Hugo Drochon enseigne la théorie politique à l’université de Nottingham. Formé à Cambridge, auteur de Nietzsche’s Great Politics (Princeton University Press, 2016), il vient de consacrer un livre, Elites and Democracy, paru toujours chez Princeton, aux trois grands théoriciens italiens et allemands de l’élite — Gaetano Mosca, Vilfredo Pareto et Robert Michels — et à ce qu’il appelle la « démocratie dynamique ». À l’occasion des dix ans du Brexit, il a accordé au Grand Continent un long entretien sur ce que la tradition élitiste peut nous dire de l’impasse européenne.

Le 23 juin marque les dix ans du vote sur le Brexit. La construction européenne aurait pu être interrompue par ce moment référendaire, qui prolongeait l’échec du traité constitutionnel de 2005. Pourtant, au cours de la décennie écoulée, la montée de l’extrême droite ne s’est pas accompagnée d’une vague de mouvements pro-Brexit sur le continent. Le trumpisme semble même faire émerger une demande d’autonomie et de souveraineté plus large, à laquelle les institutions européennes peinent à répondre. L’élitisme italien aurait-il la clef de cette énigme ?

Je crois que ses concepts sont tout à fait d’actualité. Il est frappant que, dix ans après le Brexit, nous soyons revenus précisément là où nous avons commencé. 

En janvier 2017, juste après le référendum britannique et l’élection de Donald Trump, j’avais écrit un texte qui s’intitulait « Pourquoi les élites règnent toujours ». Mon idée était simple : pour comprendre ce que signifiait le mot « élite », que tout le monde brandissait alors (Trump contre l’establishment, Theresa May contre les « élites internationales » déracinées, les partis d’extrême droite et d’extrême gauche européens contre les élites « eurocratiques »), il fallait revenir à celui qui lui avait donné son sens moderne. 

Cet homme, un Franco-Italien né à Paris en 1848, est Vilfredo Pareto.

On connaît surtout Pareto pour l’économie, l’« efficacité de Pareto », la « loi des 80-20 »… quelle est sa relation avec la théorie des élites ?

En effet, tout le monde connaît la règle des 80-20 – 80 % de la terre finit toujours entre les mains de 20 % de la population – qu’il avait déduite de son étude de la répartition foncière en Italie. Elle trouve un écho dans des slogans tels que « 1 % contre les 99 % ». Même si Pareto avait surtout constaté que 20 % des cosses de son potager produisaient 80 % des pois… 

C’est seulement à la fin de sa vie qu’il s’est tourné vers la sociologie. Dans son livre Les Systèmes socialistes, paru en 1902, il livre une définition sociologique du mot français « élite », hérité du verbe latin eligere, c’est-à-dire « choisir les meilleurs ». Pareto l’emploie même lorsqu’il écrit en italien et on peut retrouver le mot dans son volumineux Traité de sociologie générale de 1916, d’environ trois mille pages. Le terme « aristocratie » ne lui semblait pas assez contemporain, dans le contexte de la démocratie moderne, tandis que l’expression « classe dirigeante » de son rival Gaetano Mosca n’était pas entièrement satisfaisante. Les deux penseurs se sont d’ailleurs disputé la paternité du concept. 

Dans votre ouvrage, vous parlez d’un « trio » : Vilfredo Pareto, Gaetano Mosca et Robert Michels. Mosca est sans doute le moins connu en France et, quand il est cité, il est toujours associé aux deux autres, comme s’ils formaient une unité parfaite : les concepteurs de l’élitisme italien. Quelles sont leurs différences ? 

On a tort de les confondre. C’est s’exposer à une mauvaise compréhension de leurs travaux. On a pris l’habitude de parler d’un triumvirat « Mosca-Pareto-Michels », mais chacun avait son centre de gravité propre. Pour Mosca, la référence, c’était l’histoire ; pour Pareto, l’économie ; pour Michels, les classes sociales. Mosca était un Sicilien, journaliste, homme politique, théoricien, qui a su tirer parti des occasions que lui offrait l’unification italienne. Pareto était l’héritier franco-italien d’un marquis génois, et il a fini reclus dans les montagnes suisses, entouré de ses chats (au nombre de dix-huit, dit la légende) d’où son surnom d’« ermite de Céligny ». Michels, lui, était allemand, proche de Max Weber, et sa pensée est indissociable de son contexte historique : l’Allemagne impériale et la montée du parti social-démocrate, le SPD.

Et politiquement ?

Là encore, tout les sépare et c’est essentiel. Mosca était un libéral conservateur, Pareto un libéral de marché, mais avec des sensibilités sociales, et Michels, au moment où il écrit son chef-d’œuvre, un socialiste convaincu, sur l’aile anarcho-syndicaliste du mouvement. 

Pareto était l’héritier franco-italien d’un marquis génois, et il a fini reclus dans les montagnes suisses, entouré de ses chats (au nombre de dix-huit, dit la légende).

Autrement dit : on ne peut pas en faire les « penseurs réactionnaires » qu’une certaine lecture paresseuse voudrait y voir. Tous trois étaient extrêmement critiques des élites de leur temps. Mosca a prononcé son dernier discours au Sénat italien pour faire le procès de Mussolini, avant de se retirer complètement de la vie publique. Pareto a qualifié l’Italie des années 1920 de « ploutocratie démagogique » et appelait de ses vœux une nouvelle élite pour la renverser. Michels jugeait les dirigeants du SPD, pourtant le parti socialiste le plus riche, le plus nombreux et le plus puissant du monde, insuffisamment révolutionnaires.

Commençons par Mosca, puisque c’est par lui que commence votre livre. Quelle est son idée maîtresse ?

Celle qui dit que, dans toute société, mis a part les plus primitives, il existe toujours une minorité organisée qui domine une majorité désorganisée. C’est sa fameuse « classe dirigeante », ou, en italien, « classe politica ». 

Pourquoi les minorités dominent-elles toujours selon Mosca  ?

La réponse qu’il donne est d’une simplicité redoutable : les minorités sont organisées, les majorités ne le sont pas. Une centaine d’hommes qui agissent de concert l’emporteront toujours sur mille hommes isolés. De là découle tout le reste. Y compris une critique des élections qui reste, à mon sens, l’une des phrases les plus controversées jamais écrites sur la démocratie représentative.

Laquelle ?

Mosca écrit ceci dans son chef-d’œuvre Elementi di scienza politica : « Quand nous disons que les électeurs ‘choisissent’ leurs représentants, nous employons un langage très inexact. La vérité, c’est que le représentant se fait élire par les électeurs ; et si la formule paraît trop rigide ou trop dure pour certains cas, on peut la nuancer en disant que ce sont ses amis qui le font élire. »

La thèse de Mosca est, en substance, que la démocratie de masse élargit les possibilités de gouvernance des élites plutôt que de les limiter. Songez à ce que cela signifie dix ans après le Brexit, alors que le deuxième mandat de Donald Trump nous montre chaque jour une Maison-Blanche de plus en plus prise d’assaut par des clans riches et puissants

Mosca est-il un penseur antidémocratique ?

Je ne dirais pas cela. Il ne s’arrête pas à ce constat, qui, pour lui, est plutôt du domaine des lois politiques. Sa grande question n’est pas : « Les élites dominent-elles ? » — pour lui, c’est un fait aussi immuable que la gravité des corps —, mais « comment empêcher cette domination de devenir oppressive ? ». Il y répond par ce qu’il appelle la « défense juridique » : le régime parlementaire, l’État de droit et les contre-pouvoirs. Il est le défenseur du régime du gouvernement représentatif comme l’a si bien théorisé Bernard Manin.

Selon lui, le niveau de « civilisation » d’une société se mesure au nombre des « forces sociales » qu’elle parvient à intégrer harmonieusement. C’est tout le contraire d’une société où une force dominante écraserait toutes les autres. Ce que Mosca définit comme les « forces sociales » sont celles qui naissent naturellement des transformations techniques, économiques, juridiques et militaires. Une classe dirigeante intelligente les coopte, tandis qu’une classe dirigeante trop hermétique se fait renverser par ces forces. Plus cette dernière se renferme et rejette ces éléments en quête d’ascension, nous dit Mosca, plus elle s’expose au risque d’être mise à bas dans la violence. 

Peut-on trouver dans ces « forces sociales » quelque chose des mouvements contestataires d’aujourd’hui ?

C’est exactement ce que je soutiens. Ce sont bien des « forces sociales » types MAGA définies par Mosca qui ont porté Donald Trump au pouvoir et favorisé le Brexit. C’était déjà une manière de nommer ce que nous appelons aujourd’hui les mouvements sociaux. Les régimes qui en font l’expérience présentent des mécanismes de « défense juridique » hybrides : ni entièrement autocratiques, ni purement populaires, ils doivent atteindre un équilibre sans cesse menacé entre des forces concurrentes. 

La question européenne qui me paraît essentielle à l’heure actuelle est directement héritée de la pensée de Mosca : combien de forces sociales nouvelles le système peut-il absorber sans se rigidifier ni exploser ? Voilà pourquoi, lorsque je regarde l’Europe aujourd’hui, je pense d’abord à lui.

Venons-en à Pareto : dans le trident de l’élitisme italien, c’est lui l’étoile. Sans le savoir, on continue à se servir de ses métaphores et de ses concepts, comme la « circulation des élites », les « lions » et les « renards ».

Expressions qu’il avait lui-même empruntées à Machiavel, son prédécesseur italien. La thèse de Pareto, c’est que les élites gouvernent toujours, qu’il y a toujours domination d’une minorité sur une majorité, et que l’histoire n’est rien d’autre que le remplacement d’une élite par une autre. C’est cela, la « circulation des élites ». Quand l’élite au pouvoir décline, elle commence par être contestée, avant de devoir céder sa place. Ce passage de relais s’effectue de deux façons. Soit par assimilation : la nouvelle élite fusionne en douceur avec des éléments de l’ancienne. Soit par révolution : la nouvelle balaie l’ancienne. Pareto avait recours à une métaphore fluviale, aussi héritée de Machiavel, qui me paraît clef : le fleuve s’écoule continûment, incorporant ses affluents ; mais parfois, après l’orage, il déborde et emporte ses rives.

Et les lions et les renards ?

Ce sont deux types de pouvoir différents. Les renards dominent par les combinazioni : la ruse, la tromperie, la manipulation, la cooptation. Leur pouvoir est décentralisé, pluriel, sceptique. La force n’est pas pour eux un moyen d’action privilégié. Les lions, à l’inverse, craignent moins son usage : ils sont avant tout guidés par l’unité, l’homogénéité, la foi établie, les usages consacrés. Ils gouvernent par le truchement de petites bureaucraties centralisées et bien hiérarchisées. 

L’histoire, dit Pareto, est une oscillation du pendule entre ces deux types, plus ou moins rapide comme nous l’avons vu, des renards aux lions et inversement. « L’histoire est un cimetière d’aristocraties », aimait-il à dire. Il ajoutait que, de tous temps, il y a eu des guerriers victorieux, des marchands prospères, des ploutocrates opulents : leur fonction traverse les époques et subsiste quand l’individu qui l’occupe disparaît. 

Comment interprétez-vous, au prisme de ces idées, la séquence européenne des dix dernières années ?

L’Union européenne est le projet renardier par excellence : fondé sur la négociation, le compromis, la combinaison. Son rejet, en 2016, signe une victoire des lions sur les renards. Le phénomène n’a pas seulement été britannique ou américain. Partout, après une longue période où les renards ont continuellement gouverné (Cameron, Obama, les représentants de l’européisme libéral), les lions ont fait leur grand retour sur la scène internationale : Trump, mais aussi Poutine, Xi Jinping, Modi, Erdoğan. 

Au Royaume-Uni, par exemple, le gouvernement libéral de Cameron, l’homme-renard par excellence, a laissé la place à des gouvernements qui, sans l’être aussi ouvertement que ceux cités plus haut, sont beaucoup plus léonins, centralisateurs et autoritaires. Citons Theresa May, Boris Johnson et même Keir Starmer, dont les obsessions sécuritaires attestent ces mutations. Il n’y a rien d’étonnant à ce que certains soient des admirateurs de Poutine, le rénovateur en chef de la force léonine. 

Dès lors, comment comprendre que le Brexit ne se soit pas reproduit sur le continent ? 

Le Brexit a été une sécession léonine tonitruante, comme s’il s’agissait de sortir, de rompre, quitte à tout casser. Mais l’extrême droite continentale a tiré la leçon de l’expérience britannique : faire déborder le fleuve pour le faire dévier de son cours coûte cher. Elle a donc opté, non pour la révolution, qui emporte les rives, mais pour l’assimilation, qui infiltre le cours d’eau. Au lieu de quitter l’Union, on entreprend de la coloniser de l’intérieur, d’en capturer les institutions, d’en infléchir les politiques. 

Si le « Frexit » ou l’« Italexit » ont disparu des programmes, ce qui les a remplacés, c’est la volonté de rester pour mieux transformer.

La disparition des mouvements pour la sortie de l’Union et de l’euro ne serait donc pas le signe d’un recul de la contestation, mais bien celui de sa mue ?

Précisément. D’où l’emploi du mot circulation plutôt que remplacement. Les lions n’ont pas besoin de détruire la cage européenne, il leur suffit d’en mordre les barreaux et de les déchiqueter sur le temps long. Ce qui rend la chose si difficile à lire pour les institutions, c’est qu’elles attendaient des révolutionnaires et qu’elles ont affaire à des assimilateurs. C’est un processus qui est plus difficile à analyser car il est moins visible : le fleuve ne déborde pas, mais des forces souterraines sont en train de changer le lit. 

Vous évoquez également le trumpisme comme catalyseur d’une « demande d’autonomie ». En quoi cela change-t-il la donne pour l’Europe ?

Donald Trump renverse une donnée qui structurait l’européisme depuis 1945, à savoir un rassurant effet de miroir entre les deux côtés de l’Atlantique. Longtemps, une grande partie du prestige des élites pro-européennes venait de ce que « le monde pensait comme elles » : on avait raison à Berlin, à Bruxelles ou à Paris parce qu’on pensait grosso modo comme à Washington. Le trumpisme a vidé ce mimétisme de sa substance. 

Soudain, la force d’attraction n’est plus du côté des renards atlantistes, mais du côté des lions souverainistes. À cet égard, Pareto avait eu une intuition décisive : ce sont souvent des développements techniques, économiques et sociaux qui font surgir de nouvelles élites capables de défier l’ancienne classe dirigeante. 

Trump est arrivé au pouvoir avec une technologie nouvelle – Twitter ou maintenant X – qui est dans ce sens et malgré ses bots et son amplification algorithmique une « force sociale » au sens de Mosca. Bien qu’issu lui-même de l’élite (n’oublions pas que Donald Trump est membre du prestigieux 1 % et une vedette de téléréalité), il n’appartient pas d’abord à l’élite politique établie. 

Dans le vocabulaire de Pareto, Trump correspond à une élite « non gouvernante », et c’est précisément ce qui lui a permis de dénoncer l’élite gouvernante en bloc, qu’elle soit Démocrate ou Républicaine, ou, autrement dit, « assécher le marécage ».

C’est le fameux schéma « A-B-C » de Pareto ?

Ce schéma est central pour comprendre cette perpétuation des élites. Dans Les Systèmes socialistes, Pareto explique comment une nouvelle élite remplace l’ancienne. A, c’est l’élite établie. B, c’est l’élite montante. C, c’est le peuple. B s’allie à C en promettant qu’une fois au pouvoir, il ne se comportera pas comme A. Cela ressemble à la stratégie suivie par la plupart des politiciens. Notons que, dans sa lutte, l’élite montante politise des groupes qui ne l’étaient pas auparavant. Trump a fait entrer en politique l’Alt-Right, les complotistes, des gens qui n’avaient jamais voté aux primaires. Beaucoup d’électeurs du Brexit n’avaient jamais voté : sinon, le taux de participation au référendum n’aurait pas pu dépasser celui des législatives de 2015. C’est du A-B-C en action.

Et le sort de C, le peuple ?

Là réside toute la mélancolie de Pareto. Si B réussit, il devient la nouvelle élite, et une élite D surgira pour jouer avec B le rôle que B jouait avec A. Et ainsi de suite. La seule constante, c’est que C (le peuple) ne gouverne jamais, parce que l’élite gouverne toujours. Il n’y a aucune raison de penser que les électeurs de Trump ou du Brexit ne seront pas, à leur tour, trahis par les nouveaux dirigeants qu’ils ont contribué à porter au pouvoir. « Ploutocrate démagogue » : voilà l’expression que Pareto, observant l’Italie des années 1920, aurait sans doute appliquée à plus d’un dirigeant contemporain, tel cet homme riche qui sert les intérêts de sa petite coterie au détriment de la prospérité de son pays, le tout derrière l’écran de fumée de la démocratie.

Mais ce qu’il faut retenir, c’est que dans cette circulation il y a quand même le potentiel d’un changement, pas simplement le passage des renards aux lions, mais aussi un changement pour C. Pas qu’il gouvernera, mais que ces conditions pourraient s’améliorer. Ça sera la base pour la théorie de la ‘démocratie dynamique’ que j’ai élaborée.

Pareto va plus loin : il affirme que cette « ploutocratie démagogique » se métamorphose en quelque chose d’autre. 

C’est la partie la plus inquiétante, et la plus actuelle. Dans son dernier ouvrage, La Transformation de la démocratie, Pareto décrit la démocratie de son temps comme une alliance — un « alliage partiel », dit-il — entre la puissance montante des spéculateurs de la richesse, tendance « ploutocratique », et celle des salariés, tendance « démocratique ». De cet alliage naît la ploutocratie démagogique, dominée par les renards. Mais sa théorie de la circulation lui faisait prédire qu’une ploutocratie démagogique cède toujours la place à une « ploutocratie militaire », cette fois dirigée par les lions, désireux de restaurer la puissance de l’État. On peut discuter le terme « militaire », mais l’oscillation du renard vers le lion, du compromis vers la force, de la négociation vers l’autorité. C’est très exactement ce que nous observons. Le pendule est reparti du côté des lions.

Cela vaut-il pour Pareto lui-même, qui a été présenté comme l’un des précurseurs du fascisme et qui a été nommé sénateur par Mussolini ?

Ses écrits sur l’Italie des années 1920 ont mis Pareto dans l’embarras, parce que sa théorie de la circulation des élites prédisait le passage d’une ploutocratie démagogique à une ploutocratie militaire. Mais il faut distinguer la prédiction de l’approbation. Pareto, mort en 1923, vivait déjà reclus à Céligny, en Suisse, loin de la vie politique italienne. Libéral jusqu’à sa mort, il a préféré rester au-dessus de la mêlée, en incarnant une position « patricienne » qui suit la voie du « détachement olympien ». Et d’ailleurs quand il reçoit les documents qui le rendent sénateur, il ne donne pas suite. 

Comme pour beaucoup de libéraux italiens, le vrai modèle de Pareto était la Grande-Bretagne. Il vantait son pluralisme et sa tolérance, soutenant des mesures de libre-échange avec les Britanniques, aux antipodes de la ligne de Mussolini. 

Ses analyses nous aident à comprendre qu’en dressant des barrières commerciales et en limitant la liberté de circulation, le Brexit et les politiques de Trump affaiblissent les valeurs libérales. Tout en prédisant le retour des lions, Pareto aurait certainement mis en garde contre la xénophobie, le protectionnisme et le recours à la violence. 

Reste le troisième membre du tridente de l’élitisme italien, Robert Michels, et sa « loi d’airain de l’oligarchie ». Est-ce le plus radical des trois ?

C’est certainement le plus implacable. Michels étudie le SPD allemand, le parti qui se voulait l’incarnation de la démocratie, « un État en miniature », destiné à apporter la révolution démocratique. Il démontre que, dans son fonctionnement interne, ce parti démocratique n’est en rien différent des vieux partis conservateurs et oligarchiques qu’il dénonce. Sa formule est devenue célèbre : réduite à son expression la plus concise, la loi fondamentale de Michels est que c’est l’organisation qui donne naissance à la domination des élus sur les électeurs, des mandataires sur les mandants, des délégués sur ceux qui délèguent. « Qui dit organisation dit oligarchie. »

Michels ne définit donc aucun horizon d’espérance démocratique ?

Il n’y en aurait pas vraiment un si Michels s’arrêtait là. Mais — c’est ce que presque tout le monde oublie — dans la conclusion de l’édition de 1911, Michels soutient que la démocratie porte en elle deux « palliatifs » naturels contre la loi d’airain. 

Lesquels ?

Le premier se trouve dans sa tendance idéologique à la critique et au contrôle du pouvoir. La démocratie élève le niveau intellectuel des masses, et une éducation plus large accroît leur capacité à exercer un contrôle sur les dirigeants. 

Le second : sa tendance à faire naître des partis toujours plus nombreux, plus complexes, plus différenciés, qui se contrôlent et se neutralisent mutuellement. 

La concurrence entre les oligarchies est une condition d’un horizon démocratique pour Michels ?

En effet. Michels complexifie encore son analyse en précisant que cette concurrence joue aussi à l’intérieur de chaque parti, entre factions rivales. Cela anticipe beaucoup les thèses démocratiques d’après-guerre, que ce soit la démocratie ‘minimaliste’ de Schumpeter, ou encore la théorie ‘polyarchique’ de Dahl. 

C’est ce que vous appelez la « démocratie dynamique ».

C’est l’idée centrale de mon livre, et c’est la réponse que je propose à cette énigme d’où nous sommes partis. Puisque les élites gouvernent toujours, la démocratie ne peut pas correspondre à la définition qu’on en donne généralement : « souveraineté du peuple », « gouvernement de la majorité » au sens propre. Michels lui-même disait que le peuple ne régnait qu’ in abstracto, mais jamais dans la réalité.

La démocratie doit alors se comprendre autrement, c’est-à-dire comme défi perpétuel lancé par les élites montantes aux élites établies. Sa vérité ne se trouve ni dans les institutions, ni dans les principes — les élections ne suffisent pas à vérifier la validité d’une démocratie, puisque les autocraties, on le voit, peuvent sortir des urnes —, mais dans la succession des défis lancés. Cette déferlante continue, inarrêtable, d’assauts et de défis, est le fait des mouvements sociaux.

La meilleure image que j’en connaisse est une fable que Michels emprunte à Ésope : un vieux paysan, sur son lit de mort, dit à ses fils qu’un trésor est enfoui dans un champ. Après sa mort, ils bêchent partout pour le trouver. Ils ne le trouvent jamais. Mais à force de cultiver la terre, ils s’assurent une véritable prospérité. Le trésor, dit Michels, c’est la démocratie. Personne ne l’exhumera jamais par une recherche délibérée ; mais, en cherchant sans relâche l’introuvable, on accomplit un travail aux fruits féconds. La vraie démocratie ne sera jamais atteinte, mais l’effort pour y tendre produit des bénéfices démocratiques bien réels.

Concrètement, comment ce « défi » produit-il du changement ?

Un mouvement n’a d’effet politique que lorsqu’une fraction de l’élite établie rompt avec l’ordre en place et se rallie à sa cause. Sans l’un ou l’autre — sans mouvement, ou sans ralliement d’une partie de l’élite —, rien ne change : la même classe gouverne, les mêmes politiques se poursuivent. Pensez au mouvement des droits civiques et au Parti démocrate, ou au Tea Party et aux Républicains : dans les deux cas, une partie de l’élite a basculé. À l’inverse, ni Black Lives Matter ni les Gilets jaunes en France n’ont trouvé d’élite établie disposée à reprendre leur cause — et c’est pour cela qu’ils n’ont pas transformé le système. La démocratie dynamique se loge exactement dans cette interaction entre les mouvements et les élites, médiatisée par les institutions — historiquement, les partis.

Un exemple encore plus contemporain : Magyar en Hongrie, qui faisait partie de l’ordre établi, membre du Fidesz, mais qui a rompu avec lui et rejoint les mouvements de contestation contre le système Orbán et, en reprenant le parti Tisza, a réussi à le renverser. Par ailleurs, l’une des propositions les plus intéressantes qu’ait avancées Magyar est de limiter à deux le nombre de mandats du premier ministre : la circulation des élites faite règle constitutionnelle, la démocratie dynamique en acte.

Ce qui nous ramène à l’Europe et à ses impasses contemporaines.

Et donc, je crois, à la clef de l’énigme. C’est un problème proprement michelsien. La démocratie dynamique suppose une courroie de transmission entre les mouvements et les élites — historiquement, le parti de masse. Or cette courroie s’est rompue : c’est le grand constat de Peter Mair, l’« évidement » (hollowing out) des partis, qui se sont vidés de leurs membres et de leurs racines sociales pour se replier sur l’État. Quand le parti se vide, le mouvement n’a plus d’institution par où passer : il se greffe directement sur un chef. C’est le MAGA de Trump ; ce sont les « partis-personnes », comme En Marche, qui reprenait jusqu’aux initiales d’Emmanuel Macron. Le mouvement est bien là, mais sans médiation. 

La Hongrie montre toutefois que la courroie peut se reconstruire : c’est le second enseignement du cas Magyar. Au-delà de la rupture d’un élément de l’élite avec le système Orban, ce qu’il tente avec ses « îles Tisza » — ces réseaux de militants locaux — c’est de rétablir un lien direct et permanent entre les responsables politiques et les électeurs, là même où le système des partis avait été capturé. Que cela dure reste à voir, Tisza restant très centré sur son chef ; mais la tentative est exactement la démocratie dynamique à l’œuvre — non pas seulement conquérir le pouvoir, mais rebâtir l’institution qui relie le mouvement à l’élite, ce qui distinguerait Tisza d’un simple « parti-personne ».

Et au niveau européen ? 

C’est là que le diagnostic devient le plus sévère. Une démocratie nationale dispose au moins d’un lieu où cette reconstruction peut être tentée ; l’Union européenne, elle, n’a jamais eu de courroie à vider. Le Parlement européen ne canalise pas les forces sociales montantes comme le faisait un parti national. On m’objectera ses groupes transnationaux — le PPE, les Sociaux-démocrates —, mais ce sont des instances de coordination entre élites, qui agrègent des délégations nationales et disciplinent les votes ; non des véhicules par lesquels des forces montantes viennent défier l’élite établie et y entrer. Il n’existe pas de parti de masse européen — pas même de « parti-personne » européen. Si bien que la demande d’autonomie ne trouve aucune institution où s’exprimer dynamiquement : il ne lui reste que la sécession — le Brexit — ou la capture léonine de l’intérieur.

Vous insistez sur un point de vocabulaire : il ne faut pas confondre « mouvement » et « simple motion ». Qu’entendez-vous par là ?

C’est capital, et c’est ce qui distingue ma lecture d’une simple théorie cyclique. La motion pure, c’est la reproduction du même : les mêmes pièces tournent indéfiniment sur le même circuit. Le mouvement, au sens fort — au sens où Pareto et, après lui, Adorno, parlaient de « dynamisme » —, c’est l’application d’une force qui produit un changement dans le système. Pareto insistait là-dessus : il distinguait la force, qui peut conserver ou transformer le système, de la violence, qui est selon lui l’arme des faibles et le signe d’une élite à l’agonie. La démocratie dynamique, c’est l’application d’une force par les mouvements sociaux sur le système politique, pour accélérer la circulation des élites — du lion au renard ou inversement — et pour rendre la loi d’airain plus souple, c’est-à-dire pour arracher une participation politique plus grande.

Le danger, pour les élitistes, c’est l’immobilité : un paradoxe quand on pense à leur tropisme gattopardesco…

C’est la plus grande peur de Mosca et de Pareto : que la société se « cristallise ». Que les élites se fossilisent, que les électeurs soient las de choisir entre les mêmes candidats qui, eux-mêmes, répètent à satiété les mêmes vieilleries. Aux États-Unis, la rivalité Trump-Biden a été vue comme le triomphe de la gérontocratie, où les nouvelles générations sont ralenties dans leur ascension, pour ne pas dire bloquées. Or, prévient Pareto, quand les sentiments du peuple divergent trop radicalement de ceux de ses dirigeants, la révolte devient possible — le fleuve risque de déborder. 

Y a-t-il, malgré tout, une raison d’espérer ? Votre conclusion semble vouloir échapper au pessimisme.

Je l’emprunte à Nietzsche, sur lequel j’ai d’abord travaillé : il existe un « pessimisme de la force » qui n’est pas un pessimisme de la faiblesse. Le constat élitiste — les élites gouvernent toujours — peut paraître désespérant. Mais la démocratie dynamique le retourne. Si la démocratie n’est pas un état à atteindre mais une lutte à mener, alors elle n’est jamais perdue d’avance, parce qu’elle n’est jamais gagnée une fois pour toutes. Les travaux empiriques montrent que les mouvements parviennent à rallier une fraction de l’élite à peu près une fois sur deux. Pour le pessimiste de la faiblesse, c’est un verre à moitié vide. Pour le pessimiste de la force, c’est un verre à moitié plein. Les mouvements non-violents, parce qu’ils élargissent leur base, réussissent plus souvent que les violents.

Que devrait donc faire l’Europe, à la lumière de Mosca, Pareto et Michels ?

Le monde a changé ; les lions sont de retour. Il faut, déjà, le reconnaître. L’Europe, et l’Union européenne, reste l’apanage des renards, mais les renards doivent savoir s’adapter, accueillir les nouvelles forces sociales : car l’élite n’est pas seulement le problème, elle est aussi une part de la solution. C’est tout le défi du « niveau civilisationnel » de Mosca. Et pour s’adapter, il faut de la circulation. C’est là le défi de la démocratie dynamique. 

Un dernier mot. Dix ans après le Brexit, diriez-vous que les Italiens avaient vu juste ?

Ils avaient vu, en tout cas, ce que nous nous obstinons à ne pas voir : que la démocratie ne se définit pas contre l’existence des élites, mais par la manière dont on organise le défi perpétuel que nous pose cette loi d’airain.