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Il y a un peu plus d’un an, lors du grand forum d’investissement Arabie saoudite-États-Unis organisé à l’occasion de la tournée du président des États-Unis dans le Golfe, Donald Trump a ordonné au public une acclamation.

Sous les applaudissements nourris, il avait demandé au président de la FIFA de se lever. Et ce jour-là, pour Gianni Infantino, le juriste helvéto-libano-italien de 56 ans à la tête du football mondial depuis 2016, toute la salle s’était mise debout, y compris la personne assise à sa gauche dans l’assemblée : l’homme le plus puissant de la région, le prince saoudien Mohammed Ben Salmane. Cette standing ovation était en quelque sorte un remerciement. Après l’édition de cette année qui commence demain aux États-Unis, au Mexique et au Canada, la Coupe du monde s’ouvrira dans huit ans à Riyad, prête à devenir, selon les mots de Trump, « une capitale culturelle, économique et technologique pour le monde ».

Dans le vertige d’une époque saturée par le spectacle quotidien de la Maison-Blanche, on n’a pas encore pris la mesure de ce que signifie voir le patron du football mis au même rang que les chefs d’État de la planète. Pour essayer de comprendre de quoi Infantino est le nom, on peut avoir recours au concept de néo-royalisme, développé dans ces pages par Abraham Newman et Stacie Goddard. Il désigne l’émergence d’un modèle de gouvernance clanique hyper personnalisé qui tend à effacer les structures juridiques du système international. Dans l’analyse de Newman et Goddard, cette transformation est patente dans les États-Unis de Donald Trump mais s’observe également dans l’Inde de Modi ou la Russie de Vladimir Poutine. En tant qu’organisation internationale puissante, la FIFA a une longue histoire de fonctionnement clanique au service de dirigeants puissants, qui a conduit à la chute de Sepp Blatter et de Michel Platini. Mais depuis dix ans, Infantino a apporté une inflexion fondamentale à la gouvernance du football mondial en se réappropriant le style néo-royaliste. Comment expliquer autrement que, bien qu’il n’occupe aucun poste officiel au sein de l’administration américaine, il accompagnait Trump dans sa tournée officielle des monarchies du Golfe, notamment en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats arabes unis ? Le représentant du football mondial était d’ailleurs tellement accaparé par ces engagements ce jour-là qu’il est arrivé en retard à Asunción, au Paraguay, où devait se tenir le 75e congrès de la FIFA. À son arrivée, certains délégués européens ont décidé de quitter la salle en signe de protestation, exaspérés par sa soumission au président des États-Unis.

Si le nom d’Infantino est aujourd’hui synonyme de servilité et de compromission avec le pouvoir, il y a dix ans, il a sincèrement été considéré comme un espoir de changement pour la FIFA.

Comment « Gianni » a imposé le visage de la FIFA post-Blatter

Son élection a eu lieu quelques mois à peine après le raid des autorités suisses au Baur au Lac, l’hôtel historique de Zurich où devait se tenir le 65e congrès de la FIFA appelé à se prononcer sur la réélection de Sepp Blatter. Il était impossible alors d’imaginer l’évolution du rôle du président de la Fédération pendant la décennie suivante. Les mandats d’arrêt internationaux, l’arrestation de sept dirigeants de la FIFA par la police comme s’il s’agissait de parrains de la mafia, les révélations du FBI annonçant une tentaculaire affaire de corruption impliquant l’ensemble de l’organisation qui gérait le football mondial ont marqué durement une organisation déjà largement impopulaire et souffrant d’une image scandaleuse.

Dans l’imaginaire des supporters qui brandissaient des banderoles « FIFA Mafia », la gestion du football mondial s’était transformée en film de Martin Scorsese. Lancée par le FBI, l’affaire s’appuyait sur les révélations de Chuck Blazer, alors secrétaire général de la Confédération nord-américaine de football, pris en flagrant délit pour des déclarations fiscales qui ne correspondaient pas à son train de vie princier. En échange d’un traitement plus favorable par la justice, Blazer avait accepté d’être l’informateur du parquet en installant un micro dans son porte-clefs. C’est sur la base de ces enregistrements qu’avait été monté tout le dossier d’accusation de l’affaire qui finirait par conduire à l’arrestation de 34 personnes, dont des dizaines de dirigeants de la FIFA. Après avoir obtenu leur extradition, la justice américaine leur appliquera d’ailleurs le RICO Act, c’est-à-dire la loi utilisée aux États-Unis pour poursuivre les organisations mafieuses.

À cette occasion, une grande partie des dirigeants de la FIFA sont arrêtés ou contraints de démissionner, notamment son ancien secrétaire général, Jérôme Valcke, son ancien vice-président, Jeffrey Webb, et son président historique Sepp Blatter, ce dernier étant impliqué dans une affaire distincte, traitée de manière indépendante par la justice suisse à propos d’une somme versée à Michel Platini, pressenti pour être son successeur.

Un scandale de cette ampleur aurait tout aussi bien pu éclabousser Gianni Infantino qui, au moment des arrestations, était secrétaire général de l’UEFA et collaborateur intime de Michel Platini. Les deux hommes étaient d’ailleurs si proches qu’un ancien dirigeant de la FIFA les avait comparés aux personnages de Minus et Cortex, les souris de laboratoire qui tentent à chaque nouvel épisode d’élaborer un plan pour conquérir le monde dans le célèbre dessin animé produit par Steven Spielberg : « Infantino pour le cerveau, Platini pour le fun. » 1

Pourtant, à l’époque, Infantino est déjà surtout connu pour le show. En tant qu’ancien secrétaire général de l’UEFA, le grand public l’associe à ses apparitions comme maître de cérémonie des tirages au sort de la Ligue des champions. Pendant des années, il est apparu sur nos écrans aux moments où nous faisions le plus appel au destin, se présentant comme une figure rassurante et désinvolte tout en se montrant incroyablement à l’aise dans les nombreuses langues qu’il parle : l’anglais, l’allemand, le français, l’italien, l’arabe, le portugais et l’espagnol. Si tel était son plan pour conquérir le monde, il faut reconnaître qu’il était extrêmement sophistiqué. Pourtant, à en croire l’un de ses collègues de l’UEFA interrogé par Sam Knight pour le New Yorker, tout cela n’était pas qu’une pure façade : « il était extrêmement compétent et travaillait d’arrache-pied ; il connaissait toutes les normes, lisait tous les règlements » 2.

Lorsqu’il se présente pour la première fois au congrès extraordinaire de la FIFA chargé d’élire le nouveau président, Infantino est donc clairement un outsider, mais qui a en tête de créer l’image d’une personne de confiance. Le slogan de sa campagne — « Taking Football Forward » — suggère un réformisme sans heurts, la mise sous perfusion d’une institution donnée pour mourante dans un moment critique.

Même après la démission de Platini, dauphin désigné par Blatter, l’élection de Gianni Infantino était loin d’être une évidence. À la veille du scrutin, les observateurs le considéraient comme devancé par Salman bin Ibrahim Al Khalifa, membre de la famille royale de Bahreïn et homme fort des deux confédérations les plus importantes de la FIFA, l’asiatique et l’africaine. Mais en plus d’incarner lui aussi une forme statu quo, son image est entachée par sa tolérance et sa complicité face aux arrestations et aux tortures infligées aux sportifs qui avaient rejoint le printemps arabe dans son pays.

Même s’il avait travaillé à l’UEFA depuis des décennies — avant d’en devenir le secrétaire général, il avait dirigé son service juridique — et même s’il avait été un proche collaborateur de Platini, Infantino a donc pu bénéficier de cette séquence pour se présenter comme un visage neuf capable d’assainir et de reconstruire la FIFA. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, après avoir soutenu le prince Ali de Jordanie (vice-président de la branche asiatique de la FIFA) lors des premiers tours de scrutin, les États-Unis ont ensuite reporté leur vote et leurs efforts de lobbying sur « Gianni ». Le 26 février 2016, jour de l’élection du nouveau président de la FIFA, Donald Trump n’avait pas encore remporté les primaires du Parti républicain. Barack Obama avait alors besoin d’une personnalité capable d’aligner le football sur son message de changement. Comme l’a rapporté l’agence de presse Reuters, le président de la fédération américaine de l’époque « s’est mobilisé auprès des délégués du Congrès de la FIFA et a aidé Infantino à persuader plusieurs fédérations de reporter leurs voix sur celui qui allait devenir le vainqueur » 3. Finalement, Infantino l’emportera par 115 voix contre 88, la majorité simple étant fixée à 104. Dans cette victoire de justesse, l’intervention des États-Unis a été décisive.

En stratège, il n’avait cessé de multiplier les rencontres avec les fédérations avant le vote, sachant exactement quels points aborder pour s’attirer les faveurs des votants. Son programme reflète ce travail patient : il incluait le remaniement du comité exécutif, une transparence maximale dans les transactions financières et, surtout, une redistribution plus large des énormes recettes de la FIFA aux fédérations qui la composaient. Au vu des scandales qui avaient entaché la décennie précédente, « FIFA money is your money » reste la phrase la plus marquante de sa campagne électorale et le fondement de son soutien au sein de l’organisation. C’est la raison pour laquelle presque personne, en interne, n’ose désormais vraiment le critiquer ou s’opposer au pouvoir qu’il exerce de manière autocratique et qui lui permettra probablement de remporter les élections l’année prochaine également.

Global FIFA : la recette Infantino

La FIFA génère des milliards de dollars de revenus chaque année, principalement grâce à la vente des droits télévisés de la Coupe du monde. Depuis qu’Infantino en a pris les rênes, ce chiffre a plus que doublé grâce notamment à l’élargissement de la Coupe du monde à 48 équipes contre 32 auparavant, avec pour corollaire une multiplication des matchs à diffuser. Cette explosion s’explique aussi par la croissance des tournois « mineurs » à la périphérie des compétitions historiques — de la Coupe du monde de beach soccer à la Coupe du monde des clubs, qui, dans sa version élargie et remaniée, s’est tenue pour la première fois l’année dernière aux États-Unis.

La monétisation du football par le biais de la télévision n’est évidemment pas une nouveauté introduite par Infantino. Mais pour prendre la mesure de la manière dont cette manne a changé la nature de l’organisation, on peut rappeler un chiffre : d’ici la prochaine Coupe du monde, en 2030, la FIFA pourra dépenser près de 14 milliards de dollars, dont un peu moins de 3 seront redistribués aux fédérations qui la composent. 

Infantino et Trump dans le Bureau ovale. © AP/SIPA

Cette répartition permet de rendre tangible la forme d’une nouvelle mondialisation du football qui passe par la perte de son monopole politique par l’Europe et son glissement vers des zones du globe où le football est moins répandu, y compris aux États-Unis. La FIFA est composée de 211 fédérations nationales et, bien que chacune dispose d’une voix indépendamment de la population ou de l’économie qu’elle représente, celles qui sont les plus périphériques dans la géographie footballistique reçoivent une part de ces recettes qui est relativement bien plus importante que celle des fédérations situées au centre, c’est-à-dire en Europe et en Amérique du Sud.

L’entretien de cette dynamique de périphérisation, Infantino la doit à son mentor, Michel Platini, qui l’avait lui-même apprise de celui qui devait lui passer le flambeau, Sepp Blatter, qui l’avait à son tour héritée de son maître, le Brésilien João Havelange. Tous s’inscrivent dans un processus unique qui a fait passer la Coupe du monde d’un tournoi de football réunissant 16 équipes principalement européennes et sud-américaines à un mastodonte où des centaines de matchs sont disputés dans trois pays différents — voire, à partir de 2030, sur trois continents différents 4 — avec une couverture télévisée mondiale et une liste de sélections participantes qui inclut l’Ouzbékistan et Curaçao.

Mais si cette dynamique prolonge une tendance enclenchée de longue date, qu’y a-t-il de si radicalement nouveau chez Gianni Infantino ?

« King of soccer » : le tournant néo-royaliste

L’historien du sport Nicola Sbetti a identifié le premier moment du « tournant » d’Infantino le 14 juin 2018, lors du match d’ouverture de la Coupe du monde Arabie saoudite-Russie au stade Loujniki de Moscou. « À cette occasion », écrit Sbetti, « Infantino ne s’est pas présenté aux côtés des présidents des fédérations mais aux côtés des dirigeants politiques des deux pays : l’héritier du trône saoudien Mohammad ben Salmane et Vladimir Poutine. Il avait d’ailleurs noué une relation étroite avec le président russe, apparaissant à ses côtés lors de nombreux événements politiques et publics, et recevant en échange, en 2019, la haute distinction russe de l’Ordre de l’Amitié » 5.

L’ambition de se présenter au monde non pas comme un simple président de la FIFA, mais comme un véritable chef d’État et un ambassadeur de la paix capable d’utiliser le football comme « fournisseur officiel de bonheur de l’humanité », est une constante qui a marqué toute la décennie d’Infantino à la présidence de la Fédération. On l’avait d’ailleurs déjà observée avant ce match Arabie saoudite-Russie de 2018. En 2017, par exemple, pendant le blocus diplomatique, naval et aérien mené par Riyad contre le Qatar, Infantino a proposé d’avancer son grand projet d’élargissement de la Coupe du monde à plusieurs pays à l’édition de 2022, avec l’idée d’organiser les matchs supplémentaires qui en résulteraient dans les autres monarchies du Golfe. Avec une Coupe du monde commune à organiser, soutenait le président de la FIFA, le Qatar et l’Arabie saoudite auraient eu une raison de mettre leur guerre de côté et de collaborer.

Infantino avait déjà tenté d’utiliser l’organisation comme une forme de médiatrice de la diplomatie internationale en proposant une Coupe du monde « en Israël, avec ses voisins du Moyen-Orient, y compris les Palestiniens ». Ces dernières semaines, juste avant le début de la Coupe du monde, il a poursuivi dans la voie de cette mise en scène de peacekeeper en se présentant comme un improbable ambassadeur de bonne volonté entre l’Iran et les États-Unis. Alors même qu’il semblait impossible que l’équipe nationale iranienne puisse participer à une Coupe du monde qui se déroulerait principalement dans le pays qui la bombardait, Infantino s’est beaucoup investi pour qu’elle ne se retire pas et soit accueillie par les États-Unis. L’idée de fond était toujours la même : en étant obligés de collaborer pour une Coupe du monde, l’Iran et les États-Unis auraient eu moins de raisons de se faire la guerre.

Dans aucun de ces cas Infantino n’a obtenu de résultats concrets. 

L’Iran et les États-Unis n’ont toujours pas trouvé d’accord concernant la guerre (de nouvelles frappes ont même eu lieu le 9 juin) et Washington a contraint l’équipe nationale iranienne à délocaliser son centre d’entraînement au Mexique au mépris des règles d’accueil prévues par la FIFA. Mais l’essentiel n’était pas là. Pour le président Infantino, le but est de véhiculer l’image d’un dealmaker qui cherche à faciliter la paix et l’ordre mondial. C’est d’ailleurs ainsi qu’il s’est présenté au G20 de Bali, en novembre 2022, juste avant la Coupe du monde au Qatar, pour demander un cessez-le-feu d’un mois en Ukraine, ou encore à Riyad l’année dernière, lors de la visite d’État de Donald Trump à Mohammed ben Salmane évoquée plus haut. Dans aucune de ces occasions le président de la FIFA n’avait évidemment un rôle à jouer. Mais le simple fait d’être là et de prononcer un discours solennel a donné à ceux qui le regardaient et à Infantino lui-même l’impression qu’il en avait un. Donald Trump lui-même lui a donné le surnom qui qualifie ce nouveau style : « the king of soccer ».

Le besoin d’Infantino d’être omniprésent et sa capacité à se mettre en scène comme un acteur central des négociations qui décident du sort du monde constituent la véritable fracture dans l’histoire de la présidence de la FIFA. Cette institution n’a en effet jamais hésité à s’entendre et à négocier avec les pires régimes du monde mais elle avait jusqu’ici toujours préféré le faire dans l’ombre pour conserver une image délibérément terne et lisse.

Infantino a tiré certains avantages de cette starification : il a installé un bureau de la FIFA dans la Trump Tower et a noué une « relation privilégiée » avec le président des États-Unis à tel point qu’on le présente souvent comme l’une des rares personnes à pouvoir vraiment influencer Trump. Mais il en a également payé le prix. 

Le deal passé avec l’administration américaine qui l’a conduit à la première réunion du Board of Peace a en effet entamé la précieuse autonomie politique de la FIFA, qui l’empêchait historiquement d’influencer réellement les gouvernements des pays accueillant la Coupe du monde mais lui garantissait dans le même temps une forme d’exceptionnalisme que peu d’autres institutions pouvaient se targuer d’avoir. Le fait, par exemple, que les États-Unis puissent empêcher un arbitre déjà désigné ou une partie de la délégation d’une équipe nationale qualifiée pour la Coupe du monde d’entrer sur leur territoire sans que la FIFA ne puisse rien dire est un signe que l’organisation se trouve dans une position plus faible que celle qu’elle occupait avant l’arrivée d’Infantino. En un mot, « Gianni » est devenu le « grand chambellan » du clan Trump.

Pendant ce temps, au sein de la FIFA, toute tentative de dissidence est étouffée par la pluie d’argent qui se déverse sur les fédérations. Parmi celles-ci, pratiquement seule la fédération norvégienne a osé confronter Infantino. « J’étais assise à Washington, dans une salle remplie de présidents du monde du football, et j’ai éprouvé le sentiment douloureux d’être l’otage de quelque chose de clairement malsain », a ainsi déclaré sa présidente, Lise Klaveness, quelques semaines après la remise du prix FIFA pour la paix à Donald Trump. « Le sentiment que non seulement l’Empereur est nu, mais qu’il nous conduit dans une direction dangereuse et que, dans le même temps, je ne peux rien faire pour l’arrêter. » 6

Le roi du selfie

Mais tout cela reste dans les coulisses alors qu’Infantino aspire à occuper le devant de la scène.

Au fil des années, il a travaillé à la construction d’un véritable culte de la personnalité, entretenu par un compte Instagram gigantesque (4,3 millions d’abonnés) qui est devenu de facto la voix officielle de la FIFA et qui tire sa légitimité de la participation constante du président à des événements où il ne devrait pas se trouver.

La présence d’Infantino à la Maison Blanche pendant que Trump menace de bombarder un autre pays ou encore au G20 sur les photos rituelles des chefs d’État est la raison de sa viralité. Cet homme en apparence banal, dépourvu de tout charisme, est paradoxalement devenu une partie intégrante et importante du spectacle du football contemporain.

Infantino prenant un selfie avec le président Donald Trump, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum et le premier ministre canadien Mark Carney lors du tirage au sort de la Coupe du monde de football 2026 au Kennedy Center à Washington, le vendredi 5 décembre 2025. © Evan Vucci

Pour rester sur le devant de la scène, Infantino a dû montrer ce qu’il fallait pour obtenir l’approbation des puissants : la servilité, l’humiliation, la gêne et un spectacle à la fois irrésistible et difficile à regarder. Ce n’est pas un hasard si la FIFA avait toujours préféré garder tout cela derrière le rideau. Aujourd’hui pourtant, la docilité d’Infantino est devenue un meme qui confine au gênant. 

« Aujourd’hui, je me sens qatarien, aujourd’hui je me sens arabe, aujourd’hui je me sens africain, aujourd’hui je me sens gay, aujourd’hui je me sens handicapé, aujourd’hui je me sens travailleur immigré » avait déclaré Infantino en conférence de presse juste avant l’ouverture de la Coupe du monde 2022 au Qatar. © Jose Mendez

On ne compte plus les occasions où le président de la FIFA s’est mis dans des positions impossibles et humiliantes. Pour défendre l’attribution de la Coupe du monde 2022 face aux accusations de violations des droits de l’homme, il avait déclaré se sentir « arabe », « africain », « gay », « handicapé » et même « travailleur migrant ». De manière tout aussi inexplicable, il avait affirmé que si la Corée du Nord organisait une Coupe du monde, il serait le premier à s’y rendre. Dans le Bureau ovale, alors que Donald Trump le mettait dans l’embarras de manière sadique en lui demandant ce qu’était ce « travel ban » dont un journaliste lui parlait — les mesures restrictives de Trump empêchent directement des supporters d’assister à des matchs et un arbitre somalien désigné par la FIFA a même été refoulé à l’entrée du pays. Sous le regard stupéfait de toute l’équipe de la Juventus de Turin, il avait perdu ses moyens.

La photographie sans doute la plus symptomatique de ce moment le montre, lors de la première réunion du Board of Peace où il siège en bonne place, en train d’enfiler une casquette rouge brodée « USA » dans une référence évidente à la « MAGA hat » des partisans de Trump. On le voit rire avec le regard coupable de celui qui sait qu’il est en train de faire quelque chose qu’il ne devrait pas faire — en l’occurrence : violer les règles sur l’indépendance de la FIFA vis-à-vis des gouvernements. Quelques mois auparavant, transformant la cérémonie du tirage au sort de la Coupe du monde en un spot de propagande sur les guerres que Trump aurait arrêtées « avant même qu’elles ne commencent », il lui avait remis un « FIFA Peace Prize » conçu explicitement pour lui faire plaisir en l’absence de Nobel pour la Paix.

La servilité d’Infantino envers le président des États-Unis se manifeste aussi dans des nuances plus subtiles, comme par exemple la manière dont il a peu à peu assimilé son mode de communication ou encore une certaine obsession pour l’or — la couleur de l’argent et du pouvoir — qui habille sa signature dans les visuels conçus par la FIFA pour célébrer la décennie de sa présidence. C’est cette couleur qui rayonne sur le trophée conçu par Tiffany pour la Coupe du monde des clubs et sur lequel Infantino a fait graver son propre nom. 

Infantino pose avec le trophée créé par Tiffany sur lequel il a fait graver sa signature et la mention « inspiré du Président de la FIFA Gianni Infantino ». © Joe Schildhorn

Le moment autoritaire de la FIFA

La somme de toutes les excentricités de Gianni Infantino a fini par politiquement vider de son sens le Congrès de la FIFA, une instance qui aurait pourtant dû retrouver son pouvoir après son élection, avec la suppression du comité exécutif. 

Là encore, avec Infantino, la forme suffit à faire comprendre le fond. La cérémonie d’attribution des Coupes du monde de 2030 (à l’Espagne, au Portugal et au Maroc) et de 2034 (à l’Arabie saoudite) a un moment paradigmatique de cette nouvelle réalité. Pourtant, le processus ayant conduit à la victoire de ces candidatures avait été marqué par un certain nombre d’opacités. Cela aurait pu être un moment de débat démocratique dans ce qui devrait théoriquement être l’une des fonctions les plus importantes du congrès de la FIFA. Mais rien. Au lieu de cela, entre deux spots publicitaires, la personnalité de Gianni Infantino a occupé tout l’espace dans une mise en scène digne d’un empereur. Devant un immense mur d’écrans LED sur lequel on pouvait voir les représentants de toutes les fédérations connectés à distance, le président de la FIFA a demandé de voter par acclamation en applaudissant face caméra tandis que la régie lançait des applaudissements enregistrés pour le public. Avec un cynisme très trumpien, il a ensuite demandé au collège électoral si le vote s’était déroulé correctement.

Capture d’écran d’une vidéo de la FIFA montrant Infantino faisant voter les fédérations en Zoom par acclamation. © FIFA

Lors de la dernière réunion du congrès de la FIFA, qui s’est tenue à Vancouver il y a quelques semaines, Gianni Infantino a profité de la présence du président de la fédération palestinienne de football, Jibril Rajoub, et du vice-président de la fédération israélienne, Basim Sheikh Suliman, pour se mettre en scène comme s’il pouvait provoquer un moment historique. Il a appelé les deux hommes sur scène et a supplié Rajoub de serrer la main de son collègue et de « travailler ensemble pour l’espoir des enfants » alors que celui-ci n’en avait manifestement aucune intention. Il a offert l’image dramatique de Rajoub, tiré par le poignet, presque physiquement contraint d’accorder au président de la FIFA cette photo, tandis qu’il tentait de se dégager en disant : « je vous en prie, nous souffrons » 7. Sous Gianni Infantino, la FIFA n’a eu de cesse de repousser le vote de la motion visant à suspendre la fédération israélienne, qui continue de violer ses règlements en toute impunité.

Certes, aujourd’hui, l’organisation qui selon Trump était censée remplacer les Nations unies est dépourvue de financement et s’est finalement révélée n’être guère plus qu’une gigantesque opération de communication photographique au service de Donald Trump. Mais lorsqu’elle a été proposée, elle s’inscrivait dans les efforts des États-Unis pour mettre fin à l’isolement d’Israël après les atrocités commises à Gaza, précisément au moment où l’UEFA semblait désormais décidée à suspendre sa fédération. La présence d’Infantino à la première réunion du Board of Peace n’a pas été seulement un moment embarrassant parmi tant d’autres de sa présidence. C’est le signe de sa responsabilité politique nouvelle 8 : une pièce de plus du clan Trump au service des volontés et de l’agenda du Président des États-Unis.

Sources
  1. Sam Knight, « The World Cup According to Gianni Infantino », The New Yorker, 1er juin 2026.
  2. Ibid.
  3. « Highlights from the FIFA congress », Reuters, 26 février 2016.
  4. La coupe du monde 2030 aura lieu en Espagne, au Portugal et au Maroc avec quelques matchs joués en Amérique du Sud pour marquer les cent ans de la FIFA.
  5. « Gianni. Sull’uso politico del calcio », numéro spécial d’Ultimo Uomo, juin 2026.
  6. Discours annuel à la Fédération norvégienne de football le 28 février 2026.
  7. Voir ici pour la vidéo de cette séquence.
  8. Dario Saltari, « La FIFA ha una responsabilità in questa guerra », Ultimo Uomo, 6 mars 2026.