Le 18 mai 2026, le Vicomte Davignon s’est éteint à 93 ans. Comme l’écrivait Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du Soir : « Avec lui, c’est un pan entier de l’histoire de la Belgique et de l’Europe qui disparaît. » Pour ses innombrables proches, il était simplement « Stevie », un homme doté d’une truculente zwanze bruxelloise, maniant l’ironie avec soin et le franc-parler avec art. À moins que ce ne soit l’inverse. Mais, pour l’Histoire, il s’imposera probablement comme une figure de roman au destin extraordinaire, un homme de pouvoir ayant arpenté sans relâche les sommets de la diplomatie internationale et du capitalisme européen pendant près de soixante ans.

Henry Kissinger avouait un jour, non sans malice, que Davignon était le seul diplomate qu’il connaisse à faire preuve d’une arrogance supérieure à la sienne. À une heure où l’Europe peine à sortir de sa vassalité face à l’Amérique de Trump, l’image d’un représentant du Vieux Continent toisant son homologue américain avec une telle superbe prend des allures de mirage. Davignon fut, de fait, l’incarnation d’une ère où le projet européen se forgeait par l’ambition démesurée d’une poignée de visionnaires. Pour eux, le second conflit mondial n’était qu’une sanglante guerre civile, dont seules des institutions supranationales, intégrées et puissantes, sauraient conjurer le retour.

Un Talleyrand moderne de la diplomatie belge et européenne

Étienne Davignon a traversé la seconde moitié du XXe siècle avec une longévité institutionnelle et une diversité de fonctions qui forcent le respect. Diplomate surdoué, il fait ses premières armes sous l’égide de son père spirituel, Paul-Henri Spaak — dont il partagera d’ailleurs la vie de la fille, Antoinette, figure importante de la politique belge, reconnue pour ses combats d’avant-garde en faveur des droits des femmes et de la défense des francophones. Dans la Belgique polarisée de l’époque, où les clivages idéologiques figeaient d’ordinaire les trajectoires, Davignon réalise la prouesse de passer de l’ombre de Spaak, grande figure socialiste, à la direction du cabinet du ministre des Affaires Étrangères, Pierre Harmel, issu du monde social-chrétien. Cette transition presque impensable dans le paysage politique d’alors, démontrait déjà une plasticité politique et un sens supérieur de l’État, caractéristiques qui allaient jeter les bases de son influence future sur la scène européenne.

Dès la fin des années 1960, Davignon s’impose très vite comme l’un des grands architectes de la machinerie européenne. Nommé commissaire à l’Industrie et à l’Énergie, il déploie une redoutable puissance d’action. Face au premier choc pétrolier, il initie la création de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), dont il prend la tête, pour unifier la riposte des pays consommateurs. Début des années 1980, il orchestre le sauvetage de la sidérurgie continentale : le fameux « Plan Davignon » impose quotas de production et restructurations avec une fermeté martiale. Il incarne alors une Commission européenne décomplexée, capable d’assumer une politique industrielle dirigiste et souveraine. Il n’accédera pourtant jamais à la présidence de l’institution, mais Jacques Delors lui-même dira qu’il voyait en lui l’une des rares personnalités ayant su doter l’Europe des moyens économiques de son ambition politique.

Étienne Davignon assiste à la cérémonie d’hommage européen organisée en l’honneur de Jacques Delors, le 5 janvier 2024. © Union européenne , 2024

L’architecte de la mutation du capitalisme belge

Réduire Davignon à la seule sphère publique reviendrait pourtant à amputer son parcours de sa dimension la plus singulière. De la diplomatie d’État, il glisse avec aisance, à l’aube des années 1990, vers les centres névralgiques du capitalisme national belge. Placé à la tête de la vénérable Société Générale de Belgique, il mène une bataille homérique pour sauver la « Vieille Dame » du capitalisme belge des griffes de l’Italien Carlo De Benedetti lors de la célèbre OPA hostile de 1988. En la poussant dans les bras du groupe français Suez — dont il deviendra vice-président —, il remodèle l’ancrage des grands fleurons industriels de son pays. Si ses détracteurs lui reprochaient parfois d’avoir inféodé les fleurons nationaux aux intérêts français, il s’en justifiera toujours en pointant la division des élites belges. Pour Davignon, cette restructuration s’opérait à un point de bascule historique en Belgique : l’heure était à l’agonie d’un capitalisme francophone « de papa », voué à céder la place au triomphe naissant d’un nouvel entrepreneuriat flamand décomplexé et peu soucieux des joyaux belges hérités du passé. Son statut de figure providentielle s’illustrera encore en 2001 : au lendemain de la faillite fracassante de la Sabena, la compagnie aérienne nationale belge, c’est lui que le gouvernement charge de lever les capitaux nécessaires pour faire naître, sur les cendres du transporteur historique, la nouvelle compagnie SN Brussels Airlines.

Jean-Pierre Hansen, l’ancien président d’Electrabel qui le connaissait bien, a sans doute livré la définition la plus acérée du grand homme. Pour lui, Davignon était un « anti-Guépard » : à l’inverse du prince de Salina contemplant le crépuscule de son monde avec une mélancolie résignée, Davignon chérissait l’action et exigeait d’en être le moteur. Diplomate de lignée, il avait acquis la certitude, au contact des tragédies du siècle, que « les États sont les plus froids des monstres froids » et que seule la realpolitik pouvait être source de changements. 

Le spectre du Katanga et les fantômes de Lumumba

Cependant, la trajectoire rectiligne d’Étienne Davignon, diligemment suivie jusqu’aux cimes du pouvoir, n’est pas exempte de cicatrices. La première blessure survient au tout début de son parcours diplomatique, en 1960, quand les dernières marquent surtout la fin de sa vie. Sa disparition vient éteindre de facto les procédures judiciaires intentées à son encontre par la famille de Patrice Lumumba, refermant sans épilogue la page la plus sombre de sa très longue carrière.

En 1960, les caprices de l’histoire propulsent ce jeune diplomate stagiaire de 28 ans dans un Congo tout juste indépendant. Alors que la jeune République vient de rompre officiellement ses canaux diplomatiques avec son ancienne puissance coloniale, elle cherche à conserver un canal de communication officieux. C’est Davignon qui l’incarne. Dans le chaos ambiant, il opère comme conseiller de l’ombre pour nouer des liens entre la Belgique et le régime du nouveau président Joseph Kasavubu, en pleine période de décolonisation, un processus réalisé à la hâte.

Grand artisan de l’indépendance, le Premier ministre Patrice Lumumba en cristallise la tension par son discours retentissant du 30 juin 1960, dénonçant face au roi Baudouin, invité à Léopoldville, les affres du système colonial. Devenu du jour au lendemain une icône du panafricanisme, Lumumba se heurte très vite au mur implacable de la Guerre froide et des intérêts miniers belges. Après avoir essuyé le refus de Washington de l’aider à stabiliser le pays face à la sécession du Katanga — une province riche en ressources dans laquelle l’Union minière belge a des intérêts importants —, il commet le pire des affronts : se tourner vers l’Union soviétique. 

Etienne Davignon a présidé en coulisses à la destinée de la Belgique et a été au coeur de toutes les grandes sagas qui ont concerné le pays ces cinquante dernières années. Ici lors de l’affaire de la Générale. © documentaire Nicolas Delvaulx/RTBF/UNE

Pour l’Occident, la coupe est pleine et la sentence irrévocable. Honni par Bruxelles pour l’humiliation qu’il a infligée au roi et pour la menace qu’il fait peser sur l’Union minière belge, individu peu docile aux yeux de la CIA, Lumumba est lâché de toutes parts. Arrêté, transféré au Katanga, il y est sauvagement assassiné le 17 janvier 1961, dans des circonstances opaques : des gendarmes belges, des agents américains et des sécessionnistes katangais seraient impliqués dans sa mort.

À l’horreur de ce crime politique s’ajoute sa conclusion sordide, qui hantera longtemps la conscience collective belge : en 1999, le gendarme belge Gérard Soete admettra avoir découpé puis dissous le corps de Lumumba dans l’acide, avant de ramener en Belgique deux de ses dents en guise de trophée. Cette tragédie résume, à elle seule, la brutalité systémique du régime colonial, la kleptocratie des intérêts miniers et la paranoïa engendrée par une Guerre froide broyeuse des souverainetés émergentes.

La responsabilité morale et le verdict impossible

En 2001, une commission parlementaire belge établit que, en l’absence de preuves confirmant un ordre d’exécution direct, l’État belge porte néanmoins une indéniable « responsabilité morale » dans la mort de Lumumba. Au cœur des archives exhumées figure un télex particulièrement compromettant, rédigé en septembre 1960 par Étienne Davignon. Il écrit qu’il est « primordial » de réussir à « écarter Lumumba » et de fédérer les chefs locaux congolais contre lui. Lors d’une interview accordée en 2010, le Vicomte se défend vigoureusement de toute interprétation meurtrière, affirmant qu’« écarter » signifiait marginaliser politiquement, et non éliminer physiquement. Une subtilité sémantique bien fragile au regard de l’engrenage fatal qui s’en est suivi, mettant en lumière l’arrogance criminelle avec laquelle l’ancienne puissance coloniale estimait avoir encore droit de vie ou de mort sur les dirigeants africains.

Davignon aura tout fait pour éviter l’affront d’un procès public, mais ni son âge, ni ses privilèges d’homme influent n’empêcheront heureusement la justice de faire son travail : en mars 2026, la justice bruxelloise confirme définitivement l’obligation pour le nonagénaire de comparaître. Pour la famille de Patrice Lumumba, c’est une victoire morale importante. 

C’est la mort qui aura finalement soustrait Étienne Davignon à la justice des hommes. Nul verdict judiciaire ne pourra donc être rendu. Dès lors, il nous appartient, sans chercher à l’absoudre face à l’Histoire, de comprendre l’évolution à la fois politique et intime de cet homme. 

L’étage des crocodiles : une rencontre saisissante

J’ai croisé la route d’Étienne Davignon à deux carrefours de mon engagement public. En 2016, à l’âge de 30 ans, alors que je fais mes premiers pas dans l’arène publique pour dessiner la reconversion industrielle de Charleroi, je travaille avec Jean-Pierre Hansen, dont le bureau jouxte celui du Vicomte. Hansen loue volontiers ce « voisin parfait », doté du sens de « la confidence rare mais précieuse, de la pudeur constante et de l’écoute fréquente ».

Tous deux occupent alors ce que j’appelais familièrement « l’étage des crocodiles » : un sanctuaire hors du temps, où reposent dans des pièces feutrées les étranges reliquats de l’ancienne Société Générale de Belgique : du mobilier en acajou, des tapis épais… Le tout niché au sommet d’une tour Engie aussi moderne qu’aseptisée, dans le quartier de la gare du Nord de Bruxelles. Ce style estampillé Ancien Régime tranche radicalement avec l’ambiance corporate environnante. Quant aux odeurs de cigare et de pipe qui émanent solennellement de ce fameux étage, on ne peut pas dire qu’elles s’accordent vraiment avec la no smoke policy en vigueur. C’est là, au fil de quelques après-midis mémorables, qu’une complicité se noue. J’y découvre en effet un esprit d’une intelligence hors norme, habité par les secrets d’un siècle d’affaires.

Étienne Davignon, président de la Société Générale belge, en avril 1994. © DIARD/SIPA

Quatre ans plus tard, en 2020, devenu Secrétaire d’État, avec pour mission de refonder nos relations culturelles avec la République Démocratique du Congo, je vois Étienne Davignon — 88 ans alors — revenir spontanément vers moi. Le travail des commissions mémorielles s’achevant, il semble parfaitement saisir l’urgence de ce nouveau regard. De même, il comprend que ma génération, qui n’a pas connu la colonisation, et celle aujourd’hui au pouvoir à Kinshasa, exigent une relation d’égal à égal, lavée de tout paternalisme. À rebours du conservatisme frileux qu’on peut parfois lui prêter, il souhaite se joindre au projet. 

Avec certains de ses conseils, nous avons élaboré un cadre législatif holistique, pionnier en Europe, permettant la restitution du patrimoine spolié conservé à l’AfricaMuseum de Tervuren. En 2022, le roi Philippe devient le premier souverain belge à fouler le sol congolais depuis le Roi Baudouin et remet au musée de Kinshasa le masque Kakuugu. Dans l’ombre, Davignon savoure chaque étape de ce ballet diplomatique et m’abreuve de SMS encourageants.

Quelques mois plus tard, il m’incite fortement à appuyer auprès du Premier ministre Alexander De Croo la demande de la famille Lumumba concernant la restitution de la dent conservée par la justice belge. Le 20 juin 2022, soixante-et-un ans après le drame, le Palais d’Egmont — érigé par une grande figure de la cour de Charles Quint et épicentre des grandes heures de la diplomatie belge — accueille la famille Lumumba à l’occasion d’une cérémonie poignante.

Face à l’immense cercueil de marbre renfermant cet infime fragment, Juliana Lumumba, fille de l’ancien Premier Ministre, prononce ces mots : « Père, nous pleurons ton départ sans avoir pu t’offrir de sépulture… Aujourd’hui, la terre de tes ancêtres s’ouvre enfin pour recueillir ce fragment de toi, et la vérité triomphe de l’oubli. » C’est là un moment de vérité historique, parachevé par Alexander De Croo : grâce à la reconnaissance des exactions du passé et les excuses officielles du gouvernement belge, les bases d’une relation apaisée sont enfin jetées. 

Trente minutes à peine après la cérémonie, de retour à mon cabinet, mon téléphone sonne. C’est la voix de Stevie Davignon. « C’était vraiment bien aujourd’hui, Thomas. » Une phrase simple, dans laquelle j’ai cru déceler une émotion sincère et profonde. En un instant, j’ai compris que le stagiaire de 28 ans, coupable probable par omission ou conformisme, venait, à 90 ans passés, de refermer le livre de sa propre conscience. Celui de l’Histoire reste ouvert.