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Un siècle après sa disparition, Albert Robida (1848-1926) reste souvent relégué au rang de curiosité rétrofuturiste. On le célèbre volontiers pour ses inventions visionnaires, telles que le téléphonoscope, préfiguration de nos outils de visioconférence, le blockhaus roulant, les transports électriques et quelques autres artefacts d’anticipation saisissants ; mais cette reconnaissance, tardive et partielle, tend paradoxalement à réduire la portée intellectuelle de son œuvre. Illustrateur et caricaturiste de génie, salué comme « le plus grand futuriste du monde » par l’historien des techniques et analyste des cultures de l’innovation Edward Tenner 1, il anticipe de manière littéraire et humaniste les usages sociaux et politiques de la technologie. Il le fait d’une manière bien différente d’un Elon Musk, qui fait de la prophétie un outil de pouvoir, ou de l’historien Yuval Noah Harari, dont la deep history retrace le passage d’un animal humain fragile à un démiurge techno-augmenté et anxiogène, au prix sans doute de l’effacement des acteurs et des causalités. Une lecture purement technologique de l’œuvre de Robida en masque pourtant l’essentiel 2. Le « maître de l’anticipation » 3 n’anticipait pas d’abord des objets ; il décryptait des logiques. Attentif aux dynamiques profondes des formes contemporaines de conflictualité, il n’est ni un simple prophète des drones, ni même un visionnaire des guerres futures.
Alors que la guerre s’installe durablement dans l’imaginaire des sociétés européennes, sous des formes multiples et combinées – de l’Ukraine à Gaza, de la mer Rouge à l’Indopacifique – son œuvre, et plus particulièrement son ouvrage La Guerre au XXᵉ siècle, offre un cadre interprétatif décisif pour comprendre les conflits du XXIᵉ siècle, à condition de la lire non pour ses inventions et ses anticipations, mais précisément pour sa compréhension précoce des formes modernes de la guerre, en résonance avec les analyses stratégiques contemporaines. Car, ce que Robida a saisi, et que nos démocraties redécouvrent aujourd’hui avec stupeur, c’est sans doute que la guerre moderne n’est plus un événement exceptionnel qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l’histoire, mais un milieu désormais pérenne, au sein duquel s’organise l’existence collective de toute unité politique.
Cette intuition, formulée dans le registre satirique de l’anticipation illustrée, rejoint les préoccupations centrales de la pensée stratégique contemporaine : comment penser une guerre sans seuil d’entrée clairement identifiable ni horizon de clôture, une guerre déformalisée, à la fois multidimensionnelle et cognitive, se soustrayant à toute dramaturgie classique ?
L’oubli relatif de Robida : entre rétrofuturisme et malentendu intellectuel
Une réception longtemps réductrice
Albert Robida occupe dans l’imaginaire français une place singulièrement ambiguë, sauf auprès de quelques fidèles 4. Il est certes reconnu, mais cette reconnaissance confine elle-même au malentendu. On l’a longtemps lu comme un simple illustrateur fantaisiste, un dessinateur virtuose aux visions débridées, voire un chroniqueur amusé des folies technologiques à venir. Cette lecture, aussi flatteuse soit-elle sur le plan graphique, opère en réalité une double réduction. D’une part, elle fait de cet observateur lucide l’auteur d’anticipations techniques naïves, plaisantes par leur candeur supposée mais en décalage avec ce que le XXᵉ siècle allait effectivement produire. D’autre part, elle le relègue, surtout, au rang de curiosité de la Belle Époque, simple témoin pittoresque d’un moment où l’on pouvait encore rêver l’avenir sans l’épreuve tragique des tranchées. On aurait pourtant tort de lui dénier sa place au sein du panthéon des visionnaires du XIXᵉ siècle.
Un auteur mal classé
Le problème du satiriste tient à son caractère fondamentalement inclassable. Il n’est pas romancier scientifique au sens vernien : ses machines ne sont pas des prétextes à l’aventure, mais des vecteurs de commentaire social. Il n’est pas davantage un penseur politique explicite : aucun manifeste, aucune thèse univoque, aucun système théorique qui permettrait de l’annexer à tel ou tel courant de pensée. Cette difficulté à l’inscrire dans des canons disciplinaires a durablement pesé sur sa réception critique, le plaçant dans une forme d’impasse. Les historiens de la littérature ne savaient trop qu’en faire, les historiens des sciences le trouvaient trop littéraire et les théoriciens politiques, insuffisamment sérieux.
L’université, cette grande machine à produire des lignées et des filiations, s’est ainsi longtemps trouvée désarmée face à une œuvre hybride, qui ne sépare jamais le texte de l’image, la satire de l’anticipation, et qui résiste aux classifications habituelles 5. Le natif de Compiègne n’a pas fondé d’école, n’a pas eu de disciples revendiqués, n’a pas laissé de corpus critique suffisant pour justifier sa canonisation académique, d’où sa marginalité durable. Enfin, là où d’autres prophètes de l’apocalypse technologique adoptent le ton de l’avertissement solennel, Robida cultive la distance amusée, le second degré permanent et assumé.
Situer La Guerre au XXᵉ siècle dans l’œuvre de Robida
Une pièce d’un ensemble cohérent
La Guerre au XXᵉ siècle ne surgit pas ex nihilo dans la production de Robida. Elle s’inscrit au sein d’une trilogie qui constitue l’armature de sa réflexion sur la modernité : Le Vingtième Siècle (1883), La Vie électrique (1890) et, enfin, La Guerre au XXᵉ siècle (1887). Ces trois œuvres ne sont pas simplement juxtaposées ; elles forment un système interprétatif cohérent, visant à saisir dans sa globalité le basculement civilisationnel que l’auteur voit se profiler à la fin du XIXe siècle.
Ce qui traverse ces récits, au-delà de leurs différences de ton et de focale, c’est une préoccupation constante pour les effets de la modernité technique sur le tissu social. Robida ne s’intéresse pas à la technique comme spectacle ou comme prouesse ; il l’observe avant tout comme un vecteur de transformation anthropologique. L’électricité, les aéronefs, les communications instantanées ne sont pas chez lui des gadgets futuristes destinés à émerveiller le lecteur. Ils sont les instruments d’une recomposition profonde des rapports sociaux, des rythmes quotidiens et des modes de gouvernement. C’est à ce titre qu’on peut également en faire un précurseur du design fiction comme démarche mobilisant des scénarios et des artefacts de futurs possibles pour interroger le présent 6.
L’accélération constitue le fil rouge de cette trilogie. Avant la plupart de ses contemporains, Robida comprend que la modernité technique ne se contente pas d’ajouter de nouveaux outils à un monde qui resterait fondamentalement inchangé. Elle altère le tempo de l’existence, elle comprime l’espace-temps et crée de nouvelles formes d’urgence et d’immédiateté. C’est dans ce régime d’accélération généralisée 7 que s’inscrit l’intégration de la violence comme donnée durable du paysage moderne.
La Guerre au XXᵉ siècle vient ainsi clore un cycle de réflexion, en explorant la dimension proprement conflictuelle de cette modernité. Là où Le Vingtième Siècle décrivait les transformations du quotidien, et où La Vie électrique explorait les mutations de la vie domestique et professionnelle à l’aune de la fée électricité, La Guerre au XXᵉ siècle examine ce qui se produit lorsque les mêmes logiques de rationalisation technique s’appliquent à l’exercice de la violence collective.
Une anticipation non focalisée sur l’arme
À la lecture de La Guerre au XXᵉ siècle, le peu d’intérêt que Robida manifeste pour la performance technique en soi apparaît comme un trait essentiel de son œuvre. Ainsi, il ne se livre pas à ces descriptions complaisantes d’armements toujours plus puissants, toujours plus destructeurs, qui font les délices de la littérature d’anticipation militaire de son époque. Il identifie en revanche très tôt la domination du ciel (et les combats de voltigeurs aériens) comme espace de supériorité, la technicisation des mers (et les sous-marins), la frappe à distance qui dissocie le fait de tuer de tout contact physique risqué, la communication comme arme (et la manipulation cognitive par médiums interposés), la surveillance continue et la bureaucratisation industrielle du conflit. Sans employer nos concepts, bien sûr, il pressent néanmoins les drones, la guerre hybride, la guerre cognitive et la conflictualité permanente.
L’attention de l’illustrateur se porte ailleurs : sur les usages sociaux de ces technologies, sur les effets qu’elles produisent dans l’organisation de la société en guerre, sur les transformations du quotidien qu’elles entraînent. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la portée d’un canon, mais la manière dont la guerre s’immisce dans l’espace domestique, s’inscrit durablement dans le décor urbain et s’insinue dans les routines journalières. La guerre robidienne n’est pas celle des grandes batailles décisives, mais celle des bombardements routiniers, de la mobilisation permanente et de l’information continue sur le front.
De fait, cette approche révèle une intuition profonde : la modernité militaire ne consiste pas seulement en une amélioration quantitative de la capacité destructrice, mais en une transformation qualitative du rapport entre guerre et société. Ce n’est plus la guerre qui interrompt le cours normal de la vie civile ; c’est désormais la vie civile qui s’organise autour de la guerre érigée en matrice structurante. Les technologies militaires ne sont pas des instruments exceptionnels réservés à des moments de crise ; elles sont dorénavant des composantes ordinaires de l’environnement social.
Une guerre sans héroïsme
Conséquence logique de cette approche : chez Robida, la guerre n’a pas de héros. On chercherait en vain dans La Guerre au XXᵉ siècle une figure centrale du combattant, un personnage qui incarnerait les vertus martiales ou autour duquel s’organiserait le récit. Cette absence n’est pas un manque, mais un geste esthétique et politique : elle traduit l’idée que la guerre moderne n’est plus l’affaire d’individus, mais celle de systèmes, de machines, de procédures, et, plus encore, d’une division du travail qui redistribue la violence en fonctions spécialisées. Dans un tel monde, la grandeur guerrière ne se concentre plus dans un corps à corps, ni même dans la figure romantique du chef ; elle se dissémine dans des chaînes opératoires, des réglages, des dispositifs et des savoir-faire.
La présence de Fabius Molina ne contredit en rien cette logique ; elle en constitue au contraire un révélateur. Molina n’est pas un héros concret, mais un regard porté sur ce monde nouveau. Reporter de guerre avant l’heure, il traverse les événements sans jamais les dominer. Il observe, décrit, témoigne, mais il ne décide rien, ne transforme rien, ne maîtrise rien. Il n’incarne pas la guerre, du fond de la mêlée ; il en documente les manifestations envahissantes. Sa trajectoire narrative épouse moins celle d’un combattant que celle d’un observateur mobile, transporté d’un dispositif à l’autre, d’un corps spécialisé à l’autre, au fil des innovations techniques et des procédures qui structurent désormais la conduite de la guerre.
La Guerre au XXᵉ siècle est collective, bureaucratique, mécanisée. Elle est surtout technicisée au point de déplacer son centre de gravité vers des spécialistes, des opérateurs et des experts. Le récit est traversé par une procession de corps et de métiers – aérostiers, torpilleurs sous-marins, mitrailleurs « pompistes », chimistes, ingénieurs, médecins, apothicaires, téléphonistes, éclaireurs – qui signalent que l’efficacité guerrière ne repose plus sur l’élan individuel, mais sur des chaînes opératoires, des appareillages et des savoir-faire différenciés. À ce titre, elle ne laisse plus aucune place à l’exploit individuel sur le champ de bataille. Dès lors, les soldats y sont moins des combattants que des opérateurs de machines, des rouages au sein d’une vaste organisation technique et administrative. Le courage même n’y a, en vérité, plus de sens : face à l’artillerie électrique ou aux gaz asphyxiants, la bravoure individuelle ne constitue ni un avantage tactique, ni une garantie de survie, encore moins de gloire. Dans cet univers de dispositifs, la valeur guerrière se déplace : elle tient à la compétence, à l’exécution correcte d’une fonction, à l’intégration dans une chaîne technique et organisationnelle, bien plus qu’à l’audace ou au sacrifice personnel.
Cette dépersonnalisation du conflit va de pair avec sa routinisation. La violence n’est plus vécue comme une épreuve exceptionnelle, un moment de rupture qui viendrait interrompre le cours ordinaire de l’existence. Elle devient un environnement, une condition permanente de la vie quotidienne. On ne va plus à la guerre comme on part à l’aventure ; on vit dans la guerre comme on habite une époque, sans possibilité d’en sortir, ni même d’espérer que cela s’arrête.
Ainsi, cette vision désamorce toute possibilité d’héroïsation du conflit. Au contraire de nombre de ses contemporains, Robida refuse à la guerre sa grandeur tragique, son statut d’événement fondateur, sa capacité à révéler les vertus cachées de l’humanité. Ce qu’il montre, c’est une guerre qui constitue désormais le cours même de l’histoire humaine, et qui, pour cette raison, ne produit plus de récits épiques mais des tombereaux de statistiques, n’exhibe plus que des corps spécialisés – des techniciens de la destruction et de l’urgence sanitaire – et ne distingue plus que de simples survivants là où l’épopée façonnait des héros.
Un diagnostic sur la modernité conflictuelle
La Guerre au XXᵉ siècle est donc moins un récit de guerre qu’un diagnostic de la conflictualité moderne. Ce que Robida décrit, sous couvert d’anticipation, c’est la manière dont les logiques de rationalisation technique, d’accélération temporelle et d’intégration systémique propres à la modernité s’appliquent nécessairement au domaine de la violence organisée. La guerre moderne n’est pas une anomalie dans un monde qui serait par ailleurs pacifié par le progrès ; elle est bien plutôt l’aboutissement logique d’une certaine conception du progrès.
En cela, Robida se distingue radicalement des deux grandes familles d’anticipation militaire de son temps. Il ne partage ni l’optimisme des prophètes du progrès, pour qui les avancées techniques rendraient la guerre si destructrice qu’elle en deviendrait impossible, ni le pessimisme des nostalgiques de la guerre chevaleresque, qui déploraient la mécanisation du combat. Il propose une troisième voie : celle d’une lucidité sans illusion sur la capacité de la modernité à intégrer la violence dans ses structures ordinaires de fonctionnement.
Ce n’est donc pas par hasard si La Guerre au XXᵉ siècle clôt la trilogie commencée avec Le Vingtième Siècle. La guerre n’est pas un accident qui viendrait perturber la marche du progrès ; elle est la vérité révélée de la modernité technique, le moment où ses logiques profondes apparaissent dans leur nudité. Quand la rationalité instrumentale s’applique à tous les domaines de l’existence, pourquoi épargnerait-elle celui de la violence collective ? Quand l’accélération devient la norme de toute activité sociale, pourquoi la guerre échapperait-elle à ce régime temporel ? Quand l’intégration systémique abolit les frontières entre civil et militaire, pourquoi le conflit resterait-il confiné dans un espace séparé ?
À ces questions, Robida ne répond pas par un discours théorique mais par une mise en fiction qui en explore les implications concrètes. Son anticipation n’est pas une prédiction ; c’est une démonstration par l’image et le récit de ce que devient la guerre quand elle est soumise aux mêmes logiques que celles de l’usine, du laboratoire chimique et bactériologique, de l’administration ou des réseaux de communication. Et c’est précisément cette méthode, à la fois fictionnelle, satirique et visuelle, qui a longtemps conduit à sous-estimer la profondeur de son analyse.
Robida, non comme prophète technologique, mais comme analyste des formes de guerre
La guerre comme milieu
La rupture conceptuelle majeure que propose Robida réside dans sa compréhension de la guerre non plus comme un événement localisé mais comme un milieu diffus. Ce déplacement, discret mais radical, transforme entièrement la nature du conflit moderne. Là où la pensée militaire traditionnelle repose sur l’identification d’un front – entendu comme ligne de démarcation claire entre espace pacifié et zone de combat, entre arrière sécurisé et avant exposé –, Robida dessine un monde où cette distinction a perdu toute pertinence.
La disparition du front n’est pas chez lui le résultat d’une percée tactique ou d’une manœuvre d’encerclement ; elle procède de la nature même des technologies qu’il met en scène. Les aéronefs de bombardement, les communications sans fil, les armes à longue portée, les « bombes à miasmes » ou chimiques ne respectent aucune ligne de démarcation. Ils abolissent la géométrie rassurante du champ de bataille clausewitzien, celle qui permettait de déterminer avec certitude où finissait la paix et où commençait la guerre.
Cette extension du champ de bataille à l’ensemble de la société constitue l’intuition centrale de La Guerre au XXᵉ siècle. Robida comprend que la modernité militaire ne se contente pas d’augmenter l’intensité de la violence ; elle en modifie la distribution spatiale. La guerre cesse d’être ce moment exceptionnel où des combattants s’affrontent en un lieu circonscrit. Elle devient une condition générale dans laquelle baigne l’ensemble du corps social. Les civils ne sont plus seulement des victimes collatérales de combats qui se dérouleraient ailleurs ; ils sont partie intégrante du système de guerre, objets légitimes de l’action militaire, ressources à détruire ou à mobiliser.
Et c’est précisément parce que la guerre devient une contrainte de milieu qu’elle peut être compatible avec la vie ordinaire. Robida ne décrit pas une société paralysée par le conflit, figée dans l’attente ou la terreur. Il montre des citadins qui vaquent à leurs occupations sous les bombardements, des commerces qui continuent de fonctionner pendant les alertes, une vie sociale qui s’adapte et se réorganise autour de la violence plutôt que de s’interrompre face à elle. On le voit aujourd’hui à Kiev, par exemple, où la population continue de travailler, d’étudier, de se déplacer, de fréquenter cafés et marchés malgré les alertes aériennes et les frappes ponctuelles. Les habitants descendent dans le métro pour se protéger, puis remontent poursuivre leur journée. Les commerces rouvrent parfois quelques minutes seulement après une explosion. Les transports publics fonctionnent sous la menace. Chez Robida comme à Kiev, la guerre n’est plus un événement exceptionnel qui arrête le pays : elle devient un environnement, un climat, une condition de vie. Et c’est cette normalisation du danger, rendue perceptible dans cette capacité à continuer malgré tout, qui donne à son œuvre une actualité saisissante.
La pluralité des milieux conflictuels
Si la guerre robidienne efface les frontières entre le front et l’arrière, elle brouille également les distinctions entre les différentes dimensions de l’espace conflictuel. La vision qu’il propose n’est pas celle d’une guerre qui se déploierait prioritairement dans un seul milieu (terrestre, comme dans les conflits classiques), mais celle d’une conflictualité qui se joue simultanément sur plusieurs théâtres hétérogènes.
Terre, air, mer, information : ces quatre dimensions ne constituent pas chez Robida des champs de bataille séparés, mais les composantes d’un système intégré. Les aéronefs bombardent les villes pendant que les sous-marins bloquent les ports ; les télégraphes transmettent les ordres pendant que l’artillerie pilonne les positions ennemies. Ce qui frappe, c’est l’absence de hiérarchie claire entre ces dimensions. Robida ne privilégie aucun domaine comme décisif ; il montre au contraire comment la guerre moderne exige une maîtrise simultanée de l’ensemble de ces espaces.
Cette vision multidimensionnelle du conflit anticipe ce que la pensée stratégique contemporaine nommera bien plus tard la « guerre tous azimuts » ou le « combat multi-domaines ». Mais là où les doctrines militaires actuelles pensent cette pluralité en termes d’intégration opérationnelle et de supériorité informationnelle, Robida en explore les implications sociétales. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas l’avantage tactique que procure la maîtrise combinée de ces différents milieux, mais plutôt la manière dont cette pluralité rend la guerre littéralement indépassable.
Car une guerre qui se déploie simultanément dans le ciel, sur mer, sur terre et dans les réseaux de communication ne laisse aucun espace de retrait possible. Il n’existe plus de lieu où se réfugier, plus de dimension de l’existence qui échapperait à la logique militaire. Cette saturation de l’espace par la conflictualité produit un effet d’enfermement radical : on ne peut plus sortir de la guerre parce qu’elle occupe désormais toutes les positions possibles, investissant toutes les niches écologiques où pourrait se déployer la vie humaine.
La guerre comme système combiné ne désigne donc pas simplement une sophistication tactique, mais la transformation ontologique du rapport entre violence et société. Lorsque l’affrontement entre unités politiques souveraines cesse d’être localisable dans un espace donné pour devenir une condition environnementale généralisée, il change en fait de nature. Il n’est plus un état exceptionnel que l’on traverse avant de revenir à la normale ; il devient la condition historique moderne même, l’horizon ordinaire dans lequel s’inscrit désormais toute forme d’existence collective.
La distance et la dilution morale
Cette reconfiguration spatiale de la guerre s’accompagne chez Robida d’une transformation tout aussi décisive de son économie morale. La guerre à distance qu’il décrit, composée de bombardements aériens (conventionnels ou chimiques), de tirs d’artillerie à longue portée, ou encore de communications instantanées permettant de déclencher des frappes depuis des quartiers généraux éloignés, ne constitue pas seulement une évolution technique. Elle produit ce que l’on peut appeler une abstraction déréalisante de la violence, autrement dit un processus par lequel l’acte de tuer se trouve vidé de son poids existentiel par une myriade de médiations technologiques.
Robida saisit avec une acuité remarquable ce paradoxe : plus les moyens de destruction deviennent puissants, plus la relation entre celui qui tue et celui qui meurt se distend. Le pilote d’aéronef qui largue ses bombes sur une ville ne voit pas les visages de ceux qu’il tue ; l’artilleur qui tire sur des positions ennemies à des kilomètres de distance n’entend pas les cris des blessés ; jusqu’à l’officier contemporain ordonnant une frappe de drone depuis un bureau climatisé, qui n’a aucune expérience sensible de la mort qu’il administre. Cette médiation technique transforme le meurtre en geste abstrait, presque bureaucratique.
La responsabilité s’y trouve par là même fragmentée, diluée dans une chaîne d’actions partielles dont aucune ne peut être identifiée comme le moment propre du crime. Qui endosse véritablement la mort violente infligée au camp d’en face, dans une guerre où le bombardier exécute un ordre, où l’ordre a été donné par un officier qui applique une directive, où la directive découle d’une stratégie élaborée collectivement, où la stratégie répond à des impératifs politiques formulés par des instances civiles ? Cette impossibilité de localiser la responsabilité n’est pas un accident ; elle constitue une propriété structurelle de la guerre moderne telle que Robida l’appréhende et la met en forme, par les ressources conjointes du roman d’anticipation et de l’illustration.
Cette dilution morale ne rend pas la violence plus supportable ; elle la rend au contraire plus aisée à mettre en œuvre, dans la mesure où elle est moins entravée par les scrupules qui pourraient naître d’une confrontation directe avec ses effets. Quand tuer devient un acte technique, déconnecté de toute expérience sensible de la mort infligée, les inhibitions morales ordinaires cessent d’opérer. On peut détruire des villes entières avec la même froideur qu’on traite un dossier administratif, parce que la médiation technologique a évacué tout ce qui, dans l’acte de tuer, pourrait susciter hésitation ou remords.
L’anticipation des formes plutôt que des moyens
Ce que notre technoprophète anticipe, au terme de cette analyse à trois dimensions (guerre comme milieu, guerre à distance, guerre multidimensionnelle – conventionnelle, chimique/bactériologique et cognitive – n’est donc pas seulement un nouveau système d’armes, mais surtout le régime belligène moderne. Il ne prédit pas avec exactitude les technologies militaires du XXᵉ siècle ; certaines de ses inventions (les canons électriques, les sous-marins cuirassés géants) relèvent davantage de l’extrapolation fantaisiste que de la prospective technique. Mais cette inexactitude dans le détail technologique importe peu au regard de la justesse avec laquelle il saisit les structures profondes de la guerre moderne.
Ce qu’il comprend, avant d’autres, c’est que la modernisation militaire ne consiste pas seulement en une amélioration quantitative de la capacité destructrice (des armes plus puissantes, plus précises, plus rapides), mais en une transformation qualitative du rapport entre violence et société. La guerre moderne n’est pas simplement une guerre plus meurtrière ; c’est une guerre d’une autre nature, qui obéit à une autre logique, et qui produit d’autres effets.
Robida saisit les trois caractéristiques essentielles de cette nouvelle forme de conflictualité : son caractère environnemental (la guerre comme milieu plutôt que comme événement), sa nature systémique (la guerre comme intégration de dimensions hétérogènes plutôt que comme affrontement localisé), et sa dimension abstraite (la guerre comme administration de la mort à distance plutôt que comme confrontation directe). Ces trois traits ne décrivent pas accidentellement la guerre du XXe siècle ; ils en constituent durablement le principe structurant.
Que ces intuitions aient été formulées dans le registre satirique de l’anticipation illustrée plutôt que dans celui du traité de stratégie ou de l’essai politique explique qu’elles aient été si longtemps négligées. Mais c’est précisément ce choix formel, dont la légèreté apparente contraste avec sa profondeur véritable, qui a permis à Robida de penser ce que le discours savant de son époque ne pouvait encore concevoir. La satire offrait un mode d’exploration intellectuelle qui autorisait à imaginer l’impensable sans avoir à le justifier théoriquement, à esquisser les contours d’une forme de guerre que rien, dans l’expérience contemporaine, ne laissait encore entrevoir.
Relire La Guerre au XXᵉ siècle aujourd’hui, ce n’est donc pas constater avec amusement que certaines prédictions techniques se sont réalisées tandis que d’autres ont échoué. C’est reconnaître dans ce texte une analyse structurelle de la modernité conflictuelle dont la validité n’a cessé de se confirmer tout au long du siècle qu’il prétendait anticiper. Robida comprend que la guerre moderne serait nécessairement aérienne, multidimensionnelle, à distance et diffuse. Et cette compréhension vaut infiniment plus que n’importe quelle prédiction technique, parce qu’elle saisit la logique profonde du fait guerrier, plutôt que ses seules manifestations techniques de surface.
Robida en dialogue avec L’Échiquier stratégique
Penser la diversité des guerres
Dans un texte récent publié par Le Grand Continent, Alexandre Escudier rend compte de l’ouvrage d’Antony Dabila, L’Échiquier stratégique 8, qui propose une grammaire générale de la guerre fondée sur le refus d’une définition unique du phénomène guerrier. Dabila s’inscrit dans une tradition de pensée stratégique qui, de Raymond Aron 9 à Jean Baechler 10, insiste sur la pluralité irréductible des formes de conflictualité et sur l’existence d’une conflictualité latente comme condition permanente des relations entre unités politiques souveraines (polities).
Cette approche se distingue radicalement des tentatives de réduction de la guerre à une essence unique, qu’elle soit clausewitzienne, technologique ou normative. Dabila propose au contraire un « échiquier combinatoire de seize modes stratégico-tactiques », déduits de trois couples fondamentaux : offensive/défensive, tactique/stratégique, directe/indirecte. L’insistance sur la combinatoire traduit une compréhension profonde de ce que la pensée stratégique contemporaine nomme l’hybridation : la capacité des belligérants à activer simultanément plusieurs dimensions de l’affrontement (terre, air, mer, information), plusieurs régimes d’action (nucléaire, conventionnel, asymétrique) et plusieurs modalités opératoires.
Ce que Robida apporte à cette grammaire
Confronter Robida à L’Échiquier stratégique révèle une étonnante convergence de préoccupations par-delà le siècle qui les sépare. Car ce que donne à voir La Guerre au XXᵉ siècle, c’est précisément cette guerre combinée dont Dabila dégage la syntaxe et, en arrière-plan, via les « médiums » et les « hypnotiseurs », la guerre de l’information et des représentations travaille les perceptions, désorganise les croyances et prépare à l’action létale. Cette simultanéité des dimensions de l’affrontement constitue le cœur de la vision robidienne.
Pour autant, l’apport de Robida ne se limite pas à cette préfiguration précoce. Il offre quelque chose que la pensée stratégique, même la plus sophistiquée, peine à produire : une compréhension sensible de la normalisation du conflit, voire de ce que Raymond Aron, à l’âge thermo-nucléaire, appelait la « guerre hyperbolique ». Là où Dabila construit une grammaire analytique des modes stratégico-tactiques, Robida montre comment ces modes sont effectivement expérimentés et vécus dans le quotidien des populations. Il ne se contente pas de dire que la guerre devient un environnement dont nul n’échappe ; il donne concrètement à voir ce que devient la condition humaine lorsque la violence organisée constitue l’horizon permanent des existences.
Cette dimension anthropologique éclaire un aspect crucial de la guerre moderne : son caractère médiatique et cognitif. Dabila rappelle que la guerre cesse non lorsqu’un camp est militairement anéanti, mais lorsque l’instance décisionnelle centrale d’un régime politique estime que la poursuite du conflit coûterait davantage que ce qu’il reste à espérer. Cette « équation de paix » repose sur des facteurs perceptifs et psychologiques autant que matériels. Or, Robida comprend intuitivement que la guerre moderne se joue aussi dans la gestion de ces facteurs cognitifs : information en continu, spectacularisation médiatique, banalisation routinière de la violence, qui sature les perceptions et transforme l’exceptionnel en ordinaire. Ses propres dispositifs narratifs et iconographiques en témoignent. Les téléphonoscopes, journaux illustrés instantanés, bulletins télégraphiques et panoramas urbains saturés d’images transforment le conflit en un flux permanent de nouvelles, de rumeurs et de visions fragmentées. Les bombardements deviennent des scènes observées depuis les balcons, commentées dans les cafés, relayées par des écrans domestiques ; les dirigeables en flammes ou les combats navals sont aussitôt convertis en gravures, en spectacles, en objets de consommation visuelle. En d’autres termes, Robida montre ainsi comment les médias, les images et les dispositifs de communication fabriquent une guerre cognitive avant l’heure, moins par l’effondrement du moral que par la mise en spectacle continue de la violence, lorsque l’attention se disperse, la sensibilité à la violence de masse s’émousse et la capacité d’indignation s’érode.
Complémentarité des approches
La confrontation entre Dabila et Robida révèle moins une opposition qu’une complémentarité de méthodes. Antony Dabila propose une grammaire stratégique, une typologie analytique qui permet de classer, comparer et comprendre les configurations de l’affrontement armé. Albert Robida offre une anthropologie implicite de la guerre moderne : il donne à voir ce que devient l’existence humaine quand la guerre s’installe comme condition permanente. Cette différence de méthode correspond à une différence de focale. Le premier s’intéresse à la conduite stratégique, à l’articulation entre finalités politiques, objectifs stratégiques et buts tactiques. Le second porte son attention sur la perception sociale de la guerre : à la manière dont elle est vécue par ceux qui la subissent et comment elle transforme le tissu quotidien de la société.
Mais Antony Dabila insiste sur un point crucial : la stratégie militaire doit toujours être subordonnée à une conduite stratégique plus englobante, expression des finalités politiques définies par la communauté politique. Or, ces finalités, leur légitimité, leur acceptabilité, leur capacité à mobiliser, dépendent précisément de la manière dont la guerre est perçue, vécue, intégrée par la société. La grammaire stratégique ne suffit pas si elle n’intègre pas aussi une anthropologie sociale du conflit.
Robida ne concurrence donc pas la théorie stratégique ; il l’épaissit, à la manière de la série télévisée britannique Black Mirror. Il ne propose pas un modèle, mais un dispositif d’exploration : une fiction qui met en scène les conséquences sociales, psychologiques et politiques de technologies futures. La série britannique ne cherche pas à prédire l’avenir ; elle en déplie les logiques, en pousse les tendances jusqu’à leur point de rupture, en révèle les angles morts. Robida procède de la même manière : il ne démontre pas, il met en situation. Il ne théorise pas la guerre moderne, il immerge le lecteur dans un environnement où la technique reconfigure les comportements, les perceptions et les institutions 11. Il rappelle que la guerre n’est pas seulement un problème de combinatoire tactique mais aussi une épreuve existentielle qui transforme en profondeur les sociétés qui la traversent.
Une actualité renouvelée
Cette complémentarité éclaire d’un jour nouveau la pertinence contemporaine de Robida. Dans un contexte où trois dimensions (guerre nucléaire, conflit conventionnel, lutte asymétrique) tendent à s’empiler et à s’activer simultanément, la capacité à penser ensemble la grammaire formelle des modes stratégico-tactiques et l’anthropologie sociale de la guerre devient cruciale.
Les démocraties libérales contemporaines se trouvent confrontées à un double défi. D’une part, elles doivent élaborer des doctrines stratégiques capables de répondre à des menaces hybrides qui combinent plusieurs registres d’action militaire. D’autre part, elles doivent maintenir le soutien de leurs populations à des engagements militaires dont les modalités (frappes à distance, guerre informationnelle, interventions prolongées) correspondent précisément aux formes que Robida avait anticipées : distantes, diffuses, routinières.
Le risque systémique pour les démocraties est qu’elles échouent à penser la conduite stratégique de leur communauté politique, soit parce qu’elles demeurent paralysées de l’intérieur par une conflictualité structurelle, soit parce qu’elles ne parviennent plus à appréhender leur environnement international autrement qu’à travers les coordonnées de l’humanitarisme moral. Dans ce contexte, relire Robida offre une ressource précieuse : non pas des recettes stratégiques, mais une compréhension de la manière dont les sociétés modernes peuvent ou non intégrer la guerre comme matrice, sans pour autant renoncer à leur identité politique.
Car ce que Robida montre, dans son ironie mélancolique, c’est précisément cette difficile cohabitation : comment maintenir une vie démocratique, des institutions civiles, une sphère publique fonctionnelle dans un environnement de guerre continue ? Cette question, que les penseurs stratégiques contemporains formulent en termes de « double résilience démocratique » 12, Robida l’avait déjà posée il y a plus d’un siècle. Et si ses réponses restent ambiguës, oscillant entre satire et inquiétude, entre fascination technique et angoisse existentielle, c’est peut-être parce que la question elle-même ne comporte pas de solution définitive, seulement des ajustements toujours provisoires et précaires, entre les exigences de la survie collective immédiate et celles de la vie bonne, ordonnée à des fins éthiques et métaphysiques qui donnent leur sens véritable à nos existences physiques et politiques.
Pourquoi Robida nous parle plus aujourd’hui qu’hier
Une guerre sans début clair ni fin nette
L’actualité géopolitique contemporaine offre une confirmation troublante des intuitions robidiennes. En Ukraine, le conflit déclenché en février 2022 s’enlise dans une guerre d’attrition dont nul ne peut prédire exactement l’issue. À Gaza, les cycles de violence se succèdent sans jamais produire de résolution définitive, chaque cessez-le-feu portant en germe la prochaine escalade. En mer Rouge, les attaques houthies contre le trafic maritime international créent un état de belligérance diffuse, sans paix certaine ni guerre déclarée. Dans l’Indopacifique, la tension sino-américaine autour de Taïwan maintient la région dans une situation de quasi-guerre permanente, où chaque exercice militaire, chaque incident naval, chaque déclaration politique peut basculer vers l’affrontement ouvert sans qu’aucun seuil clairement identifiable ne sépare la compétition stratégique du conflit armé.
Ces théâtres contemporains partagent une caractéristique commune qui les distingue radicalement des guerres du XXe siècle : l’impossibilité de les circonscrire dans le temps et dans l’espace selon les catégories classiques du droit international. Quand commence une guerre qui n’a jamais été formellement déclarée ? Quand se termine un conflit qui alterne phases chaudes et périodes de gel sans jamais produire de traité de paix ? Comment qualifier juridiquement et politiquement des situations qui combinent actions militaires conventionnelles, opérations cyber, guerre informationnelle et pression économique dans un continuum où la frontière entre temps de guerre et temps de paix perd toute netteté ?
Cette ambiguïté temporelle s’accompagne d’une fragmentation spatiale qui rend tout aussi difficile la délimitation géographique du conflit. La guerre d’Ukraine se joue certes sur la longue ligne de front, mais aussi dans les réseaux d’approvisionnement énergétique européens, dans les circuits de financement internationaux, dans les flux d’information sur les réseaux sociaux, dans les enceintes diplomatiques où se négocient soutiens et sanctions. Le conflit israélo-palestinien déborde largement des frontières de Gaza pour englober le Liban, la Syrie, l’Iran, et même des théâtres africains où des puissances régionales s’affrontent par proxies interposés.
Cette configuration (conflits durables, ambigus, fragmentés) correspond exactement à ce que Robida avait imaginé : non pas la grande guerre décisive qui viendrait trancher un différend séculaire, mais l’installation de la conflictualité comme état permanent, fluctuant, non sans intensité certes, mais sans aucune perspective de résolution.
Une guerre médiatisée et cognitive
Si les conflits contemporains semblent sortir tout droit des pages de La Guerre au XXᵉ siècle, c’est aussi parce qu’ils confirment l’intuition robidienne concernant la centralité des récits dans la conduite de la guerre moderne. Les affrontements du XXIᵉ siècle ne se jouent pas seulement sur le terrain militaire ; ils se déroulent simultanément dans l’espace médiatique et cognitif, où la bataille des perceptions détermine souvent davantage l’issue du conflit que les rapports de force matériels 13.
L’offensive russe contre l’Ukraine en offre une illustration saisissante. Au-delà des combats terrestres, aériens et navals, la guerre s’est immédiatement doublée d’une confrontation narrative intense, opposant le récit d’une résistance héroïque ukrainienne, présentée comme foncièrement démocratique et inscrite dans une filiation nationale remontant aux Cosaques de la Sitch zaporogue, à celui d’une opération de « dénazification » avancé par la Russie, se réclamant de l’héritage historique de la Rus’ de Kiev et de la « Grande guerre patriotique ». Dès lors, cette dimension cognitive du conflit ne constitue pas un simple complément de la guerre conventionnelle ; elle en forme désormais une composante structurelle. Les drones kamikazes qui frappent des infrastructures ukrainiennes sont immédiatement filmés, commentés et diffusés sur Telegram. Ailleurs, les frappes israéliennes sur Gaza produisent instantanément des torrents d’images qui alimentent des récits antagonistes, chacun mobilisant ses propres codes visuels, ses propres registres émotionnels et ses propres communautés interprétatives. La guerre devient ainsi un spectacle permanent, un flux ininterrompu d’informations et de contre-informations dont nul ne peut plus prétendre maîtriser la circulation.
Cette saturation informationnelle produit des effets contradictoires. D’un côté, elle rend la guerre plus visible, plus présente dans l’espace public, et donc plus difficile à ignorer. De l’autre, elle suscite une forme d’épuisement cognitif, qui induit paradoxalement une désensibilisation : l’accumulation d’images de destruction finit par produire de l’indifférence plutôt que de la mobilisation, tandis que la prolifération d’informations contradictoires engendre le scepticisme généralisé plutôt que la compréhension éclairée.
Robida avait anticipé cette double dimension : la guerre comme spectacle médiatique permanent (sous l’effet d’un flux informationnel effréné, aujourd’hui porté par les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux), et l’accoutumance insidieuse que cette permanence finirait par produire. Dans ses illustrations, les citadins continuent de vaquer à leurs occupations pendant que les journaux affichent les dernières nouvelles du front, que les télégraphes transmettent les dépêches en temps réel, et que le conflit devient un simple arrière-plan familier, plutôt que de demeurer un événement extraordinaire, mobilisateur. Ce dont il pointait la possible émergence, sans disposer encore du vocabulaire conceptuel pour la nommer, c’était la guerre cognitive généralisée telle que nous la connaissons aujourd’hui, lorsque la gestion des perceptions importe autant que le contrôle des moyens létaux de l’engagement armé.
Une guerre sans catharsis
Peut-être la correspondance la plus troublante entre les visions de Robida et notre présent réside-t-elle dans l’absence de catharsis que produisent les conflits contemporains. Les guerres du XXᵉ siècle, aussi terribles fussent-elles, s’achevaient généralement sur des moments de résolution : capitulations, traités de paix, procès des vaincus, reconstruction des ordres politiques. Ces dénouements permettaient aux sociétés belligérantes de marquer une césure, de refermer symboliquement une séquence historique, et de se projeter dans un après-guerre clairement distinct de la période de conflit.
Les guerres contemporaines ne produisent plus cette fonction cathartique. L’Afghanistan illustre ce phénomène de façon exemplaire : vingt ans d’engagement occidental se concluent par un retrait chaotique, qui ne ressemble en rien à une victoire, et le retour au pouvoir des Talibans rend rétroactivement illisible le sens même de l’intervention 14. L’Irak, la Syrie, la Libye : autant de théâtres où les interventions militaires n’ont produit ni vainqueurs clairs ni vaincus définitifs, mais seulement des situations de quasi-guerre gelée, susceptible, à tout moment, de se réactiver.
Cette absence de victoires décisives transforme en profondeur le rapport des sociétés à la guerre. Là où les conflits du XXᵉ siècle (malgré leur horreur) maintenaient une dramaturgie reconnaissable (mobilisation, paroxysme, dénouement), les guerres contemporaines s’étirent dans une temporalité indéfinie, qui érode progressivement la capacité des populations à soutenir durablement l’effort de guerre. La fatigue sociale qui en résulte ne prend pas la forme d’une opposition frontale à l’effort de guerre (comme ce fut le cas pour le Vietnam), mais celle d’une lassitude diffuse, d’une difficulté croissante à accorder de l’attention à des conflits qui semblent appelés à se prolonger sans horizon clair de résolution.
Cette fatigue se double d’un processus de normalisation de l’exception qui correspond exactement à ce que Robida avait décrit. La guerre cesse d’être vécue comme une rupture dans le cours normal de l’histoire pour devenir un élément permanent du paysage géopolitique. On s’habitue aux sirènes anti-aériennes, aux tensions militaires périodiques, aux interventions armées ponctuelles, comme on s’habitue à toute condition environnementale stable. Cette normalisation ne signifie pas acceptation ; elle désigne plutôt une forme d’adaptation résignée à un état de choses perçu comme inaltérable.
Les démocraties libérales découvrent ainsi, avec un siècle de retard, ce que Robida avait intuitivement compris : une guerre sans dramaturgie classique, sans moments décisifs clairement identifiables, sans possibilité de clôture symbolique, produit des effets psychologiques et sociaux radicalement différents des conflits traditionnels. Elle ne mobilise plus les énergies collectives vers un objectif commun, mais tend à disperser l’attention, à fragmenter les engagements, et à éroder progressivement la capacité de la société à penser son propre rapport à la violence organisée de masse.
La pertinence d’un diagnostic structurel
Ce que révèlent ces trois dimensions (temporalité indéfinie, centralité cognitive, absence de catharsis), c’est la pertinence du diagnostic structurel que Robida avait porté sur la guerre moderne. Il n’avait pas prédit les technologies spécifiques du XXIᵉ siècle, mais il avait saisi les logiques profondes appelées à structurer durablement la conflictualité contemporaine : diffusion spatiale, extension temporelle, médiatisation généralisée et normalisation progressive de l’état de guerre.
Le cartographe précoce de la guerre moderne nous parle aujourd’hui plus qu’hier, non pas parce que ses prédictions se seraient miraculeusement réalisées, mais parce que la multiplication des formes de l’engagement armé qu’il avait imaginée correspond de plus en plus précisément à notre expérience contemporaine. À une époque où les théoriciens militaires peinent à qualifier les nouvelles formes de belligérance (guerre hybride, guerre grise sous le seuil létal, conflits de haute intensité), Robida offre un cadre interprétatif qui permet de penser cette indétermination non comme une anomalie provisoire, mais comme la structure même de la conflictualité moderne.
Il aide à comprendre que ce que nous vivons n’est pas une transition désordonnée entre un ancien modèle de guerre (interétatique, déclarée, circonscrite) et un nouveau modèle encore à stabiliser, mais l’installation durable d’un régime de conflictualité qui se caractérise précisément par son refus de toute stabilisation, son caractère fondamentalement fluide, et sa capacité à combiner indéfiniment des registres d’action hétérogènes, sans jamais se fixer en une forme définitive.
Robida, un outil pour penser le présent
Au terme de ce parcours, une évidence s’impose : il faut sortir définitivement de la lecture technoprophétique de Robida afin de comprendre la portée véritable de son œuvre. Elle réside non pas dans la capacité à anticiper la simple apparence des objets techniques du futur, mais dans l’intelligence de la force de structuration que devaient nécessairement revêtir les différents vecteurs – techniques, cognitifs et sensibles – de la guerre moderne.
Ainsi, Robida doit être lu comme un révélateur des logiques profondes de la modernité militaire, un analyste intuitif des transformations structurelles que l’accélération technique et la rationalisation administrative allaient imposer au phénomène guerrier ; il doit être lu comme un penseur ayant su saisir, sous le voile de la fiction satirique, les traits essentiels de la conflictualité à venir. Cette triple qualification, de révélateur, d’analyste et de penseur, le situe dans un registre intellectuel qui n’est ni celui de la science-fiction ni celui de la prospective technique, mais celui d’une polémologie moderne 15 en forme de sociologie historique d’anticipation.
Comme révélateur, Robida rend visible ce que ses contemporains ne pouvaient ou ne voulaient voir : que la modernité technique ne pacifierait pas le monde mais transformerait radicalement les modalités de la violence collective. Comme analyste intuitif, il décompose les mécanismes par lesquels cette transformation est appelée à s’opérer : extension du champ de bataille, pluralisation des milieux conflictuels, abstraction de la violence et normalisation du conflit. Comme penseur des formes émergentes, il saisit que ce qui change dans la guerre moderne n’est pas seulement quantitatif (plus de morts, plus de destruction), mais d’ordre foncièrement qualitatif : le surgissement d’une autre structure temporelle, d’une autre distribution des espaces de conflictualité, d’une économie morale des conflits de nature dissemblable, et d’une dialectique renouvelée entre organisation sociale et violence de masse organisée.
Cette relecture de l’œuvre soulève une question méthodologique qui dépasse largement le cas particulier de cet auteur. Lire Robida aujourd’hui, ce n’est pas chercher le futur dans le passé (exercice toujours suspect de téléologie rétrospective) mais apprendre à reconnaître les logiques profondes de la guerre contemporaine à travers les formes qu’un observateur aussi perspicace avait su identifier il y a plus d’un siècle. En somme, ce qui importe, c’est de saisir la logique structurelle qui rend possible cette transformation : la manière dont la modernité technique crée les conditions d’une guerre continue et déformalisée, tout en demeurant compatible avec le maintien d’une vie sociale ordinaire.
Par ailleurs, Robida illustre exemplairement la fécondité d’une hybridation disciplinaire croisant fiction, stratégie et sciences sociales pour penser la guerre contemporaine. Parce qu’il combine visualisation (le dessin), narration (le récit), et satire (le commentaire social implicite), il parvient à saisir des dimensions du phénomène guerrier qui échappent trop souvent aux approches purement discursives. Ses illustrations ne sont pas de simples ornements du texte ; elles constituent un mode d’analyse à part entière, qui permet de donner à voir, sous une forme immédiatement sensible, ce que le langage conceptuel peine à formuler et à transmettre. Sa narration n’est pas une simple mise en intrigue ; elle explore les implications concrètes, au niveau du vécu individuel et collectif, de transformations que la théorie stratégique n’exprime le plus souvent qu’en termes abstraits.
Le geste robidien suggère ainsi que, pour penser adéquatement la guerre contemporaine, dans sa complexité multi-vectorielle, son indétermination croissante et sa capacité de structuration sociale, il est nécessaire de mobiliser des outils intellectuels eux aussi pluriels et hybrides. Ni la théorie stratégique prise isolément, ni l’analyse sociologique considérée seule, ni la fiction envisagée comme un genre autonome ne suffisent, chacune pour soi, à en épuiser l’intelligibilité. C’est dans leur articulation maîtrisée, dans leur mise en tension productive, que peut émerger une compréhension véritablement à la hauteur de l’objet. Le cas Robida rappelle en ce sens l’utilité heuristique des œuvres marginales pour éclairer les angles morts du présent. Précisément parce qu’il n’appartient à aucun canon établi, Robida a pu explorer des territoires que les formes consacrées de la pensée savante n’autorisaient pas encore à investir.
Au bout du compte, ce que Robida nous lègue, c’est moins un corpus de prédictions qu’une attitude intellectuelle : une lucidité sans illusion face aux transformations en cours, une capacité à penser le pire sans verser dans le catastrophisme, une aptitude à regarder en face ce que la modernité produit de plus inquiétant sans céder ni à la fascination technophile ni à la nostalgie réactionnaire. À l’heure où les démocraties libérales redécouvrent douloureusement les contraintes géopolitiques qu’elles croyaient avoir définitivement conjurées, où les guerres se multiplient sans que jamais ne se dessine la possibilité d’un ordre pacifié, où la violence organisée s’installe comme horizon permanent de l’existence collective, l’approche robidienne offre un modèle de pensée singulièrement précieux : une manière de refuser aussi bien l’optimisme technologique que le pessimisme fataliste.
C’est peut-être là que réside finalement l’apport le plus précieux de Robida : nous avoir montré qu’il est possible de penser lucidement la guerre moderne sans se laisser paralyser par elle, de reconnaître sa logique profonde sans pour autant la naturaliser, de la décrire dans sa banalité quotidienne sans jamais oublier son inacceptabilité morale. Dans un siècle où la guerre risque de redevenir, comme Robida l’avait anticipé, non plus l’exception mais la règle, cette lucidité sans illusion constitue la seule posture intellectuelle tenable pour ceux qui refusent à la fois l’aveuglement paniqué et les formes plus froides de renoncement que sont l’épuisement, le cynisme ou le défaitisme.
Sources
- Edward Tenner, « The world’s greatest futurist », Harvard Magazine, Janvier – février 1990, pp. 36-41.
- Le haut fonctionnaire et homme de lettres Henri Beraldi (1849-1931) fait réimprimer, sous le titre « Un caricaturiste prophète », l’ouvrage d’Albert Robida La guerre au XXᵉ siècle en 1916, soit environ trois décennies après sa première édition. Cette réédition, en pleine Première Guerre mondiale, témoigne de la stupéfaction des contemporains devant la justesse des intuitions de Robida : ses visions satiriques d’une guerre mécanisée, aérienne et industrielle apparaissent soudain comme des anticipations troublantes du conflit en cours. Beraldi contribue ainsi à installer Robida dans la catégorie des « prophètes involontaires » de la modernité militaire. Voir également Jacques Richardson, « Future War and Superweapons, the Perceptive Fantasies of Albert Robida », Foresight : The Journal of Futures Studies, Strategic Thinking and Policy, vol. 9, nᵒ 6, 2007, p. 61‑73.
- Dominique Lacaze, « Albert Robida, maître de l’anticipation », Revue des Deux Mondes, juillet‑août 2015, p. 78‑89.
- L’Association des amis d’Albert Robida, créée en 1997, publie une revue spécialisée, Téléphonoscope.
- On signalera toutefois l’existence de la thèse de Sandrine Doré, « Albert Robida (1848‑1926). Un dessinateur fin de siècle dans la société des images », doctorat en histoire de l’art soutenu en 2014 à l’université Paris‑Ouest Nanterre sous la direction de Ségolène Le Men.
- Sur cette notion, voir Julian Bleecker, Design Fiction : A Short Essay on Design, Science, Fact and Fiction, Near Future Laboratory, 2009.
- Alexandre Escudier, « Le sentiment d’accélération de l’Histoire chez les Modernes : éléments pour une histoire », in Esprit, n° 6, juin 2008, p. 165-191.
- Antony Dabila, L’Échiquier stratégique. La grammaire de la guerre à travers les âges, Paris, Seuil, 2025.
- Raymond Aron, Les guerres en chaîne, Paris, Gallimard, 1951 ; Id., Espoir et peur du siècle, Paris, Calmann-Lévy, 1957 ; Id., Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962.
- Jean Baechler, « Philosophie de la guerre ou la guerre comme concept », in Res Militaris, vol. 2, n° 1, automne 2011 (repris in Id., Écrits, éd. A. Escudier, vol. 2, Paris, Hermann, 2024, p. 457-479) ; Id., Guerre, histoire et société, Paris, Hermann, 2019 ainsi que cette véritable somme encyclopédique collective que constituent les dix-sept volumes de sociologie historique comparée sur la guerre dirigés par J. Baechler, Guerre et société, Paris, Hermann, 2014-2019.
- Sur ce point, l’œuvre d’Albert Robida peut être mise en regard des travaux de la politologue Virginie Tournay sur les régimes contemporains d’anticipation et de gouvernement du risque. Celle-ci analyse la manière dont les sociétés modernes transforment des menaces diffuses (sanitaires, technologiques, informationnelles ou sécuritaires) en objets durables de régulation, d’expertise et de controverse publique, au point de déplacer les conditions mêmes de l’exercice de la souveraineté étatique dans des milieux immatériels structurés par la donnée, l’information et les dynamiques du cyberespace. En un sens, Robida et Tournay opèrent un même déplacement analytique : l’attention ne porte plus sur la guerre comme événement exceptionnel, mais sur les dispositifs qui l’anticipent, l’encadrent et la rendent gouvernable. La Guerre au XXᵉ siècle donne ainsi à voir, par la fiction narrative et l’image, ce que Tournay conceptualise un siècle plus tard : une conflictualité devenue régime permanent d’anticipation, organisée par des savoirs, des scénarios et des infrastructures cognitives. Robida apparaît alors moins comme un prophète technologique que comme un précurseur intuitif des formes modernes de gouvernement de l’incertitude.
- Jean Baechler et Alexandre Escudier dir., Résilience démocratique. Éléments de sociologie historique. Paris, Hermann, 2024 ; A. Escudier, « Double résilience démocratique : le nouveau Grand débat », Conférence. Sciences Po, 2 octobre 2025.
- Cette centralité de l’espace cognitif renvoie à la lecture philosophique de la guerre proposée par Frédéric Gros qui, dans son ouvrage Pourquoi la guerre ? (Paris, Albin Michel, 2023), s’inscrit dans une longue tradition de pensée soulignant que la guerre ne se réduit pas aux seuls moyens ou stratégies, mais engage une réflexion sur les représentations, les passions et les cadres de sens qui rendent la violence collective intelligible et acceptable. Penser la guerre comme bataille des perceptions, et non comme simple affrontement matériel, revient ainsi à prolonger sur le plan conceptuel ce que Robida avait intuitivement mis en scène : une conflictualité où l’image, le récit et l’anticipation pèsent autant que la force armée.
- Marc Hecker et Élie Tenenbaum, La Guerre de vingt ans : djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle, Paris, Robert Laffont, 2021.
- Jean Baechler, « La polémologie comme science » [2015], repris in Id., Écrits, vol. 2, op. cit., p. 707-723.