L’état chaotique des négociations entre l’Iran et les États-Unis — le départ soudain de la délégation menée par Araghchi et Ghalibaf hier, 21 juin, quelques jours après la signature du protocole d’accord par le président américain à Versailles vendredi, puis l’annonce par les médiateurs pakistanais et qatari de progrès, y compris la mise en place d’une « ligne de communication », d’une « cellule de gestion des conflits » et d’une « feuille de route visant à mettre fin définitivement au conflit » — appelle une lecture qui dépasse la chronique diplomatique. 

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas l’énième variation d’un genre familier, ces innombrables accords de paix dont l’histoire du Moyen-Orient est saturée : quelques paragraphes sur la réouverture du détroit d’Ormuz, la suspension partielle du programme nucléaire, le déblocage d’une fraction des fonds iraniens gelés par Washington. 

Sous la surface du texte affleure une question beaucoup plus structurante. Le tabou qui, depuis 1979, fondait l’identité même de la République islamique, le slogan « mort à l’Amérique » 1, s’y trouve, pour la première fois, frontalement remis en question.

La fin d’un tabou fondateur 

Ce tabou peut être daté avec précision. Le 4 novembre 1979, un groupe d’étudiants partisans de la ligne de l’Imam 2 occupe l’ambassade des États-Unis à Téhéran. Le geste, conçu comme une protestation passagère, se mue en pierre angulaire d’un ordre politique. 

L’hostilité envers l’Amérique cesse alors d’être l’une des nombreuses dimensions identitaires pour devenir l’un des piliers par lesquels le régime se définit lui-même. La guerre de huit ans contre l’Irak vient cimenter cette hostilité, tandis que, quatre décennies durant, la propagande officielle ne cesse de la réactiver. Au point que la remettre en cause finit par apparaître non pas comme une simple erreur politique, mais comme une remise en cause de l’identité collective. 

Ni le fondateur de la République islamique l’ayatollah Rouhollah Khomeini, ni son successeur Ali Khamenei, qui a joui d’une autorité sans rival pendant près de trente ans avant d’être tué par les frappes américaines du 28 février, n’ont pu ouvrir ce dossier. Non pas par incapacité ou manque d’intérêt, mais parce qu’ils savaient que la légitimité même du régime résidait dans cette hostilité fondatrice.

Ce qui distingue cette guerre de toutes les tensions antérieures entre l’Iran et les États-Unis, ce n’est ni son intensité ni sa durée, mais la cible visée par les premières minutes de l’attaque coordonnée du 28 février 2026. Le Guide suprême a été tué, ainsi que des dizaines de hauts responsables, dont Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale. 

Les conséquences de cette « décapitation » ne doivent pas être lues métaphoriquement : la génération qui, durant quatre décennies, avait fixé les règles du jeu et contraint chaque rouage du régime à s’y plier, n’a pas simplement disparu, elle a, au sens propre, été rayée de la scène. 

Le vide ainsi soudainement créé a permis à Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, de prendre la tête de la délégation chargée de négocier avec Washington, évinçant ainsi la présidence et le gouvernement en exercice. Sans être l’héritier direct du discours anti-américain de la génération fondatrice, il s’est assis face au vice-président des États-Unis à Islamabad. Certaines sources lui prêtent même, au cours de cette rencontre, un échange téléphonique direct avec le président américain. Cette entrevue, qui s’est tenue les 11 et 12 avril 2026, est considérée comme le plus haut niveau de contact direct entre les deux pays depuis la révolution islamique.

De cette rencontre à celle de Genève, le chemin n’a pas été sans heurts : un cessez-le-feu conditionnel le 8 avril 2026, plusieurs semaines de tractations tendues autour du détroit d’Ormuz, puis, le 14 juin 2026, l’annonce et la signature, à distance, d’un protocole d’accord. L’essentiel de ce parcours ne doit pas être lu à partir de sa dimension diplomatique, mais à partir d’une question : pourquoi un tabou que des décennies de sanctions et jusqu’à la menace militaire directe, n’avaient pu briser, s’est-il effondré aussi vite ?

La réponse réside peut-être dans un fait trop souvent négligé. Dans les dernières années, la fidélité à ce tabou reposait sans doute moins sur l’idéologie de la révolution islamique que sur une forme d’allégeance de façade, une soumission devenue nécessaire pour rester proche du centre du pouvoir. Il s’agissait en réalité davantage d’une obéissance dont le prix d’une rupture était élevé que d’une croyance véritable. Or tant que le coût de cette mise en scène restait faible, personne ne la remettait en question. La guerre, et surtout l’élimination d’Ali Khamenei, ont bouleversé ce calcul du jour au lendemain. L’appareil militaire, les réseaux régionaux et l’économie du pays se sont trouvés paralysés à tel point que la poursuite de cette mise en scène est devenue elle-même une menace pour la survie du régime. 

C’est pour cette raison que l’effondrement du tabou s’est produit si rapidement ; ce qui s’est écroulé n’était pas une croyance ferme en des idéaux immuables de la révolution islamique, mais une façade que plus personne n’avait la force de maintenir.

Revanche ou reconstruction, le nouveau clivage politique iranien

L’effondrement de ce tabou structurant ne signe en rien l’émergence d’un nouveau consensus au sein du régime ; il ne fait qu’en déplacer le terrain, vers une dispute entre deux lignes de fractures de plus en plus nettes.

D’un côté, le camp de la revanche. Le lundi 15 juin 2026, Esmail Qaani, commandant de la force Al-Qods des Gardiens de la révolution, est apparu pour la première fois depuis le début de la guerre sur la chaîne d’information de la télévision d’État. Assurant que le Hamas serait bientôt reconstitué, il a soutenu que les composantes de l’« axe de la résistance » étaient restées en première ligne et avaient tenu, « dans les conditions les plus difficiles, face à l’ennemi américano-israélien ». « Nous avons un long chemin à parcourir avec les États-Unis et Israël », a-t-il ajouté, avant de réduire ce que l’on avait vu de la puissance du Hezbollah à la simple « pointe de l’iceberg » et d’évoquer des points stratégiques tels que le détroit de Bab-el-Mandeb 3

Deux jours plus tard seulement, le mercredi 17 juin 2026, le camp rival, celui de la reconstruction, incarné par le président du Parlement iranien Mohammad Ghalibaf s’est exprimé, en prenant ouvertement la défense de la logique du protocole d’accord avec les États-Unis. Lors d’une rencontre avec le représentant spécial de l’Iran pour les échanges commerciaux avec la Chine, il a affirmé : « Nous devons reprendre la tranchée aux jeunes lanceurs de missiles et libérer la population du poids de la pression économique. » En clair, le chef de la délégation de négociation parle désormais ouvertement de mettre fin à la guerre et d’engager la reconstruction du pays. 

Ces deux discours illustrent clairement la nouvelle ligne de fracture entre deux logiques inconciliables au sein d’un même appareil d’État. L’une, désormais fortement minoritaire, cherche encore à ménager la frange partisane de la guerre et de l’Axe de la résistance ; l’autre représente celle de la reconstruction du pays, de la réduction des coûts et de la survie du régime.

Cette fracture ne traverse pas seulement les élites politiques, mais elle gagne également la rue. Depuis plus de cent nuits consécutives, des rassemblements nocturnes de partisans du régime ont lieu dans diverses villes. Ces derniers temps, plutôt que de viser l’ennemi extérieur, leur ton s’est retourné vers l’intérieur, avec des slogans hostiles à l’équipe de négociation, à Ghalibaf et à Abbas Araghchi, le ministre des Affaires étrangères. Pour une partie de ce courant, le protocole d’accord n’est pas la fin de la guerre, mais une poignée de main tendue à l’assassin du « guide martyr » et un piétinement de son sang. De la même manière, le soutien au Hezbollah libanais reste au cœur de leurs slogans, et ils ne réclament pas l’apaisement : ils veulent poursuivre la guerre contre les États-Unis et Israël. Les autorités religieuses utilisent ces mêmes expressions dans leurs prêches. Hossein Mozaffari, l’imam du vendredi de Qazvin, a déclaré lors d’une réunion de l’état-major de soutien à la guerre et à la reconstruction des zones sinistrées de sa province : « Nous savons tous que l’ennemi n’est absolument pas digne de confiance ; même en cas de signature du mémorandum, nous ne devons pas nous sentir rassurés. Nous n’avons aucune paix avec l’ennemi, et cet accord n’est lui aussi qu’une étape de notre combat contre lui. » Selon lui, cette guerre est une guerre existentielle et l’objectif est « l’anéantissement des ennemis », non un compromis. La vengeance du sang du guide martyr, dit-il, ne pourra se réaliser que par « la destruction du front de la mécréance et de l’arrogance, et le retrait complet des forces américaines de la région ».

Vers la seconde République islamique ?

Cette dualité débouchera-t-elle sur un consensus durable ou conduira-t-elle à une rupture encore plus profonde ? L’instabilité diplomatique ne permet pas de trancher, mais deux scénarios semblent possibles. 

La première serait une normalisation inachevée : les partisans du courant idéologique prônant la continuation de la guerre ont assez de force au sein du noyau dur des élites, pour ralentir l’application intégrale de l’accord, sans pouvoir l’empêcher. Dans ce cas, le résultat ne serait ni une ouverture économique complète, ni un retour à une tension totale. 

La seconde trajectoire, plus risquée et peut-être plus réaliste, serait que cette fracture, au lieu de se résorber avec le temps et de conduire les parties de la lutte interne pour le pouvoir vers un terrain commun, s’intensifie au point d’infliger au régime des dommages structurels. On pourrait alors assister à des purges internes, des assassinats, des coups d’État feutrés, l’élimination du nouveau guide ou son remplacement pur et simple par des généraux : autant d’événements dont le contrôle pourrait totalement échapper aux deux courants, ou qui pourraient même conduire à l’effondrement complet de cette République islamique.

Le protocole d’accord prévoit le déblocage d’une partie des ressources iraniennes gelées et un allègement progressif des sanctions. Or même la pleine application de ce volet laisserait ouverte une question qu’aucune clause diplomatique ne saurait trancher. Les oligarques et les réseaux de forces affiliés aux Gardiens de la révolution, plongés depuis des années dans la rente et la corruption économique, et qui en sont les principaux bénéficiaires, ont-ils seulement la capacité ou la volonté de consacrer ces nouvelles ressources au sauvetage de l’économie nationale ? Ou bien ces mêmes mécanismes qui ont mené l’économie et la politique jusqu’à ce point engloutiront-ils, une fois encore, ces ressources ? Et dans quelle mesure ce capital libéré servira-t-il à renforcer les proxies régionaux de la République islamique ? La réponse à ces questions est sans doute plus importante que le texte de l’accord lui-même.

Quoi qu’il en soit, briser un tabou vieux d’un demi-siècle et entrer dans l’ère de l’après-guerre ne referme pas la question identitaire, bien au contraire. On ne sait toujours pas quelle définition la seconde République islamique proposera à ses partisans comme à ses opposants. En effet, ce ne sont ni un guide charismatique, ni une guerre de huit ans, mais une rivalité, pour l’instant invisible, entre les héritiers de la révolution islamique qui déterminera la forme que prendra cette définition. Pour un monde qui, depuis plus de quatre décennies, s’était organisé autour d’un clivage net entre amis et ennemis, autour de l’hostilité entre l’Iran et les États-Unis, cette absence de certitude sera peut-être plus difficile à vivre que la guerre elle-même.

Sources
  1. مرگ بر آمریکا (Marg bar Âmrikâ).
  2. دانشجویان مسلمان پیرو خط امام (Dâneshjuyân-e mosalmân-e peyrow-e khatt-é emâm).
  3. « قالیباف : ما باید سنگر را از بچه‌های لانچر تحویل بگیریم و مردم را از زیر فشار اقتصادی دربیاوریم », Khabar Online, 17 juin 2026.