Saeed Jalili, né le 6 septembre 1965 à Machhad, l’une des grandes villes du Nord-Est de l’Iran, est l’une des figures les plus radicales du régime iranien. Né d’un père kurde et d’une mère azérie, vétéran de la guerre Iran-Irak, il y a perdu une partie de la jambe droite lors du siège de Bassorah, ce qui lui vaut depuis le titre de « martyr vivant » (shahid-e zendeh en persan). Cette blessure structure toute sa carrière et toute sa rhétorique, en marquant sa vision du monde et son hostilité viscérale envers les États-Unis, qu’il tient pour responsables d’avoir armé Saddam Hussein.
Le partisan d’une théologie politique islamiste visant l’éradication du sionisme
Docteur en sciences politiques de l’Université Imam Sadeq, institution ultra conservatrice réservée à la formation des cadres idéologiques du régime, il y enseigne ce qu’il appelle la « diplomatie du Prophète », révélant une conception des relations internationales ancrée dans la théologie islamique du VIIe siècle.
Cette formation intellectuelle est indissociable de ses positions politiques. Saeed Jalili a consacré l’intégralité de sa formation universitaire, du master au doctorat, à une seule et même obsession intellectuelle : construire une théorie de la politique étrangère fondée sur le modèle prophétique.
- Sa thèse de doctorat intitulée « Le paradigme de la pensée politique de l’Islam dans le Coran » a été soutenue en 2002 sous la direction de l’ayatollah Ahmad Alam al-Huda, l’imam du vendredi de Mashhad 1.
- Son mémoire de master, publié en 1995, était déjà dédié à la « La politique étrangère du Prophète » 2.
Jalili interprète la géopolitique du régime iranien dans une logique eschatologique et dans une dimension « théologico-politique », au sens que lui donne la doctrine du vélâyat-e faqih — la tutelle absolue du juriste religieux sur l’État, théorisée par Khomeini dès 1970 et inscrite dans la Constitution iranienne de 1979.
- Dans ses discours et ses prises de position publiques, Jalili a articulé à plusieurs reprises une vision eschatologique dans laquelle la destruction du « régime sioniste » est présentée comme une étape de la libération universelle.
- Lors d’un meeting de campagne à Téhéran en mai 2013, il a ainsi déclaré : « [L’objectif de l’Iran et de ses alliés est d’] éradiquer le capitalisme, le sionisme et le communisme, et de promouvoir le discours de l’islam pur dans le monde… Je crois que le temps des puissances hégémoniques, du pillage, du crime et du sionisme est révolu… [Les sionistes sont] les bouchers les plus incivilisés de l’histoire, qui humilient, emprisonnent et tuent facilement le peuple palestinien. » 3
Un fervent partisan de la doctrine de résistance à la tête du camp conservateur
Sur la scène nationale, Saeed Jalili incarne l’aile la plus dure du camp conservateur.
- Sa carrière s’est construite au sein des institutions parallèles de la République islamique, dans l’ombre d’Ali Khamenei et de son bureau qu’il a rejoint en 2001, avant d’être nommé au Conseil suprême de sécurité nationale en 2003, dont il est devenu secrétaire général de 2007 à 2013, succédant à Ali Larijani.
- Il a été le principal négociateur sur le nucléaire iranien pendant six ans, une période marquée par un refus systématique de toute concession. Sa ligne est radicale : les sanctions ne sont pas une raison de négocier, mais un motif de mobilisation et de résistance renforcée. Lors de sa campagne présidentielle de 2024, il faisait scander à ses partisans : « Ni compromis, ni capitulation », promettant de faire « regretter à l’ennemi » toutes les pressions exercées contre l’Iran.
Soutenu par le Front de stabilité de la révolution islamique (جبههٔ پایداری انقلاب اسلامی), le parti le plus fondamentaliste et conservateur du pays, proche des Gardiens de la révolution, Jalili rejette toute libéralisation sociale, attribue les difficultés économiques aux sanctions plutôt qu’à des politiques intérieures, et prône un resserrement des liens avec la Russie et la Chine.
- Si son influence est réelle au sein des cercles les plus radicaux du régime, elle suscite une méfiance croissante chez les factions plus pragmatiques, qui estiment que sa ligne dure rend toute issue diplomatique de la crise quasi impossible.
Saïd Jalili a toujours été rejeté dans les urnes par la population iranienne, en dépit d’un verrouillage très strict du système électoral.
- En 2013, il recueille 11 % des suffrages, derrière Hassan Rouhani, élu président, et Mohammad Bagher Qalibaf, élu maire de Téhéran, puis président du Parlement iranien.
- En 2021, il fait partie des sept candidats retenus, mais se désiste finalement en faveur d’Ebrahim Raïssi, élu président.
- En 2024, il perd à nouveau au second tour contre Massoud Pezechkian.
- Il a également perdu des élections parlementaires en 2004 et en 2008.
En juin 2025, lors des frappes américaines sur le programme nucléaire, il est partisan d’une ligne maximaliste prônant la poursuite des combats. Alors que des voix s’élevaient au sein même du régime pour rouvrir la voie diplomatique, Jalili a publié sur X une comparaison biblique pour inciter le régime à poursuivre la lutte et à refuser la reprise des négociations : « Dieu envoya un prophète aux Enfants d’Israël pour les sauver de l’oppression du Pharaon, mais après leur victoire sur le Pharaon, lorsque leur prophète se rendit au mont Tur pendant 40 jours, ils devinrent des adorateurs du veau d’or. Certains parlent aujourd’hui de nouvelles négociations après que l’ennemi nous a attaqués au milieu des négociations et que la nation iranienne a gagné ! ».
Un ultra du programme nucléaire : entre sabotage des négociations et accélération de la confrontation
Nommé à la tête de la délégation iranienne en 2007, il a perfectionné une technique de négociation bien établie : occuper la table des négociations sans rien concéder, gagnant ainsi le temps nécessaire à l’avancement du programme nucléaire 4.
- Lors des discussions de 2008, il déclara aux délégués du P5+1 : « Comme le tissage des tapis iraniens progresse millimètre par millimètre, de manière précise, délicate et durable, que Dieu veuille que ce processus diplomatique avance de la même façon. » 5
Cette métaphore culturaliste — présentée comme une promesse de patience — était en réalité une stratégie de paralysie.
- Dans ses mémoires, William Burns, alors sous-secrétaire d’État américain et futur directeur de la CIA, livre un portrait cinglant de Jalili, le qualifiant de « vrai croyant de la Révolution islamique », notant que ses réponses étaient « d’une opacité stupéfiante » et que, lors d’un échange particulièrement stérile, son homologue français avait laissé échapper, en regardant la contre-proposition iranienne, le mot « bullshit » — ce qui avait surpris Jalili au point de le déstabiliser.
- La contre-proposition en question portait par erreur l’en-tête « None Paper » au lieu de « Non-Paper » — ce qui, selon Burns, constituait « une description juste de sa substance » 6.
Son intransigeance était telle que certains diplomates ont inventé d’étonnantes métaphores pour le décrire : « négocier avec Jalili équivalait à négocier avec une porte en bois […] Ce n’était pas un dialogue de sourds mais un monologue de sourd » 7.
- Gérard Araud, négociateur pour la France entre 2006 et 2009, raconte à propos des interactions avec Saïd Jalili dans ses mémoires : « Je me rappelle avoir fait sourire mes collègues en remarquant que « nous faisions du strip-tease pendant que les Iraniens regardaient ailleurs » 8.
En 2022 également, dans une lettre de 200 pages adressée au Guide suprême, Jalili avait qualifié les efforts de la délégation iranienne à Vienne de « préjudiciables » aux intérêts du pays et réclamé leur rappel 9.
- La même année, Jalili propose au Conseil de discernement que l’Iran se retire purement et simplement du Traité de non-prolifération nucléaire 10.
- Après l’assassinat d’Ali Larijani, Jalili a publié un communiqué dans lequel il affirmait que ces attaques « ne sauveront pas l’ennemi affaibli du bourbier dans lequel il est empêtré ; au contraire, elles accéléreront le cours de sa défaite et de son humiliation. » 11
Jalili pourrait prendre le pouvoir en s’appuyant sur une doctrine qu’il a développée depuis plusieurs décennies : la résistance absolue comme seule réponse légitime et la confrontation comme horizon indépassable.
Sources
- Saïd Jalili, Boniyân-e andishe-ye siyâsi-ye Eslâm dar Qor’ân [Le paradigme de la pensée politique de l’Islam dans le Coran] [Thèse de doctorat en sciences politiques]. Université Imam Sadeq, Téhéran. Direction : Ayatollah Ahmad Alam al-Huda, 2002.
- Saïd Jalili, Siyâsat-e khâreji-ye Payâmbar [La politique étrangère du Prophète]. Téhéran, Sâzmân-e tablighât-e eslâmi (Organisation de propagande islamique), 1995.
- « Iran’s Leadership In Their Own Words », Anti-Defamation League (ADL), 2 décembre 2013.
- Saeed Jalili : The former nuclear negotiator that rubs diplomats the wrong way, Atlantic Council, 11 juin, 2021.
- Who is Saeed Jalili, the hard-line former negotiator seeking Iran’s presidency ?, AP, 3 juillet 2024.
- William J. Burns, The Back Channel : A Memoir of American Diplomacy and the Case for Its Renewal. New York, Random House, 2019, p. 214 – 216.
- Entretien de l’auteur avec un négociateur européen, le 15 avril 2022 à Londres.
- Gérard Araud, Passeport diplomatique, Grasset, 2019.
- « Saeed Jalili’s 200-Page Nuclear Rant Reveals Discord Within the Ranks », Iran Wire, 18 mars 2022.
- Publication sur X du quotidien Sharq, 13 juin 2022.
- After Larijani : Can half Kurdish hardliner Saeed Jalili reshape Iran’s power balance ?, AzerNews, 19 mars 2026.