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Dans une pièce de doctrine parue dans ces pages, Luis Vassy ouvre une réflexion salutaire sur les défis géopolitiques contemporains et sur la nécessité d’y former les élites de demain. C’est précisément la mission qui lui incombe à la tête de Sciences Po, et l’on ne peut que s’en féliciter. Le diagnostic qu’il pose mérite pourtant d’être discuté. Sans récuser les prémisses, que nous partageons largement, nous voudrions interroger certaines conclusions et prolonger le débat.
Vassy identifie une lacune dans notre manière collective de penser le monde. Ce qui ferait défaut, écrit-il, ce n’est pas « l’étude des autres sociétés », mais celle de « ce qui se joue entre elles : les relations internationales, dans leur dimension proprement conflictuelle ou coopérative, avec les questions de la puissance et de la sécurité, mais aussi de la gouvernance et de la coopération ».
La puissance est la condition de la liberté
Le monde a changé, c’est entendu, depuis son entrée au Quai d’Orsay, en 2004 — comme il avait changé au regard des années 1960 ou 1980. Les acteurs se sont diversifiés et multipliés, les rapports de force ont été bouleversés et la structure même du système international s’en est trouvée transformée. Mais les questions de compétition et de coopération se posaient déjà, fût-ce en d’autres termes. Comment interagir avec autrui tout en préservant ses propres intérêts ? Dans le chaos, la question fondamentale demeure.
Le directeur de Sciences Po touche juste lorsqu’il observe que la guerre et la paix ne peuvent plus être abordées comme hier. Les Européens ont longtemps cru, depuis le début du siècle, que les guerres ne les concernaient pas directement. Ils sont rattrapés par une réalité tout autre. Un conflit de haute intensité se déroule sur le continent depuis des années, tandis qu’un autre, plus lointain, au Proche-Orient, affecte directement l’état de nos sociétés et y nourrit des débats, voire des polémiques, qui nous divisent profondément.
C’est ce contexte qui doit nous inciter à réfléchir à la meilleure manière de penser la puissance.
En commençant par le constat tout à fait exact posé par Luis Vassy. Les Européens ont durablement éprouvé une difficulté à penser la puissance, trop souvent perçue comme intrinsèquement oppressive ou brutale. Le directeur de Sciences Po a raison d’écrire que « Renoncer à la penser revient à accepter par avance que d’autres l’exercent sur nous ». La puissance n’est pas forcément la soumission d’autrui c’est également et avant tout la protection de sa propre souveraineté et de ses libres choix. On ne saurait opposer puissance et droit des peuples à disposer d’eux-mêmes — la première est la condition du second. Si l’époque a changé, l’impératif pour une nation, lui, demeure : défendre sa souveraineté et ses intérêts.
La critique du passé n’affaiblit pas
Jusqu’ici notre accord avec Vassy demeure entier. Il devient plus incertain lorsqu’il s’agit des moyens.
Vassy s’insurge contre l’idée que l’Europe aurait « le devoir de tourner le dos, dans ses rapports avec le reste du monde, au principe d’efficacité » — et il a raison de soutenir que ce principe doit la guider. Mais il déplore par ailleurs l’injonction qui serait faite aux Européens d’« expier » leur puissance passée, au moment même où leur poids recule, et le fait que l’Europe serait « la seule à être réellement envoyée au tribunal de l’histoire ».
Or les demandes d’examen de notre passé ne sont pas illégitimes, et y procéder ne nous affaiblit nullement. L’Europe a dominé et conquis le monde. Les « grandes découvertes » — expression contestable, mais qui continue de prévaloir — n’ont rien eu de pacifique. Elles ont eu lieu, comme les colonisations qui les ont prolongées, dans une violence extrême, donnant lieu à d’innombrables massacres et atrocités, y compris à des génocides — Amérindiens, Hereros — sur lesquels on aurait tort de demeurer silencieux. L’exploitation des ressources et des hommes s’est faite à très grande échelle, et souvent avec une cruauté inouïe.
Il est impossible de défendre nos lumières sans intégrer pleinement cette part d’ombre. C’est un parcours qui peut être long et ardu, mais reconnaître les torts de la colonisation et de l’esclavage, ne nous affaiblit pas, il nous grandit. Reconnaître la réalité pour ce qu’elle est est à juste titre le premier principe d’une pensée réaliste. L’auto-examen, pour un individu comme pour une nation, n’a rien d’un avilissement. On n’affronte pas l’avenir avec lucidité sans regarder le passé, y compris dans ses zones les plus sombres.
L’efficacité suppose d’être convaincant
Luis Vassy soutient que l’Europe subirait un « double standard du double standard » : elle serait la seule à qui l’on reproche de traiter différemment ses amis et ses ennemis, ceux qui lui veulent du mal et ceux qui ne lui en veulent pas. Ainsi, écrit-il, « il ne viendrait jamais à l’idée de reprocher à la Russie de ne pas se montrer en permanence cohérente avec ses principes ».
Cet argument pourrait être retourné. Que la Russie pratique, et pourrait-on dire, « arsenalise » le double standard en matière de souveraineté est une évidence. Mais nous, Occidentaux, nous le pratiquons également, et c’est là tout le problème. En effet, notre récit consiste précisément à nous distinguer d’elle, à nous poser en contre-modèle. La comparaison de Vassy est dès lors aussi singulière que perturbante : nous devrions résister à la Russie parce qu’elle pratique le double standard, mais nous ne devrions pas nous émouvoir qu’un reproche identique nous soit adressé. Or on ne saurait poser que « puisqu’ils le font », nous le pouvons aussi. Une démocratie ne peut emprisonner ou torturer ses opposants sous prétexte que tel régime s’y livre. On ne peut se présenter comme vertueux et succomber aux vices que l’on condamne chez autrui. Méfions nous de l’argument selon lequel la fin justifie les moyens parce qu’il conduit trop souvent à fouler aux pieds nos valeurs et affaiblir le discours que nous portons à leur égard. Pour un avantage à court terme, nous injurions nos objectifs de long terme.
Luis Vassy parle d’efficacité, c’est effectivement sur ce plan que l’on doit se situer. Mais pour être efficace, il faut d’abord être crédible. L’histoire de la guerre froide en témoigne. Ce n’est pas en soutenant Mobutu, Pinochet ou le régime d’apartheid que les Occidentaux ont le plus efficacement contenu la menace soviétique. Le maccarthysme a davantage servi la propagande de Moscou qu’il n’a desservi l’URSS. Le monde occidental s’affaiblissait à piétiner les principes qu’il proclamait, dès lors qu’il adossait sa sphère d’influence à des pouvoirs odieux, aux antipodes de ses valeurs. De même, ni la guerre d’Irak ni Guantánamo n’ont efficacement combattu le terrorisme islamiste.
Ce ne sont pas les valeurs occidentales que le reste du monde conteste. C’est leur application sélective, indexée sur le seul critère ami/rival. Nous les brandissons lorsqu’un État rival les bafoue et nous détournons le regard lorsqu’une nation amie en fait autant. En ce cas, il ne faut plus parler de valeurs universelles, mais de défense d’intérêts. Car le double standard pointe cette contradiction : nous aimons faire la leçon sans toujours nous l’appliquer, et cela se voit, quoi qu’en pensent nombre de dirigeants et de commentateurs européens qui feignent de ne rien remarquer.
La Russie se livre à une guerre d’agression, elle commet des crimes de guerre et contre l’humanité. Israël occupe illégalement la Cisjordanie et Jérusalem-Est depuis 1967 et réprime une population au mépris du droit humanitaire. On a des preuves circonstanciées de torture de prisonniers et Israël a bombardé des civils à Gaza comme la Russie en Ukraine. Les Palestiniens, soumis au blocus, ne peuvent ni fuir ni être ravitaillés.
Comment, dès lors, ne pas constater le double standard qui sépare la réaction occidentale — les multiples trains de sanctions contre la Russie — des simples protestations verbales adressées à Israël ? Même dans une pure et simple position réaliste il faudrait considérer que cette dimension n’entame pas seulement notre crédibilité morale, mais ruine notre crédibilité stratégique, puisque nous laissons faire tout en condamnant. Les chancelleries qualifient sans relâche d’« inacceptables » les actions du gouvernement Netanyahou, sans jamais en tirer la moindre conséquence. La survie est-elle plus menacée, l’existence quotidienne plus précaire, à Gaza ou à Kiev ?
Ce n’est pas en restant tantôt muette, tantôt vocale, mais toujours inactive face aux actions du Premier ministre Netanyahou et de ses ministres les plus extrémistes, que l’Europe défend efficacement ses valeurs. Ce n’est pas en apparaissant hypocrite qu’elle parviendra à mieux lutter contre l’islamisme et le terrorisme.
La realpolitik et le droit international
Lorsqu’on se réclame de la démocratie et de l’attachement au droit international, on ne peut s’abstenir de condamner le raid américain sur le Venezuela : parfaitement illégal, quelque jugement que l’on porte sur Maduro et son régime. Il faut respecter les principes que l’on invoque si l’on veut être crédible. Le droit, à la différence de la morale, est le même pour tous.
Certains responsables politiques ou experts, soutenant l’action américaine, ont affirmé qu’il fallait s’affranchir du droit international pour être efficaces. La guerre des douze jours de juin 2025, puis celle déclenchée le 28 février 2026, ont été présentées comme n’y contrevenant pas tout à fait, au motif — bien réel — que l’Iran menaçait Israël et que la non-prolifération valait bien quelques accommodements. Ce raisonnement n’est rien d’autre que la négation du droit international, lequel ne reconnaît pas la « légitime défense préventive ». C’est la porte ouverte à toutes les violations, leurs auteurs ne manquant jamais d’un motif pour les justifier. La légitimité est discutable, la légalité ne l’est pas.
Les États européens — l’Espagne exceptée — se sont gardés de critiquer ces opérations pour ménager Donald Trump, jugeant qu’il fallait à tout prix le maintenir dans le jeu ukrainien, fût-ce au prix de larges concessions. Il est pourtant patent que, sur le terrain des valeurs affichées — respect du droit, de l’ONU, du multilatéralisme, lutte contre le dérèglement climatique —, nous n’avons plus grand-chose en commun avec les États-Unis de Donald Trump.
La question soulevée par Vassy est en définitive celle de la realpolitik. Elle a mauvaise presse, et il est trop aisé de se draper dans la morale pour la condamner. Mais ce realpolitik bashing repose sur une erreur de qualification. On entend trop souvent la realpolitik comme l’indifférence au droit international et aux droits humains : c’est un contresens. La véritable realpolitik consiste à tenir compte des réalités pour les infléchir positivement.
Vassy déplore encore que la moindre imperfection des Européens, la moindre compromission au nom de leurs intérêts, suscite des procès virulents, comme s’ils devaient être parfaits et n’interagir qu’avec des partenaires parfaits, ce qui va à l’encontre des principes les plus élémentaires de la diplomatie. Il faut, c’est vrai, savoir dîner avec le diable ou avec ses diablotins. Les accommodements que les uns et les autres peuvent faire avec le droit international ne sont pas de même nature et ne sauraient par conséquent être mis sur le même plan. Entre ne pas tenir un engagement, renier une promesse et commettre un crime de guerre, il y a un gouffre. Aucune puissance ne peut être indemne d’un reproche face au non-respect du droit international. Mais les manquements mineurs et violations graves ne peuvent être mis sur le même plan. Mais le compromis n’est pas la compromission : le premier est nécessaire, la seconde est délétère. Faire en permanence la leçon sur les droits de l’homme, du haut d’une supériorité morale supposée, produit rarement de bons résultats. Il faut partir du monde tel qu’il est, et non tel que nous le rêvons. Les multiples projets d’« alliance des démocraties » opposés à une ONU prétendument livrée aux dictatures n’ont jamais rien donné de probant.
L’exemple de Nixon et Kissinger éclaire cette distinction. On leur a reproché une détente avec l’Union soviétique qui les conduisait à négliger la question des droits humains. Or la manière dont leurs prédécesseurs l’avaient agitée n’avait fait avancer cette cause d’un pouce, quand il était de l’intérêt de tous de ralentir la course aux armements, d’empêcher que les conflits périphériques ne dégénèrent en affrontement mondial et d’établir un code de conduite de la rivalité. Approuver cette détente n’interdit pas de condamner l’intensification des bombardements au Vietnam et au Cambodge, ou l’implication américaine dans le renversement de Salvador Allende. L’un et l’autre violaient le droit international. La détente relevait d’une authentique realpolitik, le coup d’État chilien, certainement pas.
L’exemplarité peut être notre stratégie
Il y a, bien sûr, de l’instrumentalisation et de l’exagération dans l’argument du double standard. Mais le double standard existe ; il n’est pas un pur fantasme, et le nier ne fera qu’alimenter les reproches de suffisance et d’arrogance adressés aux Européens.
Si nous voulons défendre nos intérêts, si nous voulons être efficaces, il nous faut être cohérents et exemplaires — car c’est exactement ce que nous prescrivons aux autres. Nous ne pouvons nous autoriser un comportement contraire à celui que nous affichons : il y va de notre crédibilité, et donc de notre capacité même, à servir nos intérêts. La France et ses partenaires européens doivent se montrer intransigeants sur le respect du droit international, et ne jamais hésiter à en dénoncer les violations, fussent-elles le fait de pays amis ou alliés.
Faut-il s’offusquer que le reste du monde soit plus exigeant à l’égard des Européens que des autres puissances ? Non, car c’est en grande partie parce que nous avons nous-même revendiqué la spécificité – et l’exemple – résultant de notre attachement au respect du droit international, de la souveraineté, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et de la promotion des libertés.
Combien de fois les responsables français ont-ils présenté leur pays comme celui des « droits de l’homme », ce qui a conduit Robert Badinter à préciser qu’il était plutôt le « pays de la Déclaration des droits de l’homme ».
On ne peut pas reprocher au reste du monde d’avoir cru en notre discours, abondamment diffusé. Il nous honore, mais nous oblige. Il nous donne, en réalité, plus de responsabilités et d’obligations que de droits. N’eussions-nous pas, nous-mêmes, et pour nous distinguer de nos propres erreurs historiques, mis l’accent, de façon tout à fait singulière et presque systématique, sur le respect de ces valeurs que nous considérons universelles, nous pourrions nous agacer de ces rappels plus fréquents. Ils ne sont en fait qu’un hommage qui nous est rendu, un rappel de la nécessité d’être vigilants. Il est logique que le monde soit plus exigeant à notre égard. Il nous demande de respecter le statut de « champions » des valeurs universelles que nous nous attribuons. Et il est donc important que nous respections nous-mêmes notre rang. Ce n’est en rien gênant, c’est une façon de nous aider à garder le cap, et de concilier par la cohérence de notre action nos intérêts et nos valeurs.
Penser la puissance, oui — mais sans renoncer au droit international, qui, seul, en fait autre chose qu’une domination.