Le nouvel ordre multipolaire selon Vladimir Poutine
Au Forum de Saint-Pétersbourg, le président russe a longuement exposé sa vision du nouvel ordre géopolitique mondial, en occultant son échec en Ukraine entre récit de souveraineté et dépendance croissante à la Chine.
Nous traduisons et commentons ce discours important.
- Auteur
- Guillaume Lancereau •
- Image
- © Ekaterina Chesnokova
Ce 5 juin, Vladimir Poutine a prononcé son discours annuel lors de la réunion plénière du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, un événement qui se tient chaque été depuis 1997. Des représentants de dizaines de pays se rassemblent alors dans la capitale du Nord pour discuter des perspectives de développement économique et des possibles partenariats avec la Russie.
Depuis 2022, année où cette rencontre s’est réduite à peau de chagrin, les visiteurs occidentaux ont en grande partie déserté le Forum — du moins s’attachent-ils, lorsqu’ils s’y rendent, à faire preuve d’une plus grande discrétion. Vladimir Poutine annonçait cette année des représentants de 130 pays, suggérant ainsi que ce qu’on appelait jadis le « Davos russe » était pleinement ressuscité. On ne comptait cependant que quelques dizaines de représentants officiels d’États étrangers, le reste de la cohorte évoquée se composant d’acteurs privés, généralement des hommes d’affaires et des experts, présents à titre individuel. Cette année, la présence d’une importante délégation de l’AfD a suscité des débats en Allemagne. Le vice-président du groupe au Bundestag et porte-parole pour les affaires étrangères Markus Frohnmaier a affiché à Saint-Pétersbourg sa proximité avec les élites russes et les sphères économiques, en posant aux côtés de Kirill Dmitriev et du PDG de Gazprom pour des publications sur son compte X.
Au cours de cette session plénière, Vladimir Poutine était entouré du président de l’Ouzbékistan, Shavkat Mirziyoyev, et de la présidente de la Tanzanie, Samia Suluhu Hassan. L’invité le plus prestigieux dont pouvait se targuer la Russie était le vice-président de la République populaire de Chine, Han Zheng, dont la présence, quelques semaines après la visite de Vladimir Poutine à Pékin, signale la poursuite du partenariat économique — et, jusqu’à un certain point, politique — entre la Chine et la Fédération de Russie.
Depuis que les entreprises occidentales s’en sont distancées, le Forum de Saint-Pétersbourg s’est largement resserré sur l’une de ses fonctions traditionnelles : celle de vitrine du président russe lui-même et de ses annonces en matière de politique économique et de sécurité. Vladimir Poutine a ainsi profité de cette tribune pour démontrer une fois de plus sa maîtrise de la posture de chef populiste. En véritable chef d’orchestre, il appelait l’assistance à lancer des salves d’applaudissements. Son intervention comprend huit occurrences de l’expression « je demande au gouvernement » — autrement dit, « j’ordonne » — et même à la Douma d’État, au mépris des attributions constitutionnelles du président de la Fédération de Russie. L’un des moments importants de cette intervention a été l’annonce du report d’une mesure fiscale impopulaire, pourtant préparée par son propre gouvernement, posant Vladimir Poutine en protecteur des petits entrepreneurs face aux pesanteurs et aux excès de la bureaucratie russe. En d’autres termes, son discours comprenait deux volets indissolublement liés : d’une part je suis à votre écoute et comprends vos doléances ; de l’autre, de ma main de fer, je plie l’administration aux volontés du pays.
Sur le fond, le ton triomphaliste de Vladimir Poutine dissimule assez mal les difficultés réelles que connaît l’économie du pays, même si les technocrates et le « bloc économique » de la Russie en guerre ont effectivement déjoué tous les pronostics d’effondrement. À chaque indicateur avancé, on pourrait objecter d’autres chiffres moins reluisants. Par ailleurs, on remarque qu’au cours de ce discours fleuve, Vladimir Poutine ne mentionne la guerre en Ukraine qu’à une seule reprise. Ce fait suffit à lui seul à invalider l’ensemble de ses raisonnements : prétendre rendre compte de l’état d’une économie nationale en omettant complètement qu’il s’agit d’une économie de guerre condamne à ne présenter qu’une image trompeuse de la réalité.
Enfin, le thème de la « plateformisation » de la Russie, répété comme un nouveau mantra par le président russe, renvoie à la fois à une réalité confirmée — l’existence d’un écosystème numérique non négligeable en Russie, avec des plateformes comme Yandex, Ozon, VKontakte, Wildberries ou les systèmes de paiement de Sberbank — et à une sorte d’optimisme numérique contradictoire, compte tenu des récentes perturbations provoquées par la prise en main d’Internet en Russie et de la dépendance réelle du pays vis-à-vis des semi-conducteurs occidentaux, des composants et des technologies d’origine chinoise.
Au-delà des déclarations tonitruantes de « souveraineté » recouvrée, prononcées devant le vice-président de la République populaire de Chine, les dynamiques en cours suggèrent plutôt que la Russie restera, certes, un pôle de puissance, mais de second rang, subordonné à un centre autrement dominant : la Chine.
Le règne de la condescendance, des pressions et des intimidations est désormais contesté de toutes parts. Cela étant, chacun voit que l’indépendance n’est pas chose aisée à conserver : l’autonomie stratégique a un coût. Aussi la discussion d’aujourd’hui ne se limite-t-elle pas aux enjeux géopolitiques. Elle touche plus largement au prix de la souveraineté, une question sur laquelle le président Vladimir Poutine a attiré l’attention plus d’une fois. Les États peuvent-ils défendre leurs intérêts nationaux sans être contraints de rejoindre un camp ou un autre, voire de subir un flot de sanctions ? Le monde multipolaire s’annonce-t-il plus juste ou l’ancien centre du pouvoir ne sera-t-il que remplacé par plusieurs centres en compétition les uns avec les autres ? Les BRICS et la coopération entre les pays du Sud peuvent-ils quitter le domaine de la rhétorique pour devenir de véritables instruments d’interaction entre les États concernés, notamment en matière de corridors logistiques et de coopération technologique et énergétique ? Tout cela peut-il donner au Sud Global une réelle voix à l’échelle internationale ? Est-il possible de voir enfin émerger un ordre dans lequel les États ne se contenteront plus d’écouter ce qu’on leur dit, mais prendront eux-mêmes la parole ?
Telles sont les bases sur lesquelles je propose d’ouvrir notre discussion d’aujourd’hui. Permettez-moi tout d’abord d’inviter le président de la Fédération de Russie, Monsieur Vladimir Poutine, à prononcer son discours d’ouverture.
Vladimir PoutineMesdames et Messieurs, chers Shavkat Mirziyoyev, Samia Suluhu Hassan et Han Zheng, bonsoir.
Je suis très heureux de voir une assemblée aussi représentative. Shavkat Mirziyoyev et moi venons à l’instant d’échanger nos impressions. Il faisait observer que la salle était comble, ce qui est un signe de l’intérêt que suscite le Forum économique de Saint-Pétersbourg. Je souhaite la bienvenue à tous les participants et à tous les invités.
La Russie et Saint-Pétersbourg accueillent une fois de plus de nombreux dirigeants de grandes entreprises, hommes d’affaires et experts, venus cette année de plus de 130 pays, pour développer des échanges commerciaux et établir de nouvelles relations.
Notre modératrice a d’emblée fixé le niveau de la discussion et en a établi les principaux thèmes : je tâcherai de m’y tenir. Mais elle m’a également signalé avant d’entrer que les organisateurs de l’événement avaient créé des conditions extrêmement favorables aux échanges, et je souhaiterais moi aussi, en ouvrant cette allocution, remercier tous ceux qui ont organisé ce Forum. Merci beaucoup.
La spécificité et l’attractivité du Forum de Saint-Pétersbourg résident précisément dans la possibilité d’entretenir un dialogue franc sur toutes les questions qui intéressent les entrepreneurs, voire des secteurs entiers, et même des États. Nous sommes toujours ouverts à ceux qui désirent travailler avec la Russie, à ceux qui sont prêts à coopérer avec nous sur un pied d’égalité et dans une démarche mutuellement bénéfique. Nous sommes convaincus que cette approche — l’écoute mutuelle, l’attention aux intérêts de chaque partie, la recherche de solutions communes — est la seule susceptible de définir une voie harmonieuse de développement et de répondre aux défis sérieux auxquels le monde d’aujourd’hui se trouve confronté.
Nous constatons l’ampleur des chocs que subissent actuellement les marchés de l’énergie, les tensions qui surgissent dans certaines régions, à commencer, en ce moment, par le Moyen-Orient, mais aussi la mise en œuvre de la politique à courte vue de la bureaucratie européenne. Sur fond de rhétorique agressive, celle-ci ne conduit qu’à un effritement accéléré des positions de l’Europe dans l’économie mondiale, tout en sapant la sécurité régionale et mondiale. Les élites européennes sèment un véritable chaos dans lequel elles s’efforcent d’entraîner un nombre croissant d’États.
Mais ces processus ne sont pas apparus spontanément. Ils sont la conséquence directe de la transformation structurelle que traverse le monde, la plus grande transformation de ces dernières décennies, qui va bien au-delà du simple passage d’une phase à une autre au sein d’un seul et même cycle. Ce à quoi nous assistons, c’est à un changement du paradigme même du développement mondial.
Pendant des décennies, et je souhaiterais insister sur ce point, le modèle de développement mondial s’est construit autour d’un nombre restreint de centres financiers, de solutions technologiques, de plateformes assurantielles et logistiques, d’agences de notation et de monnaies de réserve. L’ensemble du système nous était présenté comme un fait universel, adapté à tous, et, surtout, prétendument neutre. En réalité, il s’est toujours davantage mué en instrument de pression politique et de concurrence déloyale, permettant aux paiements, aux technologies, à la logistique, et même à l’accès à l’information d’être interrompus en un claquement de doigts pour punir tout acteur résolu à agir conformément à ses intérêts nationaux. En définitive, il s’agissait bien d’un système — savamment et délibérément conçu — de dépendance et d’extraction des ressources.
Aujourd’hui, l’écrasante majorité des États de la planète en est parfaitement consciente, de même que les entrepreneurs, les banques, les entreprises industrielles, les agriculteurs ou encore les transporteurs. Pour l’ensemble de ces acteurs, il est devenu évident que les plans d’investissement et les démarches de développement des entreprises s’exposent à un risque extrêmement sérieux : le risque que l’infrastructure sur laquelle ils s’appuient puisse être à tout moment retournée contre eux. On comprend, dès lors, pourquoi les États s’attachent à développer leurs solutions technologiques, leurs routes d’approvisionnement et leurs institutions propres, de manière indépendante.
La Russie a un sentiment très net des changements en cours et les pressions sur notre pays ne faiblissent pas. Pourtant, notre marge de manœuvre semble s’être élargie. De nouveaux partenariats et de nouvelles solutions financières et technologiques ont vu le jour, au moment même où nous nous ouvrons à de nouveaux marchés prometteurs. Par conséquent, nous voyons dans ces transformations globales une menace autant qu’une opportunité. Pour en tirer parti au mieux, nous cherchons toujours à agir avec célérité et pragmatisme.
J’insiste sur ce fait : la source des turbulences que le monde traverse actuellement n’est autre que le passage progressif d’un modèle hiérarchique vertical, entretenu jusqu’ici au profit d’une poignée d’États, à un modèle plus complexe : un modèle distribué et multipolaire. Cela signifie avant tout que les logiques de la croissance évoluent dans un sens favorable à de nouveaux centres de développement situés dans les pays du Sud Global. Comme vous le savez pertinemment, chers collègues, il ne s’agit pas là d’une déclaration d’intentions, mais d’une réalité objective. Les pays dont je parle connaissent effectivement une croissance démographique, la constitution d’une classe moyenne, un essor industriel et du marché intérieur, ce qui entraîne du même coup des constructions de villes, de routes, de ports, de réseaux énergétiques et numériques, ainsi que l’émergence de nouveaux centres financiers, éducatifs, scientifiques et technologiques.
À cet égard, il faut souligner que le monde devient aussi plus juste lorsque la croissance économique gagne un nombre croissant de pays, offrant des opportunités inédites à des milliards de personnes jusqu’alors repoussées aux marges de l’économie mondiale. Il est essentiel que ces nouveaux centres de croissance déterminent en toute indépendance leur trajectoire de développement propre, obtiennent une part toujours plus conséquente de la valeur ajoutée, créent à leur tour leurs propres marques, normes et compétences.
En s’arrêtant sur la dynamique du PIB mondial au cours des cinq dernières années, on constate que près de la moitié de son accroissement annuel — 49 % exactement — est due aux États des BRICS, tandis que la contribution du soi-disant « Groupe des Sept » est tombée à 18 % seulement. À titre indicatif, il faut également signaler que seuls 2 points de pourcentage ont été apportés par les pays des BRICS aux 4,1 % de croissance moyenne de l’économie mondiale entre 2021 et 2025, contre 0,8 point par les pays du G7. À l’heure actuelle, la part des BRICS dans le PIB mondial en parité de pouvoir d’achat s’élève à environ 40 %, contre moins de 29 % pour les pays du G7. Du point de vue de cet indicateur, les BRICS ont dépassé le G7 dès l’année 2020, leur avance ne cesse de croître et elle ne cessera de le faire, selon toutes les projections disponibles. Sous l’effet de quelles dynamiques ? Tout simplement parce que la supériorité des taux de croissance économiques des BRICS n’est pas un phénomène passager, mais durable. Ils sont d’ores et déjà supérieurs et, demain, le seront encore davantage. Cette tendance n’est pas près de s’affaiblir. Si les pays du G7 atteignent, dans la meilleure hypothèse possible pour eux, une croissance de 1,5 % par an d’ici à la fin de la décennie en cours, les BRICS afficheront de leur côté un taux moyen supérieur à 4 %.
Mesdames et Messieurs, chers amis, je n’invente rien : ces chiffres sont des données issues du FMI et de la Banque mondiale, des institutions internationales. Elles-mêmes sont bien obligées d’en parler publiquement.
Les chiffres avancés par Vladimir Poutine sont globalement corrects, même si le PIB en parité de pouvoir d’achat est un indicateur contesté. Il omet toutefois de préciser que la Chine représente à elle seule 70 % du poids économique des BRICS. De ce point de vue, il aurait été plus pertinent de comparer la Russie à d’autres pays développés, individuellement.
Dans ces conditions, il est tout naturel que le monde des affaires s’intéresse davantage aux espaces qui connaissent le développement le plus dynamique, où se multiplient les perspectives d’accroissement de la production et des débouchés. Pour cette même raison, le centre de gravité du commerce mondial — et, avec lui, du système financier — est irrémédiablement amené à se déplacer. Cette évolution est déjà en cours et ne fera que se confirmer d’année en année.
Pendant des décennies, les principaux flux de marchandises, de capitaux et d’informations ont transité par un nombre extrêmement réduit de nœuds infrastructurels, tous occidentaux. Même lorsqu’une marchandise circulait d’un État d’Eurasie vers un autre État d’Eurasie, les règlements, la logistique, l’assurance, l’arbitrage : toute l’infrastructure reposait sur les institutions établies par des pays tiers. Il en résultait naturellement des coûts supplémentaires et, plus largement, une situation de profonde dépendance politique. Aujourd’hui, le commerce international gagne en efficacité. Les livraisons se sont émancipées des intermédiaires superflus, les règlements en monnaies nationales se multiplient, de nouveaux corridors de transport voient le jour — à commencer, dans le cas de l’Eurasie, par le corridor Nord-Sud, la route de transport trans-arctique et les liaisons via la Caspienne, l’Asie centrale, la mer Noire et l’Extrême-Orient. Tous ces projets incarnent le vrai visage du développement d’aujourd’hui, mais aussi, ce qui est peut-être plus important encore, de demain.
Le système commercial mondial cesse donc d’être occidentalo-centrique. À titre d’exemple, je ne citerai que le fait suivant : en un quart de siècle, la part des BRICS dans le commerce mondial des marchandises a plus que doublé. L’an dernier, les pays concernés ont totalisé à eux seuls près du quart des exportations mondiales, et cette part ne cesse de croître, tout comme le commerce intérieur au sein des BRICS, qui dépasse déjà les 1 000 milliards de dollars par an.
Au sein de ces processus, un rôle aussi spécifique que remarquable échoit aux pays que l’on pourrait appeler « connecteurs », ceux qui jettent des ponts entre les marchés, les technologies, les flux financiers et les cultures d’entreprise. Ce rôle va donc bien au-delà des simples fonctions de transit ou d’acheminement à travers un territoire donné, puisqu’il suppose aussi d’assurer la confiance, la logistique, les règlements, la sécurité juridique et la compatibilité technologique entre les différents acteurs.
Nous accueillons dans cette session plénière le président de la République d’Ouzbékistan, que je vous demanderai d’applaudir à nouveau. Merci infiniment d’être présent parmi nous, en tant que dirigeant de l’un de ces pays qui sont les nouveaux centres de croissance économique, un pays dont la population augmente constamment, où se multiplient les projets industriels et dont le potentiel agricole et énergétique ainsi que le marché intérieur connaissent un nouvel essor. L’Ouzbékistan joue de surcroît un rôle essentiel de liaison entre la Russie, l’Asie centrale et méridionale, la Chine et le Moyen-Orient. Nous verrons de plus en plus d’exemples de cet ordre à l’avenir, des exemples de pays au développement indépendant et harmonieux, qui sauront en même temps tirer parti de leurs liens avec d’autres centres du monde multipolaire. Ce que je viens de dire s’applique au même titre à notre autre invitée, la présidente de la Tanzanie, que je vous prie d’applaudir encore une fois. La Tanzanie joue un rôle analogue en Afrique orientale.
C’est ici l’endroit de souligner une autre tendance importante : l’architecture commerciale mondiale s’émancipe peu à peu des principes fondateurs de l’Organisation mondiale du commerce. Depuis le début du XXIe siècle, le nombre d’accords commerciaux bilatéraux, régionaux et méga-régionaux a été multiplié par près de quatre.
À quoi cette augmentation est-elle due ? L’érosion de l’Organisation mondiale du commerce a été déclenchée par ceux-là mêmes qui l’avaient créée, c’est-à-dire les États occidentaux. Tant que ce système leur était avantageux, ils promouvaient l’OMC et ses principes, tout en invitant d’autres pays à y adhérer. Mais dès que l’Occident a commencé à perdre du terrain dans la compétition mondiale, les règles commerciales supposément universelles qu’ils avaient instaurées dans le cadre de l’OMC ont cessé de les intéresser. Pire : elles sont devenues un fardeau. C’est alors qu’on a eu recours aux restrictions unilatérales et à ce qu’on appelle les « sanctions ». Ce faisant, les États occidentaux ont enrayé de leur propre initiative les mécanismes essentiels de l’OMC et sapé la confiance envers ces institutions. Or, lorsque la confiance s’abîme, lorsque l’institution dysfonctionne, il faut bien que les entreprises et les États cherchent des solutions alternatives. Et cette solution, en l’espèce, a pris la forme d’accords commerciaux bilatéraux et multilatéraux.
Par ailleurs, comme je l’ai déjà signalé, les sanctions et le gel — disons plutôt, pour parler plus justement, le vol — des réserves internationales de la Russie ont eu un effet irréversible sur les grandes monnaies mondiales, le dollar et l’euro.
Les experts, les chercheurs et les journalistes indépendants qui travaillent sur la Russie savent à quel point les grandes fortunes des oligarques russes, en partie « gelées » depuis le début de la guerre en Ukraine, sont le produit d’un vol bien réel : le détournement massif des ressources du pays, au détriment de sa propre population, notamment à travers le démantèlement des grandes entreprises d’État héritées de l’URSS.
C’est là un fait qui saute aux yeux, une réalité impossible à nier. Désormais, tous les pays — et je dis bien tous sans exception — peuvent, comme cela a été le cas de la Russie, se voir à n’importe quel moment privés d’accès à leurs avoirs légitimes, libellés en dollars ou en euros, ainsi qu’à l’infrastructure financière et aux moyens de paiement occidentaux.
Vous comme moi, tous ici, nous saisissons parfaitement qu’il s’agit d’un cas de concurrence déloyale. Les prétextes peuvent être les plus divers ; du reste, on en trouve toujours. Dans notre cas, cela a été le conflit en Ukraine ; ailleurs, ce sera un conflit au Moyen-Orient, des conflits en Afrique, voire l’attitude envers la communauté LGBT. Peu importe l’objet : il y a toujours quelque chose à redire à n’importe quel pays. Mais cela ne change rien au fond, à savoir au fait qu’il s’agit bel et bien de concurrence déloyale.
Comme à son habitude, Vladimir Poutine procède ici à un véritable renversement causal : les sanctions auraient été l’impulsion première de l’Occident, qui n’aurait utilisé la guerre en Ukraine que comme prétexte pour les légitimer. S’il est possible, comme l’affirme Vladimir Poutine lui-même, de trouver « quelque chose à redire à n’importe quel pays », l’Europe aurait pu imposer les sanctions décrétées depuis 2022 bien plus tôt, en se servant de n’importe quel « prétexte ».
Il faudrait encore ajouter à ce tableau l’état désastreux des finances publiques occidentales, qui se manifeste par un niveau élevé de dette publique et d’importants déficits budgétaires. Tout cela vient aussi saper la confiance envers l’Occident. En 2025, la dette publique de la zone euro a atteint 81,7 % du PIB. Les situations les plus préoccupantes sont bien connues : la Grèce avec 146 %, l’Italie avec 137 %, contre 115 % en France et 108 % en Belgique. Je rappelle ici que la Russie affiche quant à elle une dette de 16,4 %. Avec d’ailleurs quelques variations : hier encore, lors de ma conférence de presse, certains experts ont avancé le chiffre de 15,8 %. Quoi qu’il en soit, cet ordre de grandeur est sans commune mesure avec ce qui se rencontre en Europe.
En 2025, toujours, le déficit budgétaire de l’Union européenne s’est établi à 3,1 % du PIB. En Occident, les déficits les plus élevés sont ceux de pays tels que la Pologne, la Belgique, la France et les États-Unis, avec respectivement 7,3 %, 5,2 %, 5,1 % et 5,9 %. La Russie affiche pour sa part un chiffre de 2,6 %, qui pourrait légèrement augmenter d’ici à la fin de l’année, mais restera assurément inférieur à celui des autres pays industrialisés.
Pour les monnaies occidentales, cette configuration recèle un risque de nouvelle poussée inflationniste, analogue à celle dont nous avons été témoins en 2021-2022, lorsque les prix dans la zone euro et aux États-Unis ont progressé de 14 % en deux ans.
Vladimir Poutine omet ici deux données essentielles : tout d’abord, cette inflation occidentale résultait largement du choc post-Covid et de la flambée des prix énergétiques provoquée par la guerre en Ukraine elle-même ; par ailleurs, de nombreux économistes indépendants et instituts étrangers ont souligné à quel point les données officielles de l’État russe sous-estimaient l’inflation réelle — ce que n’ignorait pas la Banque centrale de Russie, comme le montre son maintien des taux directeurs à un niveau particulièrement élevé, à 14,5 %.
Il est donc tout à fait logique que les autres pays du monde réduisent leurs actifs en Occident, opèrent de plus en plus leurs règlements en monnaies nationales, mobilisent toujours plus largement des systèmes de paiement alternatifs, et recourent aux actifs financiers numériques, y compris aux monnaies numériques des banques centrales de leurs propres pays.
À l’heure actuelle, la Russie utilise déjà essentiellement les monnaies nationales dans ses relations commerciales avec ses principaux partenaires. La part du rouble dans nos opérations d’exportation s’élève aujourd’hui à près des deux tiers, 65 % exactement.
Il faut le répéter une fois de plus : le monde a besoin d’une architecture financière à la fois moderne, souple et responsable, exempte de risques, d’interdictions et d’entraves, mais susceptible au contraire de favoriser le développement souverain. Ses instruments doivent être conçus de manière à réduire les coûts, accélérer les règlements, élargir l’accès au financement et, naturellement, lutter de la façon la plus efficace possible contre l’évasion fiscale, la fraude et le blanchiment d’argent. Ces questions doivent faire l’objet d’une attention particulière, cela va sans dire.
De la part de l’homme le plus riche du pays, propriétaire d’un palais secret à un milliard de dollars, et dont la fortune personnelle se compte en dizaines de milliards de dollars, répartis entre plusieurs prête-noms et sociétés offshore, dont la fameuse société Ermira à Chypre, cette dernière remarque peut être qualifiée de véritable provocation.
Historiquement, il s’est trouvé que l’Occident a pu être considéré par les autres pays comme la principale source de développement technologique. Là aussi, les choses sont en train de changer. En vingt-cinq ans, les BRICS ont considérablement augmenté leurs exportations de haute technologie, qui dépassent désormais le tiers des livraisons mondiales. Nous assistons donc à un déplacement rapide de l’avant-garde technologique à l’échelle mondiale, au gré d’un processus certes lent, mais bien enclenché.
Notre partenaire stratégique, la Chine, détient ainsi le record du nombre de brevets dans le domaine de l’intelligence artificielle, un domaine dans lequel la Russie dispose elle-même de perspectives tout à fait encourageantes. Applaudissons ensemble, je vous en prie, le vice-président de la République populaire de Chine. (Applaudissements)
Notre autre partenaire clef, l’Inde, est aujourd’hui l’un des acteurs majeurs de l’industrie informatique, avec une part considérable du marché mondial des logiciels. La Russie occupe, elle aussi, une place remarquable en matière de plateformes de commerce en ligne et de solutions dans des domaines aussi variés que la finance et les services urbains, la santé et l’éducation. Ces solutions améliorent concrètement la qualité de vie des populations, tant en Russie que dans des dizaines de pays du monde, où elles rivalisent avec succès avec leurs concurrents étrangers.
À cela s’ajoute notre rôle pionnier dans un domaine aussi complexe que l’énergie nucléaire. Plus de 80 % des projets de construction de centrales nucléaires sur le marché mondial incluent une participation de Rosatom. C’est une donnée hautement significative. (Applaudissements)
De même, nous disposons d’atouts techniques et technologiques considérables en matière de gestion de l’équilibre hydro-énergétique, un enjeu qui revêt une importance croissante en Asie, en Afrique et partout ailleurs. Mes homologues participant à notre session plénière ne me contrediront sans doute pas sur ce point.
Le progrès technologique représente à l’évidence le facteur le plus déterminant de transformation à l’échelle mondiale. Les experts ont identifié trois technologies essentielles d’hier et d’aujourd’hui susceptibles de transformer réellement la vie des citoyens, le fonctionnement des entreprises et l’action des États.
Il s’agit tout d’abord de l’intelligence artificielle, qui permet de traiter des volumes considérables de données et d’optimiser la prise de décision dans pratiquement tous les domaines. Viennent ensuite les systèmes autonomes, qui augmentent radicalement la productivité du travail et remodèlent déjà des secteurs entiers de l’économie. Enfin, la troisième technologie est celle des plateformes qui permettent aux acteurs des marchés d’échanger des informations et de conclure des transactions sans intermédiaire, en temps réel et de manière automatisée.
Selon les pronostics des experts et des scientifiques spécialisés dans ces questions, les pays où les groupes de pays qui disposeront d’un ensemble complet de technologies propres dans ces trois domaines sont appelés à devenir les plus puissants centres de souveraineté au sein du monde multipolaire qui se dessine. Plus fondamentalement, il sera tout simplement impossible d’envisager une souveraineté digne de ce nom sans disposer de ces technologies.
J’insiste donc sur ce point : le fait de disposer de sa propre base technologique est un critère capital pour des pays à forte population, aux territoires étendus et dotés d’une véritable singularité culturelle. De tels États ne peuvent se contenter de recourir passivement aux solutions étrangères : ils risqueraient alors de devenir les victimes d’une gouvernance exercée par des plateformes qu’ils n’ont pas eux-mêmes conçues. La manière dont ces plateformes pourront être instrumentalisées à l’avenir reste un véritable enjeu.
En somme, les grandes puissances, celles qui sont dignes du nom de civilisation, se trouvent aujourd’hui face à un choix historique : si elles ne parviennent pas à créer leur propre horizon en matière de technologies et de plateformes, elles sont condamnées à se voir reléguées à la périphérie numérique. Il ne faut entretenir aucune illusion à ce sujet. Les services étrangers peuvent, certes, paraître commodes dans un premier temps, mais cette dépendance finira inévitablement par se payer au prix fort.
La Russie en a déjà tiré les enseignements nécessaires. Au cours de ces dernières années, nous avons vu des départs de fournisseurs de logiciels, des blocages de paiements, des ingérences sans nombre dans nos relations commerciales. Nous avons donc résolu de renforcer notre infrastructure critique propre. En matière de coopération et de partenariat, nous ne travaillerons qu’avec les pays qui respectent les engagements mutuels.
C’est une relation de ce type, éprouvée au fil des ans, que nous avons construite avec la République populaire de Chine, qui représente désormais un partenaire véritablement stratégique pour la Russie. Il n’est guère de domaines qui demeurent exclus de notre coopération économique, laquelle s’étend aux transports, aux hautes technologies, à la construction mécanique et, bien entendu, au domaine énergétique.
Ce « bien entendu » mériterait d’être souligné, davantage que ne le fait le président russe, dans son allocution. Il est évident que, du point de vue de la Chine, les relations avec la Fédération de Russie représentent un intérêt dans une série de domaines, allant des hydrocarbures aux forêts de la Taïga sibérienne. Il y a donc une forte dose de rhétorique, ou d’auto-illusion, à présenter ce partenariat sous l’angle d’une coopération égalitaire, là où de nombreux experts, y compris côté russe, s’inquiètent de voir la Russie devenir une colonie d’extraction de la Chine.
Chers amis, comme je l’ai signalé, les positions relatives au sein du système des relations économiques internationales dépendent avant tout de la capacité des États à assurer leur propre souveraineté. Il n’est pas exagéré d’affirmer que nous sommes au cœur d’une véritable course à la souveraineté, qui ne cesse de prendre de l’ampleur.
Je n’entends pas seulement par là la capacité des États à résister aux pressions extérieures et à défendre leurs intérêts nationaux : l’enjeu de fond est aussi celui de l’efficacité de l’État, de la qualité de vie, sur le plan économique comme sociétal. La souveraineté signifie, en un mot, être plus fort et plus intelligent — ce dernier point est essentiel. Cela implique une disposition à gérer les ressources avec précision et à investir avec efficacité, notamment dans le développement technologique.
Je ne le répéterai jamais assez : une souveraineté digne de ce nom exige de l’efficacité. Nul ne saurait se contenter de proclamer : « Je suis souverain et peux donc me permettre de prendre des décisions lentement, maladroitement, avec un coût élevé ». Au contraire, il faut agir avec la plus grande énergie et le meilleur rendement possible, et ce à tous les échelons de la vie active. Il faut produire toujours plus vite, afin d’assurer du même coup la croissance des revenus de l’État, des entreprises et des citoyens.
Au milieu des turbulences et des tensions, la Russie continue de consolider sa souveraineté. Et elle ne le fait pas en se repliant sur elle-même, mais, bien au contraire, en élargissant son cercle de partenaires. Je ne vous cacherai pas que la dynamique économique reste encore modeste, et nous aurons probablement à en reparler. Je profite d’ailleurs de cette occasion pour rappeler la tâche assignée au gouvernement de la Fédération de Russie : redonner dès l’année prochaine des taux de croissance solides à l’économie nationale.
La réduction de la dépendance aux technologies et solutions extérieures est, sans nul doute, un gage de cette « souveraineté numérique » que le président russe appelle de ses vœux. Dans le contexte spécifique de la Russie, il ne faudrait pas oublier toutefois que cette intention sert d’abord et avant tout de paravent politique à une dynamique intérieure de cadenassage croissant de l’infrastructure numérique par l’État. Ainsi, « l’Internet souverain » russe est avant tout un Internet aux mains de l’État, transformé en instrument implacable de contrôle et de répression.
Ce résultat n’est possible qu’à une seule condition : augmenter les investissements en capital et lancer un nouveau cycle d’investissement. Si la croissance des investissements en Russie a atteint près de 38 % sur la période 2021-2024, nous avons enregistré un recul l’année dernière. J’attire en particulier toute votre attention sur le fait que le lancement d’un nouveau cycle d’investissement doit être la tâche principale des autorités économiques et que la croissance des investissements est l’indicateur majeur de l’efficacité de leur action. Il est essentiel, de surcroît, que la croissance économique soit équilibrée, qu’elle s’appuie sur une forte demande intérieure et s’accompagne d’une poursuite de nos efforts en matière de lutte contre l’inflation. Nous l’avons déjà largement contenue, comme je l’ai mentionné hier devant les représentants des rédactions russes : selon les prévisions, elle devrait avoisiner les 5,2 % dans l’année en cours.
Avec nos collègues, les questions économiques sont en permanence à l’ordre du jour. J’observerai ici que la dynamique de la production industrielle, du produit intérieur brut et de la consommation est, elle aussi, particulièrement encourageante. En avril, la production industrielle russe a progressé, en dépit de toutes les difficultés auxquelles nous faisons face, et nous ne manquerons pas d’y revenir au cours des questions.
En tout état de cause, la production industrielle de notre pays a augmenté de 1,9 % au mois d’avril, et jusqu’à 3,1 % pour l’industrie manufacturière. Le commerce de détail a progressé de 6,5 %. Toujours à la date du mois d’avril, le PIB de l’année en cours a enregistré une hausse de 1,3 %, ainsi qu’une progression supplémentaire de 0,2 % sur la période janvier-avril.
Je souhaiterais dire quelque chose d’important à ce sujet. Nous entendons s’élever de toutes parts des voix critiques : tous les indicateurs seraient en berne, dans l’économie russe. Peut-être se sont-ils mieux portés, mais nous sommes parvenus précisément au niveau que connaissent tous les pays de la zone euro depuis de longues années, sans compter que la reprise est déjà visible.
De ce point de vue, l’essentiel est que nous ayons préservé les fondements de la politique macroéconomique. Nous allons aller de l’avant, j’en suis convaincu. Il n’y a qu’à consolider les tendances déjà visibles, et la position de notre pays dans le monde n’en sortira que renforcée — et, avec elle, notre souveraineté.
À cet égard, permettez-moi d’esquisser quelques réflexions sur la nature exacte de la souveraineté dont la Russie a besoin. Je l’ai déjà évoquée plus haut, mais ce point appelle de plus amples éclaircissements.
Tout d’abord, comme je l’ai déjà mentionné, une économie souveraine s’appuie sur un déploiement transversal des technologies, sur la mise en œuvre de solutions avancées qui simplifient le travail des entreprises, automatisent les processus et améliorent ainsi la productivité du travail ainsi que l’efficacité de l’économie tout entière. Cette thèse est particulièrement vraie dans le domaine de la défense et de la sécurité.
La Russie enregistre ainsi des résultats notables dans ce qu’on pourrait appeler la « plateformisation », un phénomène qui concerne tous les secteurs de l’économie, et en matière de croissance du secteur électronique, laquelle frôle les 30 % par an et fait de la Russie l’une des figures de proue dans ce domaine. Ce fait confirme également la qualité des solutions de plateformes proposées par la Russie, dont bénéficient à la fois les producteurs nationaux et les fournisseurs étrangers.
J’ai déjà évoqué plus tôt nos amis et partenaires de la République d’Ouzbékistan. À titre d’exemple, je signalerai seulement que le chiffre d’affaires des marchandises ouzbèkes s’est élevé à 418 millions de dollars en 2023, rien que sur la plateforme Wildberries. Deux ans plus tard, ce chiffre avoisinait déjà le milliard et demi de dollars, avec des perspectives de croissance jusqu’à 2 milliards de dollars cette année.
Cela signifie tout simplement que des producteurs de marchandises extrêmement diverses, y compris des petites et moyennes entreprises, accèdent en toute tranquillité, via cette plateforme, au marché russe. Et pas seulement au marché russe, d’ailleurs, mais aussi à d’autres marchés étrangers — même si, dans ce cas précis, il s’agit en priorité du marché russe. Quant aux volumes concernés, ils connaissent une croissance remarquable. Le travail est efficace, les profits bien réels, les petites et moyennes entreprises se développent. Et tout cela grâce à une logistique moderne, sans oublier évidemment d’acquitter les impôts et les droits de douane en vigueur. On ne peut que s’en féliciter.
Le chiffre d’affaires a d’ores et déjà été multiplié par 3,5 et continue encore d’augmenter, notamment grâce à l’accès que fournit la plateforme à l’ensemble des consommateurs de l’espace économique eurasiatique ainsi qu’aux pays partenaires, notamment sur le très dynamique continent africain. À travers cette plateforme russe, les entreprises ont aujourd’hui accès à près d’un demi-milliard de clients potentiels dans le monde entier et leur nombre est en augmentation. Les solutions russes deviennent ainsi un véritable moteur du développement des économies partenaires.
Plus largement, cette « plateformisation » de la Russie ne concerne pas que le commerce, mais aussi les transports, les finances, la logistique, le tourisme, ainsi que des domaines tels que la santé, l’éducation, les médias et bien d’autres. Bien entendu, l’idéal serait d’accélérer le rythme de ces transformations, de poursuivre la « plateformisation » des secteurs en y intégrant progressivement l’intelligence artificielle et les systèmes autonomes.
La Russie dispose déjà d’une Stratégie nationale de développement de l’intelligence artificielle. Je demande au gouvernement de préparer des stratégies nationales analogues à celles-ci dans les deux autres domaines clefs, celui des systèmes autonomes et celui des plateformes numériques.
Le Forum des technologies du futur, prévu au début de l’année prochaine, doit nous offrir l’occasion de débattre du développement des écosystèmes de l’économie de plateforme : je demande donc au groupe de travail interministériel compétent, au sein de l’Administration présidentielle russe, d’accompagner la préparation de ce forum important.
Un autre point qui mérite toute notre attention est le fait suivant : aujourd’hui, comme à l’avenir, la souveraineté d’un pays est déterminée par sa population elle-même, c’est-à-dire par ses connaissances, ses qualifications, sa maîtrise des technologies avancées et son inventivité dans la création de nouveaux produits, services et secteurs de marché d’avant-garde. Il va de soi que ces compétences professionnelles doivent aussi être rémunérées à leur juste valeur. La compétitivité de notre pays, son épanouissement démographique et sa dotation en spécialistes sereins vis-à-vis de leur carrière professionnelle et de leur avenir au sens large, dépendent aussi de sa capacité à assurer un niveau de vie et des salaires élevés.
La Russie affiche l’un des taux de chômage les plus bas parmi l’ensemble des pays industrialisés : 2,2 % environ de la population active. Si on compare ce résultat avec d’autres États développés, on observe que seul le Japon s’en rapproche, avec 2,5 % de chômage. L’Inde se situe à 4,2 %, les États-Unis à 4,2 % et la zone euro à 5,9 %.
Au cours des cinq années passées, les salaires dans l’économie russe ont augmenté de plus de 30 %, déduction faite de l’inflation. Il s’agit assurément d’un rythme élevé. Je souligne donc une fois de plus que la recherche d’une hausse soutenue des salaires doit être liée à la fois à l’amélioration de la productivité du travail et à l’organisation efficace de la production au moyen des solutions technologiques avancées que nous devons à notre solide tradition d’ingénierie.
L’une des questions centrales concerne ici la mobilité professionnelle. Il faut qu’un spécialiste soit en mesure de trouver un emploi mieux rémunéré, dans un domaine plus moderne, au sein d’une nouvelle entreprise et dans une autre région du pays, là où les besoins en ressources humaines sont particulièrement critiques et où les unités de production ressortissent de secteurs stratégiques en pleine croissance, tournés vers la fabrication de biens à haute valeur ajoutée.
Il est évident que les plus mobiles sont les jeunes gens qui viennent de terminer ou sont sur le point d’achever leurs études supérieures. Pour leur assurer un point de départ professionnel favorable, nous avons convenu d’inscrire dans la loi le dispositif des stages en établissant une série d’obligations claires pour l’employeur, de droits pour les salariés et de garanties juridiques tout en modernisant les contrats d’apprentissage en vue de les adapter au mieux aux conditions actuelles. Je sais que les amendements au Code du travail sont prêts et je demande au gouvernement et à la Douma d’État d’en accélérer l’adoption.
Comme nous le précisions dès l’introduction, le fait de demander à la Douma d’État d’accélérer l’adoption d’amendements n’entre pas dans les attributions du président de la Fédération de Russie. Il s’agit clairement d’un réflexe populiste, qui signale aussi, en transparence, les réalités d’un présidentialisme absolu qui a réduit le Parlement au rôle de simple chambre d’enregistrement.
En même temps, il est évident que la souveraineté d’un pays aussi vaste que la Russie ne saurait se mesurer à la force de sa capitale ou de quelques centres industriels. Il est vital que chaque région soit en mesure d’attirer des investissements, de proposer des emplois de qualité et de développer la production et l’environnement urbain.
Des stands ont été organisés dans le cadre de ce Forum de Saint-Pétersbourg, au sein desquels les différents sujets [c’est-à-dire les régions] de la Fédération de Russie exposent leurs atouts, leurs réussites et leurs projets d’avenir. Ces stands sont également un lieu de discussion avec les investisseurs et les entreprises désireux d’accéder à leurs marchés. Je suis convaincu que les participants et les invités du Forum ont déjà pu apprécier à sa juste mesure la riche palette des régions russes et commencer à mieux les connaître.
Mais la tradition du Forum veut aussi que nous y présentions les résultats du classement national en matière d’investissements dans les sujets de la Fédération de Russie. Cette année, la première place est partagée entre la ville de Moscou, les républiques du Tatarstan et du Bachkortostan, ainsi que les régions de Moscou et de Nijni Novgorod. Saint-Pétersbourg et la région de Sakhaline font, pour la première fois, leur entrée en tête du classement. Les régions affichant la dynamique la plus solide comprennent aussi les districts autonomes de Khanty-Mansi et de Iamalo-Nénétsie, les régions d’Omsk, de Vladimir, de Volgograd, ainsi que le kraï de Krasnodar et celui du Primorié. À tous, j’adresse mes félicitations pour ces résultats. (Applaudissements)
À l’avenir, nous continuerons d’apporter un soutien financier aux différentes régions russes, notamment à travers des crédits budgétaires consacrés aux infrastructures. Au cours des quatre dernières années, plus d’un trillion de roubles a été alloué aux régions par ce biais et nous prévoyons de consacrer 750 milliards de roubles supplémentaires sur la période 2026-2030.
Une autre mesure importante est l’effacement des dettes des régions vis-à-vis du budget fédéral, pour un total de près de 440 milliards de roubles au cours des deux années passées. Cette année, nous prévoyons de reporter les remboursements des dettes régionales pour un montant supplémentaire de plus de 100 milliards de roubles. Les fonds ainsi dégagés pourront être employés par les régions dans divers projets de développement.
Je dois préciser ici que, depuis cette année, le Classement national du climat d’investissement régional intègre un nouveau domaine : la réduction des investissements et constructions sur les sites relevant du patrimoine culturel, tels que les maisons anciennes, manoirs et autres bâtiments historiques. L’objectif consiste à favoriser de concert leur restauration, leur accessibilité et leur intégration au circuit économique général. Ce dispositif s’avère particulièrement pertinent dans le cas des villes de la Russie centrale, à commencer par les pôles touristiques situés sur le célèbre « Anneau d’Or ».
Je tiens à souligner ici le résultat des travaux entrepris sur les sites du patrimoine culturel des régions de Iaroslavl, de Nijni Novgorod, de Lipetsk, de Novgorod et du Tatarstan. Tous ces sites offrent des exemples dont j’espère que les autres régions sauront s’inspirer.
La restauration des sites concernés et, plus généralement, le développement des sujets de la Fédération, exigent une mobilisation de l’ensemble des partenaires commerciaux stratégiques, autrement dit, des grandes entreprises et des sociétés russes qui jouent un rôle déterminant à l’échelle de l’économie de telle ou telle région du pays. Nous avons déjà prévu de mettre en œuvre une série de mécanismes permettant à ces entreprises de prendre une part plus active à la construction et au développement des infrastructures sociales telles que les crèches, écoles, hôpitaux et polycliniques. Je demande que ces travaux soient achevés dans les meilleurs délais.
Je rappelle également que nous avons convenu du déplacement de certaines grandes entreprises publiques de Moscou vers les régions afin de désengorger la capitale et de donner un nouvel essor économique aux sujets de la Fédération, de soutenir leurs budgets et de créer de nouveaux emplois. Soyez-en assuré, Sergueï Semionovitch [Sobianine, le maire de Moscou] : cela ne portera pas préjudice à la capitale.
À titre d’exemple, nous pouvons évoquer les cas de RusHydro et de la banque PSB, mais des décisions analogues ont été prises au sein de la Société unifiée de construction de moteurs, du groupe RŽD [Rossijskie železnye dorogi, ou «Chemins de fer russe»] et d’autres structures dans le domaine de la construction ferroviaire. Bien entendu, je ne suis pas insensible aux difficultés que soulèvent ces déplacements de siège des entreprises, mais les efforts dans cette direction n’en doivent pas moins être intensifiés au cours des années à venir.
J’ajoute que l’entrepreneuriat moderne consiste en toute autre chose qu’en un simple développement des entreprises : il devient un travail véritablement créateur lorsque se constitue autour de lui un environnement urbain plus agréable, voire lorsque s’y agrègent des localités entières, aussi confortables qu’attractives. Là encore, nous avons de nombreux exemples de ce type.
Il me semble donc pertinent et juste de soutenir les démarches innovantes des investisseurs privés et de leur accorder, si l’on peut dire, davantage de liberté créatrice dans le lancement de nouvelles solutions économiques et urbanistiques alliant investissements technologiques, tourisme, culture, créativité et identité locale dans le cadre d’un régime juridique spécial.
Un autre point important concerne la promotion des investissements collectifs dans des projets d’aménagement urbain : j’entends par là des mécanismes permettant aux citoyens de participer directement au développement de leur région natale, de leur village, et de s’engager directement dans l’amélioration de son image. Je demande au gouvernement, en lien avec les institutions de développement et l’Agence des initiatives stratégiques, d’élaborer le cadre réglementaire correspondant à cette exigence.
Une économie forte, souveraine et dynamique suppose donc le développement de l’initiative privée. Ce sont en effet les entrepreneurs et les entreprises qui trouvent — ou créent — de nouvelles niches de marché, produisent des biens et services et, ce faisant, stimulent l’emploi. Or, la prévisibilité et la stabilité du climat d’investissement sont les conditions sine qua non d’une activité économique soutenue. Le système fiscal, les tarifs, la réglementation, les mesures et les mécanismes de soutien de l’État doivent être parfaitement lisibles pour les entreprises, qui doivent bénéficier, plus largement, de conditions favorables à leur activité à l’échelle de plusieurs années.
Nous avons déjà entrepris un réajustement du système fiscal et une série de mesures de soutien aux investissements aux niveaux fédéral comme régional. Nous croyons donc avoir élaboré un modèle vraiment national de conditions d’exercice des activités commerciales, en collaboration étroite avec la communauté des affaires. L’un des enjeux concrets était ici la simplification des procédures d’immatriculation des entreprises et de dépôt des déclarations fiscales. Ces travaux sont déjà entrepris ; ils doivent être poursuivis. Il est absolument essentiel, et j’insiste à nouveau sur ce point, que le modèle russe produise des résultats tangibles pour les entreprises et les entrepreneurs.
À ce propos, je dirai quelques mots sur nos efforts en direction des petites et moyennes entreprises.
Nous avons déjà beaucoup fait pour permettre aux entrepreneurs les plus dynamiques de lancer leur activité dans les meilleures conditions, de démarrer une chaîne de production ou de répondre à une demande de services de la population. Cependant, lorsqu’une entreprise croît et se développe, des difficultés organisationnelles et des coûts financiers supplémentaires ne manquent pas de surgir, et tous les entrepreneurs ne sont pas à même d’y faire face. Il faut donc réduire au maximum ces contraintes et assurer une transition en douceur vers les échelons supérieurs, notamment par le biais de solutions numériques ad hoc et de dispositifs d’accompagnement individualisé.
Je demande au gouvernement, en accord avec la VĖB [Vnešėkonombank ou Banque de développement de la Fédération de Russie] et les associations patronales, de préparer un livre blanc de transition des entreprises couvrant toutes les étapes de leur développement et de leur croissance, du travail indépendant à l’entreprise individuelle, puis à la société dotée de tous les avantages de la gouvernance d’entreprise. Ce travail devra tenir compte du mouvement plus général de l’économie vers la plateformisation.
J’attire également l’attention sur un autre sujet qui, je le sais, a été au cœur de débats houleux : nous avions prévu d’abaisser le seuil du chiffre d’affaires déterminant l’application du régime fiscal simplifié à partir de cette année. Celui-ci se situe actuellement à 20 millions de roubles ; nous prévoyions de le ramener à 15 millions l’année prochaine, et à 10 millions un an plus tard. Au sortir d’intenses discussions avec les représentants de la communauté des affaires et avec le président du gouvernement russe, nous sommes tombés d’accord sur un report de cette mesure. (Applaudissements) Je m’attendais effectivement à une réaction de la salle sur ce point… (Nouveaux applaudissements) Et nous avons donc décidé de le maintenir à son niveau actuel. Je ne précise pas le délai de ce report, mais le plus il sera long, le mieux ce sera. Je demande donc au gouvernement et aux députés de la Douma d’État d’introduire les amendements correspondants.
Cette mesure concerne le régime fiscal simplifié, autrement dit les allègements fiscaux et procéduriers dont bénéficiait l’équivalent des micro-entreprises ou PME au-dessous d’un certain seuil de chiffre d’affaires annuel. L’abaissement de ce seuil aurait mécaniquement exclu davantage d’entreprises, les soumettant au régime fiscal ordinaire, plus lourd fiscalement et administrativement. L’annonce de la suspension de cette mesure impopulaire, faite en direct devant un parterre de chefs d’entreprise, a donc provoqué des applaudissements que Poutine avait parfaitement calculés.
En concertation avec les représentants des associations patronales, je propose également de réfléchir à des conditions plus avantageuses et favorables aux petites et moyennes entreprises dans les secteurs productifs. J’en attends des effets positifs sur l’environnement des affaires, en vue de le rendre toujours plus équitable et plus concurrentiel. Nous nous sommes fixé une mission d’assainissement de notre économie et nous poursuivons cet objectif.
Je voudrais conclure sur l’idée qu’un pays fort, un pays souverain, ne peut pas être un pays fermé. Je l’ai déjà rappelé à de nombreuses reprises : certes, les réalités du monde actuel nous ont démontré que nous devions produire nous-mêmes les biens de première nécessité, les biens d’importance critique, et renforcer les infrastructures nécessaires à la sécurité de l’État, à l’activité des entreprises et à l’amélioration de la qualité de vie de nos concitoyens. Mais cela ne retire rien à la nécessité d’entretenir et de développer nos liens avec nos partenaires étrangers, de stimuler la coopération et de promouvoir des projets transfrontaliers.
Bien entendu, nous poursuivrons la mise en œuvre de notre programme d’expansion des capacités routières et ferroviaires, dont l’un des volets est le développement, sur la base des technologies russes, du réseau de lignes ferroviaires à grande vitesse. Comme vous le savez, le projet pilote est ici la liaison Moscou-Saint-Pétersbourg.
Ce moment du discours donne une illustration assez flagrante du contraste entre l’image idyllique de l’économie russe ébauchée par Vladimir Poutine et les réalités du terrain. La ligne à grande vitesse entre les deux capitales russes est un problème insoluble depuis des décennies. Il faut aujourd’hui près de quatre heures de train pour parcourir ces 700 kilomètres, à rapporter aux deux heures et quelques minutes que prend un TGV français pour couvrir les 500 kilomètres entre Paris et Bordeaux. Ce pays présenté comme l’avant-garde de la modernisation et des nouvelles technologies n’a toujours pas le moindre kilomètre de LGV. Parmi ses hôtes, et sans même parler de la Chine, le président ouzbek Shavkat Mirziyoyev peut se targuer d’avoir inauguré une ligne à grande vitesse entre Tachkent et Samarcande.
Je conserve également à l’esprit la nécessité d’accroître la capacité des ports maritimes et du corridor de transport transarctique, afin de lui donner un rang de véritable artère mondiale. Nous entendons développer la flotte marchande russe, augmenter le nombre de brise-glaces, poursuivre la construction de pétroliers et d’autres navires, toutes catégories confondues. L’objectif que nous nous sommes donné consiste à inscrire la Russie parmi les dix premiers pays du monde au niveau du tonnage total de notre flotte marchande. Je demande donc au gouvernement et au ministère des Transports de poursuivre leurs efforts touchant au renforcement de l’attractivité de notre pavillon de commerce.
Une base logistique, productive, technologique et financière indépendante ; un environnement permettant aux entreprises de se projeter dans l’avenir ; une mise en valeur du potentiel humain du pays : tous ces facteurs constituent de redoutables avantages concurrentiels sur le marché mondial. Ils sont le gage d’une collaboration fructueuse avec les États et les investisseurs qui souhaiteraient s’associer à nous et coopérer dans le cadre d’une alliance mutuellement bénéfique, investir dans notre pays ou dans des projets communs et ouvrir de nouveaux partenariats à nos entreprises.
Je n’ai pas le moindre doute sur la contribution qu’apportent des événements tels que le Forum économique de Saint-Pétersbourg à cette œuvre de longue haleine, d’une importance capitale, qui permettra à chacun d’entre nous de progresser d’un pas assuré sur la voie de la prospérité de nos pays et de nos peuples.
Je vous remercie pour votre attention.