Un café avec le Grand Continent

«Je suis une Arabe qui parle mal l'arabe» Leïla Slimani

Entre Rabat et Paris une conversation avec la romancière en librairie avec Assaut contre la frontière sur ce que signifie hériter de Babel.

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Mario Cruz (photos) Tundra Studio (illustrations)

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Pour dormir une nuit à Lisbonne, j’ai choisi un hôtel sans histoire, impersonnel, fonctionnel, presque glacial. Il est situé dans le centre historique, sur une grande artère nommée avenida da Liberdade. C’est tout sauf la plus belle avenue du monde mais je suis à dix minutes du Tage. Ça grouille de touristes.

Le lieu du rendez-vous m’est communiqué par l’attachée de presse de Leïla Slimani vers 16 heures, la veille du jour J. Je retrouverai donc Leïla Slimani demain matin, mercredi, à 10 heures, au Musée Amália Rodrigues. La célèbre chanteuse de fado y a vécu plus de quarante ans. Attention à ne pas confondre ce lieu et le musée du Fado qui se trouve à un autre bout de la ville dans le quartier Alfama, rempli de restaurants et de bars de fado, près du Tage. 

Leïla Slimani marche à quelques mètres devant moi lorsque j’arrive au musée. C’est une brindille chic, un peu brin d’acier tant elle est stricte. Leïla Slimani semble un peu pressée. Il faut que ça roule, que ça démarre et vite, à l’image de son débit de paroles et de son écriture qui galopent eux aussi. L’ancienne parisienne est installée à Lisbonne depuis cinq ans. Elle vient régulièrement écrire dans la petite cour arborée du musée, quand elle a envie de changer de décor. Sur une branche d’un arbre un perroquet est perché. Il appartient à la maison et prononce de temps en temps les deux mêmes mots : Bom dia. Ce matin il n’y a que nous. En habituée des lieux, Leïla Slimani connaît l’oiseau et sa musique. Il l’amuse deux minutes : il faut que l’entretien démarre.

Elle décrit en quelques mots, sommairement, le quartier où nous sommes : « Il porte le nom de la rue où se trouve le musée, São Bento ». C’est un coin calme. Non loin de là, il y a une place ravissante, en pente douce, Praça das Flores, la Place des Fleurs, où l’écrivaine a d’abord pensé nous donner rendez-vous. Le Parlement n’est pas loin. » Elle comprend parfaitement le portugais à l’oral et elle le lit. Elle le parle, « un peu » ; elle semble le parler très bien, et très vite : elle commande en portugais un expresso pour elle et de l’eau. Elle vapote et attend les questions. 

La langue est le sujet de son dernier livre, Assaut contre la frontière, édité comme quasiment tous les précédents livres de Leïla Slimani chez Gallimard. En 2016 elle fut lauréate du prix Goncourt avec Chanson douce. Depuis sa parution, début mars, Assaut contre la frontière est en tête des ventes. Il a même occupé la première place du palmarès pendant plusieurs semaines. Celui qui dirige le festival d’Avignon depuis 2021, le metteur en scène portugais et lisboète Tiago Rodrigues, a invité la langue arabe lors de la 79e édition du festival, en 2025. L’arabe fut représenté à travers des œuvres d’artistes libanais, marocains, tunisiens, palestiniens, irakiens. À Leïla Slimani, Tiago Rodrigues a proposé de plancher sur ce sujet, la langue arabe. Le 8 juillet 2025, dans la cour du musée Calvet, l’autrice a lu le texte désormais publié. Son titre provient d’une phrase du Journal de Kafka qu’elle a mise en exergue : « Toute littérature est assaut contre la frontière. » Cela signifie que la création littéraire permet, au lecteur et à l’auteur, de traverser le temps et l’espace, de rendre possible l’impossible, visible ce qui habituellement demeure caché, d’effacer les a priori, de rapprocher les contraires, de sortir de ce concept devenu un mantra contemporain, notre identité. On nous le dit, le répète, la (bonne) littérature est le royaume de l’hétérogénéité et non du manichéisme, de la plasticité, de la nuance, autre mantra. Leïla Slimani rappelle souvent qu’elle est une lectrice de Milan Kundera dont L’Art du roman est le texte emblématique de la défense de la complexité face à la sécheresse des certitudes. À son tour, donc, Leïla Slimani développe dans un essai personnel ce motif. 

Mais Leïla Slimani insiste sur un autre point, plus politique que littéraire, un point qui flotte en ce moment dans l’air, celui du temps : l’usage d’une langue reflète une classe sociale et la place que l’on occupe dans le monde. Or la langue arabe, de ce point de vue, souffre depuis plusieurs années de mépris. Leïla Slimani constate et déplore que le regard porté sur un locuteur dépende de la langue qu’il parle. Puisque les conflits entre États, les préjugés des peuples contre d’autres peuples irriguent et contaminent les langues, puisque le monde arabe est mal-aimé, la langue arabe est méprisée. De cela, tant qu’elle était enfant, l’autrice qui a grandi au Maroc n’avait pas conscience. Elle vivait dans un « paradis multilingue », écrit-elle dans Assaut contre la frontière. Elle fut élevée, comme elle le raconte sous forme romanesque dans sa trilogie Le Pays des autres 2, au Maroc dans une famille bourgeoise qui a même appartenu un temps à la haute bourgeoisie. Son père, Othman Slimani (1941-2004), issu d’un milieu modeste, a fait de très bonnes études et fut deux ans secrétaire d’État chargé des Affaires économiques à la fin des années 1970. Puis il a été banquier et fut disgracié du jour au lendemain, accusé à tort d’avoir pris part à un grand scandale financier. Il a été assigné à résidence alors que Leïla Slimani avait 13 ans, puis emprisonné quelques mois. Il est mort peu de temps après sa libération et n’a été acquitté que post-mortem. Dans Le Parfum des fleurs la nuit (Stock, 2021), texte autobiographique, l’autrice dit vouloir « venger » son père. Rappeler son appartenance au monde arabe bien qu’elle écrive en français, qu’elle ait longtemps vécu à Paris et qu’elle vive en Europe, c’est opérer un rapprochement vers le monde culturel et social du père. 

Les questions sont autres du côté de la mère de l’écrivaine : « Ma mère avait une mère française, alors elle a toujours été associée, sans doute à tort, à l’étrangère au Maroc. Elle est née en 1948, elle a reçu une éducation plus occidentale que mon père, né dans la Médina de Fès de parents analphabètes. Mais il a grandi en apprenant le français dans une bonne école. Ma mère, qui était médecin, parlait arabe toute la journée avec ses patients mais quand elle rentrait à la maison, elle ne nous parlait jamais arabe à nous, ses enfants. Mon père non plus. Ils parlaient arabe ensemble lorsqu’ils souhaitaient qu’on ne les comprenne pas. » Si Leïla Slimani parlait français avec ses parents et ses deux sœurs et arabe avec sa nounou, l’allemand lui était aussi familier puisque c’était la langue de sa grand-mère maternelle, une Alsacienne installée à la fin des années 1940 au Maroc. Depuis quelques années, et c’est ce fil-là que déroule Assaut contre la frontière, Leïla Slimani se sent mal. Elle a honte d’être « une Arabe qui parle mal l’Arabe ». L’écrivaine a beau essayer de tenir l’identité à bout de gaffe, c’est bien le sujet de son livre. Il témoigne d’un trouble identitaire. Au Maroc aussi, la question de la langue française est sensible : « Des partis très conservateurs ou islamistes demandent qu’on en finisse avec le français. Ils visent par-là la bourgeoisie francophone qu’ils accusent de vivre de façon déconnectée. Mais le berbère pose également problème. Depuis 2011, il bénéficie du statut de langue officielle. Au Maroc, il y a une diglossie, c’est-à-dire que la langue parlée, la darija, n’est pas celle que l’on apprend à l’école et cela crée énormément de problèmes. Les débats ne sont pas les mêmes en France où circule le fantasme d’une langue pure. Regardez, on a reproché à Aya Nakamura d’avoir une identité trop mêlée. En fait, on lui a reproché d’être noire. » Leïla Slimani écrit dans une langue classique, sans trace de la langue orale que manie Aya Nakamura. Est-ce volontaire ? Elle répond, mi-figue, mi-raisin : « Malheureusement quand on est écrivain, on fait comme on peut ! J’aimerais que mon étendue des possibles soit plus large, j’ai toujours un sentiment de frustration, j’aimerais que ma langue soit plus complexe mais mon écriture est comme elle est. Je n’en éprouve ni honte, ni fierté. »

Assaut contre la frontière mentionne aussi les coups que portent contre la langue et la culture arabes l’islamisme et le terrorisme depuis le 11 septembre 2001. Les attentats de 2015 en France ont renforcé la peur de l’arabe. Elle écrit : « Combien de personnes parmi mes connaissances s’interdisent de parler arabe dans la rue depuis les attentats de 2025 ? » Et plus loin : « Cette phrase, Allah akbar, prononcez-là dans n’importe quelle rue du monde occidental et regardez la terreur qu’elle provoque. » N’est-ce pas normal qu’elle fasse peur ? Leïla Slimani n’est pas contente : « Non. Pourquoi ce serait normal ? Vous connaissez le sens de cette expression ? Si vous me dites : « Mon fils a réussi son examen », je vous répondrai : « Allah akbar », c’est-à-dire Dieu est grand, c’est magnifique. Quand vous êtes dans la rue et que vous entendez l’appel à la prière, « Allah akbar », est-ce un appel au meurtre ? Non. C’est terrible que vous pensiez cela. Les islamistes salissent, ils trahissent cette phrase en disant qu’ils tuent au nom de Dieu. C’est une phrase d’appel à la paix qu’on utilise dans la vie courante, donc ce n’est absolument pas normal d’avoir peur de cette phrase. Vous avez peur des terroristes et vous l’assimilez à son usage par le terrorisme, alors qu’elle a d’autres usages ! Ce n’est pas du tout normal. Il faut se réapproprier cette phrase, il ne faut pas la leur laisser. »

Je brûle d’envie, tant cela va de soi, tellement c’est le moment de lui parler de Kamel Daoud et de Boualem Sansal. Lorsque je suis à Lisbonne, le départ de Boualem Sansal des éditions Gallimard n’a pas encore été annoncé. Ce sera fait le 14 mars et nous ne sommes que le 4. J’y vais ou je n’y vais pas ? Je lui demande ce qu’elle pense de Sansal ? Avancer le nom de Daoud serait moins périlleux mais comment ne pas prononcer ensuite ce nom en train de devenir explosif, Sansal ? Le personnage qui, dans J’emporterai le feu, est inspiré du père de Leïla Slimani s’appelle Mehdi Daoud ; l’écrivaine avait demandé au préalable à Kamel Daoud l’autorisation de lui emprunter son patronyme. C’était une manière de rendre hommage à leur amitié. Il est impossible de lire Assaut contre la frontière sans avoir à l’esprit les positions et les propos tranchants de ces deux auteurs envers leur pays d’origine, l’Algérie. Ce qu’elle dit avec Assaut contre la frontière c’est que, contrairement à ces deux auteurs, elle ne plongera pas dans ces conflits. Elle en restera à l’extérieur. 

Elle écrit vouloir « trouver ses mots pour prouver mon innocence ». De quoi serait-elle coupable ? « Je me suis sentie longtemps coupable d’une chose que je n’arrivais pas à déterminer. Coupable de ne pas bien parler ma langue, de ne pas arriver à bien l’écrire. J’ai toujours été prise en étau entre deux publics dont les attentes diffèrent : le public occidental attend que je confirme ses clichés et que j’endosse le rôle de porte-parole du Maghreb, que je sois l’écrivaine maghrébine courageuse, or je n’ai pas du tout envie d’entrer dans ce rôle. De l’autre côté, le public marocain ou arabe considère que je suis une vendue, que je n’ai aucune légitimité à parler de mon pays puisque je n’y vis pas et que je suis trop francophone. Il me reproche d’écrire pour faire plaisir aux Occidentaux. J’avais l’impression de ne pas avoir le droit de m’exprimer. Quand j’écris « retrouver mon innocence », je veux dire que je tente de retrouver quelque chose qui précède tout cela, quelque chose de mon enfance, dont je parle au début du livre, un temps où ce rapport aux langues me semblait innocent parce que je ne mesurais pas les questions de classes sociales ni celles historiques qui traversent l’usage de telle ou telle langue. »

Leïla Slimani a été scolarisée dans le lycée français de Rabat, Descartes. C’est un établissement très exigeant qui prépare les élèves à l’atmosphère compétitive des classes préparatoires aux grandes écoles. Bénéficier de cette formation est aussi une chance, non ? « C’est ambivalent. C’est une histoire commune à beaucoup de gens nés comme moi dans un pays de l’ancien empire colonial français où la langue était un outil de domination. Être écrivaine me permet de percevoir les nuances de tout cela. Bien sûr, en étant scolarisée dans ce lycée, j’ai eu le sentiment d’être arrachée à ma culture, d’être dans un lycée très élitiste, fermé au monde dans lequel j’habitais. Mais il m’a donné également une éducation de grande qualité, ouverte sur le monde, et qui m’a permis de poursuivre mes études en France après le bac. »

Elle évoque les « promesses non tenues par la France envers le Maroc », faillites qu’elle a découvertes en travaillant sur sa trilogie romanesque : « On ne nous parlait pas de la colonisation en classe. J’en avais une vision simple selon laquelle, finalement, tout cela ne s’est pas si mal passé. Je ne connaissais pas les détails du protectorat français. Les promesses non tenues sont liées par exemple à l’éducation. La France a dit : « Nous allons apporter le savoir, les Lumières et la civilisation ». Alors que, lorsque les Français partent du Maroc à la fin du protectorat, très peu nombreux sont les Marocains qui ont bénéficié d’une bonne éducation française ou d’une bonne éducation tout court. Les gens ne sont pas formés. Il y a très peu de médecins, d’avocats, de dentistes. Pourtant ce pays nouvellement indépendant a besoin de cadres et de personnes exerçant ces professions. Si bien que se met en place une transition pendant laquelle des Français restent dans les administrations au Maroc pour former des cadres marocains, et on maintient l’apprentissage et l’usage du français ; on le généralise, même. Ça, c’est l’histoire de mes parents. Ils sont allés à l’université au Maroc où enseignait Roland Barthes, ils sont allés voir des films de la Nouvelle Vague ou des films italiens à Casablanca. Les nationalistes ont fait leurs études en France. C’est chez le colonisateur qu’ils ont fourbi leurs armes. Ils étaient des francophiles de grande culture. On ne peut pas raconter tout cela de façon manichéenne. Une élite marocaine a été créée. Le poète Abdellatif Laâbi (né à Fès en 1942, il vit en France) a raconté qu’il a reconquis l’arabe après avoir parlé le français, sans l’avoir choisi. On n’est pas obligé de réagir par la haine ou par le ressentiment qu’instrumentalisent certains contre la France et le français. Aujourd’hui, au Maroc, parler français comme on parle une langue maternelle reste un privilège et vous classe immédiatement dans la bourgeoisie. L’enseignement du français persiste à l’école publique marocaine et l’une des forces du Maroc est d’être multilingue, comme le Liban et le Sénégal. Tout le monde ou presque maîtrise une langue en plus de l’arabe. »

Notre rendez-vous se déroule la veille de la mort d’António Lobo Antunes, le 5 mars 2026. Leïla Slimani n’a jamais croisé le grand auteur lisboète né en 1942, lui dont le nom apparaissait régulièrement parmi les favoris chaque année avant l’annonce du Prix Nobel de littérature. C’est un autre écrivain portugais que l’écrivaine convoque : José Saramago (1922-2010), récompensé, lui, du Nobel en 1998. Très engagé à gauche, méfiant envers l’Europe, soutien du mouvement altermondialiste, Saramago regrettait, explique Leïla Slimani, « que l’on n’éduque pas les gens dans l’idée que les apports de la civilisation arabe en Europe sont très importants. Il racontait très bien que, lorsque Salazar est arrivé au pouvoir au Portugal, un narratif s’est installé selon lequel le pays était depuis toujours chrétien, blanc, et c’est tout. Sept cents ans de présence arabe étaient effacés. » 

L’ancien empire colonial portugais a laissé des traces chez les Portugais : « La plupart des pères de mes amis, qui sont de ma génération, qui ont entre 45 et 55 ans, ont fait la guerre. Leurs pères, leurs oncles ont ensuite fait des dépressions, eu des problèmes d’alcoolisme. D’autres ont des parents qui ont vécu dans l’empire colonial. Ce sont des retornados, l’équivalent des pieds-noirs en Algérie. Ils ont grandi en Angola, au Mozambique. C’est un problème très présent, très récent, et pour lequel il y a encore beaucoup à faire. Mes amis racontent à quel point ces pères n’ont pas témoigné de ce qui s’était passé. Il y a beaucoup de douleur et de tabous. C’est également très sensible à travers l’immigration de ces pays-là, chez ceux qui viennent du Cap-Vert. Cette histoire n’a pas été complètement digérée mais de plus en plus d’œuvres culturelles l’abordent. Pour eux, ce fut très difficile. Je le perçois aussi à travers la littérature, grâce à mes lectures d’Isabela Figueiredo 3 ou de Dulce Maria Cardoso 4. Elles disent qu’elles ont été mal accueillies, que des fantasmes étaient attachés à leur passé : on racontait que leur famille avait gagné plein d’argent en Afrique, par exemple. Isabela Figueiredo explique aussi qu’il y avait un pacte tacite parmi ces retornados pour garder le silence sur la façon dont ils s’étaient comportés en Afrique. Il n’y avait pas d’autocritique. Mais la libération de la parole gagne aussi le cinéma, l’art plastique, la poésie. Et puis la langue portugaise est de plus en plus créolisée par les langues africaines. Des poètes africains lusophones racontent tout cela. » Parmi les écrivains portugais que fréquente Leïla Slimani, il y a avec Lídia Jorge et Gonçalo M. Tavares.

A-t-elle lu La Frontière (Livre de poche, 1993) 1 de Pascal Quignard, un essai sur le palais du marquis Fronteira, construit à la fin du XVIIe dans les environs de Lisbonne ? Non, mais elle note le titre de ce livre et le lira. Elle ne connaît pas le palais Fronteira décrit par Quignard. Il abrite des azulejos magnifiques. Devenue un musée, la demeure est habitée par des descendants du marquis si bien que certaines pièces ne se visitent pas. « Vous voyez, azulejos ! C’est un mot très proche de son équivalent arabe, al-zulaydj. Au Portugal, quand vous regardez les visages des gens, quand vous écoutez la langue, quand vous vous baladez en Algarve, au sud du pays, vous voyez un Portugal arabe.

C’est une réalité concrète qui a été effacée. En Espagne, en Andalousie notamment, ce passé mauresque a été mis en valeur ; ici, pas du tout. Lorsque j’ai commencé à fréquenter des amis portugais, je leur demandais s’ils avaient déjà été au Maroc, et ils me répondaient non. C’est à une heure de vol seulement. Rabat est la capitale la plus proche de Lisbonne. Un de mes amis, lorsqu’il a été à Tanger pour la première fois, m’a dit : « C’est fou, on dirait Lisbonne ». Cette histoire arabe de leur pays, les Portugais l’ignorent totalement. Quand vous arrivez au Maroc à Asilah ou à El Jadida, un ancien fort portugais, vous retrouvez l’architecture portugaise. Les Marocains ont bien plus conscience de cette histoire que les Portugais. » Elle cite un livre de l’historienne et journaliste franco-tunisienne Sophie Bessis, La Civilisation judéo-chrétienne 5, qui développe l’idée selon laquelle la civilisation judéo-chrétienne est une construction de l’après-guerre, liée à la Shoah et à la culpabilité européenne : « L’apport arabe a été nié en Europe, continue Leïla Slimani qui s’exprime avec brio. Qui sait que Rabelais parlait arabe ? Je veux écrire là-dessus, car notre regard est en train de se déciller. C’est un beau moyen de créer du lien. En 2030, la Coupe du monde de football sera organisée par le Portugal, le Maroc et l’Espagne. Ce sera une bonne occasion de se rappeler leur histoire commune, avec son lot de douleurs et de beautés. »

Dans un passage d’Assaut contre la frontière elle s’adresse à l’Occident et aux Occidentaux en écrivant « Vous », comme si elle ne s’incluait pas dans leur groupe : « À l’origine, dans ce texte lu à Avignon, je m’adressais à ceux qui étaient face à moi, c’est pourquoi je disais « Vous ». Au moment de la publication je me suis demandé si je gardais cette adresse et j’ai décidé de le faire. Ce texte est un face-à-face entre moi lorsque j’avais seize, dix-sept ou dix-huit ans, et que je regardais le monde occidental depuis Rabat, un monde que j’ai admiré et jalousé, aussi. À l’école, j’apprenais des mots de français qui désignaient des réalités que je n’avais jamais vues. » À Lisbonne, elle se sent dans un entre-deux : « C’est particulier, le Portugal. C’est un pays occidental évidemment, même si j’ai le sentiment que c’est une espèce de Finistère, parce que c’est le bout de l’Europe, il y a ici déjà quelque chose d’africain. La lumière est la même qu’au Maroc, le climat est très proche de celui de Rabat. Quand j’appelle ma mère, qui vit à Rabat, à une heure d’avion, je lui dis quel temps il fait à Lisbonne et elle sait qu’il fera le même temps le lendemain à Rabat. Quand les jacaranda sont en fleurs, je le lui dis et très vite, les jacaranda de Rabat fleurissent. Et puis la culture portugaise est celle d’un ancien empire colonial, comme au Maroc. »

Je lui demande si Assaut contre la frontière est aussi à entendre comme le souhait que les frontières géographiques tombent. Je me doutais que la réponse serait celle-ci : « En partie, oui, lorsque ces frontières deviennent des murs. J’ai toujours dit que c’était une injustice que les gens n’aient pas accès au monde de la même manière. Quand vous êtes Marocain, vous devez montrer patte blanche, demander un visa Schengen pour voyager en Europe. Je suis toujours étonnée que les Français ne sachent pas ce que représente un visa en termes de dépenses financières ou de démarches administratives. Il m’est arrivé de partir avec des amis français au Maroc : une fois à l’aéroport, ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pas emporté leur passeport, ils ont seulement leur carte d’identité. C’est une forme de naïveté. » Peut-être que c’est plus bête que ça. Peut-être que, comme moi, ils ne voyagent pas souvent et n’ont pas le réflexe d’ajouter dans leurs affaires un passeport ? « Non, je crois qu’ils ne se rendent pas compte qu’il existe des frontières qui ne sont pas les mêmes pour tous. Gad Elmaleh a fait un sketch sur l’importance de leur passeport pour les Marocains et il a raison : ce qu’un Marocain chérit le plus, c’est son passeport, parce qu’il en a vraiment besoin. C’est une blague récurrente entre Marocains. J’ai beau être binationale depuis ma naissance, mon passeport, je sais toujours où il est. »

Leïla Slimani a l’air un peu en colère. Ici, avec nous, et dans son livre aussi : « C’est drôle, je n’ai pas le sentiment d’avoir éprouvé de la colère. De l’agacement, de l’ironie, oui, mais j’ai l’impression au contraire d’être dans une démarche d’auto-apaisement. Je fonctionne ainsi et je pense que c’est la raison pour laquelle j’aime écrire : au moment où beaucoup de choses me semblent injustes, je mets de l’ordre. J’ai ressenti en l’écrivant une grande liberté à pouvoir dire des choses qui m’agacent et que je ne peux pas dire d’habitude, parce que ce n’est ni le moment, ni le lieu. Parfois les lecteurs me posent des questions qui m’agacent. Longtemps j’ai été docile, me disant que je devais me montrer faire de la pédagogie. Je serrais les dents. Aujourd’hui je me sens plus libre de montrer mes agacements, je me sens moins vulnérable sur le plan de l’identité. » Lisbonne l’a peut-être adoucie et a peut-être modifié son écriture : « Mon style est un peu plus lyrique qu’avant. Mes premiers romans étaient plus secs, plus durs. Lisbonne m’a apporté la lumière, et la distance. J’aime écrire avec de la distance : écrire sur une époque en n’y vivant pas, sur la France en n’y étant pas, sur le Maroc en n’y étant pas. J’aime ne pas être prise dans les phares. » Elle n’envisage pas de quitter la capitale portugaise : « Nous y menons une vie de famille très heureuse. Je n’ai pas l’impression de perdre le lien avec Paris puisque j’y vais souvent. J’écoute la radio française, je lis les journaux français, je lis mes amis écrivains français, notamment Maria Pourchet, Edouard Louis, Yanick Lahens, Yannick Haenel, Nathacha Appanah et Olivier Guez. C’est mon meilleur ami. Il vit à Rome, nous avons déménagé la même année. Parmi les auteurs étrangers, je lis beaucoup d’Américains, Sandro Veronesi, Deborah Levy, Javier Cercas, Hisham Matar. »

L’entretien est fini. Leïla Slimani va pouvoir reprendre sa liberté et mener une journée studieuse qui ressemblera aux autres : « Je me lève tôt, je fais du sport presque chaque jour puis je rentre travailler. À 17 heures mes enfants arrivent, on fait les devoirs ensemble, je prépare le dîner, je lis et je me couche. Lisbonne me rappelle le Rabat de mon enfance : les Portugais, comme les Marocains, accordent beaucoup d’importance à la famille. Ce ne sont pas des gens obsédés par le paraître, par la façon dont on est habillés. Nous menons une vie simple autour des enfants et de l’amitié. Près de chez nous, il y a un grand parc dans lequel nous retrouvons nos amis pour boire un verre. Des personnes âgées jouent aux échecs, c’est tranquille. »

Avant de partir, elle explique à la dame qui s’occupe de l’accueil au musée qu’elle reviendra écrire ici, cet après-midi. On se quitte. L’autrice nous conseille de déjeuner chez Cafeh Tehran, un exquis et petit restaurant iranien de la Praça das Flores. De la guerre au Moyen-Orient, commencée le 28 février, a-t-elle envie de parler ? « Non. Je crois que ça n’intéresse personne de savoir ce que Leïla Slimani en pense. »

Sources
  1. Une version illustrée de ce texte a été publiée chez Chandeigne en 2003.
  2. Le Pays des autres (2020) est le nom générique de la trilogie et le titre du premier volume. En 2022 est sorti Regardez-nous danser puis en 2025 J’emporterai le feu, qui vient d’être publié en Livre de poche.
  3. Isabelle Figueiredo est une écrivaine née en 1963 au Mozambique. Elle a quitté ce pays quand il est devenu indépendant, en 1975. Son premier livre, Carnets de mémoires coloniales, fut publié en 2009. Elle est éditée en France chez Chandeigne.
  4. Dulce Maria Cardoso est née en 1964 au Portugal puis elle a passé son enfance en Angola, avant de revenir au Portugal en 1975. Elle a été publiée en français chez Chandaigne et chez Phébus.
  5. Sophie Bessis, La Civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture, Les Liens qui libèrent, 2025.