Le dernier défilé de Vladimir Poutine ?

La paranoïa de Poutine plonge la Russie dans le spectre de l’incertitude absolue. Devant une parade atrophiée, sur une place Rouge quasiment vide, le président russe a expédié son discours en moins de dix minutes.

Auteur
Guillaume Lancereau
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© Alexander Shcherbak

Depuis une dizaine d’années, Vladimir Poutine a fait du « défilé de la Victoire » un moment d’exhibition de la puissance militaire russe et de mise en scène de l’emprise du Kremlin sur le pays. C’est peu dire que la parade militaire de quarante-cinq minutes du 9 mai 2026 est l’une des moins triomphantes de la période récente. À lire sa brève intervention matinale, que nous traduisons ci-dessous, on pourrait croire qu’il n’en est rien 1. Le président russe martèle ses mots d’ordre habituels comme si rien n’avait changé et se livre à une version minimale, obligatoire du passage commémoratif du 9 mai passant naturellement sous silence le Pacte germano-soviétique, l’assujettissement à l’URSS d’une partie de l’Europe de l’Est et les crimes commis par les soldats soviétiques qui combattaient le nazisme — puisque ces deux lectures de la période sont contraires à la « vérité historique » officielle et passibles de peines allant jusqu’à cinq ans d’emprisonnement. 

Tout en ne conservant de la Seconde Guerre mondiale qu’un souvenir de libération glorieuse de l’hydre nazie, Vladimir Poutine a toutefois profité de cette cérémonie pour multiplier les parallèles entre la lutte des soldats soviétiques et celle des combattants de son « opération militaire spéciale ». Dans un cas comme dans l’autre,, seule l’union inébranlable du peuple pourrait sauver le pays du « bloc » dressé face à lui : hier les nazis, aujourd’hui « l’OTAN ». Dans le contexte d’une répression d’État qui semble vouloir démontrer qu’elle est toujours capable d’excéder les prévisions les plus pessimistes, le discours du président russe laisse aussi entendre que cette unité totale, lorsqu’elle n’émerge pas spontanément, pourrait être obtenue par la force.

Rien ne transparaît donc, dans cette intervention, du « changement d’atmosphère » qui paraît pourtant s’opérer en Russie. 

Car depuis plusieurs jours, la presse russe alterne entre récits incongrus, signaux menaçants et marques de désarroi dans les sphères politiques. En matière d’absurdités, ne mentionnons ici que les affiches commémoratives de Severodvinsk (oblast d’Arkhangelsk) et de Novossibirsk, sur lesquelles les habitants ont été surpris de découvrir respectivement les visages des fonctionnaires locaux et régionaux et celui d’un orang-outan du zoo sibérien, en lieu et place d’hommages aux vétérans 2. En parallèle, les autorités se sont efforcées de restreindre au maximum le risque d’incident en provoquant des coupures d’Internet à Moscou et Saint-Pétersbourg plusieurs jours avant le défilé, y compris parmi les sites de la « liste blanche » censée rester fonctionnelle en cas de situation d’urgence 3.

Au cours de la semaine précédant la célébration, diverses menaces avaient été émises du côté ukrainien. Une interview très remarquée au Guardian de Robert Brodvi, commandant de l’unité de drones Madyar’s Birds, soulignait que les Forces armées ukrainiennes avaient bien conscience de l’effet symbolique qu’aurait une frappe sur la Place rouge le 9 mai, mais que cet objectif avait une portée militaire bien moindre qu’une série d’attaques visant les infrastructures énergétiques ou militaires russes, profitant justement de la concentration des moyens anti-aériens à Moscou 4.

Mais au-delà de la dimension militaire, c’est sans doute sur le plan politique que ce 9 mai s’annonçait le plus périlleux pour Vladimir Poutine. Les deux instituts de sondage qui publient chaque semaine les résultats de leurs enquêtes sur la popularité de Poutine se sont abstenus de les rendre disponibles ce vendredi 8 mai — sous le prétexte fallacieux d’un « jour férié » qui ne tombait que le lendemain 5

Pour certains analystes, le changement d’atmosphère serait cependant plus profond.

La première semaine de mars 2026 a été marquée par une série de signaux qui pointent dans une même direction. Selon les informations obtenues par Važnye istorii, relayées par CNN et le Financial Times, le président russe craindrait plus que jamais un attentat contre sa vie, évitant ses lieux de résidence habituels pour se cloîtrer dans des bunkers. Son effroi irait jusqu’à lui faire redouter un coup d’État orchestré par des membres de l’élite politique russe — le principal suspect étant ici l’ancien ministre de la Défense, Sergueï Choïgou 6, présent au défilé du 9 mai au titre de ses nouvelles fonctions de Secrétaire du Conseil de sécurité de la fédération de Russie. Selon les médias à l’origine de cette révélation, ces informations émaneraient d’une source proche des services de renseignement d’un pays de l’Union européenne. En parallèle, un ancien haut fonctionnaire russe a livré sous couvert d’anonymat un entretien à The Economist, soutenant que le coût croissant de la guerre, les mutations géopolitiques dont la Russie est loin de profiter autant que promis, la spirale de répression de l’État et les pressions sur les élites économiques du régime signeraient l’essoufflement du poutinisme et condamneraient son régime à s’aliéner tout ancrage dans l’avenir 7. Ces deux interventions ont été peu commentées dans la presse russe, à l’exception du titre d’opposition Meduza, qui a publié une traduction intégrale de la seconde 8.

Toute la difficulté tient au fait qu’il est difficile de distinguer ce qui relève ici de l’analyse fiable et du vœu pieux. Rien ne garantit que ces révélations ne soient pas à rattacher de près ou de loin à une opération de désinformation russe. Depuis un quart de siècle, Vladimir Poutine fait reposer sa légitimité politique sur sa capacité à assurer la stabilité du pays après les « criminelles » années 1990. Le spectre de l’incertitude absolue qui résulterait de l’effondrement ou de la décomposition de son pouvoir pourrait être une nouvelle manière pour le Kremlin de pousser l’élite et la population russes à faire bloc autour de leur chef.

Chers citoyens de la Fédération de Russie, Chers vétérans, 

Camarades soldats et matelots, sergents et sous-officiers, mariniers et adjudants, 

Camarades officiers, généraux et amiraux, combattants et commandants, participants de l’opération militaire spéciale, 

Chers invités, 

Je vous adresse tous mes vœux en ce jour de la Victoire, en ce jour de fête sacrée, éblouissante, la plus grande que nous connaissions  ! 

À l’heure de la célébrer, nous sommes emplis de fierté et d’amour pour notre pays, mais aussi du sentiment profond de notre devoir commun  : défendre les intérêts et l’avenir de notre Patrie. C’est une gratitude filiale et sincère envers la glorieuse génération des vainqueurs qui nous anime en cette heure. 

Nous respectons pieusement les principes et l’héritage des soldats de la Victoire. Le pays tout entier, l’ensemble du peuple de la Russie, se rassemble autour de son souci commun pour la Patrie. Pour nous, préserver la mémoire de la Grande Guerre patriotique, sa véritable histoire et ses authentiques héros, est une question d’honneur. 

Nous n’oublierons jamais l’exploit du peuple soviétique, celui qui a consenti l’effort décisif dans l’anéantissement du nazisme, sauvant ainsi son pays et la planète entière, mettant fin à ce Mal total, impitoyable, rendant enfin leur souveraineté aux États qui avaient capitulé devant l’Allemagne hitlérienne au point de devenir les complices dociles de ses crimes. 

Nos troupes ont subi des pertes colossales, un sacrifice à peine croyable, au nom de la liberté et de la dignité des peuples de l’Europe. Incarnant les idéaux du courage et de la noblesse, de la ténacité et de l’humanité, elles se sont couronnées à jamais de la gloire d’une sublime victoire.

Chers amis, 

Le 22 juin 1941 est l’une des dates les plus tragiques, les plus douloureuses de notre histoire. Cette année marquera les 85 ans du déclenchement de la Grande Guerre patriotique. 

C’est alors que les nazis fondirent par traîtrise sur l’Union soviétique, déterminés à s’emparer du pays et de ses inestimables ressources, à abattre sa culture et son patrimoine historique, et enfin à asservir, annihiler, soumettre au génocide le peuple soviétique dans toute sa diversité  : l’ensemble des peuples, des nations et des ethnies de l’Union soviétique.

Dans l’accomplissement de ces desseins criminels, les nazis rassemblèrent des forces venues de toute l’Europe. Leurs stratèges semblaient avoir tout prévu jusque dans le moindre détail, tout, sauf une chose  : ce que l’on appelle le caractère russe et la force d’âme du peuple soviétique.

Ces qualités se révèlent avec un éclat particulier lors des heures les plus difficiles que rencontre notre Patrie. Notre peuple se dressa comme un rempart sur la voie de l’ennemi et lui montra que la fidélité à la Patrie était la plus haute, la plus juste des causes, capable de souder des millions d’hommes autour d’elle. 

Nous n’avons rien oublié de sa ténacité, celle des soldats, des marins, des officiers  ; nous conservons le souvenir du dévouement des milices populaires, des partisans et des résistants de l’ombre  ; nous chérissons la mémoire des efforts consentis à l’arrière, notamment dans les sciences, l’industrie et les travaux aux champs.

Alors, le front et l’arrière ne faisaient qu’un. Le patriotisme authentique, le courage et l’esprit de sacrifice élevaient le peuple au-dessus de l’ennemi, nourrissaient ses forces et alimentaient sa foi dans la Victoire. Celle-ci fut finalement arrachée, dans les larmes et le sang. 

Tout cela vit en nous, dans les histoires de familles, les cœurs de nos enfants, de nos petits-enfants et de nos arrière-petits-enfants, dans la mémoire de tous et de chacun.

Nous nous inclinons avec respect devant ceux qui sont tombés au combat, ceux qui connurent le martyre de l’occupation et des camps de prisonniers, ceux qui moururent de faim lors du siège de Leningrad ou d’autres villes et villages, ceux qui ont donné leur vie pour leur Patrie, la Russie. Nous nous inclinons devant la mémoire des fils et des filles, des pères et des mères, des grands-parents et arrière-grands-parents, des époux et des épouses, des frères et des sœurs, des proches et des amis de tous ces héros. Pour eux, observons une minute de silence.

(Minute de silence)

Chers amis, 

L’admirable exploit de la génération des vainqueurs remplit d’inspiration les combattants qui accomplissent aujourd’hui les missions de l’opération militaire spéciale. Ils ont à affronter une force agressive, armée et soutenue par l’ensemble du bloc de l’OTAN. Et pourtant, nos héros progressent. 

Les soldats russes peuvent compter sur l’appui des ouvriers et des ingénieurs, des savants et des inventeurs, qui perpétuent la tradition de leurs prédécesseurs pour concevoir des armements de pointe, absolument uniques, adaptés aux conditions modernes du combat et à la production de masse. 

Mais les techniques et les moyens ne font pas tout. Au milieu de toutes ces évolutions, le véritable pilier reste inchangé  : il s’agit des hommes qui déterminent le destin du pays, des combattants et des ouvriers, des employés des entreprises agricoles, des fabricants d’armes et des correspondants de guerre, des médecins et des enseignants, des serviteurs de la culture et de Dieu, des bénévoles, des entrepreneurs, des mécènes. En un mot, de tous les citoyens russes  !

La clef de notre succès reste notre force morale, qui repose sur nos valeurs, notre bravoure et notre vaillance, notre cohésion et notre capacité à endurer n’importe quelle épreuve et à la surmonter. 

Nous avons un but commun. Chacun de nous apporte sa pierre à l’édifice de la Victoire, qui se construit tant au front qu’à l’arrière.

Et notre cause est juste  ! Voilà qui ne fait aucun doute. Nous sommes unis  ! La victoire a toujours été et sera toujours de notre côté  ! 

Gloire au peuple victorieux  ! Gloire aux vétérans  ! Gloire aux Forces armées russes  ! À tous, je souhaite la meilleure des fêtes, la plus belle des Fêtes de la Victoire  ! Hourra  ! 

Sources
  1. « Парад Победы на Красной площади », kremlin.ru, 9 mai 2026.
  2. « В Северодвинске местные чиновники разместили свои лица на баннерах ко Дню Победы с подписью “Гордимся !” », ASTRA, 8 mai 2026  ; « РКН начал проверку баннера с орангутаном ко Дню Победы », РБК, 8 mai 2026.
  3. « В Москве и Санкт-Петербурге начали отключать интернет перед 9 мая », Агентство, 5 mai 2026.
  4. « Meeting ‘Madyar’ : the Ukrainian drones boss raining on Putin’s parade », The Guardian, 8 mai 2026.
  5. « ВЦИОМи ФОМ досрочно ушли на праздники, отказавшись публиковать рейтинги Путина », Агентство, 8 mai 2026.
  6. « Владимир Путин боится покушения и переворота, между силовиками нарастает конфликт, пишет разведка одной из стран ЕС », Важные истории, 4 mai 2026.
  7. « Vladimir Putin is losing his grip on Russia », The Economist, 6 mai 2026.
  8. « “Владимир Путин теряет контроль над Россией” Под таким названием в The Economist вышла колонка бывшего чиновника российского правительства », Медуза, 7 mai 2026.
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