de Lee Kuan Yew, le grand inspirateur de Deng Xiaoping. Ils récusent l’idée de valeurs universelles (démocratie, droits humains, séparation des pouvoirs, liberté de pensée, de parole et d’écriture). 

La question de l’articulation entre l’aspiration à une forme d’universalisme et la pluralité de l’expérience humaine est aussi ancienne que la philosophie. Toutes les cultures et toutes les politiques portent la marque d’une aspiration et d’une inspiration à l’universel. On peut avancer, en suivant Pierre Hassner 4, l’idée d’un universalisme pluriel et rappeler que chaque aire culturelle a ses invariants (en Europe, les héritages de la Grèce, de Rome, de la Chrétienté, des Révolutions, les codes civils, la séparation des pouvoirs, etc…). 

En Chine, citons l’autorité, le mérite par l’éducation (Confucius et les concours de recrutement des agents impériaux), le primat du collectif (l’ancien mode de production asiatique des sociétés hydrauliques), donc l’obéissance. La différence taïwanaise est donc insupportable pour le régime du PCC, qui lui-même n’est pas monolithique. L’économiste Gao Shanwen, qui vient de décéder d’un cancer à 55 ans, avait eu le toupet de contester le chiffre officiel de la croissance, 5 %, en indiquant, lors d’une conférence au Peterson Institute de Washington, qu’elle ne dépassait pas 2 %, ce que confirment les experts les plus informés. Il avait, en 2024, eu cette formule : « Les anciens sont pleins de vitalité, les jeunes ne vivent pas et la classe d’âge intermédiaire est lassée de la vie », voulant signifier que les anciens avaient profité du boom économique dont les générations suivantes payaient le prix 5. Il serait judicieux d’anticiper des tensions politiques internes à moyen terme.

Venons-en à l’une des questions centrales de votre travail, les frontières. En quoi cette bifurcation les menace-t-elle directement ?

C’est un des traits les plus caractéristiques de la période : la critique, par les trois catégories de puissances — établies, déclinantes et ascendantes —, de la conception westphalienne de la frontière linéaire, au profit d’une vision néo-impériale d’un État « sans limites ». 

« L’empire n’a pas de limites », dit-on à Moscou : un centre de pouvoir entouré de pays au destin tributaire, comme ils le furent dans le passé. Comme si la vieille distinction anglo-américaine entre border, la ligne, et frontier, la zone, était réactivée au moyen d’arguments culturels, religieux, civilisationnels. En Chine, on différencie ainsi le jiang (la frontière qui délimite) du yu (l’espace sur lequel s’exerce une autorité), la Thaïlande a toujours refusé les méthodes westphaliennes de délimitation. 

La question ouverte, aujourd’hui, est de savoir si un ordre en sortira, ou seulement un désordre.

Michel Foucher

Dès lors que la souveraineté des autres États devient une norme relative, les frontières deviennent des obstacles à transgresser. Quand le président Trump promet au Premier ministre du Canada le sort d’un gouverneur d’État annexé, c’est un exemple marquant de cette rhétorique du « tout est acceptable ». Et cette rhétorique se diffuse : elle est adoptée par des puissances de second et de troisième ordre, dotées de fortes ambitions régionales — l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, au Yémen, au Soudan, dans la Corne de l’Afrique. Le tabou de l’inviolabilité des frontières internationalement reconnues est de plus en plus remis en cause, et les différends historiques ressurgissent en l’absence de cadre contraignant.

Face à des différends comme celui de la Thaïlande et du Cambodge, vous plaidez pour une reterritorialisation « technique » du problème.

La seule voie de sortie, pour deux pays qui se disputent un tracé, est de considérer les problèmes de frontières comme des questions techniques — tracés, cartographie de référence, accords antérieurs, bonnes pratiques, précédents de règlement — et de les traiter comme tels, avec l’appui d’experts. C’est précisément ce que la bifurcation rend plus difficile : quand le récit civilisationnel prend le pas sur le traité, on ne négocie plus une ligne, on revendique une sphère.

Face aux contentieux frontaliers, deux attitudes sont possibles : soit l’instrumentalisation politique (on peut perdre les élections ou le pouvoir sur ces sujets propices aux élans nationalistes), soit les traiter comme des sujets juridiques (délimitation) et pratiques (démarcation).

Assistons-nous là aussi à une crise de l’ordre international qui semble nous renvoyer au crépuscule du système westphalien ?

Oui, et cette crise s’éclaire précisément à la lumière d’une distinction ancienne au sein du système westphalien : celle des ordres dans la puissance, introduite par Montesquieu et analysée par Luigi Mascilli Migliorini dans son remarquable étude de Metternich.

Ce que cette tradition nous enseigne, c’est qu’un équilibre international ne se construit jamais seulement dans le rapport réciproque entre les puissances majeures, dites de « premier ordre », mais qu’il exige d’intégrer les puissances de second et de troisième ordre. 

Or c’est exactement ce que l’ordre actuel a cessé de faire : en marginalisant les puissances secondaires, il a rompu avec cette logique d’équilibre global. Un équilibre qui ignore les puissances secondaires ne peut pas arriver à l’équilibre et c’est bien cette instabilité qui caractérise la crise que nous traversons, comme au crépuscule du système westphalien.

C’est peut-être là que l’on trouve une réponse à une question posée plus tôt. Le « linkage » a-t-il disparu parce que les grands ne parviennent plus à discipliner les seconds ou parce qu’ils ont eux-mêmes adopté leurs méthodes de fait accompli ? 

La réponse me paraît être l’une et l’autre, à moins d’inventer une troisième voie, européenne, basée sur la coopération, la codécision et l’instauration d’un cadre collectif.

Que peuvent faire la France et l’Europe dans ce contexte ? 

« En temps de crise, on cherche à revenir au monde d’hier alors qu’en période de choc, il faut avancer vers un nouveau monde » 6. Dans le cas de l’Europe instituée, la question de ses limites territoriales et de l’organisation de sa sécurité a été réactivée par la guerre d’Ukraine et la fin programmée du soutien stratégique américain. Il convient donc d’apporter des réponses nouvelles à ces éléments concrets de la grande bifurcation en cours. Il s’agit d’organiser l’Europe instituée – sous forme de l’Union européenne – face aux révisionnismes.

Pour remplacer le lien transatlantique durablement affaibli, il serait judicieux de bâtir une alliance européenne de sécurité et de défense, autour d’un sous-ensemble restreint de pays ayant de réelles capacités militaires. Depuis Charles de Gaulle, les présidents français successifs ont toujours fait allusion à la « dimension européenne » des « intérêts vitaux » de la France couverts par sa force de frappe indépendante. Dans son esprit, il s’agissait d’une frontière de fer, lointaine héritière des fortifications de Vauban. Ceci montre à quel point le monde a changé depuis 2020. Cette alliance de défense serait animée non plus par un seul dirigeant à Washington mais par un directoire. Combiner les aspirations nationales qui sont autant de fragments d’Europe et la formation d’une véritable alliance avec ses partenaires pour peser sur les affaires du monde est le véritable défi de la période qui s’ouvre. 

À cet égard, il est essentiel que les efforts nationaux de renforcement des capacités de défense soient encadrés. De même que l’unification allemande s’est insérée dans un cadre européen (adhésion immédiate des anciens Länder orientaux, renoncement par Kohl au Deutsche Mark au profit de l’euro mais avec une Banque centrale sise à Francfort), il importe que le changement d’époque (« Zeitenwende ») clairement énoncé par l’ancien chancelier Olaf Scholz trois jours après le funeste 24 février 2022, jour de l’agression générale russe contre l’Ukraine, soit maîtrisé en coopération. 

Or les sujets régaliens sont d’abord de responsabilité nationale. Le risque d’une voie particulière « Sonderweg » est réel, sous la forme du leadership, si l’on en croit Johann Wadephul 7.

L’une des raisons de cette intention de primauté est l’inquiétude croissante de nos amis allemands pour la situation politique et financière de la France, son incapacité de réforme et l’affaiblissement de sa position géoéconomique dans le monde que le fort dynamisme diplomatique du président Emmanuel Macron ne peut pas compenser 8. Comment peser en Europe si l’on n’est pas fort chez soi ?

Sources
  1. Michel Foucher, Arpenter le monde, mémoires d’un géographe politique, L’Aube, 2ème édition, 2025.
  2. Introduction de « La contestation des frontières », CNRS Éditions, à paraître en septembre 2026.
  3. Le « linkage », théorisé par Kissinger dès 1969, repose sur la conviction que « les grandes questions sont fondamentalement liées entre elles ». Dans ses mémoires, Kissinger précise que cette approche fortement inspirée de la culture diplomatique européenne, qui subordonne chaque négociation à une vision stratégique d’ensemble, heurtait la culture américaine, portée à traiter chaque problème isolément, selon ses mérites propres.
  4. « Vers un universalisme pluriel ? », Esprit, n° 187, décembre 1992.
  5. Joe Leahy, « Outspoken Chinese economist who doubted official GDP data dies », Financial Times, 8 juillet 2026.
  6. Voir la déclaration de l’Amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation, OTAN.
  7. déclaration du 21 mai 2026 lors de la réunion des ministres des affaires étrangères de l’OTAN à Helsingborg
  8. Selon les données de l’OCDE, l’Italie est passée en 2025 du 7e au 4e rang des exportateurs mondiaux de marchandises, dépassant successivement la France, la Corée du Sud et le Japon (environ 623 milliards d’euros de biens exportés et un excédent commercial de 54,9 milliards d’euros en 2024). La France se situe au 7e rang, avec un déficit commercial chronique depuis 2003.