Nikita Volkov (2026-2096)
Né aujourd'hui sur la terre battue de la Côte d’Azur, le plus grand joueur de tennis du XXIe siècle aura accompagné la révolution des <em>Enhanced Games</em> et marqué la disparition progressive du corps dans le sport.
Nous venons de perdre un homme, mais aussi une idée de l’Europe et de sa place dans le monde, dans un monde fini.
La vie de Cyrus Valène se confond avec « l’âge des reconstructions » abondamment commenté par les historiens du présent. Avec sa compagne Ye Wenjie (2024-2080), dont sa vie est difficilement dissociable, il a été le premier et le plus célèbre artisan du Corridor écologique encore inachevé qui relie l’Europe à la Chine, baptisé « Sous le même ciel ».
Au-delà de son travail d’architecte et de concepteur d’infrastructures, dont le gigantisme a marqué les dernières décennies, Cyrus Valène a traversé et incarné les vicissitudes politiques de son temps. L’espoir d’un pont culturel et matériel reliant Paris à Pékin, en passant par Téhéran, Karachi et Dacca, lui a en effet valu autant de louanges que d’inimitiés, d’appuis que d’obstacles.
La fin de sa vie, marquée par les désillusions d’un projet auquel restera étroitement associé son nom, a été consacrée à la création du centre de recherches qui lui aura permis d’achever, en théorie, un rêve inachevé en pratique.
Valène est né en juin 2026, au Havre, dans l’ordinaire d’une famille ancrée dans l’histoire ouvrière de la ville et de sa difficile renaissance. Il s’installe rapidement à Paris et sort diplômé de l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles à la fin des années 2040, dans un contexte marqué par le conflit entre les premiers inspirateurs du modernisme écologique et leurs adversaires du Groupe Malthus – cette entité floue née après les grandes canicules de 2026, et qui entendait passer à l’action violente contre les projets de transition énergétique, accusés d’être une diversion retardant l’action radicale.
Dans ses mémoires publiées peu avant sa disparition, il raconte le contraste entre l’agitation intellectuelle de l’époque et l’état de paralysie politique du pays, pris dans de grandes transformations qu’il est incapable de gouverner. Il accepte alors, plus par ennui ou dépit que par réelle conviction d’abord, un projet de coopération technique avec la Chine, lancé peu après l’apaisement de la « guerre de huit ans » qui définissait la vie politique du golfe Persique au delta du Gange. Les terres brûlées et déstabilisées du Moyen-Orient et d’Asie du Sud lui apparaissent alors comme un lieu d’expérimentation central, où se jouent à la fois la continuité géopolitique entre l’Est et l’Ouest, et la mise en œuvre du développement vert.
Ce premier voyage en Chine, suivi de nombreux autres à partir de 2050, lui fera prendre conscience du problème géographique, écologique, et politique qui seront au cœur de son travail toute sa vie durant. C’est également à ce moment qu’il rencontre Ye Wenjie, elle aussi jeune architecte et ingénieure qui participe au projet de reconstruction de la zone dévastée qui relie l’Europe à l’Asie à la suite des guerres du pétrole et des catastrophes environnementales qui les accompagnent. Formée dans les écoles du Parti communiste, elle découvre l’Europe quand lui il découvre la Chine. Ensemble ils conçoivent le langage commun, fait de références historiques et d’innovations technologiques, nécessaire à leur dessein.
Ils partageront trois décennies d’une vie où le privé et le public se mêlent, où la relation entre deux personnes se confond avec la relation entre deux pays. Ensemble, ils gravitent rapidement les échelons du consortium sino-européen créé pour édifier un vaste couloir agro-écologique et urbain entre les deux rives opposées du continent, symbole de la résistance au choc climatique. À partir de 2067, ils en partageront la direction.
Valène racontera souvent s’être inspiré de la construction de la ligne de chemin de fer américaine entre Atlantique et Pacifique deux siècles plus tôt, et du tunnel sous la Manche, auquel son grand-père avait participé. Il souhaitait alors donner une forme concrète au lien entre Paris et Pékin et lutter contre la divergence politique persistante entre les deux capitales, prises dans l’illusion d’une incompatibilité historique contradictoire avec la nécessité de leur association.
La vision politique et technique de Valène se concrétise progressivement. Dans les années 2070, il popularise le camion « Bucéphale », co-produit par Volvo et BYD, et emblème des travaux d’aménagement titanesques nécessaires à la construction de ce corridor. Les nombreuses photographies de lui, chevauchant Bucéphale, sont devenues une image d’Épinal de la reconstruction éco-moderniste et de l’utopie qu’elle représente.
L’intégration des données satellitaires européennes et chinoises dans le cadre de ces chantiers sera l’autre emblème de cette nouvelle alliance : le travail dans des zones devenues impraticables ou dangereuses, la nécessité de collecter des données fines sur l’écologie locale, faisaient alors des technologies spatiales des alliées de circonstances.
Ye Wenjie, quant à elle, mobilise en parallèle les savoirs techniques traditionnels et contemporains pour lutter contre la chaleur, la rareté de l’eau et l’épuisement des sols dans ces régions alors au cœur de la reconstruction transformatrice. Sa connaissance, en particulier, des pratiques architecturales locales, se combine avec la vision plus générale du projet pour en limiter le caractère écrasant et uniformisant.
Les premières réalisations de ce projet ne tardent pas, sous la pression des nécessités de l’après-guerre. D’abord en Anatolie, puis le long d’un continuum territorial conduisant vers la Chine. Valène dessine, conçoit et supervise des chantiers qu’il imagine en référence aux voyages de Marco Polo, comme une réponse à la divergence politique entre l’Occident et l’Orient qui aura entravé la paix et la prospérité à l’âge moderne. Installé en Chine à partir de 2064, il bénéficie des réseaux d’influence locaux pour accélérer le désormais célèbre projet « Sous le même ciel ».
La reconstruction de Damas et Ispahan, les grands projets de l’île de Hainan, deviennent alors les étendards de la méthode développée par Valène et Ye. Celle-ci consiste à nicher des établissements urbains ultra-denses, adaptés aux extrêmes climatiques, régis par le principe du neo-circulus, dans des écosystèmes conçus comme des périphéries concentriques d’abord productives, puis protectrices.
Ce modèle, qui intègre les apports du théoricien allemand Von Thünen aux connaissances locales compilées par Ye Wenjie, a contribué à redessiner les pratiques urbanistiques et l’imaginaire contemporains.
Les paysages, composés de tours articulées à des réseaux souterrains d’eau, d’énergie et de transports, d’océans de panneaux solaires et de vastes fermes péri-urbaines, sont l’expression de ce langage commun forgé par le couple d’ingénieurs-architectes.
Leur partenariat avec la Banque eurasienne de reconstruction dans le « projet Leibniz » sera le levier financier de cette expérimentation de grande échelle, à laquelle s’intègre au cours du temps de nombreux groupes d’expertise et de préfiguration, à la croisée des sciences et des contextes politiques régionaux. Le directeur de la banque, Ravi Sahay, avec qui Valène était étroitement lié, s’est exprimé dès l’annonce du décès en rendant hommage à un « bâtisseur d’avenir ».
Après presque trois décennies de vie et de projets communs, des revers importants surviennent, provoqués par de nouvelles catastrophes dans la vallée de l’Indus. Malgré les grands chantiers des années précédentes et le retour à la stabilité politique dans la région, la succession de vagues de chaleur et d’inondations, ainsi que les projets controversés de migration assistée, alimenteront alors des critiques de plus en plus vives. En 2079, la crise politique entre l’Inde et la Chine, provoquée par le projet de développement de la vallée du Brahmapoutre, place Cyrus Valène au cœur d’une vie politique qu’il avait tout fait pour éviter, comptant sur la force des infrastructures pour transcender le conflit.
C’est dans ce contexte qu’il se produit l’événement qui changera sa vie. L’année suivante, l’assassinat de Ye Wenjie par un militant suédois du groupe Malthus, lors d’une campagne de régénération agro-écologique, précipite en effet le retrait de l’architecte de ce projet qu’il aura porté pendant deux décennies.
Il délègue alors la présidence du consortium à l’architecte libanaise Alma Ben Ari qui réoriente les chantiers vers une vision moins technocentrée et lance une nouvelle phase du projet, plus émancipée de l’héroïsme des premières années. Le deuil ajouté au risque ne fait pourtant pas fléchir sa croyance, mais l’amène à envisager son œuvre différemment.
S’ouvre alors la dernière partie de son parcours. Après avoir rencontré l’historienne Ada Tchaïkovsky et le groupe de Taipei, dédié à l’élaboration d’une synthèse entre les Lumières européennes et le confucianisme, Valène met à profit sa connaissance des grands projets pour fonder un centre de recherche dont les antennes sont disséminées le long du corridor écologique en cours de construction.
Il consacre alors son temps à l’écriture, tantôt personnelle, tantôt théorique, et souvent entre les deux, pour transposer en mots son rêve technique d’architecte. Il participe, cette fois en tant qu’élève, à la collecte d’archives documentant le lien entre les rives continentales, puis à l’écriture collective d’une histoire reflétant ces liens.
Soutenu par une nouvelle génération de penseurs, Ada Tchaïkovski en tête, il poursuit le combat qu’il a entamé dans sa jeunesse contre le renoncement et le repli civilisationnel. Sa dernière apparition publique remonte à la conférence internationale donnée en 2096 à l’occasion de la fermeture du dernier puits de pétrole sur les rives de la mer Caspienne. Il y a une nouvelle fois partagé l’optimisme qui a porté l’ensemble de ses travaux et qui, selon lui, devait s’alimenter des épreuves du présent.
La vie de Cyrus Valène incarne les ambiguïtés politiques de son temps. Théoricien et acteur de la nouvelle frontière écologique, associant le gigantisme technologique et l’attention aux vulnérabilités du tissu vivant, rétif à la vie du pouvoir mais parfois capturé par sa logique implacable, avocat de la synthèse culturelle qui a dû quitter son pays. Valène laisse un héritage fondamentalement inachevé, probablement en raison de son ambition sans limite, mais qui a la vertu d’être encore ouvert à de nouvelles explorations.
Né aujourd'hui sur la terre battue de la Côte d’Azur, le plus grand joueur de tennis du XXIe siècle aura accompagné la révolution des <em>Enhanced Games</em> et marqué la disparition progressive du corps dans le sport.
Le maréchal européen, héros de la libération de Washington a été assassiné dans une attaque bactériologique du Consortium.