Yves Lacoste vient de nous quitter. Avec l’accord de Béatrice Giblin, nous avons choisi d’anticiper la publication de ce texte, qui s’inscrit dans l’un des projets structurants de l’Institut géopolitique fondé par le Grand Continent à l’École normale supérieure, une initiative qu’il avait lui-même saluée dans son dernier texte publié samedi.
Le milieu d’origine : une famille de la classe moyenne intellectuelle
Yves Lacoste appartient à une famille de la classe moyenne intellectuelle : du côté paternel, son grand-père était directeur d’école à Villenauxe, près de Romilly-en-Champagne ; du côté maternel, son grand-père était correcteur d’imprimerie à Troyes. Son père, Jean Lacoste, fait une licence de biologie, sciences naturelles et géologie à l’université de Nancy et commence sa thèse de géographie au Muséum d’histoire naturelle à Paris, pendant que sa mère suit une formation de laborantine d’analyses médicales.
Le Maroc : une expérience coloniale singulière
Le sujet de thèse de Jean Lacoste sur les nappes de charriage le conduit au Maroc, pour étudier la formation des collines pré-rifaines. Or, le protectorat français espère y trouver du pétrole, et Jean Lacoste est chargé de lever la carte géologique des collines pré-rifaines. Pour ce faire, il s’installe à Fès, où naît Yves Lacoste. Ses recherches intéressent la Société chérifienne des Pétroles (société belge à capitaux français), dont il devient le géologue en chef. Puis, en 1930, il est également nommé géologue en chef du Bureau des recherches et participations minières (BRPM) pour l’ensemble du Maroc, chargé de l’attribution de toutes les concessions minières, et s’installe alors à Rabat, dans le quartier de la Résidence.
Vie heureuse, dans un milieu aisé, en quelque sorte colonial, même si Yves Lacoste se souvient avoir été élevé dans le respect de la culture marocaine et avoir compris très jeune que son pays était la France où il revenait chaque été passer les vacances et voir sa famille champenoise. Or lors de ses recherches sur le terrain Jean Lacoste a contracté la tuberculose et doit passer une partie de l’été dans les Alpes. Mais très malade, au printemps 1939, c’est le retour définitif en France à Bourg-la-Reine, où la famille Lacoste, les parents et les trois fils s’installent dans un bel appartement bourgeois proche du RER B, ligne de Sceaux à l’époque, et où Yves Lacoste a continué à résider jusqu’à ses derniers jours.
Le grand intérêt d’Yves Lacoste pour la géomorphologie qui ne s’est jamais démenti, doit beaucoup à la relation privilégiée qu’il a eue avec son père, comme l’illustre l’ultime séjour qu’ils font, tous les deux, seuls, l’été 1939, au-dessus de la vallée de l’Arve, face au Mont-Blanc, et le souvenir vif qu’en a gardé le jeune garçon de dix ans questionnant son père sur l’âge et le faciès des roches et sur les formes d’érosion glaciaires.
À la mort de son père, Yves Lacoste se retrouve chef de famille, l’enfance heureuse est terminée, l’aisance matérielle aussi, même si la famille ne quitte pas le bel appartement.
Ses débuts de géographe au Maroc
Au lycée Lakanal, Yves Lacoste s’ennuie au cours de géographie, en « math-élém » il fait surtout de la philo au point de passer le baccalauréat philosophie en 1946. Ne se jugeant pas assez fort en mathématiques pour suivre les traces de son père en géologie et bien que n’ayant pas aimé les cours de géographie, sur les conseils de Jean Dresch, alors professeur de géographie à l’université de Strasbourg et qui l’avait connu quand il était enfant au Maroc, il s’inscrit en licence à l’Institut de Géographie de Paris. Les cours de géomorphologie, y compris la redoutable coupe géologique, l’intéressent beaucoup, façon de rester proche de la géologie. C’est là qu’il rencontre Camille Dujardin, qu’il épousera quelques années plus tard. Là aussi qu’il se lie d’amitié avec des étudiants membres de la cellule communiste de l’Institut à laquelle il adhère. Avec Camille, il restera membre du parti communiste jusqu’en 1956.
Nostalgiques du Maroc, (Camille Dujardin y avait passé les années de guerre avec sa famille) en 1949 ils choisissent d’y faire leur diplôme d’études supérieures et obtiennent une bourse des autorités du Protectorat, financée par le BRPM, dont son père avait été dix ans auparavant le géologue en chef. Lacoste veut étudier les surfaces d’érosion, thème de recherche en vogue à cette époque, de la Meseta, le plateau central à l’ouest du Moyen Atlas. Mais les géologues de la SCP qui sont chargés d’aider le jeune géographe une fois sur le terrain, ne sont guère intéressés par son sujet de recherche et lui proposent de travailler sur la plaine du Rharb et ses bordures, dans la continuité des recherches de son père. Cette expérience de recherche sur le terrain sera fondatrice à plus d’un titre de la conception de la géographie d’Yves Lacoste, car il prend conscience de l’importance de l’observation et de la géomorphologie pour expliquer la formation d’un paysage, la possibilité de faire des hypothèses en construisant un raisonnement rigoureux, la finalité d’une recherche, dans ce cas précis, aider à la découverte de gisements pétroliers, enfin le rôle du pouvoir et surtout de la façon dont il est exercé. Il y observe l’importance de la modernisation du Maroc pensée par Lyautey en rétablissant les pouvoirs du maghzen – l’appareil d’État marocain – en célébrant son histoire, en revalorisant le sultan, en respectant l’autorité des caïds et les terres des tribus montagnardes et dans les plaines en s’appuyant sur l’investissement et l’implantation de grandes entreprises principalement françaises. L’étude de la stratégie de Lyautey poursuivie par ses successeurs a conditionné le jugement complexe que Lacoste avait de la colonisation, se définissant lui-même comme un colonial-anticolonialiste.
De retour en France, il se marie en novembre 1950 et prépare l’agrégation dans l’équipe des étudiants communistes. Premier recalé en 1951, il est reçu premier en 1952. Sa jeune femme s’oriente vers l’ethnologie.
Leur souhait d’aller vivre au Maroc est contrarié par la déposition du sultan, en 1953, car la situation politique paraît instable. C’est pourquoi, Jean Dresch suggère au jeune agrégé de postuler pour le lycée Bugeaud d’Alger, où il est nommé facilement. Lacoste envisage alors de commencer une thèse de géomorphologie, probablement sur la chaîne du Djurdjura, sous la direction de Dresch.
Une autre expérience coloniale : l’Algérie
Dès leur arrivée en Algérie, en septembre 1952, Lacoste et son épouse sont frappés par les différences entre la situation coloniale du Maroc et celle de l’Algérie. Ils sont surpris par l’ambiance coloniale. Alors qu’ils avaient été cordialement accueillis au Maroc, les colons européens n’apprécient guère ces jeunes fonctionnaires qui ne connaissent rien à l’Algérie, de même que leurs enfants, élèves du nouvel agrégé. Celui-ci mit alors en pratique, dans sa classe de première, une méthode qu’il appliquera tout au long de sa carrière professionnelle : la comparaison, un des outils essentiels du raisonnement géographique.
C’est ainsi qu’il expose les différences de conquête et d’exercice du pouvoir entre le Maroc et l’Algérie, entre la stratégie de Lyautey et celle de Bugeaud.
Lacoste fréquente le milieu des intellectuels progressistes, composés d’Algérois, de Kabyles, de Français non colons. Il y rencontre un jeune médecin, Sadek Hadjerès, qui lui propose d’écrire, pour la revue algérienne, Progrès, un article sur un historien maghrébin du Moyen Âge, Ibn Khaldoun, dont l’œuvre volumineuse avait été traduite en français au XIXe siècle, à la demande de Napoléon III, comme Lacoste le découvrira beaucoup plus tard.
La découverte de cette œuvre magistrale est déterminante dans l’itinéraire intellectuel de Lacoste, très impressionné par les qualités d’historien de son auteur et par l’intérêt qu’il porte aux relations de pouvoir entre les tribus et les divers souverains du Maghreb pour lesquels il travaille. Lacoste le compare à une sorte de condottiere. La complexité des phénomènes de pouvoir retient déjà pleinement son attention.
Ses prises de position progressistes suscitent l’hostilité du milieu colonial algérois et conduisent à son départ d’Alger en juillet 1955.
Premières publications
De retour en France, Pierre George et Jean Dresch lui proposent un poste d’assistant en géographie humaine, qui vient de se libérer, à l’Institut de Géographie. Cette opportunité se révèlera être un tournant majeur dans sa carrière universitaire. Alors que Lacoste se destinait à une carrière de géomorphologue, le voilà contraint d’enseigner la géographie humaine, sans toutefois renoncer à faire sa thèse sur le Djurdjura.
Jeune assistant, il est chargé des travaux pratiques du certificat de géographie humaine, auquel assistent nombre d’étudiants de sociologie, car réputé facile à obtenir, ce qui fait comprendre à Lacoste le dédain dans lequel les étudiants de sociologie tiennent la géographie. Lui, qui est si fier d’être géographe, cherche alors à en comprendre les raisons, ce qui le conduit à s’intéresser à l’épistémologie de sa discipline, et à lire et rencontrer les philosophes, en particulier François Châtelet.
En 1957, il publie son premier ouvrage de géographie, son titre : L’Afrique du Nord. Il s’agit de deux fascicules destinés aux instituteurs, le premier étant consacré à l’histoire, pour Lacoste, discipline essentielle au raisonnement géographique. Il est qualifié d’excellent exposé pour l’enseignement secondaire par Marcel Emerit, historien, professeur d’université et bon connaisseur de l’histoire de l’Algérie. Dans ce fascicule destiné aux élèves du secondaire, Lacoste compare l’histoire de l’Algérie et du Maroc. Il s’agit d’un premier d’une longue série de manuels scolaires de géographie publiés aux éditions Nathan, soit en tant que co-auteur pour la collection Ozouf, soit en tant que directeur de collection. L’enseignement de la géographie le préoccupe, car il se souvient de son ennui quand il était élève. Faire des manuels, c’est relever le défi de rendre la géographie scolaire intéressante.
En 1956, après le vote des députés communistes aux pouvoirs spéciaux (allongement du service militaire, envoi du contingent) au président du Conseil, Guy Mollet, pour combattre la rébellion en Algérie, Lacoste quitte le Parti communiste.
À la demande de Jean Dresch, il accepte de commencer la rédaction d’un ouvrage sur l’Algérie avec deux autres auteurs encore membres du PC, André Prenant et André Nouschi, L’Algérie, passé et présent, qui est publié en 1961 aux Éditions sociales. Lacoste est chargé de la situation précoloniale, le volume sur l’histoire très contemporaine ne fut jamais publié, André Nouschi n’ayant traité que le XIXe siècle.
Lacoste géographe internationalement reconnu de la question du sous-développement
Pierre George lui confie la rédaction d’un Que sais-je ?, collection mythique des PUF, sur les pays sous-développés. Sa connaissance des situations contrastées du Maroc et de l’Algérie, l’aide à construire une représentation plus théorique et abstraite des problèmes qui, d’après les statistiques, se posaient dans un grand nombre de États très différents les uns des autres. La comparaison permet de comprendre ce qu’ils ont en commun et ce qui les différencie. Or, les économistes marxistes qui s’intéressent au sous-développement, privilégient les conséquences économiques de la colonisation et négligent la très forte croissance démographique. D’autres auteurs voient dans les conditions naturelles, surtout des pays tropicaux les causes du sous-développement. Lacoste, appliquant sa méthode comparative, constate que le sous-développement touche les pays colonisés comme ceux qui ne l’ont pas été et qui ne le sont plus, que des régions tropicales, ou au moins subtropicales, ne sont pas sous-développées, mais que, dans tous les cas, les richesses produites sont accaparées par une minorité, étrangère ou autochtone, et que les progrès de la médecine (vaccination massive, financée par les États-Unis) ont permis un taux de croissance démographique très supérieur au taux de croissance économique.
L’enseignement de la géographie le préoccupe, car il se souvient de son ennui quand il était élève. Faire des manuels, c’est relever le défi de rendre la géographie scolaire intéressante.
Béatrice Giblin
Le succès éditorial est immédiat et ne s’est pas démenti : huit éditions, une trentaine de traductions, dont plusieurs piratées, et près de 100 000 exemplaires vendus.
Au vu de ce succès, Pierre George lui confie la rédaction d’un ouvrage plus développé, Géographie du sous-développement, dans la collection Magellan, qu’il dirige aux PUF, et qui paraît en 1965. Autre grand succès éditorial, avec une douzaine de traductions légales.
Lacoste est désormais internationalement connu comme « le » géographe spécialiste de la question du sous-développement. Or, en France, dans les années 1960, un nouveau champ s’ouvre aux géographes, celui du développement et de l’aménagement du territoire, dont ils apparaissent comme les techniciens les plus appropriés. C’est le temps de la géographie appliquée, initiée par Michel Philipponneau, géographe universitaire installé à Rennes et proche des milieux politiques bretons. Pierre George, critique de cette proximité avec les élus qui oriente les thèmes de recherche des étudiants, initie la géographie active, qu’il veut indépendante des milieux politiques. Il publie en 1966 La géographie active, aux PUF, ouvrage auquel collabore Lacoste, chargé du chapitre sur les perspectives de géographie active dans les pays sous-développés.
Lacoste n’est pas satisfait de son texte, car il a conscience qu’il aurait dû aborder le rôle des responsables politiques, mais c’était justement ce que Pierre George ne voulait pas, sans doute au nom de la liberté scientifique.
De la géographie à la géopolitique
Ibn Khaldoun : une rencontre fondamentale
Depuis son retour en France, Lacoste continue d’étudier l’œuvre d’Ibn Khaldoun, avec l’objectif de publier un livre, achevé en 1965, et publié aux éditions François Maspero en 1966, avec le titre Ibn Khaldoun, Naissance de l’Histoire, passé du tiers-monde. L’ouvrage est rapidement traduit en arabe et publié à Damas et à Beyrouth.
Lacoste n’est ni historien, ni arabisant, aussi son interprétation de l’œuvre d’Ibn Khaldoun suscite-t-elle quelques critiques de la part de ces spécialistes, en particulier chez les hellénistes pour qui la naissance de l’Histoire est attribuée à Hérodote et Thucydide. Mais pour Lacoste Ibn Khaldoun est le premier historien moderne, c’est-à-dire sa dissociation du temps longs et des temps courts, l’articulation entre ce qui s’est passé sur un vaste territoire durant un temps long et ce qui s’est passé sur des espaces réduits sur des temps courts. Quant au passé du tiers-monde, il s’agit pour Lacoste d’insister sur le fait que le sous-développement n’a pas pour seule cause la colonisation et qu’il est nécessaire d’analyser les situations précoloniales des pays regroupés dans un même ensemble. Tenir compte des formations politiques et sociales, de leurs rivalités et conflits pour comprendre comment les conquêtes coloniales ont été possibles avec des effectifs réduits grâce à l’appui d’auxiliaires autochtones qui trouvent intérêt à collaborer avec les colonisateurs.
La notoriété internationale acquise avec ses ouvrages sur les pays sous-développés fait de Lacoste un géographe spécialiste reconnu des questions de sous-développement, et dès lors invité tant en Amérique Latine (Cuba) qu’en Asie (Inde, Afghanistan) et en Afrique (Haute-Volta, futur Burkina-Faso, Côte d’Ivoire).
La création d’Hérodote
En juin 1972 Lacoste publie un très court article dans Le Monde sur les risques majeurs d’inondation que font courir les bombardements américains sur les digues du delta très peuplé du fleuve Rouge au nord du Vietnam, car l’arrivée de la mousson et de la crue risquent d’entraîner leur rupture. Le retentissement de cet article est tel qu’il se retrouve en août de cette même année sous les bombes afin de démontrer, carte à l’appui, la justesse de son raisonnement, ce qui lui vaudra d’être interdit de se rendre aux États-Unis. Lacoste a ainsi la preuve de l’efficacité du raisonnement géographique associé à des questions politiques et militaires. Avec cette enquête il sait qu’il renoue avec la fonction première de la géographie : être un savoir stratégique indispensable à l’exercice du pouvoir comme à l’action militaire. Cette enquête sur le bombardement des digues par l’armée américaine est incontestablement un tournant majeur dans la carrière de géographe de Lacoste, qui l’oriente vers la géopolitique.
C’est à son retour du Vietnam qu’il a l’idée de créer une revue de géographie qui aborderait la question du pouvoir, volontairement ignorée des géographes universitaires, par souci de préserver le caractère scientifique de leur discipline en la tenant à l’écart des incertitudes politiques. La confiance de François Maspero dans ce projet de revue de géographie est déterminante car, au milieu des années 1970, l’approche économique est dominante, voire hégémonique, marquée par les notions d’impérialisme et d’échanges inégal, notions assurément importantes mais qui occultent le plus souvent les facteurs historiques, idéologiques ou territoriaux.
La gestation de la revue prend quatre ans, le temps de former la jeune équipe qui l’accompagne et de préciser ses objectifs. En revanche, Lacoste décide très vite de l’appeler Hérodote, titre surprenant pour une revue de géographie. Comme pour sa lecture si personnelle d’Ibn Khaldoun, qu’il voit comme un condottiere au service du seigneur le plus offrant, il voit en Hérodote, un agent au service de Périclès dont la mission est de le renseigner le plus précisément possible sur les forces et faiblesses des « Barbares » que les Athéniens vont affronter. En outre, Hérodote est assurément géographe puisqu’il est le créateur de l’appellation « delta » pour caractériser la zone du Nil qui atteint la Méditerranée, à une époque où il n’avait aucun moyen de le voir de haut.
La revue Hérodote avec son sous-titre stratégies, géographies, idéologies surprend et surtout dérange, car aussi inclassable que son fondateur. Revue nécessairement de gauche puisque publiée par Maspero, mais dont le fonctionnement suscite critiques et méfiance car fermement dirigée par Lacoste, qui de plus est entouré d’un petit groupe de jeunes géographes et historiens à peine sortis de l’université. Dans ce premier numéro, deux articles de Lacoste : le premier Pourquoi Hérodote ? continent la phrase désormais célèbre : « La géographie sert d’abord à faire la guerre et à organiser les territoires pour mieux contrôler les hommes sur lesquels l’appareil d’État exerce son autorité. La géographie a d’abord été un savoir politique et militaire… ». Son second article s’intitule : « Enquêtes sur le bombardement des digues du fleuve Rouge (Vietnam été 1972), méthode d’analyse et réflexions d’ensemble » le choix du terme « Enquêtes », montre clairement que Lacoste se veut dans la lignée des Enquêtes d’Hérodote.
La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre
La même année, en 1976, il publie chez Maspero, dans la petite collection, La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, qui suscite l’ire de nombreux collègues géographes, mais qui enthousiasme les étudiants et surprend les collègues des autres sciences humaines. La géographie, discipline modeste et asservie à l’histoire selon Braudel, est réveillée par un géographe inclassable, de gauche, défenseur de la nation et intéressé par la guerre et la chose militaire, alors que le pacifisme règne en maître. Il ose s’attaquer au « père » de la géographie française, Paul Vidal de la Blache, et affirme que la géographie est un savoir nécessaire à l’exercice du pouvoir, bien avant d’être une discipline scolaire devenue « bonasse » et fastidieuse. C’est dans ce petit livre bleu, à cause de la couleur de sa couverture, que Lacoste présente sa conception de l’articulation des différents niveaux d’analyse du raisonnement géographique par ordre de grandeur, chaque niveau portant les intersections d’un plus ou moins grand nombre d’ensembles spatiaux.
Avec cette enquête il sait qu’il renoue avec la fonction première de la géographie : être un savoir stratégique indispensable à l’exercice du pouvoir comme à l’action militaire.
Béatrice Giblin
Toujours en 1976 Lacoste reprend sa Géographie du sous-développement, avec le sous-titre Géopolitique d’une crise sans que ce choix soit très clair, le terme étant encore tabou dans les milieux universitaires comme dans les médias, si ce n’est que le rapport de force mondial entre les États-Unis et l’URSS coïncidait alors avec de violentes luttes internes à Cuba et au Vietnam. Toutefois, dans un avertissement critique et autocritique, il revient sur certains de ses propos dans la première édition, parue dix ans auparavant, et pose plus clairement les rapports entre la réflexion et l’action, la théorie et la pratique.
En 1979, il soutient sa thèse d’État, Unité et diversité du Tiers monde, publiée en 1981 aux éditions Maspero, dans laquelle il met en œuvre sa conception de la géographie, telle qu’il la conçoit, c’est-à-dire l’analyse de la complexité de l’espace terrestre, conduite à différents niveaux d’analyse spatiale et dans leurs intersections, du local au national, au planétaire, et réciproquement, en tenant compte des configurations cartographiques précises et des intersections de multiples ensembles spatiaux de différents ordres de grandeur, qu’il s’agisse de données géologiques, océanographiques, de phénomènes climatiques ou d’ensembles écologiques, de localisations de la population, de structures économiques et sociales, de frontières et d’États-nations, ou d’autres héritages historiques, et notamment d’ensembles religieux et linguistiques. Définition qui correspond au champ immense de la géographie.
Le premier tome de sa thèse a pour sous-titre : « Des représentations planétaires aux stratégies sur le terrain ». C’est la première fois que Lacoste affirme que le Tiers-Monde est « une représentation qui rassemble des pays pauvres ayant des caractéristiques communes et formant, à ce titre, un ensemble de dimension planétaire » (p. 230, Aventures d’un géographe), mais selon que les auteurs sont économistes, historiens, politistes, ethnologues, géographes ou sociologues, la représentation du Tiers-Monde varie. Lacoste assume donc que son analyse du Tiers-Monde résulte de sa façon personnelle de voir les choses, et que, de ce fait, il en existe d’autres, position intellectuelle inhabituelle dans le champ des sciences humaines et sociales. Dans les deux tomes suivants, il analyse quatre situations géographiques, dont trois conflictuelles : les bombardements des digues du fleuve Rouge, la guerre d’Algérie en Kabylie, la prise du pouvoir à Cuba par Fidel Castro, et enfin la Haute-Volta, où il participe à une étude pour lutter contre l’onchocercose. Or, bien qu’il s’agisse à l’évidence de situations géopolitiques, il ne les définit pas comme telles. Une hypothèse possible : l’emploi du terme aurait été très mal venu dans une thèse de géographie soutenue à la Sorbonne, une autocensure inconsciente, en quelque sorte. Dans ces études de cas, Lacoste expose les « stratégies » qu’il a mises en place pour les comprendre. Pour démontrer la diversité du Tiers-Monde, il prend soin de choisir des situations rurales et des conflits locaux, où se font sentir des tensions planétaires — la combinaison des différents niveaux d’analyse et la prise en compte des ordres de grandeur des ensembles spatiaux —, diversité qui montre que cet ensemble planétaire ne présente guère de solidarité politique, comme d’aucuns le prétendent.
Cette même année, 1981, paraît aux éditions Maspero le premier volume de L’État du monde, présenté comme « un annuaire économique et géopolitique mondial », idée d’Yves Lacoste et aussitôt acceptée par François Maspero, et qui connaît un succès considérable. Le dernier volume est publié aux éditions La Découverte, qui ont succédé aux éditions Maspero en 1983, en 2022. Ce succès s’explique par les changements géopolitiques majeurs que connaît le monde à la fin des années 1970 : en décembre 1978, les États-Unis nouent des relations diplomatiques avec la Chine de Mao, en janvier 1979, la chute du shah d’Iran contraint à l’exil et l’arrivée au pouvoir des mollahs, la guerre sino-vietnamienne en mars, en décembre, l’invasion soviétique de l’Afghanistan. Les modèles explicatifs classiques des relations internationales s’avèrent inappropriés pour rendre compte de ces changements inattendus, où le facteur religieux reprend vigueur, où des pays communistes alliés se font la guerre, où les États-Unis reconnaissent la Chine maoïste au détriment de Taïwan.
En 1982, il est temps pour la revue de changer son sous-titre, qui devient Revue de géographie et de géopolitique. Lacoste est ainsi le premier intellectuel à revendiquer le bien-fondé de l’emploi du terme géopolitique, ce qui suscite quelque hostilité chez les collègues géographes comme chez les politologues spécialistes des relations internationales.
La géopolitique lacostienne
Une géopolitique géographique
C’est dans Hérodote et ses nombreux éditoriaux/articles que Lacoste met au point sa conception de la géopolitique et les méthodes pour sa mise en œuvre. Loin d’être une science, la géopolitique est un savoir, une méthode d’observation, un mode de raisonnement fondé sur la superposition et l’articulation de différents niveaux d’analyse spatiale (raisonnement diatopique, qui donne lieu à un schéma, le diatope, que Lacoste réussit à faire réaliser en quadrichromie à propos du conflit israélo-palestinien, dans un ouvrage paru en 2006, Géopolitique, la longue histoire d’aujourd’hui), pour comprendre et expliquer des événements conflictuels qui se déroulent sur un ou des territoires, et qui font l’objet de représentations contradictoires de la part des différents protagonistes. De même, la recherche des causes plus ou moins anciennes de ces conflits nécessite de conduire un raisonnement historien (diachronique). C’est donc la combinaison des raisonnements diatopique et diachronique, et la prise en compte des représentations contradictoires, vraies ou fausses, mais mobilisatrices, que se font les acteurs du ou des territoires en jeu, qui caractérisent la méthode scientifique géopolitique. Croiser les représentations contradictoires des protagonistes engagés dans le conflit est une façon rigoureuse d’assurer l’objectivité de l’analyse géopolitique.
Elisée Reclus, géographe précurseur de la géopolitique
La découverte de l’œuvre monumentale du géographe libertaire Élisée Reclus est un autre maillon important de la marche de Lacoste vers la géopolitique. À l’occasion du centième cinquantième anniversaire de la naissance d’Élisée Reclus, Hérodote lui consacre un numéro (le 22ème, 1980). Lacoste y publie un long article intitulé « Géographicité et géopolitique : Élisée Reclus », dans lequel il met l’accent sur sa conception très large de la géographie, beaucoup plus large que celle de ses successeurs, voire jusqu’à aujourd’hui, et surtout, qui accorde une réelle importance aux enjeux et rivalités de pouvoir, avec une attention particulière aux minorités ethniques et religieuses. Lacoste rappelle la phrase mise en exergue pour chacun des six volumes de L’homme et la terre, sa dernière œuvre : « La géographie n’est autre chose que l’histoire dans l’espace ; de même que l’histoire est la géographie dans le temps ».
La Nation, un concept central de la géopolitique lacostienne
Selon Lacoste, les représentations géopolitiques de la nation sont fondamentales à prendre en compte pour comprendre la dynamique de situations géopolitiques très compliquées. À chaque nation peut correspondre plusieurs types de territoires : celui qui correspond au territoire de l’État, l’État-nation, ou d’un État où une nation est tout à fait majoritaire ; au-delà des frontières d’un État, celui des régions où se trouvent, en position plus ou moins minoritaire, des populations qui estiment (plus ou moins ouvertement) appartenir à une même nation, mais qui, du fait des changements de frontières, relèvent d’un ou plusieurs autres États qui contestent l’importance de cette affinité transfrontalière et cherchent à la réduire ; toujours dans le domaine des représentations, des territoires qui ont dû être abandonnés, en y laissant des marques plus ou moins spectaculaires de leur rôle culturel, considérés comme faisant toujours partie du territoire d’une nation, ou du moins comme une part du patrimoine national, même s’ils ne sont plus officiellement revendiqués.
Lacoste est ainsi le premier intellectuel à revendiquer le bien-fondé de l’emploi du terme géopolitique, ce qui suscite quelque hostilité chez les collègues géographes comme chez les politologues spécialistes des relations internationales.
Béatrice Giblin
Ces différentes sortes de territoires forment toute une série de chevauchements et d’intersections. Alors que leurs territoires étatiques, délimités par les frontières officielles, se juxtaposent sur une carte de façon relativement simple, c’est, en revanche, une carte bien plus compliquée qui représente l’entrecroisement des autres types de territoires de diverses nations. Mais c’est elle qui permet de mieux comprendre les tensions entre les peuples et à quel point des situations géopolitiques peuvent être embrouillées. C’est au nom de la défense de la Nation qu’existent nombre de conflits géopolitiques, allant jusqu’à la guerre. C’est pourquoi, dénoncer l’idée de Nation, à cause de persécutions et d’atrocités nationalistes, revient, pour Lacoste, à oublier tous ceux qui ont lutté et luttent encore – jusqu’à donner leur vie – pour l’indépendance de leur Nation. Et qui ont considéré que sa liberté passait avant tout, puisqu’elle était la condition de leur liberté individuelle, droit de l’homme fondamental, et de celle de leurs enfants. Sans ignorer le flou et l’ambiguïté du concept de nationalisme, il faut souligner leurs différences, en fonction des situations géopolitiques, selon que la nation est indépendante ou qu’elle ne l’est pas, selon qu’il s’agit d’un État-nation qui n’est pas agressé par un autre, ou d’un peuple qui lutte pour son indépendance.
La géopolitique locale
À l’occasion du Congrès international de géographie qui a lieu à Paris en 1984 Hérodote publie un numéro, Les géographes, l’action et le politique qui initie un nouveau champ d’étude géopolitique, la géopolitique locale, avec un article sur les stratégies politiques dans le bassin houiller du nord de la France. Cet article est à l’origine du grand projet éditorial de la Géopolitique des Régions françaises (Fayard, 1986) qui bouleverse la très (trop) descriptive géographie régionale traditionnelle en tenant compte des rivalités de pouvoirs pour garder ou conquérir des territoires. Sur le plan électoral la percée du Front national au début des années 1980, la victoire de la gauche en 1981, le basculement de bastions de droite à gauche dans des régions marquées par un sentiment régional développé, Bretagne, Corse, Alsace, la rivalité acharnée entre le PS et le PC dans certains territoires, sont autant de facteurs qui relancent l’intérêt pour la géographie électorale délaissée dans les années 1960 au profit de la sociologie électorale et de l’efficacité prédictive des sondages. Cette géographie électorale classique se transforme en géopolitique électorale avec la prise en compte dans l’analyse des résultats électoraux des stratégies des appareils politiques (campagnes électorales, alliances entre partis, personnalité des candidats…) pour garder ou conquérir des circonscriptions législatives, des villes, des cantons dans un contexte où les pouvoirs locaux deviennent des questions avec les lois de décentralisation.
Loin d’être une science, la géopolitique est un savoir, une méthode d’observation, un mode de raisonnement fondé sur la superposition et l’articulation de différents niveaux d’analyse spatiale.
Béatrice Giblin
Par ailleurs, l’élévation globale du niveau des connaissances du citoyen et le contexte de la décentralisation, qui rapproche du citoyen les décisions d’aménagement du territoire, s’accompagnent de nombreuses contestations de certaines décisions (implantation d’aéroports, de lignes à haute tension, de barrages hydrauliques, d’autoroutes, …) et commencent à faire l’objet de débats entre citoyens, représentants de l’État et élus locaux. Il s’agit bien de conflits géopolitiques, dans lesquels s’affrontent des acteurs aux intérêts contradictoires quant au devenir d’un territoire. Ainsi, pour la première fois, les décisions d’aménagement du territoire sont présentées comme le résultat d’arbitrages et de rapports de force politiques, et non pas uniquement comme des décisions rationnelles prises par des experts techniques.
Enseignement et recherche en géopolitique
Au vu de l’intérêt rencontré par La Géopolitique des Régions françaises, ouvrage de référence de tous les préfets et sous-préfets nommés dans un département ou un arrondissement qui leur est totalement, ou presque, inconnu, et du succès éditorial d’Hérodote qui devient rapidement la première revue de géographie par son tirage et sa diffusion, Francine Demichel, directrice de l’enseignement supérieur au ministère de l’Éducation nationale et ancienne présidente de l’Université Paris 8, convainc Lacoste de créer un DEA (diplôme d’études approfondies) et un doctorat de Géopolitique à Paris 8, rattaché au département de géographie où Lacoste est professeur. Ainsi, Lacoste, de 1989 à 2006, anime ainsi un séminaire hebdomadaire, Méthodes et Représentations géopolitiques, qui attire nombre d’étudiants, parmi lesquels les géographes ne sont pas majoritaires : le suivent des historiens, des économistes, des juristes, des étudiants de sciences politiques. Les bouleversements que connaît alors la situation géopolitique mondiale (chute du mur de Berlin, éclatement de l’URSS, de la Yougoslavie, revendications régionalistes en Europe, montée de l’extrême droite…) sont autant de raisons de s’inscrire à ce séminaire (à cette époque, le seul qui existe en France, et sans doute dans le reste du monde), pour y acquérir les outils intellectuels indispensables à leur compréhension. En effet, les analyses classiques des spécialistes des relations internationales, principalement politologues et historiens, ont de plus en plus de difficultés à rendre compte des rapides et profonds changements des rapports de force et de leur mondialisation, car les théories des relations internationales, élaborées à la suite de la Seconde Guerre mondiale, telles que le néoréalisme ou l’institutionnalisme libéral, centrées sur des conflits interétatiques, ne s’appliquent plus, ou très mal. Il ne s’agit plus seulement d’analyser des conflits interétatiques, mais aussi entre des mouvements religieux, des organisations clandestines, des entreprises multinationales, y compris par l’intermédiaire de groupes armés. Et ces conflits se manifestent par des affrontements armés, par des actes de violence, de terrorisme, des alliances inattendues. Dans ce nouveau contexte, il faut repenser les outils d’analyse des conflits.
Par ailleurs, les étudiants, géographes ou non, doivent faire l’apprentissage de la cartographie afin de produire leurs propres cartes pour accompagner leur mémoire de recherche, qui porte sur une situation géopolitique précise, pour laquelle ils doivent enquêter sur le terrain, vérifier leurs hypothèses, construire un raisonnement, repérer les représentations contradictoires des protagonistes. Une méthode qui, fondamentalement, n’a pas changé, et qui s’avère applicable à de nouveaux champs, comme celui du cyberespace.
La dislocation de la Yougoslavie et les conflits qui l’accompagnent se révèlent être de remarquables terrains expérimentaux pour tester l’efficacité de la méthode lacostienne : répartition complexe des différentes nationalités, du fait de leur entremêlement à certains endroits, le relief jouant aussi son rôle, enchevêtrement des religions catholique, orthodoxe et musulmane, sources de conflits que la proximité des langues croate, serbe et bosniaque et une histoire commune dans un même État, la Yougoslavie, ne suffisent pas à atténuer ; nécessaire retour sur la longue histoire des Balkans, terrain d’affrontement entre l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman, intrication de leurs marches respectives retrouvées dans la mosaïque des nationalités et des religions, délicate transformation des frontières, plus ou moins administratives, d’un État fédéral en frontière nationale d’État souverain. Ce sont autant de questions traitées dans plusieurs numéros d’Hérodote.
De l’utilité d’un dictionnaire géopolitique
En 1993, Lacoste publie le Dictionnaire de géopolitique, pour lequel il a réuni 46 auteurs (essentiellement des géographes, mais aussi des historiens, des politologues, des économistes), et qui compte 1 400 articles, près de 250 cartes, pour plus de 10 000 entrées. Ce dictionnaire, le premier du genre, présente des situations et des problèmes géopolitiques, avec des articles consacrés à tous les États et à leurs grandes subdivisions territoriales, mais également aux grands ensembles géopolitiques (le Moyen-Orient, le monde musulman, les Méditerranées, l’Occident).
Dans un long préambule, Lacoste revient sur les raisons du retour de la géopolitique en France et en donne une définition précise et simple. Pour la première fois, il insiste sur l’importance des représentations que les différents protagonistes se font du territoire en jeu, que celles-ci soient justes ou fausses, peu importe, si elles s’avèrent mobilisatrices.
Cette approche des représentations contradictoires est mise en œuvre presque systématiquement dans les articles traitant de situations conflictuelles. Rappelons le contexte : la chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS. Il y a donc fort à faire : nouvelle géographie des rapports de force, des tensions, des questions territoriales, des revendications.
La géopolitique lacostienne est fondamentalement liée au raisonnement géographique qui intègre le champ du politique et, au raisonnement historien, l’espace et le temps indissociables de l’analyse géopolitique. Plus qu’une nouvelle théorie c’est « une boîte à outils » pour comprendre les situations géopolitiques de plus en plus complexes du monde contemporain.