À partir d’un niveau de capacité comparable à celui de Mythos (Mythos, Fable, GPT-5.6), l’accès du grand public aux modèles les plus avancés se fait désormais, dans la configuration actuelle, par palier. 

  • Il est soumis à un régime d’autorisation préalable placé sous supervision fédérale, ainsi qu’à des audits de sécurité réalisés en collaboration avec les laboratoires américains. 
  • La distribution de l’IA devient itérative, avec des conditions d’accès différenciées selon l’utilisateur, le secteur ou le pays. 
  • OpenAI annonce ainsi procéder à un déploiement lent et progressif de GPT-5.6, qui sera dans un premier temps ouvert à un cercle restreint d’entreprises américaines approuvées au cas par cas.
  • Anthropic indique que Claude Mythos 5 est réactivé pour un ensemble limité d’organisations américaines opérant ou défendant des infrastructures critiques, ainsi que pour les employés non américains des organisations concernées.

Ainsi, si le déploiement grand public de l’IA se poursuit, une double fracture se dessine. 

  • D’un côté, l’écart se creuse entre la frontière « fermée » des laboratoires et la frontière « visible » accessible au public : plusieurs générations de modèles séparent désormais les capacités internes des capacités diffusées. 
  • De l’autre, une nouvelle ligne de partage apparaît entre les entreprises américaines autorisées à accéder aux modèles les plus avancés, sélectionnées pour leur rôle stratégique ou critique et les entreprises européennes ou alliées, reléguées à une frontière technologique retardée. L’accès à l’IA la plus avancée devient un privilège stratégique sous contrôle d’État.
  • Nous sommes donc devant un risque accru de concentration de l’IA à la frontière entre les mains de quelques acteurs.  
  • Face à cela, les entreprises hors labs d’IA accélèrent pour sécuriser leur puissance de calcul et post-entraînent leurs propres modèles à partir des modèles open source les plus avancés afin de réduire leur dépendance et le retard pris en matière de capacités.

À partir de là, un scénario se dessine du côté américain à six mois, avec deux scénarios de réponse chinois. 

  • Du côté des États-Unis, nous pouvons nous attendre à une restriction ou à une interdiction des modèles open source chinois. Les modèles chinois se rapprochant de la frontière pourraient être désignés comme présentant un risque pour la chaîne d’approvisionnement, ce qui entraînerait des restrictions ou des interdictions d’achat, d’utilisation ou d’hébergement pour les entreprises américaines.
  • Les contrôles à l’exportation pourraient également être durcis pour tenir la Chine à distance : dans ce scénario, Nvidia ne pourrait exporter que vers un cercle très restreint d’alliés. À l’image des règles de diffusion de l’intelligence artificielle, le monde se segmenterait en plusieurs tiers d’accès au calcul.
  • Nous pourrions également assister à des investissements massifs dans la sécurité et la sûreté des modèles, condition nécessaire au déploiement de ces derniers dans l’économie américaine. Si certaines capacités franchissent un seuil (autonomie sur des tâches longues, fiabilité accrue, baisse du coût d’inférence), l’adoption économique pourrait connaître une nouvelle rupture brutale.

Dans ce cas, nous pouvons imaginer un scénario dans lequel la Chine s’alignerait sur l’approche américaine d’un « licensing » implicite, plus ou moins assumé, des modèles.

  • À un niveau de capacité très élevé, la Chine pourrait considérer que le risque cyber/bio est également critique pour ses propres infrastructures. 
  • Un réflexe de contrôle étatique pourrait alors se mettre en place : l’État est déjà l’un des principaux clients ; le pivot vers un modèle « champion national fermé » serait alors cohérent. Environ 75 % du chiffre d’affaires de Z.ai en 2025 provient de contrats B2B, notamment avec des agences gouvernementales, des banques contrôlées par l’État, des projets de villes intelligentes 1.
  • Pékin pourrait également recourir à des mesures de rétorsion face aux contrôles à l’exportation américains et à l’inscription de ses laboratoires sur la liste des entités en adoptant des restrictions sur les terres rares.

Il existe toutefois une deuxième possibilité : la Chine pourrait continuer à laisser ses laboratoires publier des modèles open source à la frontière.

  • Les capacités des modèles chinois destinés à un usage général pourraient rattraper celles des modèles américains en 5 à 6 mois.
  • Le modèle économique des laboratoires américains serait alors menacé : la valeur d’un modèle propriétaire de 2026 s’effondre dès lors que ses équivalents de génération supérieure sont disponibles en open source (DeepSeek, GLM, MiniMax, etc.). Dans ce cas, le gouvernement américain ne pourrait pas rester inactif et financerait lui-même le développement de modèles propriétaires au nom de la sécurité nationale.
  • Mais si les États-Unis bannissent leurs propres modèles ouverts pendant que la Chine continue de publier, l’écosystème open source mondial se retrouverait chinois par défaut. 

Pour l’Europe, plusieurs trajectoires sont possibles. 

  • On peut imaginer tout d’abord une trajectoire « type Huawei » : sous la pression des contrôles à l’exportation américains, la possibilité d’utiliser des modèles chinois est fortement réduite pour beaucoup d’entreprises européennes.
  • Une logique de « trusted partners »/pax silica 2 s’appliquerait : l’Europe s’arrime aux États-Unis pour avoir accès à des modèles américains et développe « une souveraineté de deuxième génération », un écosystème capable de reproduire les modèles des générations précédentes à moindre coût. 
  • Mais un autre scénario est possible : une coalition de pays européens qui investirait massivement, à hauteur d’environ 500 milliards d’euros initialement, pour se doter d’un écosystème (capital, calcul, données, talents) capable d’opérer à la frontière.
Sources
  1. Cheryl Wu, JS Denain, Anson Ho, What we learned from 1,604 Chinese AI job postings, 25 juin 2026.
  2. US State Departement, The Digital Sovereignty Trap, 23 juin 2026.