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À Jérusalem-Est Emmanuel Carrère lit Philip Roth

Un crayon à la main, Emmanuel Carrère se replonge dans Opération Shylock le « livre le plus virtuose et le plus stupéfiant » de Philip Roth.

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Saul Steinberg

Date

1.  

Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? 

Depuis qu’il a été forgé par le critique Serge Doubrovsky, on abuse à mon avis du mot « autofiction ». La plupart du temps, et par exemple dans le cas de livres comme les miens, il recouvre ce qu’il suffisait d’appeler des écrits autobiographiques, animés par le souci de la vérité et celui, justement, d’évacuer autant que possible la fiction : autrement dit, de ne pas raconter ni se raconter d’histoires. Les livres dont la trame autobiographique est au contraire minée par la fiction, les livres dont l’auteur, sans cesser d’être lui-même, se meut sous son nom propre dans une réalité parallèle sont en réalité assez rares. Les plus éclatants ont été écrits par Philip Roth, avec une telle frénésie qu’il a éprouvé le besoin d’en appeler un The Facts (1988). Il y jure au lecteur que cette fois il n’invente rien, vous livre la vérité brute, factuelle, plate — mais il ne peut pas s’empêcher, c’est plus fort que lui, de boucler le livre sur une lettre adressée à Philip Roth par son double de toujours, l’écrivain Nathan Zuckerman. De tout ce cycle, en tout cas, qui comprend par ailleurs le grave et bouleversant Patrimony (1991) et l’excessivement tordu — à mon avis — Deception (1990), Operation Shylock (1993) est généralement considéré comme le sommet, le livre le plus virtuose et le plus stupéfiant de son génial auteur. 

2. 

Par son biographe, Blake Bailey, nous savons que Roth a bien souffert, à la fin des années quatre-vingt, d’une terrible dépression, et qu’il a fait à la même époque, celle de la première Intifada, plusieurs séjours en Israël. Ces séjours ont inspiré non seulement Operation Shylock mais un autre chef d’œuvre, The Counterlife (1986, la créativité de Roth au fond du trou laisse pantois). A cette époque se tenait à Jérusalem le procès d’un paisible retraité ukrainien appelé John Dejmanjuk, accusé par des survivants de Treblinka d’avoir été le plus effroyable des bourreaux, connu sous le surnom d’Ivan le terrible. Il ne semble pas que Roth ait, dans la réalité, suivi ce procès. Il semble encore moins qu’il se soit trouvé, à Jérusalem, confronté à un quasi-sosie qui se faisait passer pour lui, Philip Roth, et levait sous son identité des fonds pour promouvoir un projet grandiose appelé le diasporisme, soit le départ d’Israël de plusieurs millions de Juifs ashkénazes (Roth ne s’intéresse pas beaucoup aux sépharades) vers leur pays d’origine, la Pologne, où le faux Roth ne doute pas qu’ils seront accueillis à bras ouverts. Ces tendres dispositions des Polonais à l’égard de leurs Juifs lui ont été garanties par le pape Jean-Paul II et par Lech Walesa. Outre la promotion du diasporisme, le faux Philip Roth a créé le groupe des « Antisémites anonymes », mais il est temps que j’arrête de gâcher votre plaisir en vous racontant tout, contentons-nous donc de dire que le roman orchestre avec une puissance comique, et pas seulement comique, incomparable, ce face-à-face : « le vrai contre le faux, le responsable contre l’irresponsable, le sérieux contre le superficiel, le vaillant contre le souffreteux, le multiforme contre le monomaniaque, le célèbre contre le raté, l’intellectuel contre l’analphabète, le pondéré contre le fanatique, l’essentiel contre le superflu, le constructif contre l’inutile… » (comme vous vous en doutez, les choses sont plus compliquées, le vrai Philip Roth n’est pas si parfait, ni le faux si misérable, des rôles aussi tranchés sont faits pour permuter à l’infini). 

3.  

Il se trouve que j’écris ce texte à Jérusalem-Est, qui me sert de camp de base pour un reportage au long cours dans les Territoires occupés. Plus de trente ans ont passé depuis The Counterlife et Operation Shylock mais je suis stupéfait de leur actualité. En fait, pas si stupéfait : même si le 7 octobre et la destruction de Gaza lui donnent un tour paroxystique, « la situation », comme on dit sur place, est absolument inchangée, peut-être pas depuis la création de l’Etat d’Israël, en 1948, mais depuis 1967, la guerre des Six jours et l’occupation de la rive Ouest et de Gaza. Pas une ligne à reprendre. Sauf que ces lignes, aujourd’hui, personne ne pourrait les écrire. Il y a dans The Counterlife un portrait de colon juif, dans Operation Shylock un portrait d’intellectuel palestinien (deuxième partie du chapitre 4, Les Juifs sont malins) qui disent plus que tous les essais, que tous les livres d’histoire. Par l’outrance et le monologue à tombeau ouvert, Roth touche au nœud du plus inextricable des conflits religieux et géopolitiques — et, carrément, à l’âme de ses personnages. Dans quelques jours, je vais rentrer à Paris. Il faudra que je commence mon récit et je sais que je vais devoir peser chaque mot, pas seulement parce que j’essaie d’être juste, parce que je crois à la complexité des situations individuelles plus qu’aux lignes de partis infranchissables, aux exceptions plus qu’aux règles, mais aussi, honnêtement, parce que chaque mot sur ce terrain-là est piégé. Tout en gardant en tête la phrase de l’administrateur John Chancellor à l’un des ses subordonnés, au temps du mandat britannique sur la Palestine : « Si vous ne vous faites pas haïr à la fois par les Juifs et par les Arabes, vous serez renvoyé », je n’ai quand même pas envie de me retrouver, par un camp ou par l’autre, cancellé. Ce n’était pas le problème de Roth dont rien, jamais, n’a pu brider la liberté, la capacité à tenir tous les rôles, à occuper tour à tour toutes les positions, à les défendre et les démolir avec une jouissive honnêteté. Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants : il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je m’engage dans ce travail avec une photo de Philip Roth encadrée sur mon bureau, et m’incline devant elle, dévotement, chaque matin. 

4.  

Je lis toujours crayon à la main, même les listes de courses et la posologie des médicaments, alors l’envie m’est venue d’achever ce texte en recopiant quelques passages que j’ai cochés. Vous pouvez les sauter, ou les prendre comme une bande-annonce. 

« Il me conduisit à une fenêtre d’où l’on découvrait, au-delà de la Jérusalem moderne, la vieille ville entre les murs. Vous voyez cet arbre, me dit-il ? C’est un arbre juif. Et là-haut, c’est un nuage juif » 

« Mais qu’est-ce qu’ils ont, ces Juifs, avec leurs problèmes de Juifs ? Ils ne pourraient pas être des humains avec des problèmes d’humains ? Pourquoi toujours des Juifs qui courent après la shiksa, des fils juifs contre leurs pères juifs ? Pourquoi pas des fils et des pères, des hommes et des femmes ? » 

« Ecoutez, j’ai déjà plus d’identités qu’il n’en faut. Vous, ça fait une de trop, c’est tout. » 

« C’est une bite géniale, je suis obligé de l’admettre, mais je crois que j’aurai toujours une petite préférence pour les Polonais en extase qui attendent le retour de leurs Juifs à la gare de Varsovie pour leur souhaiter la bienvenue. » 

« Votre frère jumeau s’appelle aussi Philip ? Comme vous ? – Oui, nos parents aimaient tellement ce prénom qu’ils nous l’ont donné à tous les deux. » 

« Tu es le Dostoïevski de la désinformation. » 

« Je m’en prends à Israël, (dit le faux Philip Roth), parce que je défends les Juifs et qu’Israël est aujourd’hui la menace la plus grave qui pèse sur la survie des Juifs depuis la fin de la 2eme guerre mondiale. … Israël donne une image fausse, une image épouvantable des Juifs comme seuls nos pires ennemis antisémites savaient autrefois le faire. » 

« En chantant pour le shabbat, elle semblait aussi heureuse de son lot qu’une femme peut l’être, les yeux brillants d’amour pour cette vie exempte de courbettes, de déférence, de diplomatie, d’appréhension, d’aliénation, d’attendrissement sur soi, de manque de confiance en soi, d’autodérision, de dépression, de clowneries, d’amertume, de nervosité, de repli sur soi, de sens critique exacerbé, de susceptibilité exacerbée, de peur du regard de la société, d’assimilation — cette vie purgée, en un mot, de toutes les « anomalies » juives et des conflits intérieurs qui marquaient de leur empreinte presque tous les Juifs agréables que j’ai connus. » 

(Roth retrouve à Ramallah son camarade d’études palestinien, George Ziad, un intellectuel brillant, autrefois svelte, élégant, devenu obèse et morose.) « Qu’est-ce que tu fais, George ? – Je hais, répondit-il avec un sourire bienveillant. Je suis un Arabe plein de haine qui lance des pierres. Qu’est-ce que tu veux que je jette sur l’occupant ? Des roses ? Non, n’aie pas peur, Philip. Je ne jette rien. Ce sont les enfants qui jettent des pierres, pas les vieux. L’occupant n’a rien à redouter d’un être aussi civilisé que moi. Le mois dernier, ils ont pris une centaine de garçons, les occupants. Ils les ont gardés 18 jours dans un camp près de Naplouse, des gamins de 11, 12, 13 ans. Ils sont revenus avec des traumatismes crâniens. Sourds, amaigris, estropiés. Très peu pour moi. Je préfère être gros. Je ne suis pas un Arabe qui jette des pierres, je suis un Arabe qui jette des mots, un ramolli, un sentimental, un inutile comme mon père. Je vais à Jérusalem me planter en face de la maison où j’ai grandi, je la regarde, je pense à la vie de mon père et j’ai envie de tuer. Et puis je rentre à Ramallah pleurer sur tout ce que nous avons perdu. Je lis tes livres, Philip, je dis à mes étudiants : voilà un Juif qui n’a jamais eu peur de dire ce qu’il pense des Juifs, un Juif indépendant, rien à voir avec les Juifs que nous avons ici. Mais à leurs yeux les Juifs israéliens sont tellement mauvais qu’ils ont du mal à le croire. Ils demandent : qu’est ce qu’ils ont fait ? Citez-nous une chose, une seule, que la société israélienne a faite. Qu’est-ce qu’ils ont créé qui se rapproche de ce que vous avez réussi à créer, vous les Juifs du reste du monde ? Rien. Rien d’autre qu’un Etat fondé sur la force, l’arrogance et la volonté de dominer… Que savent-ils de ce que c’est que d’être juif, ces Juifs « en bonne santé et sûrs d’eux » qui vous regardent de haut, vous les névrosés de la diaspora ? Ces Juifs qui transforment leurs fils en militaires et en brutes — comme ils se sentent supérieurs à vous, les Juifs qui ne connaissez rien aux armes ! Des Juifs qui brisent les doigts des enfants arabes à coups de matraque et se sentent supérieurs à vous parce que vous êtes incapables de violence ! Des Juifs intolérants, des Juifs pour qui tout est noir ou blanc, avec leurs partis et toutes leurs conneries de scissions. Voilà l’étendue de leur réussite, à ces Juifs-là qui ont transformé les Juifs en geôliers et en pilotes de bombardiers à réaction ! Et imagine qu’ils réussissent, que tous les Arabes de Naplouse, d’Hébron, de Galilée, de Gaza, tous les Arabes du monde viennent à disparaître grâce à la bombe atomique juive, qu’est-ce qu’ils auraient dans cinquante ans ? Un petit Etat bruyant de rien du tout … Les Juifs ont la réputation d’être intelligents et ils sont intelligents. Le seul endroit où j’aie vu des Juifs idiots, c’est en Israël. » 

(C’est maintenant un soldat de Tsahal qui parle, un soldat intello, la preuve il lit Philip Roth :) 

« C’est le destin d’Israël d’exister au milieu d’un océan d’Arabes. Les Juifs ont accepté ce destin plutôt que de se retrouver sans rien et sans destin. Les Juifs ont accepté la partition mais pas les Arabes. S’ils avaient dit oui, me rappelle toujours mon père, ils seraient en train de fêter eux aussi les 40 ans de leur État. Mais chaque fois qu’ils ont été confrontés à une décision politique, ils ont fait invariablement le mauvais choix. Les neuf dixièmes de leurs malheurs, ils les doivent à la bêtise de leurs propres dirigeants. Mais quand même je regarde notre propre gouvernement et j’ai envie de vomir. » 

« C’est vrai que les tortillons de poils pubiens, il est souvent difficile de dire comme ça, à l’œil nu, à qui ils appartiennent.. » 

« Je peux t’assurer qu’Arafat sait faire la différence entre Philip Roth et Woody Allen. 

C’est sans doute la phrase la plus étrange que j’ai entendue de ma vie. » 

En effet.

Crédits

©2026 Emmanuel Carrère, avec l'aimable autorisation d’Adelphi Edizioni