Le petit catéchisme de Guillaume Erner

En avoir ou pas : la conscience de «Blade Runner»

Là où Philip K. Dick demande « mes souvenirs sont-ils les miens ? », la pensée hassidique répondait déjà avec une question : « ce monde est-il le vrai, ou seulement l’écorce d’un autre ? »

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Auteur ignoré par ses contemporains, vivotant de sa plume, Philip K. Dick est devenu l’écrivain le plus adapté par Hollywood. C’est qu’il a fait mieux que décrire son époque : il a percé les secrets de celle qui venait après — la nôtre. Et il l’a fait en révélant que le technologique, le politique et le théologique ne sont qu’une seule et même question : celle de la conscience. Philip K. Dick est au XXIe siècle ce qu’Orwell et Kafka ont été pour le XXe : la clef qui ouvre toutes nos portes, le questionnement poétique essentiel.

Pourquoi Philip K. Dick est-il l’auteur le plus politique aujourd’hui ?

L’affirmation peut surprendre : on le range volontiers au rayon de la science-fiction, de la littérature de genre comme on dit en France pour ne pas être blessant. C’est pourtant là, chez lui, qu’est le politique — le vrai politique. Car le politique, c’est ce qui façonne notre perception commune du réel, ce que nous tenons pour vrai, pour normal, pour possible. Gouverner n’est jamais seulement administrer : c’est régler des consciences. Et c’est très exactement le sujet de Dick.

Idéalement, pour le comprendre, il suffit donc de s’installer au volant d’une voiture autonome. Toute l’œuvre de Dick repose derrière ce volant, ou plutôt dans l’expérience que l’on peut faire derrière ce volant. Car cette voiture réalise une opération jusqu’ici réservée aux humains. Elle le fait mieux que nous, ou en tout cas beaucoup mieux que moi. Ce que j’ai en plus — ou en moins — c’est la conscience. J’ai des émotions ; je puis être fatigué, défoncé, distrait. Elle, non. Cette dichotomie fournit sa matière à nombre de romans de Dick, et notamment au plus célèbre d’entre eux, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, qui a inspiré Blade Runner. Chez Dick, les robots sont plus « intelligents » que les humains : sur des tâches spécifiques, ils surpassent de loin les mortels. Les premiers androïdes, rudimentaires — les « T14 » — échouaient au test de Voigt-Kampff, censé distinguer le mécanique du vivant par un seul critère : l’empathie. Mais l’ultime génération, les Nexus 6, pourrait fort bien le passer avec succès. Ce sera peut-être aussi le cas de Sonnet ou Opus 12 d’Anthropic.

Le test de Voigt-Kampff est imaginaire, mais il évoque celui que conçut le mathématicien Alan Turing en 1950 pour distinguer l’homme de la machine. Quelques décennies plus tard, Dick imaginait des robots suffisamment complexes pour le réussir. Leur fabricant les aurait dotés de l’étincelle d’humanité manquante : la conscience. L’intrigue de Blade Runner réside tout entière dans cette interrogation — comment distinguer le vivant de l’artefact, lorsque l’artefact croit, lui aussi, être humain ? D’où des questions impossibles à trancher : le chasseur de réplicants est-il, lui-même, un réplicant ? La femme qu’il aime est-elle un robot ? Si le premier Blade Runner a connu tant de versions, c’est que ces questions sont non seulement parfaitement ouvertes, mais aussi complètement inédites.

On mesure alors le chemin parcouru par la fiction. La première littérature met en scène des héros — Ulysse dans l’Odyssée, Roland dans sa Chanson — célèbres pour leurs actions ; leur psychologie compte peu au regard de leurs exploits. Quelques siècles plus tard, le héros proustien est victime de sa psychologie ; ses actes sont devenus insignifiants, et ce qui importe chez Swann, c’est son intériorité. Dick, lui, nous entraîne dans une autre dimension. La question centrale n’est plus l’intériorité, mais la conscience : en avoir, ou pas. Dans son univers, les objets ont une âme, et les âmes ont des objets. Ses héros ne savent plus si les souvenirs qui les hantent sont les leurs, les émotions leur viennent par voie chimique, la conscience devient finalement une affaire de réglage. Avant Dick, la littérature s’intéressait aux hommes ; avec lui, elle se penche sur ce qui vient après l’homme. Et après l’homme, il y a nous.

C’est ici que Dick rejoint le politique, et le rejoint plus radicalement qu’aucun romancier de cabinets ministériels. Car si la conscience peut être réglée — par une puce, une drogue, un faux souvenir —, elle peut l’être tout autant par une loi, une institution, une frontière. Telle est sa découverte : il n’existe pas de différence de nature entre le technologique et le politique. L’un comme l’autre modifient la conscience. Une voiture autonome et un règlement administratif accomplissent au fond le même geste : ils dessinent ce que nous percevons du monde et la marge dans laquelle nous croyons agir. Voilà pourquoi Dick est l’écrivain politique par excellence — il ne traque pas le pouvoir dans les luttes de personnages, mais là où il opère vraiment : à l’intérieur de nos têtes.

La théologie n’est pas en reste. Savoir si le réplicant possède une âme, s’il a été créé à l’image d’un fabricant qui l’a peut-être doté — ou non — d’une étincelle, c’est la plus vieille question religieuse du monde, reformulée à l’âge des circuits imprimés. Technologie, politique, théologie : trois noms d’une seule et même interrogation.

Or cette question, le judaïsme, comme toute religion, se l’est posée. Le Talmud connaît le golem, cette créature pétrie de glaise et animée par les lettres du Nom, à laquelle il manque précisément la parole et le discernement — c’est-à-dire ce supplément que Dick appelle la conscience. Le golem accomplit, comme la voiture autonome, mieux que l’homme la tâche qu’on lui assigne ; il lui manque seulement d’être un sujet. La tradition juive avait ainsi formulé, des siècles avant le test de Voigt-Kampff, le critère qui sépare le fabriqué du vivant : non la performance, mais la capacité à répondre.

Quant à la question de la réalité, elle trouve chez Rabbi Nahman de Braslav une expression qui semble écrite pour les héros de Dick. Pour Rabbi Nahman, le monde est récit avant d’être substance : ses contes ne décrivent pas le réel, ils le tiennent. L’univers est un songe que Dieu rêve, et nous y circulons comme les personnages d’Ubik ou du Maître du Haut Château, incertains de savoir quelle couche de réalité nous habitons. Le célèbre « pont étroit » de Rabbi Nahman — ce monde entier qu’il faut traverser sans céder à la peur — dit exactement ce que ressent celui qui tremble derrière un volant qu’il ne tient plus : l’angoisse de n’être pas sûr du sol sur lequel on avance. Là où Dick demande « mes souvenirs sont-ils les miens ? », la pensée hassidique demandait déjà « ce monde est-il le vrai, ou seulement l’écorce d’un autre ? ». Dick avait pressenti que nos machines nous obligeraient à rouvrir le dossier de la Création, du libre arbitre et de la grâce. À l’heure où nous déléguons à des automates le soin de conduire nos voitures — et bientôt nos vies —, c’est bien à ce carrefour de la technique, du pouvoir et du sacré que son œuvre nous attend. Et ce carrefour, le judaïsme le balisait déjà.

La Simulation de Loïc Hecht

Ce carrefour où Dick nous attend, un livre paru ce printemps en dresse la cartographie. La Simulation (Les Arènes, avril 2026), enquête de 384 pages signée du journaliste Loïc Hecht — déjà auteur du Syndrome de Palo Alto —, prend pour objet l’hypothèse qui obsède une frange de la Silicon Valley : et si la réalité que nous tenons pour solide n’était qu’un programme, une illusion calculée ? Là où Dick imaginait derrière un volant, Hecht enquête, micro et carnet en main, au terme d’une traversée de six années commencée en 2019.

Le livre prolonge notre propos parce qu’il en décline la thèse : technologique, politique et théologique ne font qu’un. Hecht retrace d’abord la généalogie longue du soupçon — la caverne de Platon, le papillon de Tchouang-tseu, le voile de Maya, le malin génie de Descartes, l’idéalisme kantien. Chaque époque, montre-t-il, traduit la même intuition avec son langage ; la nôtre a simplement remplacé les dieux et les démons par des programmeurs, des algorithmes et des lignes de code. Quatre « super-spreaders » ont popularisé la version contemporaine de l’idée : un philosophe suédois, un entrepreneur devenu l’homme le plus riche du monde, et les sœurs Wachowski, dont Matrix a « matrixé » l’humanité — Matrix dont Dick, faut-il le rappeler, est le grand-père spirituel.

L’enquête croise sans cesse deux peurs jumelles : celle de la simulation et celle de l’AGI, l’intelligence artificielle générale. OpenAI et Sam Altman, la « Singularité », les avertissements de Tegmark et de Yudkowsky, le transhumanisme de Kurzweil, les implants de Neuralink : tout y passe. Et le fil rouge reste celui de notre article — la conscience, donc le politique. Car si une IA peut régler nos perceptions à grande échelle, savoir qui la gouverne, et selon quelles valeurs, devient la question politique par excellence. ChatGPT, avec qui Hecht dialogue chaque jour, est-il un simple « zombie philosophique », coquille linguistique sans intériorité, ou bien quelque chose s’y passe-t-il vraiment ? C’est, transposée à l’âge des grands modèles de langage, la question même que posait le réplicant : la performance ne fait pas le sujet, et nous n’avons aucun critère sûr pour reconnaître une conscience qui ne nous ressemblerait pas.

La composition du livre épouse ce trajet en quatre temps. Un Prologue installe la relation trouble de l’auteur avec l’IA. Le Livre I, « Extérieur jour », est la partie reportage : retour à San Francisco, entretiens avec physiciens et ingénieurs, sur les traces — précisément — de Philip K. Dick et de son discours halluciné de Metz, en 1977, où l’écrivain affirmait à un parterre de lecteurs de science-fiction que nous vivons dans une réalité programmée. Un intermède, le « Manuel de navigation dans une réalité quantique instable », éclaire les fentes de Young et la dualité onde-corpuscule. Le Livre II, « Intérieur nuit », opère un basculement : l’enquête extérieure devient quête intérieure, et l’auteur, à Cracovie, revient sur l’histoire de sa famille exterminée à Auschwitz. L’Épilogue, écrit à Tiruvannamalai, referme le parcours sur une sagesse non-duelle : ce que la Silicon Valley nomme « la Simulation », un maître bouddhiste l’appelle « réalité conventionnelle ».

C’est en quoi La Simulation est le compagnon naturel d’une réflexion sur Dick. Hecht écrit dans une langue orale, drôle, qui désamorce l’aridité des sujets par le récit et l’autodérision ; et, comme nous, il fait converger la technique, le pouvoir et le sacré vers un même point. Mais là où notre article aboutissait au golem et à Rabbi Nahman, lui aboutit à Ramana Maharshi et à sa question — « Qui suis-je ? ». Deux traditions, une seule interrogation : celle que Dick, le premier, a rendue inévitable, et qui est devenue la grande question politique de notre siècle. Le « Qui suis-je » est devenu : qui êtes-vous, qui lisez mon texte ? Des êtres humains, post-humains ou des bots chinois réfrigérés quelque part dans le Sichuan, attendant tranquillement l’invasion de Taïwan ?