Partout dans le monde, la démocratie est en recul. Dans votre livre The Assault on the State 1, vous expliquez que ce diagnostic pourrait occulter une autre tendance de fond, tout aussi significative : l’offensive contre l’État. Qu’entendez-vous par là ? 

Stephen E. HansonNotre livre part d’un constat : depuis quelques années, les débats et les travaux sur la notion de régime politique se sont simplifiés à l’extrême. On ramène souvent ce concept à la classification binaire entre démocratie et autoritarisme que l’on pourrait graduer selon des échelles linéaires mesurant des états intermédiaires. Cela peut convenir à certains types d’analyses statistiques et quantitatives, car cette approche permet de placer tous les pays à l’aune d’un même critère.

Mais cette grille de lecture profondément anhistorique nous fait manquer l’essentiel : ce qui est menacé par Trump, Poutine et Netanyahou, c’est la nature même de l’État.

Pensez-vous qu’il faut revenir à la question du pouvoir avant même de poser la question de son exercice démocratique ou autoritaire ?

De manière générale, notamment depuis la fin de la Guerre froide, les analystes de la démocratisation ont évacué l’État, c’est-à-dire l’ensemble des institutions qui déterminent le type de régime d’un pays. Le mot « démocratie » contient bien sûr le suffixe « -cratie » qui implique l’idée de gouvernement : l’action de gouverner revient au peuple. Mais, pour qu’un peuple gouverne, encore faut-il qu’il y ait un État qui mette réellement en œuvre cette volonté populaire. C’est une dimension que la distinction simpliste entre démocratie et autoritarisme met de côté.

Et c’est sur ce point que se joue la bataille politique de notre temps ?

Aujourd’hui, à travers une série d’attaques contre l’ordre libéral contemporain, que ce soit l’autoritarisme populiste, le néo-patrimonialisme, le leadership charismatique souvent à tendance masculiniste, un courant profond vise à bouleverser la manière dont l’État fonctionne. L’ensemble de ces attaques s’en prend à son socle bureaucratique et juridique. Il s’agit de les remplacer par une loyauté sans faille à l’égard d’un individu unique. C’est l’État tel que nous le connaissons depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale qui s’en trouve ébranlé. Or parler seulement de démocratie et d’autoritarisme ne permet pas de prendre conscience de cette critique du fonctionnement et du mode d’organisation de l’État tel qu’elle s’exprime aujourd’hui.

Pourtant, Donald Trump, Viktor Orbán ou Benjamin Netanyahu ont été élus démocratiquement. 

Jeffrey S. KopsteinEn effet, ils ont été élus lors d’élections libres et équitables. Or il est évident que ce ne sont pas des démocrates. Néanmoins, se contenter d’affirmer cela est contre-productif. Il faut aller plus loin et examiner ce qu’ils font réellement une fois au pouvoir : de manière paradoxale, ils s’en prennent au fonctionnement de l’État qui leur a permis d’accéder aux plus hautes fonctions. Ils s’appliquent à le détruire, notamment dans sa forme juridique et impersonnelle, et à l’instrumentaliser à des fins personnelles. 

Concrètement, comment détruit-on un État ?

Prenons l’exemple de Donald Trump et de l’entité créée par Elon Musk, le DOGE. Ce Department of Government Efficiency ne fut rien d’autre qu’une entreprise très imprudente de destruction de la bureaucratie existante. On aurait pu croire que le licenciement de fonctionnaires, en l’occurrence pas moins de dizaines de milliers, ait été conçu comme une mesure de centre-droit, en faveur d’une rationalisation de l’État. Or ce à quoi nous avons assisté, c’est bien moins à une rationalisation qu’à une réorientation. 

Il s’agissait de se débarrasser des structures étatiques actuelles pour renouer avec une vision bien plus ancienne, pour ne pas dire la plus ancienne, de l’État : un instrument personnel au service d’une entreprise familiale. Sous l’effet des évolutions occidentales, ce modèle avait disparu au profit de l’État de droit moderne. C’est ce dernier que des hommes comme Trump cherchent à abattre, pour restaurer d’anciennes formes de gouvernance étatique, mais ce processus prend évidemment du temps.

À quel moment passe-t-on d’une forme étatique à une autre ?

Stephen E. Hanson et Jeffrey S. Kopstein, « The Assault on the State. How the Global Attack on Modern Government Endangers Our Future », Polity Press, 2024.

Aux États-Unis, les effets de ce changement se font déjà ressentir : la politique vaccinale du président, qui a hérité d’un État moderne et fonctionnel, doté de bons médecins, d’excellents hôpitaux, de scientifiques capables de produire des vaccins efficaces en temps limité, est contradictoire avec ces attributs propres à l’ordre étatique moderne. Le licenciement d’experts au profit de ses proches, la reprise en main du ministère de la Santé par Robert Francis Kennedy Jr., sont autant de moyens de se rendre incapable d’affronter la prochaine pandémie mondiale. C’est d’ailleurs probablement à ce moment précis que les individus se rendront compte que l’État tel qu’ils le connaissaient a disparu. D’ici là, une forme d’aveuglement va perdurer car il existe des agences gouvernementales, des experts qu’on peut consulter ou des organismes qui s’occupent des tâches quotidiennes de l’État.

L’argent public a-t-il toujours le même rôle dans cette nouvelle vision de l’État ? Diriez-vous que l’on assiste au retour de la « cassette royale » ?

Dans le monde moderne, et comme cela semble être à nouveau le cas aujourd’hui, on observe que ce n’est pas la richesse qui conduit au pouvoir mais l’inverse : c’est le pouvoir qui apporte la richesse. Lors de la seconde cérémonie d’investiture de Donald Trump, tous les grands milliardaires de la tech, les hommes les plus riches des États-Unis, étaient assis au premier rang. Or cela ne signifie pas du tout qu’ils « contrôleraient » Donald Trump mais plutôt que c’est la concentration du pouvoir par ce dernier qui les a contraints à être présents. Évidemment, il ne s’agit pas de soutenir que l’argent n’a pas d’importance dans la lutte qui se joue entre le grand capital et le pouvoir aux États-Unis. Mais le rapport de force entre Elon Musk et Donald Trump il y a quelques mois est éloquent. Trump l’a clairement emporté, en menaçant, puis en chassant son ancien allié.

Elon Musk reste néanmoins l’artisan du DOGE, soit l’incarnation parfaite de ce moment d’offensive généralisée contre l’État. Comment l’interprétez-vous ?  

Je noterais deux choses. Son aspect promotionnel, sensationnaliste et, par ailleurs, son origine idéologique, qui est à trouver du côté du Projet 2025, conçu par la Heritage Foundation. L’un de ses rédacteurs clefs, Russell Vought, est aujourd’hui directeur du budget. C’est lui qui a agi comme facilitateur de la liquidation de ce qu’on appelle maintenant « l’État administratif », sans qu’aucune définition claire de ce concept n’existe réellement.

« Nous vivrons dans un régime patrimonial consolidé le jour où les individus ne distingueront plus intérêt privé et bien public : ils seront devenus insensibles à la corruption. » Jeffrey S. Kopstein

Cet épisode est peut-être tout simplement le constat que la machine étatique est immense, qu’elle a à charge bien des choses et des missions différentes — pas seulement les lois, votées par le Congrès et appliquées par le Président, mais aussi toutes les sous-réglementations qui nécessitent son intervention. Prenons l’exemple de l’industrie pétrolière. Tous les aspects qui ont trait à sa réglementation ne peuvent pas faire l’objet d’une loi spécifique. Par conséquent, le Congrès délègue à une administration le pouvoir d’élaborer cette réglementation et de la faire appliquer. Ceux qui honnissent l’État moderne, qu’ils appellent parfois avec un accent conspirationniste l’« État profond », estiment que ce pouvoir de réglementation et d’administration devrait être détruit. Ils le jugent même inconstitutionnel.

Donald Trump est l’héritier par excellence de cette vision. En tant que figure patrimoniale tutélaire, il missionne l’entrepreneur le plus connu au monde afin de tout mettre à bas. On se souvient tous de l’image de Musk brandissant sa tronçonneuse. Résultat : le chaos qu’ils ont eux-mêmes créé leur fait prendre conscience qu’il faut effectivement des gens pour réglementer et comprendre comment on fabrique et protège des armes nucléaires. D’où la période d’embauches massives qui a suivi le DOGE. Or si ce dernier a disparu, la logique qui le sous-tendait est loin de s’être estompée. Elle constitue même le fil rouge de la présidence de Trump, de son premier jour au pouvoir jusqu’à aujourd’hui.

Stephen E. HansonRappelons également que le DOGE n’a permis de faire que très peu d’économies. 

Sur le plan budgétaire, l’administration Trump dépense plus d’argent que jamais et réclame même davantage de fonds, notamment pour la défense. Le programme de Musk n’a donc pas permis de réaliser les économies qu’il avait promises. Il est clair que ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit mais d’une réorientation de l’État au service du pouvoir exécutif plutôt qu’au service de la loi. Les conséquences en sont qu’aujourd’hui il est de plus en plus difficile de recruter des jeunes employés désireux de travailler pour l’administration, ce qui contribue encore un peu plus à cette destruction.

Vous dites que ce n’est pas l’argent qui confère du pouvoir, mais le pouvoir qui donne accès à l’argent. C’est vrai pour la figure du roi et son entourage direct, mais qu’en est-il de ses sujets ou de ses clients ? L’administration Trump a par exemple annoncé la création d’un fonds de près de 1,8 milliard de dollars destiné à indemniser les partisans du président qui estiment avoir fait l’objet de poursuites pénales injustifiées. Annoncé le 18 mai 2026, ce fonds a depuis été gelé par un juge fédéral. Une nouvelle audience doit avoir lieu le 12 juin afin de décider d’une éventuelle prolongation du gel.

Ce fonds est totalement contraire à la Constitution des États-Unis. Si les Républicains n’empêchent pas sa création et que des procédures judiciaires ne parviennent pas à le faire annuler, on serait directement face à un système de rétribution des loyautés politiques. 

C’est exactement le genre d’hypothèses où des personnes comme Jeff Bezos ou Elon Musk se rendront compte qu’ils n’ont aucun contrôle sur la trajectoire du pays. Donald Trump, comme un roi du XIXe, XVIIIe, XVIIe ou XVIe siècle, peut tout aussi bien favoriser ses fidèles que les faire tomber en disgrâce. On se rapprocherait alors du régime poutinien où, en 2003, l’homme le plus riche de Russie, Mikhaïl Khodorkovski, a été arrêté et privé de sa richesse.

S’il est évident que Donald Trump ne fera pas arrêter Elon Musk demain, le pouvoir de ce dernier est bien moindre que celui du président et il s’en est rendu compte. L’épisode de tensions entre les deux hommes rappelle le patrimonialisme wébérien. Max Weber voyait en effet dans ce mode de fonctionnement l’une des plus anciennes formes de gouvernement : ce n’est pas l’or qui donne le pouvoir à l’épée mais l’inverse.

Que serait concrètement ce régime néo-patrimonial appliqué à la présidence Trump ? 

C’est ce que la sociologue Julia Adams appelle également le « patrimonialisme », et qui se caractérise avant tout par sa dimension familiale.

Lorsque la Compagnie néerlandaise des Indes orientales était en activité, même si elle réalisait des profits partout dans le monde, elle était redevable au pouvoir politique. Elle s’intégrait à ce régime monarchique patrimonial. C’est ainsi que s’est d’abord exercé le capitalisme, avant qu’un certain nombre de changements ne surviennent au XIXe siècle. Le fait que le marché soit le principal mécanisme de répartition du capital, du travail et de la terre à l’échelle mondiale, est un mode de fonctionnement très récent mais qui suscite bien des frustrations.

Le patrimonialisme contemporain prospère en jouant le rôle d’une caisse de résonance des colères suscitées par ce modèle : inégalités, nationalisme identitaire, immigration. En guise de solution, il canalise ces insatisfactions en direction d’une reconstruction de l’ordre royal. D’où le constat qu’une partie de la gauche est attirée par la figure du dirigeant patrimonial : de manière paradoxale, c’est bien un choix politique anticapitaliste que de porter au pouvoir de tels individus et de refuser que le capital et les marchés gouvernent nos existences. 

Pourquoi choisissez-vous de parler de patrimonialisme plutôt que de corruption ? 

Jeffrey S. KopsteinDepuis la réélection de Donald Trump, sa famille a amassé des milliards de dollars grâce à des contrats gouvernementaux, des pots-de-vin et la capacité de ce clan à convaincre des gens d’investir dans les crypto-monnaies hors de tout cadre garantissant le droit de propriété de ces investisseurs. Pourtant, la famille Trump parvient à se légitimer aux yeux d’un certain nombre d’individus, frustrés, qui se tournent vers eux et vers cette nouvelle forme de pouvoir. Nous vivrons dans un régime patrimonial consolidé le jour où les individus ne distingueront plus intérêt privé et bien public : ils seront devenus insensibles à la corruption. 

Le concept de corruption entre en contradiction avec notre conviction, récente mais profonde, qu’il devrait y avoir une séparation entre l’intérêt privé et le bien public. Lorsque le peuple, ou du moins une grande partie du peuple, ne sera plus capable de faire cette distinction, nous saurons que nous vivons dans un régime néo-patrimonial consolidé. 

Cela n’empêchera pas, sans doute, la tenue d’élections. Nous ne prédisons pas l’avènement d’une dictature autoritaire, car le patrimonialisme peut s’immiscer dans nos régimes démocratiques aussi bien qu’en autocratie. C’est un concept orthogonal.  

Qu’est-ce qui motive cet attrait pour une telle forme de gouvernement ? 

Stephen E. HansonAu lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un paradigme commun permettait d’appréhender l’évolution de la société d’un ordre traditionnel et personnalisé vers un ordre juridique moderne. Cette évolution suivait généralement une trajectoire linéaire sous l’impulsion de puissances telles que les États-Unis et les pays d’Europe occidentale. Cela a insufflé aux sciences sociales une certaine confiance dans l’idée qu’il existait bel et bien une logique maîtresse de l’histoire, face à laquelle on pouvait se montrer serein. Il y aurait certes des périodes de réaction, des régimes comme le fascisme pourraient même émerger pour bloquer ce progrès mais, en fin de compte, l’argument était que, tôt ou tard, on y arriverait.

Il y a toujours eu des régimes patrimoniaux à travers le monde — qu’on pense à Trujillo en République dominicaine ou à Sélassié en Éthiopie. La kleptocratie a toujours existé. Seulement, auparavant, on pensait que ce type de régime disparaîtrait avec la modernisation du monde et la diffusion du capitalisme libéral. 

Ce qui s’est produit à la place, et ce qui rend ce moment si intéressant, c’est que les pays que nous pensions à l’abri de cela, ceux qui avaient fait de la théorie de la modernisation l’avatar de la modernité elle-même comme les États-Unis ou Israël — souvent présenté comme l’État le plus moderne du Moyen-Orient doté de la bureaucratie la plus sophistiquée — se sont mis à ressembler étrangement à la République dominicaine de Trujillo. La Russie issue de l’Union soviétique, où beaucoup considéraient le communisme comme une tendance modernisatrice, en raison de sa valorisation de l’industrie, de la science et du progrès, est devenue ce que l’on sait sous Vladimir Poutine. Tous ces États sont certes plus puissants, plus riches, mais le processus de corruption et de personnalisation est exactement le même.

Comment s’incarne ce processus ? 

En République dominicaine, par exemple, Rafael Trujillo a donné son nom à la plus haute montagne du pays. 

C’est une mesure archétypale du patrimonialisme : le dirigeant est toujours l’objet d’un culte de la personnalité et tout peut être rebaptisé à son nom. C’est précisément ce qu’on observe aujourd’hui dans les États-Unis de Donald Trump : il faut que son portrait figure sur toutes les devises, que sa bannière soit accrochée à tous les bâtiments ou qu’il change la couleur du bassin réfléchissant de la Maison-Blanche pour qu’il ressemble à celui de son architecte de piscines préféré. Quelle différence avec ces régimes autoritaires qu’on rattachait volontiers au « tiers-monde » ?

La croyance en une convergence vers un modèle démocratique universel n’a-t-elle définitivement plus lieu d’être ? 

Jeffrey S. KopsteinLa théorie de la convergence, qui prévoyait que tout le monde finirait par ressembler aux démocraties les plus avancées, ne tient plus. Aujourd’hui, la convergence à laquelle on assiste serait plutôt un mouvement en direction d’un régime où l’État n’est que le jouet personnel du dirigeant, comme en Russie.

Comment expliquez-vous que cette dynamique semble s’être installée ?

Aux États-Unis, des tendances à long terme et d’autres à plus court terme coexistent. 

Les premières comprennent une critique à l’égard de l’État, qui ne date pas d’hier aux États-Unis. De nombreuses personnes issues de différents horizons de la société cherchent des alternatives à ce qu’on appelle l’ordre néolibéral.

On peut citer la critique libertarienne, qui consiste à avoir l’État en horreur. Pour avoir davantage de liberté, il faudrait un gouvernement réduit à sa forme minimale, des impôts inexistants et une libéralisation plus poussée du marché à travers plus de libre-échange. 

Il y a aussi une deuxième tendance, celle du nationalisme chrétien. Selon elle, le problème fondamental de l’État est qu’il serait trop laïc qu’il saperait la religion en évacuant Dieu et la théologie de la sphère publique. 

La troisième critique repose sur une accusation d’inefficacité : rien de mieux, soutiennent ses partisans, qu’un homme fort et un pouvoir exécutif « unitaire » pour améliorer son fonctionnement.

De manière plus ou moins chaotique, les partisans du libertarianisme, du nationalisme chrétien et de la défense d’un exécutif unitaire se sont accordés pour désigner Trump comme un juste milieu propre à les satisfaire. Le patrimonialisme a permis de les rassembler. Parfois, ces trois tendances s’associent de manière pragmatique : un homme comme Russell Vought, le directeur du budget, utilise par exemple la théorie de l’exécutif unitaire pour la mettre au service de ses convictions fondamentalistes chrétiennes. 

L’enthousiasme de la base MAGA va au-delà de la satisfaction qui peut découler d’un bon compromis. Vous décrivez plus un attrait, le sentiment presque exalté d’un sens nouveau derrière cette nouvelle vision de l’État.

Stephen A. HansonCette formule finit par être la plus attrayante parce que la figure tutélaire par excellence de l’État fort, Vladimir Poutine, suscite une fascination non négligeable : partout dans le monde, les gens commencent à se dire qu’ils aimeraient eux aussi avoir un État qui ne les contraigne pas, qui promeuve le capitalisme sous une forme dont il est possible de bénéficier, et qui ne soit pas incompatible avec les valeurs dites traditionnelles. Ces arguments sont bien sûr en contradiction totale avec la réalité et alimentés par des personnes que la Russie soutient, y compris financièrement, que ce soit des partis européens, des organismes de propagande qui infusent les réseaux sociaux partout dans le monde, etc.

Reste que c’est tout un système d’idées qui est ainsi véhiculé. Si le régime poutinien perdure, et qu’il fait même des envieux, c’est que les gens y croient. Lorsque, dans les années 2000 et 2010, lors de conférences données sur la Russie, je me suis entendu dire, de la part d’un public américain, que Poutine était un homme tout à fait respectable, j’ai compris que nous changions d’époque. Grâce à son image de tsar moderne, d’homme fort qui avait reconstruit l’État russe, il offrait une réponse possible à la crise du néolibéralisme.

Comment articulez-vous vos réflexions au concept de néo-royalisme proposé par Abraham Newman et Stacie Goddard ? S’agit-il d’une transposition à l’échelle internationale de cette offensive contre l’État par le patrimonialisme ?

Jeffrey S. KopsteinCes deux concepts sont compatibles sur bien des points. Notamment dans l’idée que l’État se transforme de plus en plus en un instrument utilisé à des fins personnelles. 

De notre côté, nous nous intéressons surtout à la question de la légitimité sur le plan de la politique intérieure. Pour nous, le leader patrimonialiste serait moins un roi qu’un patriarche qui aurait quelque chose du personnage de Don Corleone dans Le Parrain, le « capo di tutti i capi ». 

Plus qu’une société princière, on peut prendre l’image de cinq familles mafieuses qui souhaiteraient se partager les ressources du monde, avec, symboliquement, autour d’une même table, Donald Trump, Xi Jinping, Vladimir Poutine. Le problème, c’est que cela ne se fera pas sans conflit et la question des frontières est ici déterminante : pour ces « parrains », le territoire national est d’abord considéré comme un patrimoine à exploiter. C’est la raison pour laquelle Trump peut parler du Groenland, ou du Canada comme le 51e État américain. 

Notre analyse ne se concentre donc pas tant sur le roi et sa cour que sur le principe de légitimation plus large qui sous-tend ce dispositif. Les agents de ce système néo-royaliste supposent simplement qu’il y a des rois qui dominent leurs cours. Le registre de la famille mafieuse, en revanche, suppose d’essayer d’expliquer pourquoi. La politique étrangère est dès lors analysée au prisme d’une extension naturelle des principes nationaux de légitimation du pouvoir.

Quels seraient les pays les plus engagés sur cette pente d’un retour à l’État pré-moderne ?

Même lorsqu’un pays voit arriver à sa tête un dirigeant néo-patrimonial, le démantèlement pur et simple de l’État n’est pas si simple. 

Aux États-Unis, Donald Trump essuie des revers judiciaires et tout se passe comme si, d’une certaine façon, il ne pouvait pas rompre complètement avec l’État de droit impersonnel. À ce stade, les grands pays capitalistes démocratiques sont toujours des États de droit. 

Lors d’une conférence donnée à Harvard l’an dernier, nous affirmions que les États-Unis ressemblaient de plus en plus à un État d’Amérique latine. Steven Levitsky, auteur de How Democracies Die avec Daniel Ziblatt 2 rétorquait que c’était en fait exactement l’inverse : le Brésil devient de plus en plus efficace et dispose d’une bureaucratie respectueuse de l’État de droit en prenant exemple sur les États-Unis. Avant même d’avoir affaire à ces formes d’États pré-modernes, il n’est pas impossible qu’il y ait des points de jonction, comme un croisement des trajectoires.

Stephen E. HansonIl est impossible de prédire le futur de chaque pays. Si des dirigeants arrivaient au pouvoir avec des programmes à la Trump, ou des idées similaires à celles d’un Netanyahou ou d’un Poutine, il y a fort à parier qu’on aurait un alliage de pouvoir personnalisé, de nomination de fidèles à des postes de responsabilité au sein de l’État, de destruction des formes autonomes d’expertise et de mise sous tutelle des universités. Tout cela était prévisible aux États-Unis et prévu dans le programme de Trump, et c’est effectivement ce qui s’est produit. 

Dans votre typologie, la Chine est-elle un État patrimonial wébérien ou un État autoritaire ?

Elle reste un État léniniste, ce qui est parfois mal compris. C’est un régime à parti unique qui a adopté le marxisme-léninisme mais sans se départir de caractéristiques chinoises. Ce discours officiel fait partie intégrante de la manière dont le Parti est organisé et cela n’a pas changé depuis l’ère maoïste, même si le pays s’est bien sûr ouvert aux forces du marché, ce que les dirigeants chinois ont justifié en termes marxistes. Ayant hérité d’un pays très arriéré et d’une économie paysanne, qu’il fallait développer, cette voie était nécessaire pour le pays, de même qu’il était nécessaire qu’il développe sa propre bourgeoisie. Cela diffère donc des autres régimes personnalisés du type de ceux que nous avons décrits, comme celui de Poutine, car ils ne disposent pas d’un parti idéologique fort ni d’un État à parti unique de ce genre qui permette un recrutement, une surveillance et une mobilisation très efficaces de la population pour des campagnes particulières. Ces caractéristiques confèrent à Xi un pouvoir administratif colossal, que les autres leaders néo-patrimonialistes ne possèdent pas tout à fait. 

« Ceux qui avaient fait de la théorie de la modernisation l’avatar de la modernité elle-même comme les États-Unis ou Israël se sont mis à ressembler étrangement à la République dominicaine de Trujillo. » Stephen E. Hanson

Cela dit, les régimes léninistes ont tendance à devenir plus patrimoniaux au fil du temps à mesure qu’ils deviennent aussi plus dictatoriaux. Staline a ainsi commencé à ériger des monuments à sa propre gloire, et Ceaușescu, en Roumanie, a finalement créé un socialisme dans une seule famille, par opposition au socialisme dans un seul pays. La Corée du Nord est le cas le plus emblématique de cette dérive du léninisme vers l’instauration d’une dynastie familiale. Le Juche est désormais une idéologie à part entière pour la dynastie Kim. 

Ce processus de décadence pourrait être en cours sous Xi Jinping. 

On est en effet passé d’un secrétaire général dont le mandat était limité à cinq ans à un président et secrétaire général à vie désireux d’organiser autour de lui tout un culte de la personnalité en procédant à des purges et en limogeant ses collaborateurs, jusqu’aux généraux de haut rang. 

Nous en sommes encore loin, mais cela pourrait donner lieu à un scénario à la Ceaușescu. Le régime est organisé selon des principes différents, mais il commence à ressembler de plus en plus à la Russie de Poutine et aux États-Unis de Trump. On pourrait se retrouver dans une situation où le Parti s’est tellement dégradé qu’il commence à ressembler à un régime autocratique de type patrimonial. 

Quelles pourraient être les conséquences de l’arrivée au pouvoir de cette vague de nouveaux dirigeants au niveau mondial ?

Il est d’ores et déjà possible de prédire à quoi cela conduira : la destruction des biens et du service public ; une économie en berne ; la dégradation des relations internationales. 

Nous assistons aujourd’hui à un phénomène très intéressant : une bataille fait rage dans presque tous les pays du monde entre les élites patrimoniales et ceux qui s’y opposent farouchement. On l’a vu en Pologne, avec des gens comme Donald Tusk qui tentaient de restaurer l’ancienne identité européenne de la Pologne face à ce que le PiS avait tenté de créer sous Kaczynski : une conception du pays bien plus traditionnelle, religieuse, anti-immigrés, personnalisée et corrompue. On le voit avec Nigel Farage au Royaume-Uni, face à Keir Starmer et à la version actuelle du Parti travailliste : Farage et Reform UK pourraient remporter élection sur élection en misant essentiellement sur un programme très inspiré de Donald Trump. 

En France, on a vu récemment l’émergence d’un mouvement citoyen contre les impôts qui s’est développé en ligne sous le nom de « C’est Nicolas qui paye », connu aussi comme le Mouvement du ras-le-bol fiscal français. Pensez-vous que la politique de réduction des impôts sous l’administration Trump puisse faire des émules ? 

Jeffrey S. KopsteinLa question est de savoir si ce modèle aura suffisamment de succès en soi pour se légitimer et pour affirmer son attractivité. Or en ces matières il est intéressant de constater les transferts d’idées, mais aussi de lexique.

En Israël, par exemple, Netanyahou, avec le Likoud, l’aile droite du spectre politique israélien, a toujours été très intransigeant sur les questions palestiniennes. Mais son parti avait toujours traditionnellement été très attaché à l’État de droit. La chose très intéressante est qu’une fois que Trump est arrivé au pouvoir, tout le discours de la droite israélienne a changé : Netanyahou utilise désormais l’expression « État profond », il s’en prend à ses propres fonctionnaires, aux ministères, mais aussi à la police et aux juges.

Aux États-Unis, la question fiscale promet d’avoir des conséquences dramatiques. Dans certains États, les aéroports sont en très mauvais état. Les biens publics dont le capitalisme a besoin pour fonctionner se raréfient et seront bientôt insuffisants. L’État n’est tout simplement déjà plus là.

Ce qui importe désormais, c’est de savoir quelle sera la réaction des gens.

Pendant la pandémie de Covid-19, on a ressenti un certain rejet vis-à-vis de la politique sanitaire de Donald Trump qui conseillait de boire de l’eau de Javel pour faire partir le virus. Les manques de l’État se sont fait cruellement sentir. Mais nous ne savons pas encore si ce genre d’expérience suffira à faire reculer ce modèle étatique patrimonial. 

Au cœur du modèle étatique patrimonial que vous décrivez, il y a un paradoxe difficile à saisir : comment les mêmes individus peuvent-ils à la fois dénigrer l’État administratif et soutenir la théorie du pouvoir exécutif unitaire ?

C’est moins une affaire d’incohérence que de limites. L’administration Trump, par exemple, teste ses propres limites. Elle observe jusqu’où les tribunaux peuvent aller pour tenter de la contraindre. Ses relations avec le Congrès sont déterminées par le même mécanisme : c’est lui qui détient le droit exclusif d’allouer les fonds aux différentes parties de l’État. Trump cherche à passer outre tout cela. Jusqu’à présent, la Cour suprême, avec une nette majorité de 6 contre 3, lui permet d’avoir les mains relativement libres. 

Les Démocrates se sont-ils saisis du problème ?

Stephen E. HansonJe ne pense pas que le parti démocrate ait encore tout à fait pris la mesure de cette offensive contre l’État. L’une des raisons pour lesquelles on constate une certaine temporisation et un esprit de compromis au sein de la direction du Parti démocrate, c’est qu’ils croient encore pouvoir jouer à la course aux voix sur un spectre gauche-droite.

C’est un contresens. Si la compétition se joue sur le type même de régime comme nous pensons que c’est bien le cas, il faut faire preuve de beaucoup plus d’audace. Par opposition à la démocratie libérale, le patrimonialisme s’attaque aux principes mêmes de légitimité qui sous-tendent le pouvoir. En Russie, par exemple, il y a des tribunaux : il existe un code très bien établi et les citoyens sont jugés en vertu de celui-ci. Le problème n’est donc pas qu’on ne forme pas les individus au droit ; seulement, il suffit d’une décision arbitraire du dirigeant pour qu’un procès se conclue de telle ou telle façon. Ce n’est pas le dirigeant qui se plie à la loi, c’est la loi qui se trouve définie par lui.

Aux États-Unis, la bataille est engagée précisément sur ce terrain-là : elle oppose l’État de droit au fait du prince. Je ne pense pas que les Démocrates le comprennent vraiment, alors même que c’est à eux mieux que quiconque qu’il incombe de réaffirmer avec audace les principes qui ont donné naissance aux grandes révolutions de la modernité. Le risque qui pèse sur nous aujourd’hui n’est rien moins que la fin de cette ère moderne qui a tant apporté.

Sources
  1. Stephen E. Hanson et Jeffrey S. Kopstein, The Assault on the State : How the Global Attack on Modern Government Endangers Our Future, Cambridge, Polity, 2024.
  2. Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, How Democracies Die. What History Reveals about Our Future, New York, Viking, 2018.